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LE MONDE-ÉCONOMIE, Candidats, encore un effort…, lundi 23 – mardi 24 avril 2012

Le format de mes chroniques dans Le Monde est passé de 3.500 à 4.600 signes, ceci permet de développer davantage une véritable argumentation.

Candidats, encore un effort pour refonder le capitalisme !

Il y a trois ans et demi, dans son discours de Toulon, M. Sarkozy, Président de la République Française, et aujourd’hui candidat à sa réélection, expliquait ce qu’il convenait de faire pour sauver nos systèmes économique et financier : refonder le capitalisme.

Le plan proposé était cohérent mais, dans le contexte d’effondrement généralisé d’alors, loin d’être véritablement radical : il y avait encore dans cette proposition de « refondation » du capitalisme, un relent d’optimisme. Qu’en est-il advenu ? Rien : c’est à Toulon qu’elle a été évoquée et c’est là aussi qu’il en a été question pour la dernière fois. Est-elle présente dans la campagne présidentielle ? On en trouvait des éléments épars dans le programme des candidats numéros 3 et 4 dans les sondages de la semaine dernière, mais rien dans celui des deux candidats qui caracolaient en tête.

Serait-ce que l’économie et la finance ont connu une telle embellie depuis l’automne 2008 que ce projet refondateur a perdu de son actualité ? La question prête à sourire. En 2010, la Grèce était au bord de l’abîme – petite économie nationale que la solidarité européenne aurait pu alors sauver à peu de frais. Aujourd’hui, ce sont l’Espagne, voire même l’Italie qui s’y retrouvent. Être au bord de l’abîme, c’est comme toute chose apparemment : on finit par s’y habituer.

Qu’est-ce qui explique qu’il ait surtout été question durant la campagne d’obtention accélérée du permis de conduire ou de distribution de la viande de boucherie dans les écoles ?

Deux hypothèses sont envisageables : l’une charitable, l’autre beaucoup moins. L’hypothèse charitable, c’est que toutes les décisions qui comptent sont prises aujourd’hui, dans le meilleur des cas à Bruxelles, et dans le pire des cas, à Washington, et qu’il ne resterait plus, en effet, comme prérogatives pour un Président de la République que celles dont disposait un sous-préfet sous la IIIe République. De la même manière qu’un sous-préfet pouvait alors tempêter aux comices agricoles contre « Les directives de Paris, qui créent la révolution chez nous ! », un Président français peut à la fois régler avec autorité les affaires de permis de conduire et de viande de boucherie et tonner sans inquiéter personne à l’encontre de Bruxelles et de Washington.

L’hypothèse peu charitable, c’est celle du manque d’ambition et d’envergure qui fait qu’un Président français n’arriverait à se faire entendre ni à Washington, ni à Bruxelles, et si cela se trouve, pas même à Paris.

Seule bonne nouvelle, si l’on peut dire, le mal n’est pas spécifiquement français : confusionnisme, cacophonie, absence totale de courage politique, règnent aujourd’hui en maître dans l’ensemble des pays occidentaux. On en est même venu dans certains à mettre à la tête des affaires d’anciens banquiers dont les décisions calamiteuses il y a seulement quatre ou cinq ans provoquaient alors la consternation, faute de volontaires parmi les politiques.

La conclusion s’énonce simplement : ce n’est pas d’un Président français qui serait seulement « audible » à Bruxelles ou à Washington que l’on a besoin mais de quelqu’un qui indiquerait la voie à suivre, brisant la paralysie stupéfaite qui règne aujourd’hui dans ces lieux. Car ce ne sont pas les projets de société de haute volée, économiques et financiers, qui manquent, bien au contraire :

* Accorder à nouveau la priorité aux salaires plutôt que favoriser l’accès au crédit, lequel est nécessairement cher et se contente de repousser à plus tard la solution des problèmes se posant d’ores et déjà.

* Mettre hors-la-loi la spéculation en rétablissant les articles de la loi française qui l’interdisaient jusqu’en 1885.

* Mettre hors d’état de nuire les paradis fiscaux en interdisant aux chambres de compensation de communiquer avec eux dans un sens comme dans l’autre.

* Abolir les privilèges des personnes morales par rapport aux personnes physiques, privilèges ayant permis de transformer de manière subreptice dans nos démocraties le suffrage universel en suffrage censitaire.

* Redéfinir l’actionnaire d’une société comme étant l’un de ses créanciers et non l’un de ses propriétaires ; établir les cours à la Bourse par fixing journalier.

* Éliminer le concept de « prix de transfert » qui permet aux sociétés d’échapper à l’impôt par des jeux d’écriture entre maison-mère et filiales.

* Supprimer les stock-options pour instaurer une authentique participation universelle.

* Ré-imaginer les systèmes de solidarité collectifs, au lieu des dispositifs spéculatifs voués à l’échec en raison de leur nature pyramidale que sont l’immobilier ou l’assurance-vie, par lesquels on a cherché à les remplacer.

Enfin, dans un monde où le travail disparaît, la question des revenus doit être mise à plat et faire l’objet d’un véritable débat.

On assisterait alors au retour de l’ambition et du courage, désespérément absents aujourd’hui.

 

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ASSURANCE VIE ET PAIX SOCIALE

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

La Tribune : Les épargnants jouent avec les nerfs des assureurs

Laura Fort (AFP)

La collecte nette d’assurance vie est de nouveau repassée dans le rouge, négative de 1.2 milliard d’euros. Les versements sont en baisse et les rachats en hausse.

Elle était timidement repassée dans le vert en février. […] Le mois de février avait été positif de 300 millions d’euros grâce à de moindres retraits sur les contrats. Mais en mars, la collecte nette a pâti à la fois d’une hausse des retraits (+6%) et d’une baisse des versements (-8.8%). Avec l’assurance vie, depuis l’été dernier, c’est l’amour vache… Pendant six mois consécutifs, d’août 2011 à janvier 2012, la collecte nette d’assurance vie (versements moins retraits) a été négative, c’est-à-dire que les retraits effectués sur les contrats n’ont pas été compensés par les versements. Décembre a enregistré la plus forte décollecte, de 3.8 milliards d’euros.

La notion de participation, dont la participation « gaullienne » est l’une des variétés, renvoie à une tentative délibérée, de type proudhonien, de faire l’économie d’une révolution grâce à une réforme de fond du système capitaliste et ceci, en brouillant les rapports de classe.

L’une des options envisageables pour sortir des difficultés qui sont les nôtres aujourd’hui, consiste à remplacer le système en place par un autre, par exemple, par une dictature (provisoire) du prolétariat, comme le suggère Karl Marx. Une autre option, c’est de procéder comme le proposaient les Saint-Simoniens ou Proudhon, c’est-à-dire en faisant disparaître les classes sociales antagonistes par le moyen d’un mélange des rôles, en opérant des combinaisons qui font que chacun est d’une certaine manière salarié, capitaliste et dirigeant d’entreprise à la fois. En arrière-plan du label auto-entrepreneur français se trouve une notion de cet ordre-là ; mais il ne suffit pas bien sûr de modifier les étiquettes : il faut que la réalité réponde elle aussi à l’appel.

La participation fait partie du projet bismarckien, qui en est probablement la première manifestation. Bismarck met en place les rudiments d’un État-providence, parce qu’il est conscient que si rien n’est fait pour modifier la donne sociale, l’Allemagne est en passe de basculer dans une situation révolutionnaire. Il y a là aussi ce souci de combiner les différents rôles : on fera en sorte que chacun s’identifie partiellement aux soucis des représentants des autres classes sociales au sein du système. Il faut pour cela que le salarié soit simultanément aussi dirigeant d’entreprise et actionnaire. Ce sont les préoccupations qui prévalent encore quand on s’efforce de remplacer des entreprises de type classique par des coopératives ou, aujourd’hui, par des Scoops.

Le mouvement coopératif n’est pas mort bien entendu : il existe encore. Mais le même projet de solution de la lutte des classes par une appartenance de classe « imbriquée » pour chacun, a également été promu sous une forme différente, même si cela n’est pas déclaré ouvertement, dans la formule de l’assurance vie.

Le principe de l’assurance vie, c’est en effet d’engager les salariés dans des projets capitalistes proprement dits, bien au-delà de ce qu’impliquait déjà le fonctionnement des caisses d’épargne. Les portefeuilles des compagnies d’assurance, dont ils tirent les rendements qui leur permettront de rémunérer leurs souscripteurs, sont constitués d’obligations d’État mais aussi de créances sur des sociétés et d’actions de sociétés. Dans une perspective proprement marxiste, dans un cas comme celui-ci, le salarié s’auto-exploite puisqu’une partie de la richesse qu’il a créée en tant que salarié d’une entreprise, et dont il a été spolié puisqu’elle a été ponctionnée sous la forme d’intérêts payés à un détenteur de capital, lui reviendra partiellement sous la forme du rendement de l’assurance vie, où en tant que souscripteur, il est lui-même exploiteur.

C’est intentionnellement que l’assurance vie a été conçue dans cette perspective. Il suffit de lire les textes d’inspiration néo-libérale qui ont justifié ce projet : il y est présenté précisément comme une manière de pacifier les relations entre les classes sociales. Si on fait en sorte que le salarié se préoccupe de la bonne santé du système capitaliste parce qu’il est détenteur d’une assurance vie, son potentiel de rébellion en est d’autant réduit, et le maintien de l’ordre en période de tensions en est considérablement simplifié. Il suffit pour se convaincre de ce que j’avance, de consulter dans la presse financière, les articles relatifs au fait que les particuliers retirent en masse leur argent des plans d’assurance vie, et d’y déceler la panique qui saisit les milieux dirigeants à la nouvelle. Il s’agit là de petites choses qui ne transparaissent pas nécessairement dans la grande presse, mais peuvent être lues dans la presse financière spécialisée. Si une grande peur se développe à ce sujet dans ce secteur de l’assurance vie, c’est parce qu’une désaffection de ce type, en défaisant la combinaison des intérêts antagonistes propre à la participation, conduit les sociétés à se polariser à nouveau sur le plan politique, en suivant les lignes de fracture que dessinent le partage des populations en différentes classes sociales.

La désaffection vis-à-vis de l’assurance vie s’apparente à la stratégie suggérée par Éric Cantona quand il a conseillé aux particuliers de retirer leur argent des banques, avis émis au sein d’une opinion exprimée par lui quant au meilleur moyen de faire la révolution, et qui, en temps normal, n’aurait jamais dû bénéficier d’un véritable écho dans la population. On se souviendra cependant que deux ministres sont aussitôt montés au créneau pour contrer les arguments du footballeur, confirmant  qu’il existait sur ce plan-là une véritable inquiétude du côté des autorités en place.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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SORTIR DU FINANCIARISME : LA PARTICIPATION, par Olivier Berruyer

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Billet invité. Vendredi dernier, dans ma vidéo, j’ai analysé la proposition d’une prime de 1000 € pour les salariés dans les entreprises attribuant des dividendes en hausse. Le bien que j’ai pu en dire se situe dans une autre perspective que celle de la participation gaullienne, le rappel par Olivier Berruyer de ce que celle-ci signifiait précisément est cependant bienvenu.

J’appelle financiarisme le dévoiement du système économique que nous constatons depuis plus d’une vingtaine d’années, et se caractérisant par un déséquilibre majeur des pouvoirs dans les grandes entreprises, au bénéfice unique des actionnaires (catégorie dans laquelle rentrent désormais les grands dirigeants). Comme l’a souligné Maurice Allais, « au nom d’un pseudo-libéralisme, et par la multiplication des déréglementations, s’est installée peu à peu une espèce de chienlit mondialiste laissez-fairiste ». Ainsi soumis à une féroce concurrence internationale, désorganisés face aux représentants des actionnaires, le poids réduit des salariés ne permet plus une gestion du système économique qui soit compatible non seulement avec l’amélioration du bien-être collectif, mais même simplement avec sa seule survie à moyen terme. Nous allons donc voir très bientôt à quel point le « tout pour les actionnaires » aura été un cinglant échec, tout comme l’a été le système collectiviste du « ‘tout’ pour les salariés » [le « tout » ayant certes été réduit….].

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