{"id":106888,"date":"2018-10-17T21:43:15","date_gmt":"2018-10-17T19:43:15","guid":{"rendered":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=106888"},"modified":"2018-10-18T10:52:56","modified_gmt":"2018-10-18T08:52:56","slug":"alter-echos-le-travail-grand-impense-de-notre-societe-pascal-chabot-et-paul-jorion","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2018\/10\/17\/alter-echos-le-travail-grand-impense-de-notre-societe-pascal-chabot-et-paul-jorion\/","title":{"rendered":"Alter-\u00e9chos, Le travail, grand impens\u00e9 de notre soci\u00e9t\u00e9 : Pascal Chabot et Paul Jorion"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Ouvert aux commentaires.<\/p><\/blockquote>\n<p><a href=\"https:\/\/www.alterechos.be\/4emerevolution\/episode7\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Le travail, grand impens\u00e9 de notre soci\u00e9t\u00e9<\/a><\/p>\n<p><strong>Martine Vandemeulebroucke<\/strong><\/p>\n<p>La robotisation et le d\u00e9veloppement de l\u2019intelligence artificielle ne suscitent pas seulement des inqui\u00e9tudes pour le march\u00e9 de l\u2019emploi. Le remplacement de l\u2019homme par la machine interroge sur la place du travail dans nos repr\u00e9sentations sociales, mentales, sur la sp\u00e9cificit\u00e9 du travail humain. Sommes-nous pr\u00eats \u00e0 encaisser ce \u00ab tsunami \u00bb social ? El\u00e9ments de r\u00e9ponses avec le philosophe Pascal Chabot et Paul Jorion, anthropologue et expert en intelligence artificielle.<br \/>\n<!--more--><\/p>\n<h3>Selon une \u00e9tude de l\u2019institut wallon des statistiques de 2017, un emploi sur deux serait menac\u00e9 en Belgique par la robotisation. Nous connaissons d\u00e9j\u00e0 un ch\u00f4mage structurel important. Peut-on imaginer une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 seule une minorit\u00e9 travaille\u00a0?<\/h3>\n<p class=\"pc\">Pascal Chabot\u00a0:\u00a0Il est extr\u00eamement difficile de r\u00e9pondre \u00e0 cette question, qui rel\u00e8ve de la prospective et doit, \u00e0 ce titre, faire l\u2019objet d\u2019une critique \u00e9pist\u00e9mologique. L\u2019on entend en effet souvent dire que \u00ab\u00a0les \u00e9tudes convergent pour dire que la robotisation va menacer de nombreux emplois et conduire \u00e0 une r\u00e9elle aggravation du ch\u00f4mage\u00a0\u00bb. Mais l\u2019on entend tout autant l\u2019autre voix, disant que \u00ab\u00a0les \u00e9tudes convergent pour dire que cette disruption qu\u2019est la robotisation va cr\u00e9er \u00e9norm\u00e9ment de nouveaux emplois\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"pc\">La d\u00e9marche la plus honn\u00eate, me semble-t-il, est d\u2019abord de confesser une certaine ignorance, laquelle est bien excusable puisqu\u2019il s\u2019agit du futur. C\u2019est plut\u00f4t le savoir qui doit \u00eatre interrog\u00e9, et sans doute faut-il au cas par cas \u00e9tudier les motivations des \u00e9tudes, leurs biais, la provenance de leurs financements. Ce qui est certain, c\u2019est qu\u2019un changement profond est en cours. Ce qui est \u00e9galement certain, c\u2019est que ce changement a d\u00e9j\u00e0 des impacts sur l\u2019emploi. Dans les supermarch\u00e9s comme dans les banques, c\u2019est-\u00e0-dire aux caisses comme aux guichets, de nombreux emplois disparaissent. Cela est sensible.<\/p>\n<p class=\"pc\">La th\u00e8se d\u2019une cr\u00e9ation d\u2019emploi li\u00e9 \u00e0 la digitalisation et \u00e0 la num\u00e9risation ne doit pas \u00eatre trop vite balay\u00e9e. Des disruptions de ce type, c\u2019est certain, sont cr\u00e9atrices d\u2019emploi tout autant que destructifs. La vraie question n\u2019est pas de savoir de quels emplois il s\u2019agira \u2013\u00a0cela est difficilement anticipable\u00a0\u2013, mais plut\u00f4t de se demander\u00a0:\u00a0comment faire pour que les emplois qui seront cr\u00e9\u00e9s soient int\u00e9ressants. Car le d\u00e9fi v\u00e9ritable est de conserver les emplois que l\u2019on pourrait dire de niveau moyen, c\u2019est-\u00e0-dire ceux qui ne sont ni hautement qualifi\u00e9s, lesquels seront difficilement automatisables, ni ceux qui sont faiblement qualifi\u00e9s, lesquels ne sont pas \u00ab\u00a0int\u00e9ressants\u00a0\u00bb \u00e0 automatiser. Si c\u2019est la seule logique du profit qui domine et d\u00e9cide, alors il faut nourrir le souci que l\u2019automatisation ne soit surtout violente pour la classe moyenne, et donc clivante pour la soci\u00e9t\u00e9. La classe moyenne \u00e9tant toujours une sorte de rempart contre les extr\u00e9mismes politiques, sa pr\u00e9servation est une question centrale.<\/p>\n<div id=\"panel1\" class=\"panel animated\">\n<div id=\"quote1\" class=\"mb-wrap mb-style-2\">\n<blockquote><p>Emmanuel Macron a dit\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Si vous voulez du travail, il suffit de traverser la rue\u00a0\u00bb. Des phrases comme celle-l\u00e0 deviennent criminelles.<\/p><\/blockquote>\n<\/div>\n<\/div>\n<p class=\"pj\">Paul Jorion :\u00a0Oui, on peut imaginer une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 une minorit\u00e9 travaille. Mais pas dans le cadre \u00e9conomique qui est le n\u00f4tre maintenant, celui o\u00f9 une personne est remplac\u00e9e par un robot, un logiciel, une machine, remplacement qui produit de la richesse pour son seul propri\u00e9taire. Nous n\u2019avons absolument pas int\u00e9gr\u00e9 cette notion de la disparition du travail du point de vue \u00e9conomique. Nous aurons d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 des gens qui b\u00e9n\u00e9ficieront des gains du capital et de moins en moins de personnes dont les revenus seront li\u00e9s au travail. Cette question a pourtant \u00e9t\u00e9 pos\u00e9e d\u00e8s la fin des ann\u00e9es 60 aux Etats-Unis o\u00f9 une \u00e9tude disait qu\u2019il faudrait d\u00e9connecter le revenu du travail effectu\u00e9. Emmanuel Macron a dit\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0<em>Si vous voulez du travail, il suffit de traverser la rue<\/em>\u00a0\u00bb. Des phrases comme celle-l\u00e0 deviennent criminelles. On ne peut pas imaginer que Macron ignore le probl\u00e8me, celui d\u2019une main d\u2019\u0153uvre de plus en plus nombreuse qui se bat pour un nombre de plus en plus r\u00e9duit d\u2019emplois, un ph\u00e9nom\u00e8ne qui pousse bien entendu les salaires \u00e0 la baisse. L\u2019uberisation du travail est d\u00e9j\u00e0 l\u00e0. C\u2019est le travailleur qui est pr\u00eat \u00e0 faire le travail pour le moins cher possible qui l\u2019obtient.<\/p>\n<h3>Comment maintenir alors notre syst\u00e8me social\u00a0? Faut-il taxer les robots\u00a0? Instaurer un revenu universel\u00a0?<\/h3>\n<p class=\"pj\">Paul Jorion :\u00a0J\u2019ai \u00e9t\u00e9 le premier \u00e0 proposer l\u2019id\u00e9e d\u2019une taxe robot. Je l\u2019avais con\u00e7ue comme un moyen de financer un revenu universel de base mais lorsque j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 penser \u00e0 la dimension pratique du revenu universel, plusieurs obstacles me sont apparus. D\u2019abord le revenu universel ne r\u00e8gle absolument pas les disparit\u00e9s de revenus et les laisse m\u00eame s\u2019accro\u00eetre. C\u2019est aussi une incitation au consum\u00e9risme alors qu\u2019on devrait plut\u00f4t se lancer dans une forme de d\u00e9croissance. Un autre danger, c\u2019est la mauvaise utilisation de l\u2019argent par son b\u00e9n\u00e9ficiaire. Bien s\u00fbr, on retrouve l\u00e0 le vieil argument des patrons du 19e si\u00e8cle\u00a0:\u00a0si on augmente les ouvriers, ils vont boire la paie suppl\u00e9mentaire. Ce n\u2019est pas vrai dans tous les cas mais ce serait vrai dans certains. Il y a des gens qui avec ce revenu universel iront acheter des billets de loterie ou s\u2019en serviront pour des actions illicites. Mais la contestation la plus s\u00e9rieuse du revenu universel vient de mon exp\u00e9rience de banquier pendant 18 ans. Si on donne un revenu suppl\u00e9mentaire aux gens, la finance s\u2019efforcera dans chaque banque de prendre cet argent.<\/p>\n<h3>Que faire alors\u00a0?<\/h3>\n<p class=\"pj\">Paul Jorion :\u00a0Taxer les robots pour financer une extension de la gratuit\u00e9. Revenir en priorit\u00e9 \u00e0 la gratuit\u00e9 totale de l\u2019assurance maladie invalidit\u00e9, de l\u2019enseignement et puis l\u2019\u00e9tendre aux transports de proximit\u00e9. Je suis aussi en faveur d\u2019une gratuit\u00e9 de l\u2019alimentation de type \u00e9l\u00e9mentaire. On critique toujours le syst\u00e8me de\u00a0<em>food stamps<\/em>\u00a0aux Etats-Unis. Leur avantage, c\u2019est qu\u2019on ne peut pas les d\u00e9tourner pour autre chose. C\u2019est un syst\u00e8me qui est prot\u00e9g\u00e9 contre les mauvais usages par l\u2019utilisateur et contre une pr\u00e9dation par le syst\u00e8me ext\u00e9rieur.<\/p>\n<h3>Aujourd\u2019hui, beaucoup de travailleurs sont pris dans l\u2019\u00e9tau d\u2019une activit\u00e9 qui envahit leur vie priv\u00e9e, qui est source d\u2019un stress important. Pourrions-nous passer d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 de burn-out, o\u00f9 le travail consume les forces de l\u2019individu, \u00e0 celle du vide, o\u00f9 le travail n\u2019est plus\u00a0?<\/h3>\n<p class=\"pj\">Paul Jorion :\u00a0Les situations de burn-out sont le plus souvent artificielles. C\u2019est une cons\u00e9quence du fait que si\u00a0 l\u2019on peut remplacer sept comptables par seulement cinq, parce que la machine fait le travail des deux autres, on n&rsquo;en gardera que quatre ou trois, en accentuant la pression sur eux. Le travail humain co\u00fbte plus cher que celui de machine. Alors, on essaie de s\u2019en d\u00e9barrasser et de pousser les gens \u00e0 la d\u00e9mission. Si on veut vraiment prendre en consid\u00e9ration la question de l\u2019emploi, il faut s\u2019attaque \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 tout est d\u00e9fini et ce n\u2019est pas dans le droit mais par la mani\u00e8re dont le sont les r\u00e8gles comptables. On nous dit qu\u2019elles sont neutres. Ce n\u2019est absolument pas le cas. Quand les r\u00e8gles comptables disent que le travail du salari\u00e9 est un co\u00fbt pour l\u2019entreprise, ce n\u2019est pas neutre. Pourquoi ne le dit-on pas quand il s\u2019agit de verser des dividendes aux actionnaires\u00a0? C\u2019est pourtant la m\u00eame chose, c\u2019est r\u00e9mun\u00e9rer ceux qui ont fait des avances \u00e0 l\u2019entreprise, en capital ou en travail. Les r\u00e8gles comptables ne sont pas r\u00e9dig\u00e9es dans un processus d\u00e9mocratique par les d\u00e9put\u00e9s, les membres d\u2019un gouvernement, elles le sont par des firmes priv\u00e9es. Qui d\u00e9finit la mani\u00e8re dont nos r\u00e8gles comptables sont d\u00e9finies\u00a0? Ce sont les grandes firmes d&rsquo;audit. Qui d\u00e9cide vraiment de notre sort\u00a0? Ce sont elles.<\/p>\n<p class=\"pc\">Pascal Chabot\u00a0:\u00a0\u00a0Le travail est un des grands impens\u00e9s de nos soci\u00e9t\u00e9s. Il structure les existences, nourrit les personnes et les familles, procure satisfactions et d\u00e9sespoirs. Pourtant, il n\u2019est pas si souvent th\u00e9oris\u00e9. Son manque effraie et provoque parfois des d\u00e9tresses violentes ; mais sa surpr\u00e9sence engendre des pathologies en imposant aux individus des rythmes et des buts parfois toxiques.<\/p>\n<p class=\"pc\">Il est \u00e0 cet \u00e9gard int\u00e9ressant de se souvenir que les technologies ont \u00e9t\u00e9 massivement introduites dans la soci\u00e9t\u00e9 au cours des ann\u00e9es 60, en \u00e9tant accompagn\u00e9es d\u2019un discours sur la civilisation du loisir et celle du temps libre. Alors d\u00e9j\u00e0, des propos sur la possibilit\u00e9 d\u2019un ch\u00f4mage de masse se faisaient entendre. Ces propos ne se trompaient pas pour ce qui concerne certains secteurs (par exemple la diminution de travailleurs dans l\u2019agriculture) mais n\u2019avaient pas anticip\u00e9 d\u2019autres augmentations (les m\u00e9tiers du transport et de la transformation de mati\u00e8re agricoles). Mais ce qui est certain, c\u2019est que le discours sur la civilisation du loisir fut une sorte de Cheval de Troie qui, en ses flancs, et sous couvert d\u2019une plus grande jouissance du monde, introduisit une s\u00e9rie de technologies de capture de l\u2019attention, assez diff\u00e9rents de ce que l\u2019on pouvait alors appeler \u00ab\u00a0loisir\u00a0\u00bb. Certes, le temps de travail a souvent diminu\u00e9, mais le temps pass\u00e9 devant les \u00e9crans a, quant \u00e0 lui, \u00e9t\u00e9 d\u00e9multipli\u00e9. S\u2019agit-il vraiment de \u00ab\u00a0loisir\u00a0\u00bb ou, comme on a pu le dire, d\u2019un travail d\u00e9guis\u00e9 rentable pour les algorithmes publicitaires\u00a0?<\/p>\n<div id=\"panel1\" class=\"panel animated\">\n<div id=\"quote2\" class=\"mb-wrap mb-style-2\">\n<blockquote><p>Dans une soci\u00e9t\u00e9 de plus en plus robotis\u00e9e, la t\u00e2che la plus importante sera probablement de se trouver des il\u00f4ts de non-connexion pour \u00e9chapper aux technologies de capture de l\u2019attention et de la volont\u00e9.<\/p><\/blockquote>\n<\/div>\n<\/div>\n<p class=\"pc\">Le mod\u00e8le d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 plus \u00ab\u00a0vide\u00a0\u00bb, dans laquelle les robots s\u2019agiteraient tandis que les humains pourraient librement fl\u00e2ner ne me semble pas vraiment cr\u00e9dible. Si en effet le robot prend parfois la place de l\u2019humain, il n\u2019en doit pas moins \u00eatre command\u00e9. L\u2019humain \u00e9voluera donc toujours plus vers le statut d\u2019un \u00ab\u00a0donneur d\u2019ordre\u00a0\u00bb, ce qui est la contre-partie de l\u2019introduction de \u00ab\u00a0receveurs d\u2019ordre\u00a0\u00bb cybern\u00e9tiques. Mais est-ce vraiment cela que nous voulons\u00a0? Sans doute pas, du moins personnellement pas. Dans une soci\u00e9t\u00e9 de plus en plus robotis\u00e9e, la t\u00e2che la plus importante sera probablement de se trouver des il\u00f4ts de non-connexion pour \u00e9chapper aux technologies de capture de l\u2019attention et de la volont\u00e9. Quelque chose comme le \u00ab\u00a0Soi\u00a0\u00bb, qui n\u2019est ni le Moi, bon petit soldat du syst\u00e8me, ni le Sujet, cliv\u00e9 par les ultraforces de la robotisation et de la num\u00e9risation.<\/p>\n<p class=\"pj\">Paul Jorion :\u00a0Quand j\u2019\u00e9tais gosse, on parlait de l\u2019an 2000 et on \u00e9voquait la soci\u00e9t\u00e9 des loisirs. On serait remplac\u00e9 par des robots et c\u2019\u00e9tait bien. La seule chose qu\u2019on avait mise entre parenth\u00e8ses, c\u2019est que nous sommes dans un syst\u00e8me capitaliste. Avoir des loisirs, d\u2019accord mais si on n\u2019a plus d\u2019argent, comment les utiliser\u00a0? Dans toutes nos repr\u00e9sentations, il y avait l\u2019id\u00e9e qu\u2019on partagerait les b\u00e9n\u00e9fices de la m\u00e9canisation. Or elle accro\u00eet les disparit\u00e9s et on entre alors dans le sc\u00e9nario d\u2019un film comme Elysium o\u00f9 ne restent sur terre que des mis\u00e9rables et o\u00f9 quelques millionnaires vivent heureux et bien s\u00fbr immortels dans une station spatiale. L\u2019auteur am\u00e9ricain David Frase, nous dit que dans des situations comme celle-l\u00e0, celle d\u2019une minorit\u00e9 de riches et d\u2019une majorit\u00e9 d\u2019exclus, il y aura la tentation pour les riches de se d\u00e9barrasser des autres. Il ajoute\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0<em>ne dites pas que cela n\u2019arrivera pas, se d\u00e9barrasser d\u2019une mani\u00e8re industrielle d\u2019une partie de la population, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 arriv\u00e9<\/em>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" class=\"full\" src=\"https:\/\/www.alterechos.be\/4emerevolution\/images\/vdm2.jpg\" alt=\"\" \/><\/p>\n<div class=\"caption\">Illustration\u00a0:\u00a0 Anne-Ga\u00eblle Amiot<\/div>\n<h3>Le travail est un facteur de coh\u00e9sion sociale. Ne plus pouvoir se d\u00e9finir par son travail, par son activit\u00e9 ne va-t-il pas bouleverser compl\u00e8tement notre relation aux autres et \u00e0 nous-m\u00eame\u00a0?<\/h3>\n<p class=\"pc\">Pascal Chabot :\u00a0Le travail est facteur de coh\u00e9sion sociale parce qu\u2019il suppose la collaboration. La v\u00e9rit\u00e9 sur le travail est que l\u2019on travaille rarement seul, mais sous le regard de l\u2019autre. C\u2019est d\u2019ailleurs pour cela que la reconnaissance est si importante dans l\u2019univers professionnel, et que son manque est si violemment ressenti. Le jugement de reconnaissance provient souvent d\u2019une personne avec qui l\u2019on travaille et qui peut poser un jugement, souvent esth\u00e9tique, sur notre mani\u00e8re de faire. Ce sont de telles validations de l\u2019activit\u00e9 par autrui, faites en connaissance de cause, qui forment cette coh\u00e9sion sociale. N\u2019oublions toutefois pas que celle-ci peut aussi \u00eatre corrompue, difficile ; et n\u2019oublions pas non plus que la solitude n\u2019est pas une maladie mais, pour certains, une mani\u00e8re de se d\u00e9ployer davantage vers l\u2019int\u00e9riorit\u00e9. La coh\u00e9sion sociale, importante bien s\u00fbr, ne peut devenir le credo d\u2019une nouvelle normativit\u00e9.<\/p>\n<p class=\"pc\">Votre question suppose qu\u2019existerait un moment o\u00f9 les individus ne pourraient plus se d\u00e9finir par leur travail. Pour que cette \u00e9volution soit massive, il faudrait des changements extr\u00eamement profonds, qui sont difficiles \u00e0 anticiper, et auraient de tr\u00e8s nombreux autres effets rebonds. Mais peut-\u00eatre est-il en effet int\u00e9ressant d\u2019un peu moins valoriser cette cat\u00e9gorie de \u00ab\u00a0travail\u00a0\u00bb et de r\u00e9habiliter davantage les activit\u00e9s, lesquelles peuvent \u00eatre interpersonnelles, culturelles, sociales ou environnementales. Ce dernier exemple montre des cas o\u00f9 ce n\u2019est pas l\u2019autre humain qui est source des jugements de reconnaissance. Pour le jardinier par exemple, le plaisir li\u00e9 \u00e0 son activit\u00e9 est surtout caus\u00e9 par la sant\u00e9 de ses roses\u2026 Le monde humain est important, mais il n\u2019est pas la seule source de reconnaissance. Et pour prendre un autre exemple, le contact d\u2019un outil, d\u2019une machine ou d\u2019un instrument peut \u00e9galement \u00eatre source de bonheur, et constitutif d\u2019identit\u00e9. D\u00e9j\u00e0 les enfants le savent, lorsqu&rsquo;ils jouent avec leurs briques de lego.<\/p>\n<h3>Les robots peuvent d\u00e9sormais \u00e9tablir un diagnostic m\u00e9dical, \u00e9crire un court article journalistique, servir un caf\u00e9 aux personnes \u00e2g\u00e9es dans les maisons de repos. Nous pensions que certaines professions \u00e9taient irrempla\u00e7ables parce qu\u2019elles impliquaient une expertise, une empathie que ne pouvait avoir une machine. Mais alors qu\u2019est-ce qui constitue la sp\u00e9cificit\u00e9 humaine\u00a0?<\/h3>\n<p class=\"pc\">Pascal Chabot :\u00a0Il est certain que, sur le plan philosophique, l\u2019imitation de l\u2019homme par le robot, entra\u00eene de s\u00e9rieuses modifications dans l\u2019auto-compr\u00e9hension de l\u2019homme. La robotisation peut \u00eatre v\u00e9cue comme une quatri\u00e8me blessure narcissique, apr\u00e8s celles inflig\u00e9es par Copernic (la terre n\u2019est pas le centre de l\u2019univers), par Darwin (l\u2019homme descend du singe) et par Freud (l\u2019humain n\u2019est pas seul \u00e0 d\u00e9cider dans sa conscience). Que l\u2019homme soit imitable, voil\u00e0 qui peut lui donner l\u2019impression d\u2019une destitution. Mais il y a l\u00e0 un paradoxe, car cette imitation est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui est recherch\u00e9e\u00a0:\u00a0c\u2019est pour faire marcher des robots comme des humains que certains ing\u00e9nieurs d\u00e9ploient tant d\u2019efforts. La robotisation, ne l\u2019oublions pas, est \u0153uvre humaine. Elle est une technologie cr\u00e9\u00e9e et ma\u00eetris\u00e9e par des humains, et ce serait, du moins actuellement, entrer dans le plus grand des fantasmes que de croire en une technologique auto-produite, voire auto-poi\u00e9tique.<\/p>\n<div id=\"panel1\" class=\"panel animated\">\n<div id=\"quote3\" class=\"mb-wrap mb-style-2\">\n<blockquote><p>La question \u00e0 se poser est plut\u00f4t de se demander si les techniques cr\u00e9ent du commun, habitable par tous, ou si elles fracturent l\u2019univers en des groupes de plus en plus distants.<\/p><\/blockquote>\n<\/div>\n<\/div>\n<p class=\"pc\">C\u2019est surtout sur le plan social que la rempla\u00e7abilit\u00e9 est probl\u00e9matique. Or, l\u00e0 encore, il faut r\u00e9fl\u00e9chir\u00a0:\u00a0le robot qui, dans le home, interagit avec une personne \u00e2g\u00e9e \u00ab\u00a0remplace -t-il\u00a0\u00bb v\u00e9ritablement la visite de se petite fille\u00a0? Sans doute que non\u2026 Les deux semblent pouvoir coexister, d\u2019autant que la petite fille n\u2019est souvent libre que le septi\u00e8me jour d\u2019une semaine qui en compte 6 autres. Ce qui est int\u00e9ressant dans ces mati\u00e8res, c\u2019est que nos anticipations ou nos craintes ne sont pas toujours confirm\u00e9es par l\u2019exp\u00e9rience. L\u2019on a en effet entendu de tr\u00e8s nombreuses personnes \u00e2g\u00e9es confier que jouer aux cartes avec un robot ne les d\u00e9rangeait pas, au contraire. Le tout est de savoir mettre les fronti\u00e8res, de toujours garder l\u2019humain au centre dans les analyses. Mais la mentalit\u00e9 technophobe qui voit dans la technique l\u2019ennemi de l\u2019humain, si elle fut compr\u00e9hensible au vingti\u00e8me si\u00e8cle, n\u2019est plus gu\u00e8re f\u00e9conde pour habiter le pr\u00e9sent. La question \u00e0 se poser est plut\u00f4t de se demander si les techniques cr\u00e9ent du commun, habitable par tous, ou si elles fracturent l\u2019univers en des groupes de plus en plus distants.<\/p>\n<p class=\"pj\">Paul Jorion :\u00a0Avec l\u2019intelligence artificielle, ce sont des professions qui demandaient une tr\u00e8s grande sp\u00e9cialisation, comme les m\u00e9decins sp\u00e9cialistes, des avocats, qui vont \u00eatre remplac\u00e9es rapidement. Je viens d\u2019un s\u00e9minaire o\u00f9 l\u2019on discutait des armes autonomes. D\u00e9j\u00e0 maintenant, la question se pose de retirer l\u2019homme du circuit. Dans ces machines qui vont se tirer les unes contre les autres, sur des civils ou sur d\u2019autres militaires, toute intervention humaine sera un d\u00e9savantage. On n\u2019est d\u00e9j\u00e0 pas loin de confier enti\u00e8rement la d\u00e9cision \u00e0 la machine et de donner m\u00eame peut-\u00eatre la possibilit\u00e9 \u00e0 la machine d\u2019emp\u00eacher la surveillance, la supervision par l\u2019\u00eatre humain parce que nous ne sommes pas \u00e0 la hauteur. Ce n\u2019est pas de la fiction. Isra\u00ebl les utilise d\u00e9j\u00e0.<\/p>\n<div id=\"panel1\" class=\"panel animated\">\n<div id=\"quote4\" class=\"mb-wrap mb-style-2\">\n<blockquote><p>Nous sommes d\u00e9j\u00e0 au stade o\u00f9 la machine peut corriger des programmes ou produire des programmes qui soient totalement opaques \u00e0 l\u2019\u00eatre humain.<\/p><\/blockquote>\n<\/div>\n<div class=\"mb-attribution\"><\/div>\n<\/div>\n<p class=\"pj\">On va nous dire que c\u2019est toujours l\u2019\u00eatre humain qui fait la programmation d\u2019un robot. Nous sommes d\u00e9j\u00e0 au stade o\u00f9 la machine peut corriger des programmes ou produire des programmes qui soient totalement opaques \u00e0 l\u2019\u00eatre humain. Certains utilisent l\u2019image du chimpanz\u00e9 dans une cage. Deux personnes discutent de savoir s\u2019il faut le d\u00e9placer, lui amener ceci ou cela. Le chimpanz\u00e9 ne comprend rien de ce qui se passe. Nous allons nous trouver dans la situation d\u2019\u00eatre le chimpanz\u00e9 et d\u2019avoir deux machines qui discutent entre elles de choses que nous ne pouvons pas contextualiser. Voyez ce robot qui a gagn\u00e9 au jeu de go. Il a jou\u00e9 et gagn\u00e9 contre des champions humains. Ces robots avaient appris en regardant des parties jou\u00e9es par des \u00eatres humains. Maintenant, il existe un robot qui a appris \u00e0 jouer tout seul contre lui-m\u00eame. Cela donne le vertige non\u00a0? Je reprends l\u2019image du chimpanz\u00e9. Qu\u2019on ne nous dise pas que cela n\u2019aura jamais lieu. C\u2019est d\u00e9j\u00e0 en train d\u2019avoir lieu.<\/p>\n<h3>La sp\u00e9cificit\u00e9 humaine risque donc bien de dispara\u00eetre\u00a0?<\/h3>\n<p class=\"pj\">Paul Jorion :\u00a0Mais oui. Nous avons une image de nous-m\u00eames \u00e0 la fois trop grandiose et trop modeste. Trop grandiose quand nous disons qu\u2019une machine n\u2019arrivera jamais \u00e0 faire aussi bien que nous et trop modeste en ne voyant pas que c\u2019est nous qui avons invent\u00e9 ces machines. Le fait d\u2019avoir une machine qui fait moins d\u2019erreurs dans le diagnostic du cancer qu\u2019un m\u00e9decin, c\u2019est dommage pour le m\u00e9decin mais on devrait aussi \u00eatre fier d\u2019\u00eatre arriv\u00e9 \u00e0 cela. Les sp\u00e9cialistes en oncologie font, para\u00eet-il, 5% d\u2019erreurs, la machine 1% . La diff\u00e9rence, c\u2019est 4% de vies humaines g\u00e2ch\u00e9es. Alors 1 ou 5% d\u2019erreurs\u00a0? On ne va pas h\u00e9siter une seconde.<\/p>\n<p class=\"pj\">Et pour le robot chez les personnes \u00e2g\u00e9es\u2026 Je me souviens avoir lu que le dernier endroit au monde o\u00f9 l\u2019on introduirait des robots, ce serait les maisons de repos. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019on les a introduits d\u2019abord. Nos intuitions ne sont pas toujours tr\u00e8s bonnes.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Ouvert aux commentaires.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><a href=\"https:\/\/www.alterechos.be\/4emerevolution\/episode7\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Le travail, grand impens\u00e9 de notre soci\u00e9t\u00e9<\/a><\/p>\n<p><strong>Martine Vandemeulebroucke<\/strong><\/p>\n<p>La robotisation et le d\u00e9veloppement de l\u2019intelligence artificielle ne suscitent pas seulement des inqui\u00e9tudes pour le march\u00e9 de l\u2019emploi. Le remplacement de l\u2019homme par la machine interroge sur la place du travail dans nos repr\u00e9sentations sociales, mentales, sur la sp\u00e9cificit\u00e9 [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5367,5225,102],"tags":[2121,5029],"class_list":["post-106888","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-gratuite","category-taxe-sismondi","category-travail","tag-disparition-du-travail","tag-taxe-sismondi"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/106888","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=106888"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/106888\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":106895,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/106888\/revisions\/106895"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=106888"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=106888"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=106888"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}