Archives par mot-clé : Virginia Woolf

Keynes : La fin du laisser-faire (I) Comment les girafes nous font mieux comprendre l’esprit du capitalisme

La fin du laisser-faire est un pamphlet incisif que John Maynard Keynes publia en 1926 aux Hogarth Press de Leonard et Virginia Woolf, surtout connues aujourd’hui pour leur première édition des œuvres complètes de Freud en anglais.

Keynes y caractérise de manière caustique l’idéologie que ses collègues économistes offrent au capitalisme, comme une version délirante du darwinisme. Il écrit que pour « les darwiniens […] c’est la libre concurrence qui a bâti l’homme. L’œil humain a cessé d’être la manifestation d’un dessein ayant miraculeusement conçu toute chose du mieux possible ; il s’agit de la réussite suprême du hasard opérant dans un contexte de libre concurrence et de laisser-faire » (Keynes [1926] 1931 : 276).

Keynes explique ainsi l’évolution des girafes dans le « meilleur des mondes » du laisser-faire où sont simultanément optimisés le bonheur de ces sympathiques ruminants et l’usage des feuilles qu’ils broutent. La démonstration mérite d’être suivie pas à pas.

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Un nouveau parti ? Beuark ! Mais si on inventait une nouvelle religion ?

En 1934, John Maynard Keynes disait à Virginia Woolf qui nous l’a rapporté : « Notre génération […] doit beaucoup à la religion de nos aïeux […] Et les jeunes […] qui sont élevés sans elle, ne retireront jamais autant de la vie. Ils sont prosaïques : comme des chiens avec leurs impulsions. Nous avons bénéficié du meilleur de deux mondes. Nous avons détruit le christianisme mais nous avons bénéficié de ce qu’il apportait » (Robert Skidelsky, John Maynard Keynes II, 1992 : xx).

Je repensais à cela quand je faisais hier de quelques propos tenus récemment par le pape François un « billet invité » improvisé. François a déjà été cité par moi élogieusement à plusieurs reprises, au point d’attirer l’attention du quotidien La Croix à ce sujet, qui me commanda en mars Le pape François face à l’anesthésie des esprits.

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QUI EST KEYNES ? (II) EST-IL UN SOCIALISTE (ÉLECTRON LIBRE) ?

QUI EST KEYNES ? (I) EST-IL UN LIBÉRAL (D’EXTRÊME-GAUCHE) ?

Dans « Am I a Liberal ? », allocution prononcée à l’université d’été du parti Libéral en 1925 et publiée la même année, John Maynard Keynes explique son appartenance au parti Libéral britannique.

L’étonnante forme interrogative qu’il donne au titre de son exposé s’explique par le fait que s’il s’affirme libéral, il est, selon ses propres termes, un libéral d’« extrême-gauche », le représentant d’une tendance assez inattendue au sein d’un parti dont l’ambition est de se situer au centre de l’échiquier politique.

La perplexité grandit encore lorsqu’on lit le compte-rendu qu’il publie l’année suivante d’un ouvrage de Trotski consacré à la Grande-Bretagne, où l’on constate que s’il réfute le bien-fondé d’un projet révolutionnaire, il présente la thèse du Russe en manifestant à son égard une telle considération qu’il paraît bien difficile d’imaginer qu’il n’ait pas pour celle-ci une certaine sympathie (Keynes [1926] 1933).

Aussi, après avoir expliqué de manière quelque peu paradoxale pourquoi il est un libéral, Keynes entreprend de répondre dans cette même allocution à la question que tout contemporain se pose légitimement : « Étant aussi socialiste que vous affirmez l’être, pourquoi n’êtes-vous pas plutôt membre du parti Travailliste ? »

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UN OBJECTEUR DE CONSCIENCE INTENDANT DES TROUPES (II) DEUXIÈME PÉRIODE : LA RÉSISTANCE PASSIVE

Quand trop de troupes auront été décimées et que l’hypothèse d’une fin rapide de la guerre aura perdu toute vraisemblance, la conscription sera décrétée en Grande-Bretagne. Le 27 janvier 1916, les célibataires et les veufs sans enfants entre les âges de 18 et de 41 ans sont mobilisés (les pères de famille sont exemptés). L’option leur est offerte de faire la preuve qu’ils sont indispensables à la nation dans leur emploi présent, l’option aussi de l’objection de conscience. Un tribunal doit déterminer la validité de leur demande. Pour le candidat dont celle-ci est rejetée, et qui refuse la conscription c’est la prison, assortie, c’est du moins la rumeur qui court à l’époque, de mauvais traitements.

Pour les hommes de Bloomsbury le choix n’en est pas un : ils se déclarent objecteurs de conscience. Pour Keynes, fonctionnaire au ministère des finances, acteur clé dans l’économie de guerre, dont les rapports qu’il rédige jouent un rôle déterminant dans les décisions qui sont prises, la question se pose en d’autres termes. En tant que Bloomsbury, il s’affirme objecteur de conscience. La lettre qu’il envoie, où il prend soin d’écarter un pacifisme de principe, est digne de l’orateur qu’il avait été parmi les Apostles : plus convaincant par l’articulation logique des arguments que par la chaleur de son plaidoyer. Au même moment cependant, le ministère fait savoir aux autorités militaires qu’il est indispensable dans l’emploi qu’il occupe. Quand lui parvient une convocation en provenance du tribunal chargé de décider du bien-fondé de son objection de conscience, il répond avec insolence qu’il est à son très grand regret bien trop occupé pour se rendre à l’invitation.

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UN OBJECTEUR DE CONSCIENCE INTENDANT DES TROUPES (I) PREMIÈRE PÉRIODE : LE DÉNI

Le groupe de « Bloomsbury », du nom du quartier londonien où il logeait, fut dans les années 1910 et 1920 une bohême aisée, « bobo » comme on dit aujourd’hui, colonie de l’Université de Cambridge située à cent kilomètres de la capitale, droit vers le Nord.

Quand la Première guerre mondiale éclate au début du mois d’août 1914, Bloomsbury reste indifférent à ce qui lui apparaît comme un jeu mis en scène par des officiels aux cols empesés, banquiers et généraux, se prenant tous bien trop au sérieux. Un jeu d’un autre âge aux yeux de ces jeunes gens outrageusement « modernes ».

Selon le vœu du roi Henry VI, qui fut à l’origine des deux, les adolescents les mieux doués du collège d’Eton (fondé par lui en 1440) poursuivraient ensuite leurs études au King’s College de Cambridge (fondé par lui l’année suivante).

Non contents que leur identité d’élite royalement instituée puisse se poursuivre sans discontinuer de l’âge de quatorze à celui de vingt-quatre ans, les anciens d’Eton se créèrent à Cambridge en 1820 une association d’anciens sous la forme d’une « société secrète » appelée « The Apostles ».

Ces « Apôtres » constituaient en réalité, et très innocemment, un club où l’on débattait soit de questions morales, soit des implications morales de questions d’ordre politique. Les meilleurs orateurs d’entre eux y joutaient, comme ils avaient déjà eu l’occasion de le faire durant les nombreuses années qu’ils avaient passées à Eton.

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