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Aide-mémoire N° 67 : L’« extrême-droite économique » ou « fascisme en col blanc », un entretien avec Paul Jorion

Un entretien que j’ai accordé au magazine Aide-mémoire, édité par l’association Les territoires de la mémoire. Centre d’éducation à la résistance et à la citoyenneté.

Dans vos écrits, vous avez évoqué à plusieurs reprises l’existence d’une « extrême-droite économique » ou encore d’un « fascisme en col blanc ». Qu’entendez-vous par là ?

L’extrême-droite économique consiste essentiellement en un projet de société inégalitaire qui est de reconstituer un système de type féodal, c’est-à-dire une société extrêmement hiérarchisée. Cette société ne serait toutefois plus fondée sur la propriété de la terre, comme c’était le cas sous l’Ancien Régime, mais sur celle de l’argent. L’argent est considéré comme une sorte de méritocratie : on peut en gagner autant qu’on veut à condition d’en avoir le talent ; il y a cette idée d’une mesure possible du talent d’un individu par l’argent que celui-ci arrive à faire. C’est ainsi que l’on explique pourquoi telle ou telle personne au sein d’une entreprise touche tellement d’argent. Nous nous trouvons donc devant une tentative de reconstituer une aristocratie qui ne serait plus fondée sur la propriété terrienne mais sur la capacité à faire de l’argent.

Le système qui est ici proposé est clairement non démocratique. En général, les théoriciens de ce courant manifestent leur mépris pour la démocratie. Par exemple, quand Friedrich von Hayek va au Chili pour soutenir Pinochet, il déclare qu’entre un pays qui serait démocratique mais pas libéral et un pays qui serait libéral mais non démocratique – et c’est une allusion claire à l’élimination d’Allende et un compliment fait à Pinochet – sa préférence irait au second. Le grand scandale est que le jury du Prix Nobel d’économie accorde une reconnaissance et une notoriété à ces gens qui sont des antidémocrates et des idéologues de l’extrême-droite. Je n’ai d’ailleurs jamais compris pourquoi on ne les qualifiait jamais d’extrémistes de droite, comme si leur soutien à Pinochet n’était pas déjà un élément suffisant. Il faut rappeler que von Hayek, à la fin de sa vie, a mené une véritable campagne de presse pour tenter de dénoncer le mauvais procès que l’on intentait, selon lui, à Pinochet. C’est une question que je voudrais vraiment poser un jour à un juré du Prix Nobel d’économie : qu’est-ce qui leur passe par la tête quand ils accordent leur caution à de tels ennemis de la démocratie ?

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