Archives par mot-clé : Pythagore

TOTALITARISME MATHÉMATIQUE, par Bertrand Rouziès-Leonardi

Billet invité.

Me fut livrée avant-hier avec mon Télérama une plaquette promotionnelle du Monde intitulée : « Et si les mathématiques étaient la clé pour comprendre le monde ? » Au-dessous de cette suscription, le portrait de la célébrissime Joconde léonardienne sans la moustache dadaïste mais le visage pris dans un quadrillage complexe non signifiant et qui plus est non justifié. Au-dessous, la réclame proprement dite : dans un cartouche, « Le monde est mathématique », titre de la collection lancée par Le Monde et présentée par « Cédric Villani, médaille Fields 2010, directeur de l’Institut Poincaré », dont le buste de trois-quarts figure en bas à gauche, dans des tonalités chaudes raphaéliennes qui rappellent le portrait de Baldassare Castiglione.

Je n’ose rire de tout cela, car on se croirait revenu au temps où Pythagore, pressentant l’avènement de la Matrix, voyait des chiffres partout, déjeunait de chiffres, pissait des chiffres, se savonnait de chiffres, se torchait avec des chiffres.

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COMPTE-RENDU DE « Comment la vérité et la réalité furent inventées », par Gérard Chouquer

Merci à Gérard Chouquer pour ce compte-rendu de « Comment la vérité et la réalité furent inventées » (1) dans la revue Les Annales.

Paul Jorion dispose de talents multiples, étant aussi à l’aise dans l’analyse des marchés financiers, du second théorème de Gödel, du mode de raisonnement d’Aristote que de la philosophie de Hegel. Il propose ici un ouvrage d’anthropologie du savoir, ambitieux en ce qu’il n’hésite pas à se situer au niveau le plus élevé qui soit, celui de l’histoire de la rationalité. Son livre s’intéresse en effet à deux objets, la vérité et la réalité, qui, l’un et l’autre, ont à voir avec la formation de la pensée scientifique moderne. L’auteur entreprend de démonter que l’une et l’autre sont des productions culturelles majeures, l’une, la vérité, appartenant à l’Antiquité grecque, l’autre, la réalité, à la pensée rationnelle moderne du XVIIe s.

Parlant à plusieurs reprises de coup de force épistémologique, on pourrait se demander si l’entreprise de Paul Jorion est de s’engager dans une critique déconstructrice et quelque peu ravageuse des fondements de la science moderne. Le projet de l’auteur est différent. Il écrit : «  contrairement à ce que l’on pourrait craindre, la chronique que proposent les pages qui suivent ne débouche nullement sur un relativisme sceptique quant à la connaissance et à son caractère cumulatif où tous les chats sont gris » (p. 19). Je ne sais si cette brève mention liminaire suffira à rassurer le lecteur, mais je l’invite à s’aventurer dans le livre sans crainte d’être conduit là où il n’aurait pas envie d’aller, à savoir dans l’impasse d’une critique qui n’aboutirait nulle part par position anti-scientifique. Son but est, au contraire, de « prôner un retour à la rigueur dans le raisonnement » (p. 11).

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A propos de « Comment la vérité et la réalité furent inventées » : les néo-pythagoriciens italiens, par Jaycib

Billet invité.

Cher Paul,

J’ai peiné à suivre le détail de Comment la vérité et la réalité furent inventées, mais cela tient surtout à mon ignorance crasse des sujets qui y sont traités. J’ai donc lu cet ouvrage à petites doses afin d’en assimiler le maximum. Au final, je crois en avoir plus ou moins correctement appréhendé les enjeux, surtout vers la fin, avec l’examen des travaux de Cantor et surtout du très regretté Turing. Et je me suis délecté de votre « démontage » de la logique de Gödel, sur laquelle je m’étais beaucoup interrogé intuitivement pendant des années au contact de collègues enseignants qui ne partageaient pas votre approche critique.

J’ai été interpellé par votre usage du terme « exaspération » pour caractériser le comportement de Galilée. Qu’est-ce qui pouvait bien l’exaspérer, sinon le refus des théologiens, et notamment des aristotéliciens de l’époque, de reconnaître la caducité de leur propre modèle géocentrique de l’univers, avec ses espaces « sublunaire » et « supra-lunaire » et ses sphères? Et s’il s’est rendu coupable de « provocations », comme vous dites, cela n’est-il pas dû au sentiment de supériorité qu’il éprouvait après avoir découvert, entre autres choses, les (quatre premiers) satellites de Jupiter et avoir pu insérer ces découvertes dans le contexte de son exploration des théories de Kepler? Si l’on additionne les coordonnées de Tycho Brahé (très fiables pour l’époque) et le résultat de ses propres investigations, Galilée ne peut pas, à mon sens, être accusé d’avoir négligé les données empiriques. C’est ce qui rend son incorporation dans les rangs des promoteurs univoques des modèles mathématiques de la physique d’autant plus surprenante. Sur ce plan, Galilée me paraît moins « coupable » que Kepler, qui, lui, n’a pas fait grand-chose d’autre, fût-ce avec un génie mathématique certain, que dériver un modèle de lois cosmologiques des constatations de Tycho.

Sur un tout autre plan, comme vous ne citez jamais le mot « Renaissance » dans votre ouvrage, il me semble qu’il faut quand même insister sur l’importance de ce moment de l’Histoire, marqué par un foisonnement désordonné des savoirs, et, parmi ce fouillis, par la fondation de l’académie néo-platonicienne de Florence en 1438 à l’instigation du banquier Cosme de Médicis (1389-1464). A la mort de Cosme, cette académie fut dirigée par Marsile Ficin (1433-1499), unanimement considéré comme le plus grand et le plus passionné des philosophes néo-platoniciens de la Renaissance, entraînant à sa suite le jeune érudit boulimique et erratique Jean Pic de la Mirandole (mort en 1494, à l’âge de 31 ans), dont le projet consistait à réunir toutes les religions (y compris les cultes de Zoroastre et de divers polythéistes) par la magie d’une sorte de concordia générale.

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