{"id":102423,"date":"2018-02-05T09:33:38","date_gmt":"2018-02-05T08:33:38","guid":{"rendered":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=102423"},"modified":"2018-02-05T09:33:38","modified_gmt":"2018-02-05T08:33:38","slug":"antoine-par-thomas-jeanson","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2018\/02\/05\/antoine-par-thomas-jeanson\/","title":{"rendered":"Antoine, par Thomas Jeanson"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9.<\/p><\/blockquote>\n<p>Antoine, tu \u00e9tais notre voisin \u00e0 Capas, ce quartier au Nord de M\u00e9zos, aux sources du Larden. N\u00e9 en 1900, comme Saint-Exup\u00e9ry, tu as \u00e9t\u00e9 domestique, puis vers 1930 un accident d\u2019attelage a entrain\u00e9 une h\u00e9mipl\u00e9gie, tu as v\u00e9cu la suite de ta vie paralys\u00e9 totalement, du c\u00f4t\u00e9 droit.<\/p>\n<p><!--more-->Tu as suivi ton chemin, simplement avec Hortense ta femme, dans cette maison o\u00f9 nous, les petits voisins en vacances, nous ferons petit \u00e0 petit ta connaissance vers la fin des ann\u00e9es 70.<\/p>\n<p>Un grand b\u00e9ret plus gris que noir couvre ton cr\u00e2ne et le prot\u00e8ge des intemp\u00e9ries, ta main gauche ne l\u00e2che jamais une canne taill\u00e9e dans une fourche de feuillu, une veste, un gilet noir, un pantalon de flanelle grise mille fois rapi\u00e9c\u00e9 et des sabots en caoutchouc dont le droit tient sur ton pied mort gr\u00e2ce \u00e0 un \u00e9lastique orange, de ceux qui servent \u00e0 l\u2019\u00e9tanch\u00e9it\u00e9 des bocaux de conserve \u00ab\u00a0Le Parfait\u00a0\u00bb. Tu mesures \u00e0 tout casser un m\u00e8tre cinquante pour cinquante kilos, souris tout le temps, as toujours une histoire \u00e0 raconter en essuyant de temps \u00e0 autre le filet de salive que la moiti\u00e9 paralys\u00e9e de ta bouche ne peut retenir. T\u2019\u00e9couter demande de l\u2019attention, mais tes histoires sont toujours joyeuses et finissent dans l\u2019\u00e9clat brillant de ton regard.<\/p>\n<p>Ta maison est une grotte sombre, noircie par cinquante ann\u00e9es de feu de chemin\u00e9e vingt-quatre heures sur vingt-quatre en toutes saisons. L\u2019unique ampoule, noircie elle aussi, n\u2019\u00e9claire plus rien, mais indique simplement qu\u2019elle est allum\u00e9e\u2026 Autour du petit feu, les gamelles de t\u00f4le \u00e9maill\u00e9e rouges et oranges avec leur couvercle, tiennent au chaud la soupe de la veille, celle du chien, et le prochain repas. Au dessus, \u00e0 la cr\u00e9maill\u00e8re, le petit chaudron de fonte et sa dizaine de litres d\u2019eau fument dans la p\u00e9nombre. Le feu de barrots rougeoie plus qu\u2019il ne br\u00fble, mais ne s\u2019arr\u00eate jamais.<\/p>\n<p>Dans la pi\u00e8ce \u00e0 c\u00f4t\u00e9, un frigo des ann\u00e9es cinquante sert d\u2019\u00e9tag\u00e8re, trop bruyant, il a \u00e9t\u00e9 d\u00e9branch\u00e9 le lendemain de son achat. La souillarde et son odeur d\u2019\u00e9pluchures et la pompe \u00e0 eau que j\u2019aimais man\u0153uvrer compl\u00e8tent cette maison o\u00f9, alors que j\u2019\u00e9cris ces mots, je m\u2019aper\u00e7ois que j\u2019avais tant de rep\u00e8res.<\/p>\n<p>Jardin de haut, jardin de bas\u00a0: Un monde au complet o\u00f9 rien ne manque, pas m\u00eame l\u2019aventure, les d\u00e9serts, ni les pi\u00e8ges mortels, le tout dans un rayon de deux cent m\u00e8tres\u2026 Devant la maison, un chien minuscule monte la garde au bout d\u2019une chaine d\u2019acier de cinq m\u00e8tres plus lourde que lui. Son activit\u00e9 incessante a transform\u00e9 cet espace en un oc\u00e9an de poussi\u00e8re o\u00f9 la chaine a dessin\u00e9 des vagues stri\u00e9es. Kiki\u00a0?<\/p>\n<p>Hortense est souvent l\u00e0, sur un banc de fer, le chien dans les pattes, \u00e0 guetter le retour de son homme, toujours en vadrouille. Ils ont un code, une sorte de cri qu\u2019elle lance, auquel il r\u00e9pond pour v\u00e9rifier de temps \u00e0 autre que tout va bien. Heyoo\u00a0?<\/p>\n<p>Il faut dire qu\u2019\u00e0 poser un pied, puis trainer l\u2019autre, la route est longue pour aller juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9\u2026 et cent m\u00e8tres deviennent un espace-temps certain, o\u00f9 l\u2019observation, la r\u00e9flexion vont avoir un champ suffisant pour s\u2019\u00e9panouir et donner \u00e0 Antoine un point de vue universel sur ce monde, tout autant que Saint-Exup\u00e9ry avec sa machine, sa vitesse, son altitude, et ses travers\u00e9es d\u2019Oc\u00e9ans\u2026<\/p>\n<p>Le jardin \u00ab\u00a0de haut\u00a0\u00bb est \u00e0 une centaine de m\u00e8tres de la maison et de la pompe \u00e0 eau manuelle. Pour arroser ses salades, tomates, pommes de terre et compagnie, Antoine remplit 6 bouteilles d\u2019eau en plastique d\u2019un litre et demi qu\u2019il place dans deux musettes port\u00e9es en bandouli\u00e8re. Ainsi harnach\u00e9, il se met en route sur ce chemin qui passe entre deux granges, puis suit une all\u00e9e de pins. A coup de neuf litres d\u2019eau par voyage, Antoine a tant pos\u00e9 et train\u00e9 son pied mort sur ce sentier de sable que la surface du sol est creus\u00e9e d\u2019une vague de trente bons centim\u00e8tres de profondeur \u00e0 chaque longueur de pas\u00a0: impraticable avec nos v\u00e9los.<\/p>\n<p>Au retour avec ses bouteilles vides, Antoine ram\u00e8ne sa r\u00e9colte, parfois il pousse quatre cent m\u00e8tres de plus pour d\u00e9poser chez nous une ou deux salades, ce qui ne lui prendra pas plus d\u2019une petite heure\u2026 Sa visite finit rituellement par un \u00ab\u00a0Allez, je m\u2019\u00e9chappe\u00a0!\u00a0\u00bb malicieux et dix bonnes minutes apr\u00e8s qu\u2019il soit parti, sa silhouette est toujours visible l\u00e0-bas au milieu du chemin de sable\u2026<\/p>\n<p>L\u2019affutage de la hache, les abeilles, la chute dans le ruisseau, le tricycle et tout ce que j\u2019ai oubli\u00e9\u2026<\/p>\n<p>Chapeau bas, Antoine.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Antoine, tu \u00e9tais notre voisin \u00e0 Capas, ce quartier au Nord de M\u00e9zos, aux sources du Larden. 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