{"id":101672,"date":"2017-12-28T13:19:57","date_gmt":"2017-12-28T12:19:57","guid":{"rendered":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=101672"},"modified":"2017-12-28T14:38:10","modified_gmt":"2017-12-28T13:38:10","slug":"le-non-role-de-la-conscience","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2017\/12\/28\/le-non-role-de-la-conscience\/","title":{"rendered":"Le (non-)r\u00f4le de la conscience"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Ouvert aux commentaires.<\/p><\/blockquote>\n<p>Timiota me signale un article r\u00e9cent (14 novembre 2017) en anglais intitul\u00e9 <a href=\"https:\/\/www.frontiersin.org\/articles\/10.3389\/fpsyg.2017.01924\/full\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Chasing the Rainbow: The Non-conscious Nature of Being<\/a>, par David A. Oakley et Peter W. Halligan. Dans cet article est d\u00e9fendue la m\u00eame th\u00e8se que celle que j&rsquo;avais d\u00e9velopp\u00e9e dans un article publi\u00e9 en 1999 dans la revue <em>L&rsquo;Homme<\/em> intitul\u00e9 <a href=\"http:\/\/www.persee.fr\/doc\/hom_0439-4216_1999_num_39_150_453573\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Le secret de la chambre chinoise<\/a> : du r\u00f4le non-causal de la conscience, et dont j&rsquo;avais r\u00e9sum\u00e9 l&rsquo;argument dans <em>Le dernier qui s&rsquo;en va \u00e9teint la lumi\u00e8re<\/em> (2016 : 143-150).<\/p>\n<p>J&rsquo;avais consacr\u00e9 un billet \u00e0 ce sujet, au tout d\u00e9but du blog (14 avril 2007). Je le reproduis ici.<\/p>\n<p><!--more--><br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2007\/04\/14\/lenigme-de-la-chambre-chinoise\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><b>L\u2019\u00e9nigme de la chambre chinoise<\/b><\/a><\/p>\n<p>Jean\u2013Luce Morlie s\u2019\u00e9tait montr\u00e9 chagrin\u00e9 de ce que je disais de la conscience dans \u00ab Apprendre en se lisant \u00bb et il revient \u00e0 la charge dans un commentaire sur mon billet suivant, \u00ab Ce que le chat de Schr\u00f6dinger en pense, lui \u00bb.<\/p>\n<p>Comme j\u2019ai un jour consacr\u00e9 <a href=\"http:\/\/www.persee.fr\/doc\/hom_0439-4216_1999_num_39_150_453573\" target=\"_blank\" rel=\"noopener>un article entier \u00e0 la conscience <\/a>(1), je suis all\u00e9 le relire pour me remettre en m\u00e9moire ce que j\u2019y disais exactement.<\/p>\n<p>Le texte s\u2019intitule \u00ab Le secret de la chambre chinoise \u00bb parce que je visais \u00e0 y r\u00e9soudre une exp\u00e9rience mentale, propos\u00e9e par John Searle sous la forme de l\u2019\u00e9nigme de \u00ab la chambre chinoise \u00bb. Je cite le philosophe : \u00ab Imaginez que vous \u00eates enferm\u00e9 dans une pi\u00e8ce, et que dans cette pi\u00e8ce se trouvent diverses corbeilles remplies de caract\u00e8res chinois. Imaginez que vous (tout comme moi) ne compreniez pas un tra\u00eetre mot de chinois, mais que l\u2019on vous a procur\u00e9 un manuel en fran\u00e7ais pour manipuler ces caract\u00e8res. Les r\u00e8gles sp\u00e9cifient les manipulations de signes de mani\u00e8re purement formelle, en termes de syntaxe et non de s\u00e9mantique (&#8230;) Maintenant supposons que certains autres caract\u00e8res sont pass\u00e9s dans la chambre et que l\u2019on vous communique de nouvelles r\u00e8gles pour faire sortir des signes chinois de la chambre. Supposons, qu\u2019\u00e0 votre insu, les caract\u00e8res qui entrent dans la chambre sont appel\u00e9s \u201cquestions\u201d par celui qui communique avec vous de l\u2019ext\u00e9rieur, et ceux que vous faites sortir sont appel\u00e9s \u201cr\u00e9ponses aux questions\u201d. Supposez (&#8230;) que vous \u00eates tr\u00e8s fort \u00e0 ce petit jeu de manipulations de symboles, et que tr\u00e8s rapidement vos r\u00e9ponses ne puissent plus \u00eatre distingu\u00e9es de celles d\u2019un locuteur chinois. (&#8230;) La morale de l\u2019histoire est celle-ci : (&#8230;) vous vous comportez exactement comme si vous compreniez le chinois, mais quoi qu\u2019il en soit, vous ne comprenez pas un mot de chinois \u00bb (2).<\/p>\n<p>Ma r\u00e9ponse \u00e9tait celle\u2013ci : le prisonnier de la chambre chinoise qui parle parfaitement le chinois sans conna\u00eetre la langue a enti\u00e8rement reconstitu\u00e9 la s\u00e9mantique du chinois comme une simple composante de la syntaxe de cette langue (3). J\u2019\u00e9crivais : \u00ab Son corps parle chinois, et son \u00e2me n\u2019en est nullement inform\u00e9e \u00bb.<\/p>\n<p>L\u2019argumentation qui m\u2019avait conduit l\u00e0 me semble toujours valide ; je la r\u00e9sume en pr\u00e9sentant les quelques th\u00e8ses iconoclastes qu\u2019elle encha\u00eenait.<\/p>\n<p>La compr\u00e9hension que nous avons du sens individuel des mots (la s\u00e9mantique) est consciente, celle que nous avons de leur combinaison (la syntaxe) est inconsciente.<\/p>\n<p>Quand nous opposons le <em>conscient<\/em> \u00e0 l\u2019<em>inconscient<\/em>, nous avons en t\u00eate deux types de m\u00e9canismes causaux de notre comportement : la conscience prend certaines d\u00e9cisions, l\u2019inconscient en prend d\u2019autres ou introduit des distorsions dans nos d\u00e9cisions conscientes.<\/p>\n<p>Or Benjamin Libet a prouv\u00e9 exp\u00e9rimentalement que les actes que nous posons parviennent \u00e0 la conscience une demi\u2013seconde apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 pos\u00e9s. La conscience est par cons\u00e9quent priv\u00e9e du pouvoir <em>d\u00e9cisionnel<\/em> que nous lui attribuons et nous devons revoir le sens que nous assignons \u00e0 des expressions communes telles que \u00ab avoir l\u2019intention de \u00bb, \u00ab vouloir \u00bb, \u00ab faire attention \u00e0 \u00bb, \u00ab se concentrer \u00bb, etc.<\/p>\n<p>Le r\u00f4le r\u00e9el de la conscience est de permettre au m\u00e9canisme de la m\u00e9moire sous ses trois aspects, d\u2019op\u00e9rer correctement : 1) inscription dans la m\u00e9moire de toutes les sensations accompagnant un \u00e9v\u00e9nement, aussi bien celles d\u2019origine ext\u00e9rieure que nous procurent nos sens (y compris les messages linguistiques oraux ou \u00e9crits) que celles d\u2019origine int\u00e9rieure, sous la forme de l\u2019affect que nous ressentons, 2) rem\u00e9moration, c\u2019est\u2013\u00e0\u2013dire capacit\u00e9 d\u2019un \u00e9v\u00e9nement pr\u00e9sent \u00e0 \u00e9voquer des \u00e9v\u00e9nements semblables enregistr\u00e9s dans la m\u00e9moire, semblables aussi bien par la sensation (y compris les mots employ\u00e9s) que par l\u2019affect ressenti, 3) capacit\u00e9 de l\u2019inscription pr\u00e9sente dans la m\u00e9moire d\u2019interf\u00e9rer dynamiquement avec la rem\u00e9moration, soit ce que nous appelons le pouvoir de l\u2019\u00ab imagination \u00bb.<\/p>\n<p>Pour nous aider \u00e0 nous d\u00e9faire des connotations d\u00e9cisionnelles que nous attribuons erron\u00e9ment aux termes \u00ab conscience \u00bb et \u00ab inconscient \u00bb, je proposais dans un premier temps, de remplacer le premier par \u00ab imagination \u00bb et le second par \u00ab corps \u00bb. Je rempla\u00e7ais finalement \u00ab imagination \u00bb par \u00ab \u00e2me \u00bb et je proposais ma solution de l\u2019\u00e9nigme de la chambre chinoise : \u00ab Le corps du prisonnier parle chinois, et son \u00e2me n\u2019en est nullement inform\u00e9e \u00bb.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8211;<br \/>\n(1) \u00ab <a href=\"http:\/\/www.persee.fr\/doc\/hom_0439-4216_1999_num_39_150_453573\">Le secret de la chambre chinoise<\/a> \u00bb, <em>L\u2019Homme<\/em>, 150, 1999 : 177-202.<\/p>\n<p>(2) Searle, John R., <em>Minds, Brains and Science<\/em>, The 1984 Reith Lectures, Londres : BBC, 1984 : 32-33.<\/p>\n<p>(3) C\u2019est sur l\u2019impossibilit\u00e9 pratique de r\u00e9aliser cette t\u00e2che qu\u2019avait achopp\u00e9 la linguistique <em>transformationnelle <\/em>de Chomsky.<\/p>\n<p>=====================<br \/>\nDepuis sa cr\u00e9ation, apparemment en 2006, <a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Paul_Jorion\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">mon entr\u00e9e en anglais<\/a> dans Wikipedia mentionne ceci :<\/p>\n<h5><span id=\"Memory_and_consciousness\" class=\"mw-headline\">Memory and consciousness<\/span><\/h5>\n<p>In an article published in 1999, Jorion offered a new theory of\u00a0<a title=\"Consciousness\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Consciousness\">consciousness<\/a>\u00a0which goes beyond the Freudian notion that some of our decisions have unconscious motives by suggesting that in fact all our decision-making has unconscious roots, revealing\u00a0<a class=\"mw-redirect\" title=\"Freewill\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Freewill\">freewill<\/a>\u00a0to be an illusion.<\/p>\n<p>Consciousness is shown to be a consequence of a mechanism allowing us to perceive as simultaneous the sensations produced separately by our five senses, a necessary preliminary to creating memory traces, that is, also, the prerequisite to any learning process. Drawing the consequences of an observation made by\u00a0<a title=\"Benjamin Libet\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Benjamin_Libet\">Benjamin Libet<\/a>, that intention is an artifact as it springs to consciousness half a second later than the action it is supposed to have generated, Jorion further suggested that consciousness errs when it assumes to be the cause of human actions while it is nothing more than an ancillary consequence of the registration process that allows\u00a0<a title=\"Memory\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Memory\">memory<\/a>\u00a0to accrue.<\/p>\n<p>=====================<\/p>\n<p>J&rsquo;\u00e9tais revenu sur le sujet, le 7 avril 2012, dans <a href=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2012\/04\/07\/notre-cerveau-conscience-et-volonte\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">NOTRE CERVEAU : <i>CONSCIENCE<\/i> ET <i>VOLONT\u00c9<\/i><\/a><\/p>\n<p>Le biologiste Fran\u00e7ois Jacob a utilis\u00e9 \u00e0 propos de notre cerveau, une image admirable\u00a0: le cerveau humain est con\u00e7u, dit-il, comme une brouette sur laquelle aurait \u00e9t\u00e9 greff\u00e9 un moteur \u00e0 r\u00e9action. Par cette image frappante, il attirait notre attention sur le fait que notre cerveau n\u2019est pas constitu\u00e9 comme une machine d\u2019une seule pi\u00e8ce. Il y a en son centre, le cerveau reptilien, appel\u00e9 ainsi parce qu\u2019il poss\u00e8de d\u00e9j\u00e0 la m\u00eame structure chez le reptile, et le cerveau des mammif\u00e8res s\u2019est construit comme une couche additionnelle, absolument distincte\u00a0: le cortex est d\u2019une autre nature que le cerveau reptilien. Lequel est celui des sens, de la r\u00e9action imm\u00e9diate, celui du r\u00e9flexe, de l\u2019affect, comme s\u2019expriment les psychologues.<\/p>\n<p>Le cortex s\u2019est sp\u00e9cialis\u00e9 dans le raisonnement, dans la r\u00e9flexion rationnelle, l\u2019encha\u00eenement des arguments, le calcul math\u00e9matique, tout ce qui est de l&rsquo;ordre des symboles, et il est greff\u00e9 sur ce cerveau reptilien qui est lui d\u2019une nature purement instinctive, ce qui fait que nous r\u00e9agirons par l\u2019enthousiasme ou par la peur devant ce que notre cerveau-cortex aura d\u00e9termin\u00e9 de faire. Les plus beaux exemples dans ce domaine, ce sont bien s\u00fbrs les <em>traders<\/em> qui nous les proposent. Ceux d\u2019entre mes lecteurs qui connaissent des <em>traders<\/em> savent que le jour o\u00f9 ils ont gagn\u00e9 beaucoup d\u2019argent ils sont dans les restaurants et les bars des beaux quartiers, ils fument de gros cigares et boivent beaucoup, alors que les jours o\u00f9 ils ont perdu des sommes impressionnantes, on les voit beaucoup moins\u00a0: ils sont \u00e0 la maison, ils essaient de dormir et ont pris des cachets pour tenter d\u2019y parvenir.<\/p>\n<p>Une autre caract\u00e9ristique de notre cerveau, c\u2019est que la conscience que nous avons de ce que nous faisons, cette conscience n\u2019a pas v\u00e9ritablement \u00e9t\u00e9 con\u00e7ue comme un instrument qui nous permette de prendre des d\u00e9cisions. Quand les psychologues sont all\u00e9s exp\u00e9rimenter, dans les ann\u00e9es 1960, autour de la question de la volont\u00e9, ils ont fait la d\u00e9couverte sid\u00e9rante que la volont\u00e9 appara\u00eet dans le cerveau apr\u00e8s qu\u2019a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9 l\u2019acte qu\u2019elle est cens\u00e9e avoir d\u00e9termin\u00e9. La repr\u00e9sentation de la volont\u00e9 que nous allons poser un acte, n\u2019intervient en fait qu\u2019une demi-seconde apr\u00e8s que l\u2019acte a \u00e9t\u00e9 pos\u00e9, alors que l\u2019acte lui-m\u00eame a pu \u00eatre r\u00e9alis\u00e9 un dixi\u00e8me de seconde seulement apr\u00e8s l\u2019\u00e9v\u00e9nement qui en a \u00e9t\u00e9 le v\u00e9ritable d\u00e9clencheur.<\/p>\n<p>Le psychologue qui a d\u00e9couvert cela est Am\u00e9ricain et son nom est Benjamin Libet (1916-2007). La premi\u00e8re hypoth\u00e8se qu\u2019il a \u00e9mise, quand les faits lui sont apparus dans toute leur clart\u00e9, a \u00e9t\u00e9 d\u2019imaginer qu\u2019il existait un m\u00e9canisme dans le cerveau qui permet \u00e0 une information de remonter le temps. Son explication premi\u00e8re n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 que \u00ab\u00a0volont\u00e9\u00a0\u00bb est un mot d\u00e9notant un processus illusoire, une m\u00e9sinterpr\u00e9tation de notre propre fonctionnement, mais que la volont\u00e9 devait bien \u2013 comme nous l\u2019imaginons spontan\u00e9ment parce que les mots de la langue nous le sugg\u00e8rent fermement \u2013 d\u00e9cider des choses que nous allons accomplir, et que la seule explication possible \u00e9tait que la volont\u00e9 remonte dans le temps pour poser les actes que nous supposons qu\u2019elle d\u00e9termine, seule mani\u00e8re de rendre compte du d\u00e9calage d\u2019une demi-seconde observ\u00e9.<\/p>\n<p>Il n\u2019y a donc pas comme nous l\u2019imaginions avant la d\u00e9couverte de l\u2019inconscient, une conscience d\u00e9cidant de tous nos actes, \u00e0 l\u2019exception des actes r\u00e9flexes. Il n\u2019y a pas non plus, comme Freud l\u2019avait imagin\u00e9, deux types d\u2019actes\u00a0: les uns d\u00e9termin\u00e9s par la conscience et les autres par l\u2019inconscient, il n\u2019y a \u2013 du point de vue d\u00e9cisionnel \u2013 qu\u2019un seul type d\u2019actes, d\u00e9termin\u00e9s par l\u2019inconscient, la seule diff\u00e9rence \u00e9tant que certains apparaissent dans le \u00ab\u00a0regard\u00a0\u00bb de la conscience (avec une demi-seconde de retard sur l\u2019acte pos\u00e9), et certains non.<\/p>\n<p>Dans l\u2019article o\u00f9 je proposais pour la premi\u00e8re fois une th\u00e9orie compl\u00e8te de la conscience tenant compte des d\u00e9couvertes de Libet, j\u2019\u00e9crivais\u00a0: \u00ab\u00a0la conscience est un cul-de-sac auquel des informations parviennent sans doute, mais sans qu\u2019il existe un effet en retour de type d\u00e9cisionnel. C\u2019est au niveau de l\u2019affect, et de lui seul, que l\u2019information affich\u00e9e dans le <em>regard<\/em> de la conscience produit une r\u00e9troaction mais de nature \u00ab\u00a0involontaire\u00a0\u00bb, automatique\u00a0\u00bb (Jorion 1999\u00a0: 179). Je sugg\u00e9rais alors de remplacer, pour souligner les implications de la nouvelle repr\u00e9sentation, le mot \u00ab\u00a0conscience\u00a0\u00bb par \u00ab\u00a0imagination\u00a0\u00bb, et le mot \u00ab\u00a0inconscient\u00a0\u00bb, par \u00ab\u00a0corps\u00a0\u00bb, pour conclure alors que toutes nos d\u00e9cisions sont en r\u00e9alit\u00e9 prises par notre <em>corps<\/em> mais que certaines d\u2019entre elles (celles que nous avions l\u2019habitude d\u2019attribuer \u00e0 notre \u00ab\u00a0volont\u00e9\u00a0\u00bb) apparaissent \u00e0 notre <em>imagination<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0En r\u00e9alit\u00e9, la prise de d\u00e9cision, la <em>volont\u00e9<\/em>, a \u00e9t\u00e9 confi\u00e9e au <em>corps<\/em> et non \u00e0 l\u2019<em>imagination<\/em>\u00a0\u00bb (ibid. 185).<\/p>\n<p>Il restait \u00e0 comprendre pourquoi le <em>regard<\/em> de la \u00ab\u00a0conscience\u00a0\u00bb est apparu dans l\u2019\u00e9volution biologique. L\u2019explication \u2013 en parfait accord avec les observations de Libet \u2013 est qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un m\u00e9canisme n\u00e9cessaire pour que nous puissions nous constituer une m\u00e9moire (adaptative) en associant \u00e0 nos percepts, les affects qu\u2019ils provoquent en nous, et ceci en d\u00e9pit du fait que les sensations en provenance de nos divers organes des sens (nos \u00ab\u00a0capteurs\u00a0\u00bb), parviennent au cerveau \u00e0 des vitesses diff\u00e9rentes (ibid. 183-185).<\/p>\n<p>Les observations de Libet, et la nouvelle repr\u00e9sentation de nos prises de d\u00e9cision qui en d\u00e9coule, ont d\u2019importantes cons\u00e9quences pour nous, et en particulier quand nous voulons reconstruire sur un nouveau mode la mani\u00e8re dont nous vivons. Il faut que nous tenions compte du fait que notre conscience arrive en r\u00e9alit\u00e9 toujours quelque temps apr\u00e8s la bataille.<\/p>\n<p>Il y a des gens heureux\u00a0: ceux dont la conscience constate avec d\u00e9lice les actes qui ont \u00e9t\u00e9 pos\u00e9s par eux.\u00a0Il n\u2019y a pas chez eux de dissonance, il n\u2019y a pas de contradiction\u00a0: nous sommes satisfaits de constater notre comportement tel qu\u2019il a eu lieu. Et c\u2019est pour cela que l\u2019affect n\u2019est pas trop d\u00e9\u00e7u de ce qu\u2019il observe. L\u2019affect r\u00e9agit bien entendu\u00a0: soit il cautionne ce qu\u2019il peut observer comme \u00e9tant \u00e0 l\u2019\u0153uvre, soit il est d\u00e9\u00e7u quand il constate le r\u00e9sultat. On peut \u00eatre honteux de ce qu\u2019on a fait. Nous pouvons nous retrouver parfaitement humili\u00e9s par les actes qui ont \u00e9t\u00e9 pos\u00e9s par nous\u00a0: par ce que la conscience constate apr\u00e8s la bataille. En voici un exemple\u00a0: je me trouve dans le studio de FR 3, pour l&rsquo;\u00e9mission \u00ab\u00a0Ce soir (ou jamais\u00a0!)\u00a0\u00bb, et la personne invit\u00e9e pour la partie musicale en fin d\u2019\u00e9mission, c\u2019est Dick Rivers, et je lui dis\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est formidable, cette \u00e9poque o\u00f9 vous chantiez avec <em>Les chaussettes noires<\/em>\u00a0!\u00a0\u00bb, et il me r\u00e9pond\u00a0: \u00ab\u00a0En r\u00e9alit\u00e9, le nom de mon groupe, c\u2019\u00e9tait <em>Les chats sauvages<\/em>\u00a0\u00bb. J\u2019\u00e9tais tellement humili\u00e9 d\u2019avoir commis une pareille b\u00e9vue\u00a0! Il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019un exemple excellent de dissonance, et ma conscience qui intervenait avec une demi-seconde de retard \u00e9tait extr\u00eamement g\u00ean\u00e9e de devoir \u00eatre confront\u00e9e au triste sire que j\u2019\u00e9tais.<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr, nous sommes devenus tr\u00e8s forts dans notre mani\u00e8re de vivre avec une telle dissonance\u00a0: nous r\u00e9alisons des miracles en termes d\u2019explications apr\u00e8s-coup de notre propre comportement. J\u2019\u00e9coute parfois, comme la plupart d\u2019entre nous, des conversations dans le m\u00e9tro ou dans le bus o\u00f9 une dame explique \u00e0 l\u2019une de ses amies \u00e0 quel point elle \u00e9tait ma\u00eetre des \u00e9v\u00e9nements\u00a0: \u00ab\u00a0Elle m\u2019a dit ceci, et tu me connais, je lui ai r\u00e9pondu du tac-au-tac cela, et tu aurais d\u00fb voir sa t\u00eate\u2026\u00a0\u00bb. Nous sommes tr\u00e8s forts \u00e0 produire des r\u00e9cits autobiographiques o\u00f9 nous int\u00e9grons l\u2019ensemble des \u00e9l\u00e9ments qui font sens dans une situation, apr\u00e8s coup.\u00a0Plusieurs concepts de la psychanalyse renvoient aux diff\u00e9rentes modalit\u00e9s de nos \u00ab\u00a0rattrapages apr\u00e8s la bataille\u00a0\u00bb, quand la conscience constate les d\u00e9g\u00e2ts que nous avons occasionn\u00e9s par nos actes et tente de \u00ab\u00a0faire avec\u00a0\u00bb\u00a0: la psychanalyse parle alors d\u2019<em>\u00e9laboration secondaire<\/em>, de <em>rationalisation<\/em>, de <em>d\u00e9ni<\/em>, de <em>d\u00e9n\u00e9gation<\/em>, etc.<\/p>\n<p>Pourquoi est-ce important d\u2019attirer l\u2019attention sur ces choses\u00a0? Parce que nous contr\u00f4lons beaucoup moins de mani\u00e8re imm\u00e9diate ce que nous faisons que nous ne le laissons supposer dans les repr\u00e9sentations que nous en avons. Dans celles-ci, nos comportements sont fortement calqu\u00e9s sur ce qu\u2019Aristote appelait la cause finale\u00a0: les buts que nous nous assignons. Bien s\u00fbr, quand nous construisons une maison, nous d\u00e9finissons les diff\u00e9rentes \u00e9tapes qui devront \u00eatre atteintes successivement et nous proc\u00e9dons de la mani\u00e8re qui a \u00e9t\u00e9 \u00e9tablie. Nous avons la capacit\u00e9 de suivre un plan et un \u00e9ch\u00e9ancier, de mani\u00e8re syst\u00e9matique, mais la raison n\u2019est pas, comme nous le supposons, parce que nous proc\u00e9dons pas \u00e0 pas, d\u2019\u00e9tape en \u00e9tape, mais plut\u00f4t parce que nous avons pos\u00e9 la r\u00e9alisation de la t\u00e2che comme un \u00ab\u00a0souci\u00a0\u00bb projet\u00e9 dans l\u2019avenir, souci dont l\u2019\u00e9limination nous d\u00e9livrera et nous permettra\u2026 de nous en assigner de nouveaux. Encore une fois, c\u2019est l\u2019inconscient ou, si l\u2019on pr\u00e9f\u00e8re, le <em>corps<\/em>, qui s\u2019en charge. J\u2019\u00e9crivais dans le m\u00eame article\u00a0: \u00ab\u00a0Wittgenstein s&rsquo;est souvent interrog\u00e9 quant \u00e0 la nature de l&rsquo;intention. Il se demande par exemple, \u00ab\u00a0&lsquo;J&rsquo;ai l&rsquo;intention de partir demain&rsquo; \u2013 Quand as-tu cette intention\u00a0? Tout le temps\u00a0:\u00a0ou de mani\u00e8re intermittente\u00a0?\u00a0\u00bb (Wittgenstein 1967\u00a0: 10). La r\u00e9ponse \u00e0 sa question est en r\u00e9alit\u00e9 \u00ab\u00a0<em>tout le temps <\/em>dans le corps et\u00a0<em>de mani\u00e8re intermittente<\/em>\u00a0dans l&rsquo;imagination\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb (ibid. 189).<\/p>\n<p>Mais dans nos actes quotidiens, dans la fa\u00e7on dont nous r\u00e9agissons aux autres autour de nous, parce que nous vivons dans un univers enti\u00e8rement social, il faut que nous prenions conscience du fait que nous avons beaucoup moins de ma\u00eetrise imm\u00e9diate sur ce que nous faisons que nous ne l\u2019imaginons le plus souvent, une ma\u00eetrise beaucoup plus faible que ce que nous reconstruisons par la suite dans ces discours autobiographiques que nous tenons\u00a0: dans ces discours de rationalisation, d\u2019autojustification faudrait-il dire, que nous produisons \u00e0 l\u2019intention des autres. Il faut bien dire que, sachant comment eux-m\u00eames fonctionnent, ils n\u2019y croient pas en g\u00e9n\u00e9ral. Et nous en sommes les seules dupes.<\/p>\n<p>=============================<\/p>\n<p>Jorion, Paul, <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/index.php?no_article=3\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">\u00ab\u00a0Le secret de la chambre chinoise\u00a0\u00bb<\/a>, <em>L\u2019Homme<\/em> 150, avril-juin 1999\u00a0: 177-202<\/p>\n<p>Wittgenstein, Ludwig,\u00a0<em>Zettel<\/em>, Oxford, Basil Blackwell, 1967<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Ouvert aux commentaires.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Timiota me signale un article r\u00e9cent (14 novembre 2017) en anglais intitul\u00e9 <a href=\"https:\/\/www.frontiersin.org\/articles\/10.3389\/fpsyg.2017.01924\/full\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Chasing the Rainbow: The Non-conscious Nature of Being<\/a>, par David A. Oakley et Peter W. Halligan. Dans cet article est d\u00e9fendue la m\u00eame th\u00e8se que celle que j&rsquo;avais d\u00e9velopp\u00e9e dans un article publi\u00e9 en 1999 dans la [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_crdt_document":"","footnotes":""},"categories":[9,5],"tags":[1803],"class_list":["post-101672","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-psychanalyse","category-sciences-cognitives","tag-conscience"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/101672","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=101672"}],"version-history":[{"count":10,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/101672\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":101683,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/101672\/revisions\/101683"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=101672"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=101672"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=101672"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}