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Pourquoi – comme aujourd’hui à New York – les mauvaises nouvelles peuvent enthousiasmer les Bourses

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Les réactions enthousiastes des Bourses aux résultats économiques « moins mauvais que prévus » – comme ce fut le cas aujourd’hui à propos des chiffres de l’emploi américain légèrement moins médiocres que prévu (54 000 emplois perdus dans le secteur privé au lieu des 110 000 attendus) ont toujours le don de provoquer votre hilarité.

Je voudrais cependant signaler à l’intention de ceux qui l’ignoreraient, que cette réaction est en réalité logique dans le cadre d’une croyance très répandue dans les milieux économiques. Cette croyance, popularisée dans les années 1960 par l’économiste américain Eugene Fama, suppose qu’un prix de marché reflète à tout moment la totalité de l’information relative au produit, partagée par l’ensemble des agents économiques présents sur ce marché (les vendeurs et les acheteurs) – pour autant que ce marché soit « efficient » (c’est-à-dire que l’information soit uniformément distribuée entre acheteurs et vendeurs – qu’il n’y ait pas de « poches » de connaissance privilégiée). Bien qu’« efficient » en anglais veuille dire « efficace » en français, l’expression américaine « efficient market », inventée par Fama, a été traduite en français par « marché efficient ».

Pourquoi les nouvelles moins mauvaises que prévu provoquent-elles alors une hausse immédiate des cours ? Parce que, comme je viens de le dire, le cours actuel est censé refléter la connaissance totale des acheteurs et des vendeurs relative au produit, et le consensus des économistes (ou du moins la moyenne de leurs opinions) constitue la meilleure approximation que nous ayons de cette « connaissance totale ». S’il s’avère alors soudain que ces économistes avaient été trop pessimistes dans leur appréciation du marché, le prix doit s’ajuster à la hausse, puisque ce pessimisme excessif est censé avoir été à l’origine d’une sous-évaluation du cours. Les nouvelles peuvent donc être aussi médiocres que l’on veut, pour autant qu’elles se révèlent moins mauvaises que prévu par les économistes, les prix monteront pour prétendument corriger une sous-évaluation.

Le raisonnement ne vaut bien entendu que si l’on suppose que les cours reflètent la totalité de l’information disponible, plutôt que, par exemple, le rapport de force actuel entre acheteurs et vendeurs. Ce qui provoque évidemment notre hilarité, c’est le fait que dans un contexte économique catastrophique, il suffirait que les économistes soient jour après jour plus pessimistes que ne le justifient les faits, pour que la Bourse s’envole.

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Pour un exposé systématique sur la question (merci crapaud rouge !)

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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