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« In principio erat sermo », par Bertrand Rouziès-Léonardi

Billet invité.

Il n’y a pas de langue essentiellement ceci, pas plus qu’il n’y a de peuple essentiellement cela. N’en déplaise aux découpeurs de quartiers de noblesse et aux obsédés du pourcentage racial, les cultures humaines sont impures et mêlées, sauf de rares isolats qui, du reste, le sont peut-être en diachronie séculaire mais pas en diachronie millénaire. Lorsqu’on dit que les Grecs anciens ont assimilé la civilisation au logos et le logos à la seule langue grecque, les autres idiomes étant relégués dans le registre du borborygme et du bégaiement enfantin, propre aux Barbaroi, il faudrait sans doute se demander, comme nous y invite Barbara(!) Cassin, s’il est juste de dire « les Grecs » en général, comme s’ils formaient un groupe homogène, épargné par la tension entre langue écrite et langue orale, entre langue élitaire et langue vernaculaire, entre langue de positionnement et langue de communication. L’universalité de la maîtrise du logos comme trait définitoire du civilisé bute sur l’irréductible xénophobie de certains Grecs cultivés à l’encontre des Barbares, mais aussi à l’encontre des Grecs de la cité voisine. Pensez à l’esprit proverbialement lourd des Béotiens (la Béotie avait Thèbes pour capitale), qui devait aller de pair avec une élocution laborieuse, du moins dans l’esprit des tartineurs de miel de l’Attique ; pensez encore à la rudesse légendaire, pour ne pas dire à la rustauderie des Spartiates. On se rappellera cependant que la puissance spartiate fut abattue à Leuctres, en 371 av. J.-C., par le général thébain Épaminondas, qui était loin d’être un béotien en polémologie. Le Macédonien Aristote, quant à lui, était bien placé pour savoir que le logos n’était pas l’apanage des seuls Grecs bien nés et bien éduqués. La Macédoine avait longtemps été considérée comme un satellite arriéré de la sphère hellénique, aux limites de la Barbarie. Sous Philippe II puis sous Alexandre, elle devint le royaume protecteur de la Grèce tout entière. Sans doute fallait-il être Macédonien, plutôt que Grec, pour imaginer un Empire qui fît une place aux Barbares vaincus à niveau d’estime égal.

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