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Cambridge University IV. Glissements progressifs de la curiosité intellectuelle

Je me suis toujours laissé guider par le fil de ma pensée. J’avais dans un premier temps lu les anthropologues contemporains, puis leurs maîtres, pour remonter ensuite, par étapes successives, aux « ancêtres » : les « philosophes des voyages » du XVIIIe siècle. Durant les années où j’ai enseigné l’anthropologie sociale à Cambridge, j’ai ouvert encore davantage mon horizon en me passionnant pour l’histoire des mathématiques et de la physique. Durant cette période, je participais avec un enthousiasme égal à nos séminaires et à ceux du département d’histoire et de philosophie des sciences, qui jouxtait le nôtre dans Free School Lane, une simple allée comme son nom l’indique, à l’arrière de la chapelle de Corpus Christi college, avec à un bout, faisant face au fameux pub The Eagle où plus d’une théorie physique révolutionnaire fut mise au point, la boutique de tissus précieux asiatiques qu’avait ouverte Deirdre Evans-Pritchard, fille du fameux anthropologue du même nom (1902-1973) et sœur du tonitruant journaliste Ambrose Evans-Pritchard, et à l’autre bout, le boucher qui découpait la viande « à l’anglaise », c’est-à-dire à la tronçonneuse, mais qui me révéla les secrets du crackling et m’initia à la cuisson céleste de l’épaule d’agneau. 

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Einstein et l’expérience cruciale de Michelson et Morley

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Dans un article publié en 1905, « Sur l’électrodynamique des corps en mouvement », l’un des cinq articles qu’il rédigea cette année-là (et dont John Stachel qui les republia dans un volume, dit à juste titre qu’ils « changèrent la face de la physique » – Stachel 1998 : 6), Einstein évoque, pour reprendre ses propres termes : « la conjecture dont le contenu sera appelée par la suite, “le principe de relativité”… » (Stachel 1998 : 124). En 1969, l’historien des sciences Gerald Holton se pencha sur un paradoxe apparent à propos de cet article d’Einstein. Comment est-il possible, alors que les explications habituelles de l’origine de ce que nous appelons aujourd’hui la « théorie de la relativité » considèrent que sa justification expérimentale est l’« expérience cruciale de Michelson et Morley » (que je décrirai un peu plus loin), Einstein non seulement ignore cette expérience dans son article mais aussi n’établira jamais qu’à regret un lien entre sa théorie, telle qu’il la formula pour la première fois dans cet article de 1905, et l’expérience qui avait eu lieu dix-huit ans auparavant à Cleveland dans l’Ohio (au Case Institute of Technology, dont le nom est aujourd’hui « Case-Western Reserve University »). Ou, en inversant alors la perspective, pourquoi la plupart des exposés relatifs à la physique au XXe siècle s’évertuent-ils à établir une connexion entre cette expérience et la théorie de la relativité, alors qu’Einstein dénie implicitement qu’il existe entre les deux une connexion déterminante (Holton [1969] 1973 : 261 – 352) ?

La réponse à ces questions n’est pas indifférente car elle touche à l’essence-même de la démarche scientifique et révèle le fossé inquiétant existant entre l’image que le public profane se fait du travail du savant et sa réalité profonde.

En 1887, à l’aide d’un appareil qu’il avait inventé, appelé depuis interféromètre de Michelson, Michelson aidé de Morley mirent en évidence qu’un principe familier des physiciens, établi par Newton, celui de l’additivité des vitesses, ne s’applique pas à la lumière.

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