{"id":108686,"date":"2019-02-16T16:00:36","date_gmt":"2019-02-16T15:00:36","guid":{"rendered":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=108686"},"modified":"2019-02-17T17:44:14","modified_gmt":"2019-02-17T16:44:14","slug":"quinzaines-les-deux-manieres-detre-un-homme-pour-un-fils-le-1-er-er-fevrier-2019","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2019\/02\/16\/quinzaines-les-deux-manieres-detre-un-homme-pour-un-fils-le-1-er-er-fevrier-2019\/","title":{"rendered":"Quinzaines, Les deux mani\u00e8res d\u2019\u00eatre un Homme pour un fils, le 1<sup>er<\/sup> f\u00e9vrier 2019"},"content":{"rendered":"\r\n<blockquote>\r\n<p>Ouvert aux commentaires.<\/p>\r\n<\/blockquote>\r\n<p><strong>Les deux mani\u00e8res d\u2019\u00eatre un Homme pour un fils<\/strong> (texte complet)<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Chacun conna\u00eet sans doute le fameux po\u00e8me de Rudyard Kipling intitul\u00e9 \u00ab\u00a0If\u2026\u00a0\u00bb, publi\u00e9 en 1895, traduit en fran\u00e7ais sous le titre de son dernier vers : \u00ab\u00a0Tu seras un homme, mon fils\u00a0\u00bb. Mais connaissez-vous celui-ci ?<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p><em>Si tu peux \u00eatre amant sans \u00eatre fou d\u2019amour,<br \/>Si tu peux \u00eatre fort sans cesser d\u2019\u00eatre tendre,<\/em><\/p>\r\n<p><em>Et, te sentant ha\u00ef, sans ha\u00efr \u00e0 ton tour,<br \/>Pourtant lutter et te d\u00e9fendre ;<\/em><\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p><em>Et si tu peux aimer tous tes amis en fr\u00e8re,<br \/>Sans qu\u2019aucun d\u2019eux soit tout pour toi ;<\/em><\/p>\r\n<p><em>Si tu sais m\u00e9diter, observer et conna\u00eetre,<br \/>Sans jamais devenir sceptique ou destructeur\u00a0;<\/em><\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p><em>Si tu peux \u00eatre dur sans jamais \u00eatre en rage,<br \/>Si tu peux \u00eatre brave et jamais imprudent,<\/em><\/p>\r\n<p><em>Si tu sais \u00eatre bon, si tu sais \u00eatre sage,<br \/>Sans \u00eatre moral ni p\u00e9dant ;<\/em><\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p><em>Si tu peux conserver ton courage et ta t\u00eate<br \/>Quand tous les autres les perdront,<\/em><\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p><em>Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire<br \/>Seront \u00e0 tout jamais tes esclaves soumis,<\/em><\/p>\r\n<p><em>Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire,<br \/>Tu seras un homme, mon fils.<\/em><\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Il s\u2019agit l\u00e0 pr\u00e9cis\u00e9ment de \u00ab\u00a0Tu seras un homme, mon fils\u00a0\u00bb de Kipling, direz-vous, ou en tout cas d\u2019une partie du po\u00e8me ! Eh bien non, aucun de ces vers, si ce n\u2019est le dernier, n\u2019appara\u00eet chez Kipling\u00a0: ce sont autant d\u2019ajouts in\u00e9dits de la plume d\u2019Andr\u00e9 Maurois, \u00ab\u00a0traducteur\u00a0\u00bb du po\u00e8me en fran\u00e7ais dans un ouvrage de 1918, <em>Les Silences du colonel Bramble<\/em>, au quatorzi\u00e8me chapitre duquel son auteur explique ce qui suit\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Ce soir, tandis que s\u00e9vit le gramophone, je m\u2019efforce de transposer en fran\u00e7ais un admirable po\u00e8me de Kipling.\u00a0\u00bb<\/em> Il s\u2019agit de \u00ab\u00a0If\u2026\u00a0\u00bb bien entendu, mais \u00ab\u00a0transposition\u00a0\u00bb, en effet, plut\u00f4t que \u00ab\u00a0traduction\u00a0\u00bb, et \u00ab\u00a0exub\u00e9rante\u00a0\u00bb puisque le volume en a \u00e9t\u00e9 doubl\u00e9. <em>Traduttore, traditore<\/em>, dit-on, et ici nous sommes tout particuli\u00e8rement bien servis !\u00a0<\/p>\r\n\r\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Que reste-t-il du po\u00e8me, une fois retir\u00e9 ce <i>suppl\u00e9ment <\/i>dont nous a gratifi\u00e9 Maurois ? Le voici :<\/span><!--more--><\/p>\r\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">\u00ab\u00a0Si tu peux voir d\u00e9truit l\u2019ouvrage de ta vie<br \/>Et sans dire un seul mot te mettre \u00e0 reb\u00e2tir,<b><br \/><\/b><\/span><\/p>\r\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties<br \/>Sans un geste et sans un soupir ;<\/span><\/p>\r\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Si tu peux supporter d\u2019entendre tes paroles<br \/>Travesties par des gueux pour exciter des sots,<br \/><\/span><\/p>\r\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Et d\u2019entendre mentir sur toi leurs bouches folles<br \/>Sans mentir toi-m\u00eame d\u2019un mot ;<\/span><\/p>\r\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Si tu peux rester digne en \u00e9tant populaire,<br \/>Si tu peux rester peuple en conseillant les rois,<br \/><\/span><\/p>\r\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">R\u00eaver, mais sans laisser ton r\u00eave \u00eatre ton ma\u00eetre,<br \/>Penser sans n\u2019\u00eatre qu\u2019un penseur ;<\/span><\/p>\r\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Si tu peux rencontrer Triomphe apr\u00e8s D\u00e9faite<br \/>Et recevoir ces deux menteurs d\u2019un m\u00eame front,<br \/><\/span><\/p>\r\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Si tu sais comment remplir l\u2019implacable minute<br \/>De son pesant de soixante secondes en distance parcourue,<br \/><\/span><\/p>\r\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Alors la Terre est \u00e0 toi et tout ce qu\u2019elle contient,<br \/>Et &#8211; qui plus est &#8211; tu seras un Homme, mon fils !\u00a0\u00bb<br \/><\/span><\/p>\r\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Ces vers l\u00e0 sont de Kipling. J\u2019ai conserv\u00e9 pour la traduction, celle de Maurois, sauf pour les quatre derniers dont la substance est enti\u00e8rement absente de sa version \u00e0 lui, faute peut-\u00eatre de les avoir compris. Pour ceux-l\u00e0, la traduction est la mienne.<\/span><\/p>\r\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Que nous r\u00e9v\u00e8lent de ces deux hommes que furent Rudyard Kipling (1865 &#8211; 1936) et Andr\u00e9 Maurois (1885 &#8211; 1967), ces deux mani\u00e8res distinctes pour un fils d\u2019\u00eatre un Homme ?<\/span><\/p>\r\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Commen\u00e7ons dans l\u2019ordre inverse, par Maurois, de son vrai nom \u00c9mile Herzog. D\u2019o\u00f9 lui vient donc ce \u00ab\u00a0Si tu peux \u00eatre amant sans \u00eatre fou d\u2019amour\u00a0\u00bb\u00a0? S\u2019agirait-il ici d\u2019une amourette pr\u00e9datrice que son pr\u00e9dateur aurait d\u00e9sormais un besoin pressant de justifier \u00e0 ses propres yeux\u00a0? Quant \u00e0 ces amis dont \u00ab\u00a0aucun d\u2019eux [ne] soit tout pour toi\u00a0\u00bb, serait-ce qu\u2019un ami en particulier aurait \u00e9t\u00e9 vis\u00e9, exploit\u00e9 lui aussi sans vergogne \u00e0 l\u2019instar de l\u2019amante dont il vient d\u2019\u00eatre question\u00a0? Quant \u00e0 ces Rois et ces Dieux, prompts \u00e0 l\u2019attitude servile, au m\u00eame titre semble-t-il que la Chance et la Victoire, et dont il s\u2019agit pour un fils digne de ce nom d\u2019en faire ses esclaves soumis, Maurois ne trahirait-il pas l\u00e0 une certaine sympathie \u00e0 leur \u00e9gard, et envers le concept d\u2019esclavage tout entier au passage\u00a0? Soup\u00e7ons injustes de ma part\u00a0? Peut-\u00eatre. Si ce n\u2019est qu\u2019on a pu lire ce qui suit\u00a0ailleurs sous sa plume\u00a0:<\/span><\/p>\r\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">\u00ab\u00a0Les hommes qui avaient v\u00e9cu au temps des civilisations agricoles avaient pu se trouver soumis \u00e0 des gouvernements despotiques\u00a0; au moins leur champ, leur troupeau les mettaient-ils \u00e0 l&rsquo;abri de la pire des tyrannies, celle de la faim. Les ouvriers qui travaillaient dans les usines capitalistes au d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle avaient pu souffrir des bas salaires et des trop longues heures de travail\u00a0; mais gr\u00e2ce \u00e0 la libert\u00e9 politique, ils avaient peu \u00e0 peu am\u00e9lior\u00e9 leur condition.\u00a0\u00bb<\/span><\/p>\r\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">On a dit beaucoup de mal de la f\u00e9odalit\u00e9, sugg\u00e8re Maurois, mais despote ou pas despote, quoi qu\u2019il en soit, on y mangeait en son temps \u00e0 sa faim. Quant aux ouvriers, c\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 la libert\u00e9 politique que leur a accord\u00e9 le lib\u00e9ralisme qu\u2019ils ont peu \u00e0 peu am\u00e9lior\u00e9 leur sort. Ah bon\u00a0? D\u2019autres ont cru pouvoir affirmer que c\u2019\u00e9tait par leurs propres combats, et de haute lutte, qu\u2019ils avaient remport\u00e9 quelques victoires les mettant \u00ab\u00a0\u00e0 l&rsquo;abri de la pire des tyrannies\u00a0\u00bb. Il est vrai que ceux qui ont affirm\u00e9 cela \u00e9taient socialistes ou communistes et, \u00e0 leur \u00e9gard, Maurois n\u2019\u00e9prouvait gu\u00e8re de sympathie. C\u2019\u00e9taient bien eux qu\u2019il visait quand il ajoutait\u00a0: <\/span><\/p>\r\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">\u00ab\u00a0D\u00e8s le moment o\u00f9 pouvoir \u00e9conomique et pouvoir politique sont r\u00e9unis dans les m\u00eames mains, l&rsquo;individu se voit sans recours contre les abus.\u00a0\u00bb<\/span><\/p>\r\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">D\u2019o\u00f9 proviennent ces lignes que je viens de citer\u00a0? D\u2019une pr\u00e9face r\u00e9dig\u00e9e par Maurois \u00e0 la traduction fran\u00e7aise en 1938 de l\u2019ouvrage de Walter Lippmann <i>The Good Society<\/i>, devenu en fran\u00e7ais <i>La Cit\u00e9 libre. <\/i>Ga\u00e9tan Pirou, \u00e9conomiste, a pu dire \u00e0 l\u2019\u00e9poque que cette traduction \u00ab\u00a0se rattache \u00e0 la campagne puissamment orchestr\u00e9e en vue de d\u00e9clencher, en France, ce que M. Andr\u00e9 Maurois, dans sa pr\u00e9face, appelle une renaissance intellectuelle du lib\u00e9ralisme\u00a0\u00bb *. Lisons donc dans le doublement de volume du po\u00e8me de Kipling par Maurois, une contribution discr\u00e8te au soutien de cette noble cause. <\/span><\/p>\r\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Et Kipling, plus candide dans sa version \u00e0 lui de son propre po\u00e8me, imaginait-il pourtant la transposition sauvage que pourrait lui faire subir un romancier fran\u00e7ais\u00a0? Quelle est donc la source de son sto\u00efcisme d\u00e9bonnaire, accueillant d\u2019une humeur \u00e9gale la d\u00e9faite aussi bien que le triomphe\u00a0?<\/span><\/p>\r\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Si \u00ab\u00a0If\u2026\u00a0\u00bb date de 1895, un autre po\u00e8me fameux de l\u2019illustre Anglais n\u00e9 \u00e0 Bombay, \u00ab\u00a0The White Man\u2019s Burden\u00a0\u00bb, le fardeau de l\u2019homme blanc, fut publi\u00e9 lui quatre ann\u00e9es plus tard. <\/span><\/p>\r\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Bien davantage que ses multiples \u00e9crits empathiques \u00e0 l\u2019\u00e9gard des Indes (dont les deux volumes du \u00ab\u00a0Livre de la jungle\u00a0\u00bb, ode sublime au rapport de l\u2019homme \u00e0 la nature), il marquera Kipling du sceau de l\u2019infamie d\u2019un soutien militant \u00e0 l\u2019entreprise coloniale.<\/span><\/p>\r\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">De quoi s\u2019agissait-il\u00a0? De l\u2019annexion ou non en ce temps-l\u00e0 des Philippines par les \u00c9tats-Unis. Kipling mit le poids de sa r\u00e9putation dans la balance. \u00ab\u00a0Oui\u00a0\u00bb, dit-il\u00a0: il s\u2019agit bien \u00ab\u00a0d\u2019un peuple d\u00e9concert\u00e9 et sauvage, d\u2019\u00eatres moiti\u00e9-d\u00e9mons, moiti\u00e9-enfants\u00a0\u00bb.<\/span><\/p>\r\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Kipling avait choisi son camp\u00a0: celui auquel appartiennent ceux qui entendent imposer notre sagesse, sans \u00e9gale \u00e0 nos yeux, \u00e0 l&rsquo;inaptitude de peuples \u00e0 jamais dans l\u2019enfance, qu\u2019il est de notre devoir de prot\u00e9ger, en nous interposant, contre la rage autodestructrice qu\u2019ils exercent \u00e0 l\u2019encontre d\u2019eux-m\u00eames ou, dans les termes de Kipling\u00a0: \u00ab\u00a0les contraindre au moyen de nos vivants, et leur imposer la marque de ceux des n\u00f4tres qui y trouveront la mort\u00a0\u00bb, m\u00eame si c\u2019est au prix injuste, ajoute-t-il, de \u00ab\u00a0r\u00e9colter en retour le tribut \u00e9ternel\u00a0du bl\u00e2me de qui fut aid\u00e9, de la haine de celui qui fut sauv\u00e9, des pleurs de celui dont les v\u0153ux furent exauc\u00e9s.\u00a0\u00bb <\/span><\/p>\r\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Ce sentiment a, \u00e0 diff\u00e9rentes \u00e9poques, servi de justification grossi\u00e8re \u00e0 un colonialisme coupable d\u2019abus de faiblesse car sa motivation profonde et secr\u00e8te \u00e9tait le\u00a0pillage des tr\u00e9sors de peuples exotiques, et servi de fondement aujourd\u2019hui au\u00a0droit d\u2019ing\u00e9rence humanitaire, toujours au m\u00eame motif de prot\u00e9ger des \u00eatres immatures contre le mal qu\u2019ils s\u2019infligent entre eux et donc \u00e0 eux-m\u00eames. La raison est noble. Elle le serait davantage si nous avions, nous aussi, pu faire la preuve au fil des \u00e2ges que nous savions nous garder d\u2019atrocit\u00e9s perp\u00e9tr\u00e9es par nous sur nous-m\u00eames. Cette preuve-l\u00e0, il nous reste toujours h\u00e9las \u00e0 pouvoir l\u2019apporter.<\/span><\/p>\r\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">* Cit\u00e9 par Serge Audier, <i>N\u00e9o-lib\u00e9ralisme(s). Une arch\u00e9ologie intellectuelle<\/i>, Grasset 2012<\/span><\/p>\r\n\r\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Ouvert aux commentaires.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><strong>Les deux mani\u00e8res d\u2019\u00eatre un Homme pour un fils<\/strong> (texte complet)<\/p>\n<p>Chacun conna\u00eet sans doute le fameux po\u00e8me de Rudyard Kipling intitul\u00e9 \u00ab\u00a0If\u2026\u00a0\u00bb, publi\u00e9 en 1895, traduit en fran\u00e7ais sous le titre de son dernier vers : \u00ab\u00a0Tu seras un homme, mon fils\u00a0\u00bb. 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