{"id":104451,"date":"2018-05-19T08:45:43","date_gmt":"2018-05-19T06:45:43","guid":{"rendered":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=104451"},"modified":"2018-05-19T08:45:43","modified_gmt":"2018-05-19T06:45:43","slug":"preface-a-fuck-work-de-james-livingston","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2018\/05\/19\/preface-a-fuck-work-de-james-livingston\/","title":{"rendered":"Pr\u00e9face \u00e0 <em>Fuck Work\u00a0!<\/em> de James Livingston"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>La pr\u00e9face que j&rsquo;ai r\u00e9dig\u00e9e pour <em>No More Work. Why Full Employment Is a Bad Idea<\/em> (2016) de James Livingston, publi\u00e9 en fran\u00e7ais sous le titre <em>Fuck Work\u00a0!<\/em> (Champs Flammarion 2018). Ouvert aux commentaires.<\/p><\/blockquote>\n<p>Le texte que vous allez lire vous donne la p\u00eache. J\u2019esp\u00e8re que vous ne bouderez pas votre plaisir \u00e0 sa lecture, de la m\u00eame mani\u00e8re que je n\u2019ai pas boud\u00e9 le mien. Je l\u2019ai d\u00e9couvert \u00e0 la faveur de la lecture de son introduction publi\u00e9e dans la revue am\u00e9ricaine <em>Aeon<\/em> en novembre 2016. Je l\u2019avais lu, beaucoup ri, et cherch\u00e9 quelqu\u2019un qui, malgr\u00e9 sa longueur, serait pr\u00eat \u00e0 le traduire pour Le blog de Paul Jorion. <a href=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2017\/08\/08\/merde-au-travail-par-james-livingstone\/\" rel=\"noopener\" target=\"_blank\">Sa publication<\/a> en septembre 2017, suivie en d\u00e9cembre par <a href=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2017\/12\/22\/a-propos-de-no-more-work-why-full-employment-is-a-bad-idea-de-james-livingston-par-madeleine-theodore\/\" rel=\"noopener\" target=\"_blank\">un compte-rendu<\/a> sign\u00e9 de Madeleine Th\u00e9odore, avait suscit\u00e9 plus de 200 commentaires.<\/p>\n<p><!--more-->Mais quel est son message ? Dit-il que le travail est une abomination et que, si nous avions eu une once de raison, nous n\u2019aurions jamais d\u00fb l\u2019aimer\u00a0? Ou bien affirme-t-il que du travail, il n\u2019y en a plus, et que nous devrions pour cette raison en faire notre deuil ? Les deux vues sont distinctes et leurs pr\u00e9suppos\u00e9s, diff\u00e9rents. Dans le premier cas, si nous n\u2019aurions jamais d\u00fb l\u2019aimer, alors l\u2019\u00e9poque actuelle ne diff\u00e8re en rien de celles qui l\u2019ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e, et notre stupidit\u00e9 &#8211; dont notre amour du travail serait la confirmation &#8211; serait celle de tous les temps.<\/p>\n<p>Pourquoi avons-nous aim\u00e9 le travail\u00a0? Selon Paul Lafargue (1842-1911), gendre de Karl Marx et critique espi\u00e8gle de son beau-p\u00e8re, c\u2019est, comme il l\u2019explique dans son <em>Droit \u00e0 la paresse<\/em> (1880), parce que nous \u00e9tions victimes d\u2019un complot, celui dont Adolphe Thiers (1797-1897), massacreur sans \u00e9tats d\u2019\u00e2me de Communards, avait bien r\u00e9sum\u00e9 l\u2019enjeu quand il \u00e9crivait : \u00ab\u00a0Je veux rendre toute-puissante l&rsquo;influence du clerg\u00e9, parce que je compte sur lui pour propager cette bonne philosophie qui apprend \u00e0 l&rsquo;homme qu&rsquo;il est ici-bas pour souffrir et non cette autre philosophie qui dit au contraire \u00e0 l&rsquo;homme\u00a0: \u00ab\u00a0Jouis\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Mais dans le second cas de figure, \u00e0 savoir s\u2019il nous faut cesser d\u2019aimer le travail par simple r\u00e9alisme, parce qu\u2019il a cess\u00e9 d\u2019exister, alors notre d\u00e9samour s\u2019apparente \u00e0 celui du renard de La Fontaine pour les raisins dont il dit, aussit\u00f4t qu\u2019il s\u2019est rendu compte qu\u2019ils sont hors de sa port\u00e9e : \u00ab\u00a0Ils sont trop verts, et bons pour des goujats !\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>En fait, comme vous le verrez, James Livingston, l\u2019auteur de <em>Fuck Work\u00a0!<\/em> (le titre que son livre n\u2019eut pas en anglais, mais qu\u2019il aurait voulu qu\u2019il e\u00fbt), ne fait pas la distinction : que vous n\u2019aimiez pas le travail parce que vous saviez de toute \u00e9ternit\u00e9 qu\u2019il \u00e9tait ha\u00efssable, ou que vous l\u2019aviez aim\u00e9 \u00e0 une \u00e9poque mais que vous en ayez fait votre deuil depuis parce qu\u2019il est aujourd\u2019hui mort et enterr\u00e9, il temp\u00eate : \u00ab\u00a0Quoi qu\u2019il en soit, bon d\u00e9barras\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Mais ce \u00ab\u00a0quoi qu\u2019il en soit\u00a0\u00bb, \u00e9chouera-t-il \u00e0 vous convaincre comme ce fut le cas pour moi\u00a0? Tout particuli\u00e8rement parce que selon qu\u2019il s\u2019agit de l\u2019un ou de l\u2019autre, le rem\u00e8de devrait \u00eatre diff\u00e9rent. \u00c0 vous du coup de d\u00e9cider si ce que vous vous appr\u00eatez \u00e0 lire dans les lignes qui suivent est toujours une pr\u00e9face \u00e0 <em>Fuck Work\u00a0!<\/em> ou devrait \u00eatre plut\u00f4t sa postface, \u00e0 lire une fois la lecture achev\u00e9e. Auquel cas, revenez-moi alors.<\/p>\n<p>On aurait pu imaginer que dans le processus historique de m\u00e9canisation qu\u2019a connu le genre humain, qui s\u2019\u00e9tage du silex taill\u00e9 \u00e0 l\u2019Intelligence Artificielle, le b\u00e9n\u00e9fice global de cette \u00e9volution aurait \u00e9t\u00e9 partag\u00e9 \u00e9quitablement entre tous. Je ne vous apprends rien quand je vous dis qu\u2019il n\u2019en a rien \u00e9t\u00e9 : si le travail de la machine b\u00e9n\u00e9ficie \u00e0 son propri\u00e9taire, celui qui a perdu son emploi parce qu\u2019un robot, un logiciel ou un algorithme serti dans un objet de l\u2019environnement quotidien, a pris sa place, est \u00e0 partir de l\u00e0 livr\u00e9 \u00e0 lui-m\u00eame, charg\u00e9 de se retrouver un autre emploi dans un secteur o\u00f9 le travail humain n\u2019a pas encore \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9 par celui de la machine. Pour le salari\u00e9, la machine n\u2019a donc jamais \u00e9t\u00e9 un alli\u00e9 mais, comme le souligne tr\u00e8s justement ici Livingston \u00e0 la suite de Lafargue, un rival. Et aujourd\u2019hui elle se r\u00e9v\u00e8le meilleure quand elle accomplit un nombre croissant de t\u00e2ches\u00a0: plus rapide de beaucoup, plus fiable et bien moins on\u00e9reuse.<\/p>\n<p>Le <em>salari\u00e9<\/em> est apparu historiquement dans la position de celui qu\u2019on appelait autrefois le journalier. Il est important de le souligner parce que Livingston commet \u00e0 ce propos une erreur\u00a0; je dirai laquelle.<\/p>\n<p>Dans le contrat de <em>m\u00e9tayage<\/em>, le propri\u00e9taire de la ferme mettait la terre \u00e0 la disposition du m\u00e9tayer, \u00e0 charge pour celui-ci de partager la r\u00e9colte dans une proportion pr\u00e9d\u00e9finie, \u00ab\u00a0cinquante \/ cinquante\u00a0\u00bb par exemple. Dans ce contexte, le journalier \u00e9tait la main d\u2019\u0153uvre recrut\u00e9e en suppl\u00e9ment quand il y avait le coup de feu dans le travail de la ferme, mais licenci\u00e9 aussit\u00f4t que la charge de travail revenait \u00e0 la normale. En \u00e9change, r\u00e9mun\u00e9r\u00e9 au prorata du temps durant lequel il louait sa force de travail, son sort \u00e9tait indiff\u00e9rent aux al\u00e9as de la bonne ou de la mauvaise r\u00e9colte, dont le propri\u00e9taire et le m\u00e9tayer b\u00e9n\u00e9ficiaient eux dans les meilleurs ann\u00e9es ou auxquels ils \u00e9taient expos\u00e9s en p\u00e9riode de disette. Emploi pr\u00e9caire donc que celui du journalier puisqu\u2019il \u00e9tait embauch\u00e9 et licenci\u00e9 sans justification mais il touchait un \u00ab\u00a0loyer\u00a0\u00bb d\u2019un montant fixe sur ses prestations en travail quand celles-ci \u00e9taient sollicit\u00e9es.<\/p>\n<p>L\u2019erreur que commet Livingston, c\u2019est qu\u2019il ne voit pas que la firme (<em>corporation<\/em>) est venue s\u2019inscrire dans le contexte du m\u00e9tayage, l\u2019investisseur, dans la position du propri\u00e9taire, et la direction de l\u2019entreprise, dans celle du m\u00e9tayer, de mani\u00e8re naturelle, sans qu\u2019il s\u2019agisse de l\u2019aboutissement d\u2019un complot ou en tout cas d\u2019une manigance. Il voit dans la <em>firme<\/em> une sorte de coup de main, alors qu\u2019elle s\u2019est content\u00e9e de venir se couler dans une tradition \u00e9tablie de longue date\u00a0: depuis des mill\u00e9naires pour ce que nous en savons. Il \u00e9crit ainsi\u00a0: \u00ab\u00a0Dans les ann\u00e9es 1880 \u00e0 1890, les capitalistes essay\u00e8rent pratiquement tout. Ce qui a finalement fonctionn\u00e9, c&rsquo;est la <em>firme<\/em>\u00a0: une solution bureaucratique \u00e0 une crise socio-\u00e9conomique. Mais la firme a \u00e9t\u00e9 fond\u00e9e sur la s\u00e9paration de la propri\u00e9t\u00e9 et de la supervision. Les capitalistes se condamn\u00e8rent en effet \u00e0 la mort sociale en confiant les d\u00e9cisions fondamentales quant \u00e0 la production et \u00e0 la distribution \u00e0 des dirigeants salari\u00e9s qui n\u2019\u00e9taient pas propri\u00e9taires des biens de l&rsquo;entreprise &#8211; tout comme leurs pr\u00e9d\u00e9cesseurs aristocrates avaient lou\u00e9 la terre \u00e0 des roturiers, de simples paysans, confront\u00e9s \u00e0 la crise sociale du f\u00e9odalisme tardif, et s&rsquo;\u00e9taient ainsi condamn\u00e9s \u00e0 une mort sociale tout aussi lente\u00a0\u00bb (page 77 texte anglais). Livingston oublie encore que la mise au point des <em>stock-options<\/em> par le cabinet McKinsey au milieu des ann\u00e9es 1970 a cr\u00e9\u00e9 une sainte-alliance entre les \u00ab\u00a0dirigeants salari\u00e9s\u00a0\u00bb de l\u2019entreprise et les \u00ab\u00a0propri\u00e9taires de ses biens\u00a0\u00bb, leurs int\u00e9r\u00eats \u00e9tant d\u00e9sormais align\u00e9s entre eux par le biais du cours en Bourse de la firme.<\/p>\n<p>\u00c0 la suite de Marx, Livingston rappelle qu\u2019il y eut une \u00e9poque o\u00f9 une injection suppl\u00e9mentaire de capital permettait \u00e0 un industriel d\u2019acheter davantage de machines, lui offrant l\u2019occasion de se d\u00e9barrasser d\u2019une partie de ses salari\u00e9s, mais qu\u2019il fallait alors en parall\u00e8le, ailleurs dans l\u2019\u00e9conomie, recruter de la main d\u2019\u0153uvre pour fabriquer les machines en question. L\u2019\u00e9conomie mobilise aujourd\u2019hui davantage de capitaux pour cr\u00e9er des machines, robots, logiciels ou algorithmes, que pour cr\u00e9er de nouveaux postes de travail destin\u00e9s \u00e0 des \u00eatres humains. Mais m\u00eame pour cette forme d\u2019investissement, les limites sont aujourd\u2019hui atteintes : il n\u2019y a pas dans la population de pouvoir d\u2019achat en quantit\u00e9 suffisante pour qu\u2019il soit possible d\u2019injecter davantage de capitaux dans l\u2019\u00e9conomie qu\u2019on ne le fait aujourd\u2019hui. Et faute pour ceux-ci de trouver leur chemin vers l\u2019\u00e9conomie \u00ab\u00a0r\u00e9elle\u00a0\u00bb, on constate une hausse des dividendes attribu\u00e9s aux actionnaires et des bonus attribu\u00e9s \u00e0 la direction, dont les montants culminent quelquefois dans le faramineux, et lorsque la firme est \u00e0 court d\u2019imagination, au rachat de ses propres actions. Pire encore, lorsqu\u2019elle ne sait plus que faire de ses liquidit\u00e9s, elle confie les sommes en exc\u00e8s \u00e0 des <em>hedge funds<\/em> &#8211; appel\u00e9s en fran\u00e7ais \u00ab\u00a0fonds sp\u00e9culatifs\u00a0\u00bb &#8211; cr\u00e9ant ainsi un risque syst\u00e9mique qui fragilise le syst\u00e8me financier dans son ensemble, et \u00e0 sa suite, l\u2019\u00e9conomie.<\/p>\n<p>Oui, une hausse des salaires permettrait \u00e0 l\u2019\u00e9conomie d\u2019absorber une demande plus importante, mais elle constituerait en soi une incitation pour les industriels \u00e0 m\u00e9caniser encore davantage puisque la comparaison entre les salaires en hausse et le co\u00fbt de remplacement de l\u2019humain par les robots, logiciels ou algorithmes, serait d\u00e9favorable \u00e0 l\u2019humain (une telle hausse des salaires ne se r\u00e9percutant plus aujourd\u2019hui dans le prix de la m\u00e9canisation en raison du peu de main d\u2019\u0153uvre qu\u2019elle mobilise), une observation d\u00e9j\u00e0 faite par Lafargue, et dont celui-ci se r\u00e9jouissait. <a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a><\/p>\n<p>Une r\u00e9ponse aux cons\u00e9quence sociales n\u00e9fastes de la disparition du travail humain pourrait \u00eatre la r\u00e9duction du temps de travail. Mais celle-ci aussi a ses inconv\u00e9nients et conna\u00eet ses limites. Imaginons que l\u2019on dise\u00a0: passons par \u00e9tapes \u00e0 la semaine de 30 heures puis, \u00e0 la semaine de 20 heures, c\u2019est l\u00e0 supposer qu\u2019il existe une solution purement quantitative \u00e0 la question du travail que la robotique, l\u2019automation, la logici\u00e8lisation \u00e9liminent, alors que cette question est en r\u00e9alit\u00e9 essentiellement qualitative car elle ne se pose pas dans les termes d\u2019un kilo de patate interchangeable avec n\u2019importe quel autre kilo de patates : il n\u2019existe pas d\u2019\u00e9quivalence purement quantitative entre une heure de travail dans tel domaine et une heure de travail dans un tout autre domaine. Ainsi, cela n\u2019aurait aucun sens \u00e9conomique de r\u00e9duire \u00e0 vingt heures la semaine des programmeurs d\u2019Intelligence Artificielle dans un souci de partage du temps de travail qui reste \u00e0 faire, leur expertise \u00e9tant tr\u00e8s recherch\u00e9e. R\u00e9duire la longueur de la semaine des magasiniers, oui. Mais c\u2019est, il faut le reconna\u00eetre, seulement parce que les robots existent d\u00e9j\u00e0 qui effectuent le m\u00eame travail, plus vite qu\u2019eux, en faisant moins d\u2019erreurs, et bien meilleur march\u00e9. Si l\u2019on peut r\u00e9duire le temps de travail des magasiniers c\u2019est, soyons francs, parce que leur comp\u00e9tence est obsol\u00e8te et qu\u2019ils sont en tant que salari\u00e9s, d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 condamn\u00e9s.<\/p>\n<p>Livingston offre une s\u00e9rie de chiffres situant les salari\u00e9s aux \u00c9tats-Unis par rapport au seuil de pauvret\u00e9. Ainsi, dit-il, un quart des adultes \u00ab\u00a0r\u00e9ellement actifs\u00a0\u00bb selon ses termes, se trouvent au-dessous de ce seuil. \u00c0 l\u2019heure actuelle, 20% du revenu des m\u00e9nages am\u00e9ricains, dit-il encore, leur vient d\u2019allocations vers\u00e9es par le syst\u00e8me de s\u00e9curit\u00e9 sociale. Sans ce compl\u00e9ment, c\u2019est la moiti\u00e9 de la population qui serait en-dessous du seuil\u00a0de pauvret\u00e9. Aussi, son verdict est sans appel : le salari\u00e9 ordinaire est d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 un assist\u00e9 et la tendance observ\u00e9e aujourd\u2019hui sugg\u00e8re que les choses ne pourront qu\u2019empirer \u00e0 l\u2019avenir.<\/p>\n<p>Qu\u2019en est-il en France\u00a0?<\/p>\n<p>\u00c0 premi\u00e8re vue, les chiffres sont comparables puisque l\u2019on compte ces ann\u00e9es r\u00e9centes de l\u2019ordre de 14% de personnes en France sous le seuil de pauvret\u00e9, pour un chiffre de 13% aux \u00c9tats-Unis. Seule une \u00e9tude pouss\u00e9e r\u00e9v\u00e9lerait cependant si ces pourcentages sont v\u00e9ritablement comparables, le seuil de pauvret\u00e9 \u00e9tant calcul\u00e9 tr\u00e8s diff\u00e9remment dans les deux pays. En France, est \u00ab\u00a0pauvre\u00a0\u00bb la personne dont le revenu est inf\u00e9rieur \u00e0 60% du revenu m\u00e9dian, lequel partage la population en deux moiti\u00e9s, l\u2019une gagnant davantage et l\u2019autre, gagnant moins. Aux \u00c9tats-Unis, le seuil de pauvret\u00e9 est l\u2019aboutissement d\u2019un calcul faisant intervenir plusieurs facteurs mais dont l\u2019\u00e9l\u00e9ment principal est le fait de consacrer plus du tiers des revenus nets du m\u00e9nage aux d\u00e9penses li\u00e9es \u00e0 l\u2019alimentation.<\/p>\n<p>Livingston, on le verra, rel\u00e8ve l\u2019unanimisme, de la droite \u00e0 la gauche, en faveur du <em>plein emploi<\/em>, engouement qui demeure imperturbable, et ceci malgr\u00e9 l\u2019\u00e9volution r\u00e9cente de la donne. Pr\u00e9tendre aujourd\u2019hui que rien n\u2019a chang\u00e9, que tout est comme avant sur le march\u00e9 de travail, et que l\u2019on peut toujours esp\u00e9rer r\u00e9aliser le <em>plein emploi <\/em>qui demeurerait une option envisageable, d\u00e9coule dans le meilleur des cas de la na\u00efvet\u00e9 fond\u00e9e sur le pr\u00e9suppos\u00e9 d\u2019un ordre immuable, telle qu\u2019on la trouve parfois exprim\u00e9e par des syndicalistes pour qui \u00ab\u00a0l\u2019univers du travail\u00a0\u00bb est \u00e0 jamais coul\u00e9 dans l\u2019airain, et dans le pire des cas, de la mauvaise foi de celui aux yeux de qui la question de l\u2019emploi ne m\u00e9rite plus d\u2019\u00eatre prise au s\u00e9rieux car elle s\u2019assimile d\u00e9sormais \u00e0 une simple question de <em>maintien de l\u2019ordre<\/em>\u00a0: que faire de tous ceux qui ont d\u00e9j\u00e0 perdu leur emploi ou qui le perdront bient\u00f4t et qui n\u2019en retrouveront jamais d\u2019autre\u00a0?<\/p>\n<p>Qu\u2019est-ce qui avait conduit Keynes \u00e0 faire du plein emploi l\u2019objectif d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration, celle de la Grande crise\u00a0? Un raisonnement\u00a0: qu\u2019\u00e0 d\u00e9faut de pouvoir atteindre un consensus sur l\u2019\u00e9ventail politique quant \u00e0 une strat\u00e9gie particuli\u00e8re qui d\u00e9boucherait sur une maximisation du bonheur g\u00e9n\u00e9ral, il \u00e9tait possible de proc\u00e9der \u00e0 l\u2019inverse, \u00e0 savoir de viser une minimisation du malheur de tous\u00a0: penser \u00e0 ce qui produit le plus grand ressentiment dans les populations, et tenter de l\u2019\u00e9liminer. Et il avait insist\u00e9 sur le fait que le plein emploi, qui \u00e9tait pour lui, dans le contexte de l\u2019\u00e9poque, le moyen id\u00e9al de r\u00e9aliser cette fin de r\u00e9duire autant que faire se peut le malheur, \u00e9tait une solution d\u2019ordre <em>politique<\/em> et non <em>\u00e9conomique<\/em>. Il se pouvait qu\u2019une rationalit\u00e9 purement \u00e9conomique d\u00e9bouche sur une autre proposition que le plein emploi, disait-il, mais qu\u2019importe, nous parlons de soci\u00e9t\u00e9s humaines, faites de femmes, d\u2019hommes et d\u2019enfants, et non d\u2019un univers d\u2019objets mat\u00e9riels dont le sort devrait nous \u00eatre indiff\u00e9rent.<\/p>\n<p>Quel serait l\u2019\u00e9quivalent aujourd\u2019hui du plein emploi, dans cette perspective de minimisation du ressentiment au sein des populations\u00a0? La r\u00e9ponse me semble \u00e9vidente\u00a0: un monde sans argent. Et l\u2019on peut imaginer comme une \u00e9tape interm\u00e9diaire y menant, dans le d\u00e9roulement de ce qui serait une transition vers ce monde id\u00e9al, la gratuit\u00e9 assur\u00e9e \u00e0 tous pour l\u2019indispensable, un projet que je pr\u00e9conise personnellement comme une alternative au <em>revenu universel de base <\/em>mais ne pr\u00e9sentant pas le d\u00e9faut de celui-ci de constituer une incitation \u00e0 la consommation dans un monde \u00e9conomique o\u00f9 la destruction concomitante de la plan\u00e8te n\u2019est pas prise en compte\u00a0; un projet alternatif prot\u00e9g\u00e9 aussi contre l\u2019avidit\u00e9 de notre finance et de notre \u00e9conomie pour lesquelles de nouvelles allocations aux m\u00e9nages constitueraient une tentation quasi irr\u00e9sistible de pr\u00e9dation additionnelle.<\/p>\n<p>Livingston constate le m\u00eame unanimisme, de la droite \u00e0 la gauche, que celui observ\u00e9 en faveur du plein emploi, pour affirmer qu\u2019un programme de type RSA ou de <em>revenu universel de base<\/em> accord\u00e9 \u00e0 tous ne pourrait \u00eatre valide qu\u2019\u00e0 condition de ne pas d\u00e9courager la recherche d\u2019emploi par ses b\u00e9n\u00e9ficiaires. Or ce qu\u2019il pr\u00f4ne lui, c\u2019est exactement l\u2019inverse : il faut que les aides ou un revenu universel de base soient une incitation \u00e0 abandonner toute volont\u00e9 d\u2019encore travailler. Mais on d\u00e9couvre l\u00e0 l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 que j\u2019\u00e9voquais d\u2019entr\u00e9e\u00a0: s\u2019agit-il chez lui d\u2019une r\u00e9conciliation avec le constat que le travail dispara\u00eet, sur le mode \u00ab\u00a0le renard et les raisins\u00a0\u00bb, ou bien d\u2019une opposition fondamentale au dogme du travail comme n\u00e9cessit\u00e9 de la condition humaine telle qu\u2019on la trouve chez Lafargue dans <em>Le droit \u00e0 la paresse<\/em>, quand celui-ci \u00e9crit\u00a0: \u00ab\u00a0Ils ne comprennent pas encore que la machine est le r\u00e9dempteur de l&rsquo;humanit\u00e9, le Dieu qui rach\u00e8tera l&rsquo;homme des\u00a0<em>sordid\u00e6 artes<\/em>\u00a0et du travail salari\u00e9, le Dieu qui lui donnera des loisirs et la libert\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Livingston rappelle, vous verrez, que l\u2019id\u00e9e d\u2019un revenu universel de base n\u2019est pas r\u00e9cente. D\u00e8s 1964, une lettre ouverte au pr\u00e9sident des \u00c9tats-Unis, r\u00e9dig\u00e9e par l\u2019influente <em>Students for a Democratic Society<\/em> soulignait qu\u2019\u00ab\u00a0il est essentiel de reconna\u00eetre que le lien traditionnel entre emplois et revenus est cass\u00e9\u00a0\u00bb. L\u2019accent \u00e9tait mis par ses auteurs sur le fait que seule une \u00e9conomie de guerre autorisait encore le plein emploi. Deux ans plus tard, en 1966, la <em>National Commission on Technology, Automation and Economic Progress<\/em> nomm\u00e9e par Lyndon Johnson \u00e9crivait dans son rapport : \u00ab\u00a0Nous sugg\u00e9rons que le Congr\u00e8s \u00e9tudie s\u00e9rieusement une \u00ab\u00a0allocation de revenu minimum\u00a0\u00bb ou un \u00ab\u00a0imp\u00f4t sur le revenu n\u00e9gatif\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb, lequel signifie qu\u2019au lieu de se contenter d\u2019exempter de l\u2019imp\u00f4t les m\u00e9nages dont les revenus n\u2019atteignent pas un certain niveau, ceux qui se trouvent sous la barre b\u00e9n\u00e9ficient d\u2019une allocation compensatoire.<\/p>\n<p>Mais bien qu\u2019il pr\u00e9conise ici un <em>revenu universel de base<\/em>, Livingston ne se pr\u00e9occupe aucunement des aspects pratiques d\u2019une \u00e9ventuelle mise en \u0153uvre du projet. Une \u00e9quipe de University College \u00e0 Londres a elle op\u00e9r\u00e9 un chiffrage en octobre 2017. Elle a compar\u00e9 le co\u00fbt d\u2019un <em>revenu universel de base<\/em> au Royaume-Uni \u00e0 celui des \u00ab\u00a0services universels de base\u00a0\u00bb, une approche fond\u00e9e sur la gratuit\u00e9 de l\u2019indispensable identique \u00e0 celle que je pr\u00e9conise quant \u00e0 moi. Ces\u00a0<em>services universels de base<\/em> au Royaume-Uni auraient un co\u00fbt annuel de 42 milliards de livres contre 250 milliards pour le <em>revenu universel de base<\/em>, soit un sixi\u00e8me de la somme, co\u00fbt qui repr\u00e9senterait 2,2% du PIB britannique, un montant de l\u2019ordre du g\u00e9rable, contre 13% pour le\u00a0<em>revenu universel de base<\/em>, un chiffre lui bien entendu irr\u00e9aliste.<\/p>\n<p>Livingston explique l\u2019attachement au <em>plein emploi<\/em> par l\u2019\u00e9thique protestante, par cet id\u00e9al d\u2019une <em>autor\u00e9alisation<\/em> du travailleur qui s\u2019il n\u2019est pas encore <em>ind\u00e9pendant<\/em> parce qu\u2019il est toujours <em>salari\u00e9<\/em>, aspire \u00e0 l\u2019\u00eatre : une fois franchi l\u2019obstacle, il sera son propre ma\u00eetre et s\u2019\u00e9panouira dans son affrontement au monde, ou dans son affrontement \u00ab\u00a0\u00e0 la Nature\u00a0\u00bb, pour reprendre les termes de William James (1842 &#8211; 1910), l\u2019un des fondateurs de la psychologie moderne, cit\u00e9 par Livingston dans un texte de 1909 intitul\u00e9 \u00ab\u00a0L\u2019\u00e9quivalent moral de la guerre\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0Si maintenant &#8211; et c&rsquo;est l\u00e0 mon id\u00e9e &#8211; il y avait, au lieu d&rsquo;une conscription militaire, une conscription de toute la population juv\u00e9nile pour former pendant un certain nombre d&rsquo;ann\u00e9es une partie de l&rsquo;arm\u00e9e enr\u00f4l\u00e9e contre la <em>Nature<\/em> [\u2026] notre jeunesse dor\u00e9e serait mobilis\u00e9e, selon son choix, aux mines de charbon et de fer, aux trains de marchandises, aux flottes de p\u00eache en d\u00e9cembre, au lavage de la vaisselle, du linge et des vitres, \u00e0 la construction de routes et de tunnels, aux fonderies et aux bouches de chauffe, \u00e0 l\u2019armature des gratte-ciels, pour extraire d\u2019elle l&rsquo;enfance et qu\u2019elle revienne dans la soci\u00e9t\u00e9 avec des inclinations plus saines. Elle aurait pay\u00e9 sa taxe de sang, elle aurait fait sa part dans la guerre humaine imm\u00e9moriale contre la <em>Nature<\/em>.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Or la gauche, qui par tradition a situ\u00e9 le travail au c\u0153ur m\u00eame des valeurs o\u00f9 se situent les id\u00e9aux de g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 et de partage qui sont \u00e0 sa source, est incapable de prendre conscience du fait que le travail dispara\u00eet, et qu\u2019\u00e0 l\u2019avenir il n\u2019y en aura pas moins, mais plus du tout. Elle ne nie pas la disparition du travail, c\u2019est simplement que sans lui, elle tombe dans la prostration, le mutisme absolu\u00a0: elle ne sait tout simplement plus quoi dire. Livingston en conclut, d\u00e9sabus\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Ils sont tous les prisonniers improbables \u2013 ou faudrait-il dire les gardiens\u00a0? \u2013 de l\u2019\u00e9thique du travail protestante\u00a0\u00bb (p. 54 texte anglais). La raison, d\u2019ordre psychanalytique, de cette stupeur\u00a0: \u00ab\u00a0notre empressement \u00e0 sublimer est en fait une pulsion \u00e0 produire du surplus [\u2026] ce que j\u2019ai appel\u00e9 [\u2026] le principe de <em>productivit\u00e9<\/em>\u00a0\u00bb (p. 65 texte anglais), non plus donc l\u2019\u00e9thique protestante, mais l\u2019atavisme de l\u2019\u00e9cureuil obs\u00e9d\u00e9 par la constitution d\u2019une provision de noisettes.<\/p>\n<p>De la m\u00eame mani\u00e8re qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 salutaire pour nous tous (c\u2019est la condition pour que chacun de nous en tant qu\u2019individu soit pr\u00e9sent ici et maintenant) que se manifeste en chacun de nous l\u2019instinct de reproduction de l\u2019esp\u00e8ce (quelle que soit la source de distraction qu\u2019il constitue ainsi pour nous), il a \u00e9t\u00e9 salutaire que nous <em>aimions<\/em> nous coltiner avec le monde pour constituer des r\u00e9serves, des greniers et, au-del\u00e0, pour le plier \u00e0 notre d\u00e9sir de le rendre diff\u00e9rent qu\u2019il n\u2019est : plus confortable, mieux en ligne avec ce qui assure notre satisfaction imm\u00e9diate \u2013 t\u00e2ches pour lesquelles nous avons cess\u00e9 d\u2019\u00eatre n\u00e9cessaires, les machines s\u2019y consacrant d\u00e9sormais \u00e0 notre place, et \u00e0 notre enti\u00e8re satisfaction.<\/p>\n<p>Une objection classique aux propositions d\u2019une d\u00e9connexion d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e \u00e0 l\u2019avenir entre le travail et les revenus est du type : \u00ab\u00a0Le genre humain peut-il s\u2019accommoder de la disparition du travail\u00a0?\u00a0\u00bb Or la question ne doit pas \u00eatre pos\u00e9e dans ces termes car le choix ne nous est plus v\u00e9ritablement offert : cette disparition est en cours, quoi qu\u2019il puisse arriver d\u00e9sormais.<\/p>\n<p>Notre sevrage vis-\u00e0-vis du travail doit s\u2019op\u00e9rer\u00a0: le travail dispara\u00eet et il est imp\u00e9ratif que nous nous fassions \u00e0 cette id\u00e9e. Si nous n\u2019y parvenons pas, nous laisserons l\u2019emploi dispara\u00eetre \u00e0 sa suite en continuant de bl\u00e2mer d\u2019une situation allant en empirant ceux qui \u00e9chouent \u00e0 se retrouver du travail dans un march\u00e9 de l\u2019emploi qui pendant ce temps-l\u00e0 continuera de r\u00e9tr\u00e9cir comme peau de chagrin. Si la question n\u2019est pas pos\u00e9e dans les termes qui sont les siens, une alternative \u00e9ventuelle sera l\u2019\u00e9limination un jour par une politique \u00ab\u00a0exterministe\u00a0\u00bb des salari\u00e9s condamn\u00e9s \u00e0 un ch\u00f4mage structurel devenu d\u00e9finitif, r\u00e9duits \u00e0 une masse d\u00e9s\u0153uvr\u00e9e, encombrante aux yeux de la minorit\u00e9 dont les revenus seront procur\u00e9s par le travail des machines et sans qu\u2019ils doivent eux consentir aucun effort, par le seul miracle de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019arriv\u00e9e cependant, Livingston ne parvient pas \u00e0 \u00e9viter l\u2019\u00e9cueil contre lequel toutes les bonnes volont\u00e9s se sont fracass\u00e9es jusqu\u2019ici : que le probl\u00e8me de la condition humaine sera r\u00e9solu aussit\u00f4t que \u2026 la nature humaine se sera amend\u00e9e pour atteindre un id\u00e9al plus \u00e9lev\u00e9. La solution, dit-il, c\u2019est l\u2019amour.<\/p>\n<p>Soit, et comment en douter en effet\u00a0? L\u2019amour, c\u2019est Paul de Tarse qui, pour notre bonheur et notre ravissement, en a dit en son temps tout ce qu\u2019il y avait \u00e0 en dire\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0J\u2019aurais beau parler toutes les langues des hommes et des anges, si je n\u2019avais pas la charit\u00e9, s\u2019il me manquait l\u2019amour, je ne serais qu\u2019un cuivre qui r\u00e9sonne, qu\u2019un \u00e9clat de cymbale. J\u2019aurais beau avoir le don de la proph\u00e9tie, tout savoir des myst\u00e8res et poss\u00e9der toute la connaissance, j\u2019aurais beau avoir la foi qui d\u00e9place les montagnes, s\u2019il me manquait l\u2019amour, je ne serais rien. J\u2019aurais beau distribuer toute ma fortune \u00e0 ceux qui sont dans le besoin, j\u2019aurais beau abandonner mon corps aux flammes, s\u2019il me manquait l\u2019amour, cela ne me servirait \u00e0 rien. L\u2019amour prend patience et est bon\u00a0; l\u2019amour ne conna\u00eet pas l\u2019envie\u00a0; il n\u2019est pas vain, ne se gonfle pas d\u2019orgueil\u00a0; il ne se conduit pas de mani\u00e8re impropre\u00a0; il ne cherche pas son int\u00e9r\u00eat\u00a0; il ignore la provocation\u00a0; il ne pense pas \u00e0 mal\u00a0; il ne se r\u00e9jouit pas de ce qui est injuste, mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai\u00a0; il supporte tout, il fait confiance en tout, il esp\u00e8re en tout, il endure tout. L\u2019amour ne faillira jamais. Les proph\u00e9ties failliront, parler en langues cessera, et l\u00e0 o\u00f9 il y avait du savoir, il s\u2019\u00e9vanouira\u00a0\u00bb (Premi\u00e8re \u00e9p\u00eetre de Paul aux Corinthiens\u00a0: XIII, 1-8).<\/p>\n<p>Mais nous savons aussi que deux mille ans plus tard, ces splendides paroles nous demeurent tout aussi incompr\u00e9hensibles qu\u2019au jour o\u00f9 elles furent prononc\u00e9es, car si nous les admirons sans r\u00e9serve, nous ignorons toujours comment les mettre en \u0153uvre.<\/p>\n<p>Quand Josiah Warren (1798 &#8211; 1874), qui serait l\u2019un des fondateurs du mouvement anarchiste am\u00e9ricain, s\u2019interrogea sur ce qui avait fait \u00e9chouer les id\u00e9aux les plus \u00e9lev\u00e9s de la cit\u00e9 id\u00e9ale de New Harmony fond\u00e9e dans l\u2019Indiana en 1825 par 900 disciples de Robert Owen (1771 &#8211; 1858), l\u2019inventeur de la coop\u00e9rative, il \u00e9crivit\u00a0: \u00ab\u00a0Nous avions un monde en miniature \u2013 nous avions reparcouru les \u00e9tapes de la R\u00e9volution fran\u00e7aise, produisant nous des c\u0153urs d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s plut\u00f4t que des cadavres\u2026 Il nous apparaissait que nous avions \u00e9t\u00e9 vaincus par l\u2019une des lois propres \u00e0 la nature, qui est celle de la diversit\u00e9 \u2026 ce que nous appelions nos \u00ab\u00a0int\u00e9r\u00eats unifi\u00e9s\u00a0\u00bb \u00e9taient en r\u00e9alit\u00e9 en conflit direct avec les individualit\u00e9s des personnes et des circonstances et avec l\u2019instinct de survie lui-m\u00eame\u00a0\u00bb (<em>Periodical Letter II\u00a0<\/em>1856).<\/p>\n<p>Le g\u00e9nial pr\u00e9curseur de la litt\u00e9rature de science-fiction que fut H. G. Wells (1866 &#8211; 1946), l\u2019auteur de <em>La machine \u00e0 explorer le temps<\/em> (1895), cit\u00e9 par William James dans son \u00ab\u00a0L\u2019\u00e9quivalent moral de la guerre\u00a0\u00bb, d\u00e9clarait sur un ton mi-figue mi-raisin \u00e0 propos du travail, et de l\u2019arm\u00e9e sous ce rapport, alors qu\u2019il \u00e9tait pourtant pacifiste dans l\u2019\u00e2me\u00a0: \u00ab\u00a0Ici, au moins, les hommes ne sont pas priv\u00e9s d\u2019emploi et condamn\u00e9s \u00e0 la d\u00e9ch\u00e9ance parce qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas de travail \u00e0 effectuer dans l\u2019imm\u00e9diat. Ils re\u00e7oivent un entra\u00eenement et une formation en vue de meilleurs services. Ici, au moins, un homme est cens\u00e9 acc\u00e9der \u00e0 une promotion \u00e0 travers l&rsquo;oubli de soi et non par le biais de l&rsquo;\u00e9gocentrisme.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>La nature humaine s\u2019accomplirait-elle donc seulement par la guerre contre \u00ab\u00a0la Nature\u00a0\u00bb ou par la guerre tout court\u00a0? Ou bien faudrait-il, les pieds fermement sur terre, que nous lancions plus pacifiquement la jeunesse \u00e0 l\u2019assaut des \u00e9toiles, pour que l\u2019aspiration atavique du genre humain \u00e0 l\u2019exploration et \u00e0 la colonisation retrouve un exutoire d\u2019une qualit\u00e9 sup\u00e9rieure aux jeux vid\u00e9o et aux rixes \u00e0 la sortie des bars \u00e0 minuit\u00a0?<\/p>\n<p>La solution dont ne parle pas Livingston, c\u2019est qu\u2019au train o\u00f9 nous allons, si nous voulons survivre en tant qu\u2019esp\u00e8ce, nous n\u2019aurons en effet pas d\u2019autre choix que d\u2019aller conqu\u00e9rir les \u00e9toiles. Ressentir les terrifiantes tr\u00e9pidations au d\u00e9part de la fus\u00e9e, \u00eatre tourment\u00e9s par la peur de manquer d\u2019oxyg\u00e8ne, par la crainte de voir nos yeux exploser du fait de la d\u00e9pressurisation, alors peut-\u00eatre conna\u00eetrons-nous \u00e0 nouveau le sentiment de vivre pleinement. Nous n\u2019\u00e9tions pas n\u00e9s pour regarder seulement le foot \u00e0 la t\u00e9l\u00e9, ou de quelconques m\u00e9lodrames ressassant \u00e0 l\u2019infini le tumulte de la guerre de Troie qui secoua le monde en son temps ou l\u2019exaltation de la folle conqu\u00eate du Far-West contre ses incompr\u00e9hensibles et cruels occupants avant nous. De naissance, nous sommes explorateurs exalt\u00e9s de continents inconnus, navigateurs intr\u00e9pides d\u2019oc\u00e9ans hostiles \u00e0 nos entreprises, vainqueurs d\u2019abysses insondables et gravisseurs de cimes inaccessibles. Le reste du temps, avouons-le, nous nous tournons les pouces et nous ennuyons ferme. Mais ne nous inqui\u00e9tons pas : les nouveaux d\u00e9fis nous combleront. En v\u00e9rit\u00e9, nous n\u2019avons encore rien vu\u00a0!<\/p>\n<p>=========================<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Lafargue, r\u00e9f\u00e9rence constante chez Livingston, mais dont il a malheureusement choisi de taire le nom dans <em>Fuck Work\u00a0!<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>La pr\u00e9face que j&rsquo;ai r\u00e9dig\u00e9e pour <em>No More Work. Why Full Employment Is a Bad Idea<\/em> (2016) de James Livingston, publi\u00e9 en fran\u00e7ais sous le titre <em>Fuck Work\u00a0!<\/em> (Champs Flammarion 2018). Ouvert aux commentaires.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le texte que vous allez lire vous donne la p\u00eache. J\u2019esp\u00e8re que vous ne bouderez pas votre plaisir \u00e0 sa lecture, [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5367,5176,102],"tags":[3011,5736,119,1790,5750],"class_list":["post-104451","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-gratuite","category-revenu-universel-de-base","category-travail","tag-h-g-wells","tag-james-livingston","tag-john-maynard-keynes","tag-paul-lafargue","tag-william-james"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/104451","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=104451"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/104451\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":104453,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/104451\/revisions\/104453"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=104451"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=104451"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=104451"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}