{"id":110614,"date":"2019-04-16T14:01:16","date_gmt":"2019-04-16T12:01:16","guid":{"rendered":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=110614"},"modified":"2019-04-16T14:01:16","modified_gmt":"2019-04-16T12:01:16","slug":"notre-dame-de-la-vie-par-cedric-chevalier","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2019\/04\/16\/notre-dame-de-la-vie-par-cedric-chevalier\/","title":{"rendered":"Notre-Dame de la Vie, par C\u00e9dric Chevalier"},"content":{"rendered":"\r\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>Ouvert aux commentaires.<\/p><\/blockquote>\r\n\r\n\r\n\r\n<p><strong>Pour quoi pleurons-nous&nbsp;?\r\nL\u2019\u0153uvre humaine et l\u2019\u0153uvre d\u2019art<\/strong><\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Pourquoi\r\npleurons-nous d\u2019avoir vu br\u00fbler Notre-Dame de Paris&nbsp;? Pourquoi s\u2019\u00e9mouvoir\r\npour de vielles pierres et d\u2019antiques charpentes, si v\u00e9n\u00e9rables soient-elles ? Quel\r\nsens donner \u00e0 l\u2019\u00e9motion qui nous \u00e9treint dans une sorte de communion\r\ninternationale&nbsp;? Qu\u2019est-ce qui est affect\u00e9 en nous exactement&nbsp;?<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>On a vu le\r\nsp\u00e9cialiste de l\u2019histoire et du patrimoine St\u00e9phane Bern tr\u00e8s \u00e9mu \u00e0 la\r\nt\u00e9l\u00e9vision. Est-ce ind\u00e9cent&nbsp;? J\u2019ai pour ma part du mal \u00e0 cerner cette\r\ngrande tristesse qui m\u2019affecte. Quand des \u00eatres humains sont touch\u00e9s dans leur\r\nchair, la l\u00e9gitimit\u00e9 de notre d\u00e9tresse est \u00e9vidente. Quand il s\u2019agit de d\u00e9g\u00e2ts mat\u00e9riels\r\nsur des objets, si pr\u00e9cieux soient-ils, j\u2019ai ressenti une g\u00eane d\u2019\u00eatre si\r\naffect\u00e9, je l\u2019avoue.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<!--more-->\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Je veux\r\nd\u00e9passer ce doute et approfondir notre introspection collective. Car mon\r\nintuition rejoint celle d\u2019autres observateurs&nbsp;: nous avons v\u00e9cu hier soir\r\nun grand moment d\u2019humanit\u00e9 partag\u00e9e, qui, si nous prenons la peine d\u2019y songer,\r\nnous rappelle qui nous sommes, dans quel monde nous vivons, et ce que nous\r\npouvons faire du temps qui nous est accord\u00e9 dans ce monde. La bonne question\r\nserait ainsi&nbsp;: quel sens voulons-nous donner \u00e0 cet \u00e9v\u00e9nement et aux\r\n\u00e9motions qui l\u2019accompagnent&nbsp;?<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>D\u2019abord Notre-Dame\r\nde Paris est une \u0153uvre humaine et une \u0153uvre d\u2019art, un objet qui incarne notre\r\nm\u00e9moire collective, et ce n\u2019est pas anodin. Pour le philosophe Hans Jonas&nbsp;:\r\n\u00ab&nbsp;[\u2026] <em>en tant que partie du monde,\r\nune fois qu\u2019elle le devient<\/em> [\u2026]<em>,\r\nl\u2019\u0153uvre d\u2019art existe pourtant seulement pour les hommes et \u00e0 leur intention et\r\nseulement tant qu\u2019ils existent eux-m\u00eames. Le plus grand des chefs d\u2019\u0153uvre\r\ndevient un morceau muet de mati\u00e8re dans un monde sans hommes. D\u2019autre part,\r\nsans ce chef-d\u2019\u0153uvre et sans ce qui lui ressemble le monde qu\u2019habitent les\r\nhumains est un monde moins humain et la vie de ses habitants est plus pauvre en\r\nhumanit\u00e9. Ainsi la production de l\u2019\u0153uvre d\u2019art fait-elle malgr\u00e9 tout partir de\r\nl\u2019agir instaurateur d\u2019un monde de l\u2019homme, et sa pr\u00e9sence fait-elle partie de\r\nl\u2019\u00e9quipement d\u2019un monde librement cr\u00e9\u00e9, dans lequel seule la vie humaine peut\r\navoir son site.&nbsp;<\/em>\u00bb (<em>Le Principe\r\nResponsabilit\u00e9<\/em>, 1979)<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Ensuite,\r\nde tout temps nous nous sommes r\u00e9volt\u00e9s contre notre condition mortelle et la cr\u00e9ation\r\nd\u2019\u0153uvres fut notre planche de salut. Selon la philosophe Hannah Arendt <em>\u00ab Le devoir des mortels, et leur grandeur\r\npossible, r\u00e9sident dans leur capacit\u00e9 de produire de choses &#8211; \u0153uvres, exploits\r\net paroles &#8211; qui m\u00e9riteraient d&rsquo;appartenir et, au moins jusqu&rsquo;\u00e0 un certain\r\npoint, appartiennent \u00e0 la dur\u00e9e sans fin, de sorte que par leur interm\u00e9diaire\r\nles mortels puissent trouver place dans un cosmos o\u00f9 tout est immortel sauf\r\neux. \u00bb<\/em> (<em>Condition de l\u2019homme moderne<\/em>,\r\n1958) <\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>La\r\ndestruction d\u2019une \u0153uvre humaine, par disparition physique ou effacement de la\r\nm\u00e9moire humaine, est donc toujours le signe d\u2019une remise en question de cette\r\nambition pour les mortels que nous sommes. <\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p><strong>Le deuil de notre immortalit\u00e9<\/strong><\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Je pense\r\nque pour comprendre ce qu\u2019il s\u2019est pass\u00e9 hier soir, nous devons parler de\r\nl\u2019impermanence, le fait que rien ne semble durer, que tout semble changer,\r\nna\u00eetre et mourir.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>En effet,\r\nne pleurerions-nous pas parce que cet incendie t\u00e9moignerait de l\u2019absurdit\u00e9 du\r\nmonde dans lequel notre existence est jet\u00e9e, et de l\u2019impermanence de toute\r\nchose, \u00e0 commencer par notre propre vie ?<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Ne pleurerions-nous\r\npas parce que, pire encore, cet incendie t\u00e9moignerait de l\u2019impermanence\r\nradicale de l\u2019aventure humaine, de l\u2019\u0153uvre humaine elle-m\u00eame, de toute \u0153uvre\r\nhumaine, destin\u00e9e \u00e0 dispara\u00eetre, t\u00f4t ou tard, demain ou dans des centaines de\r\nmilliers d\u2019ann\u00e9es&nbsp;?<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>M\u00eame le nom\r\ndes rois de jadis, certains pharaons, est effac\u00e9 \u00e0 jamais du granit, oubli\u00e9\r\npour l\u2019\u00e9ternit\u00e9. Les monuments les plus invincibles s\u2019enfoncent dans les sables\r\ndu temps et de l\u2019oubli. Les plus brillantes civilisations sont mortelles. Rien\r\nne nous sera \u00e9pargn\u00e9, tout est poussi\u00e8re et retournera \u00e0 la poussi\u00e8re. Nous\r\npartageons cette humaine condition. Ainsi le Pr\u00e9sident Emmanuel Macron est tout\r\npetit face aux tours de la cath\u00e9drale. Les hommes les plus puissants, ne\r\npeuvent rien contre la fatalit\u00e9 et les ravages du temps. Un jour lui comme nous\r\ntous ne serons plus qu\u2019une ligne sur une tombe, un nom qui finira par \u00eatre\r\noubli\u00e9.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Ainsi,\r\nl\u2019incendie de Notre-Dame de Paris, comme la destruction de toute \u0153uvre humaine majeure,\r\nme para\u00eet terrible, m\u2019a profond\u00e9ment \u00e9mu, car il me ram\u00e8ne \u00e0 notre condition\r\nhumaine mortelle, me renvoie \u00e0 notre propre finitude, \u00e0 notre mort, et \u00e0\r\nl\u2019impermanence de toute chose, y compris les \u0153uvres que nous avons voulu, et\r\ncru, immortelles. Si m\u00eame Notre-Dame de Paris, un monument s\u00e9culaire, peut se\r\nconsumer pour finir en cendres, alors aucune de nos \u0153uvres n\u2019est immortelle. Et\r\nnous voil\u00e0 de nouveau face \u00e0 l\u2019absurde si bien d\u00e9crit par l\u2019\u00e9crivain Albert\r\nCamus (dans <em>Le mythe de Sisyphe<\/em>, 1942),\r\ncelui que toute l\u2019entreprise culturelle a pour laborieuse fonction de camoufler\r\nle plus possible.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p><strong>Victor Hugo et Anank\u00e9, d\u00e9esse de la\r\nfatalit\u00e9<\/strong><\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Le c\u00e9l\u00e8bre\r\n\u00e9crivain Victor Hugo avait apparemment bien compris la dialectique entre la\r\npermanence et l\u2019impermanence, le r\u00f4le de la fatalit\u00e9, en observant la\r\ncath\u00e9drale de Notre-Dame de Paris. C\u2019est une inscription grav\u00e9e dans la pierre\r\nd\u2019une des tours qui lui donne l\u2019id\u00e9e d\u2019\u00e9crire son fameux roman, comme il le\r\nr\u00e9v\u00e8le \u00e0 ses lecteurs dans sa pr\u00e9face \u00e0 <em>Notre-Dame\r\nde Paris. 1482<\/em> (1831)<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p><em>\u00ab&nbsp;<\/em><em>Il y a quelques ann\u00e9es qu\u2019en visitant, ou, pour mieux dire, en furetant\r\nNotre-Dame, l\u2019auteur de ce livre trouva, dans un recoin obscur de l\u2019une des\r\ntours, ce mot grav\u00e9 \u00e0 la main sur le mur :<\/em><\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p><em>\u00e1\u00bc\u02c6<\/em><em>N<\/em><em>\u00ce\u2020\u00d0\u201c<\/em><em>KH. <\/em>[Anank\u00e9]<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p><em>Ces majuscules grecques, noires de v\u00e9tust\u00e9 et assez\r\nprofond\u00e9ment entaill\u00e9es dans la pierre, je ne sais quels signes propres \u00e0 la\r\ncalligraphie gothique empreints dans leurs formes et dans leurs attitudes,\r\ncomme pour r\u00e9v\u00e9ler que c\u2019\u00e9tait une main du moyen-\u00e2ge qui les avait \u00e9crites l\u00e0,\r\nsurtout le sens lugubre et fatal qu\u2019elles renferment, frapp\u00e8rent vivement\r\nl\u2019auteur.<\/em><\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p><em>Il se demanda, il chercha \u00e0 deviner quelle pouvait\r\n\u00eatre l\u2019\u00e2me en peine qui n\u2019avait pas voulu quitter ce monde sans laisser ce stigmate\r\nde crime ou de malheur au front de la vieille \u00e9glise.<\/em><\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p><em>Depuis, on a badigeonn\u00e9 ou gratt\u00e9 (je ne sais plus\r\nlequel) le mur, et l\u2019inscription a disparu. Car c\u2019est ainsi qu\u2019on agit depuis\r\ntant\u00f4t deux cents ans avec les merveilleuses \u00e9glises du moyen-\u00e2ge. Les\r\nmutilations leur viennent de toutes parts, du dedans comme du dehors. Le pr\u00eatre\r\nles badigeonne, l\u2019architecte les gratte, puis le peuple survient, qui les\r\nd\u00e9molit.<\/em><\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p><em>Ainsi, hormis le fragile souvenir que lui consacre\r\nici l\u2019auteur de ce livre, il ne reste plus rien aujourd\u2019hui du mot myst\u00e9rieux\r\ngrav\u00e9 dans la sombre tour de Notre-Dame, rien de la destin\u00e9e inconnue qu\u2019il\r\nr\u00e9sumait si m\u00e9lancoliquement. L\u2019homme qui a \u00e9crit ce mot sur ce mur s\u2019est\r\neffac\u00e9, il y a plusieurs si\u00e8cles, du milieu des g\u00e9n\u00e9rations, le mot s\u2019est \u00e0 son\r\ntour effac\u00e9 du mur de l\u2019\u00e9glise, l\u2019\u00e9glise elle-m\u00eame s\u2019effacera bient\u00f4t peut-\u00eatre\r\nde la terre.<\/em><\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p><em>C\u2019est sur ce mot qu\u2019on a fait ce livre.<\/em><\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p><em>F\u00e9vrier\r\n1831.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Dans la\r\nreligion des Grecs anciens, <em>Anank\u00e9<\/em>\r\npersonnifiait la destin\u00e9e, la n\u00e9cessit\u00e9 inalt\u00e9rable et la fatalit\u00e9. Elle \u00e9tait\r\nl\u2019\u00e9pouse de Chronos, le temps. Ainsi semble-t-il, Victor Hugo avait d\u00e9j\u00e0 perc\u00e9\r\n\u00e0 jour, en \u00e9crivant son chef d\u2019\u0153uvre, le r\u00f4le que rev\u00eat Notre-Dame de Paris\r\ndans la psych\u00e9 humaine&nbsp;: le questionnement sur le sens que veulent se\r\ndonner les humains face \u00e0 la fatalit\u00e9 absurde et l\u2019impermanence. Une cath\u00e9drale\r\nest le parfait symbole de cette qu\u00eate de sens et de ce d\u00e9fi, de cette r\u00e9volte\r\nface \u00e0 la fatalit\u00e9, de ce d\u00e9sir humain d\u2019immortalit\u00e9. <\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Dans <em>Les travailleurs de la mer<\/em> (1866), le\r\nc\u00e9l\u00e8bre \u00e9crivain de la cath\u00e9drale explique davantage sa pens\u00e9e&nbsp;:<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p><em>\u00ab&nbsp;La religion,\r\nla soci\u00e9t\u00e9, la nature, telles sont les trois luttes de l\u2019homme. Ces trois\r\nluttes sont en m\u00eame temps ses trois besoins ; il faut qu\u2019il croie, de l\u00e0 le\r\ntemple ; il faut qu\u2019il cr\u00e9e, de l\u00e0 la cit\u00e9 ; il faut qu\u2019il vive, de l\u00e0 la\r\ncharrue et le navire. Mais ces trois solutions contiennent trois guerres. La\r\nmyst\u00e9rieuse difficult\u00e9 de la vie sort de toutes les trois. L\u2019homme a affaire \u00e0\r\nl\u2019obstacle sous la forme superstition, sous la forme pr\u00e9jug\u00e9, et sous la forme\r\n\u00e9l\u00e9ment. Un triple anank\u00e9 p\u00e8se sur nous, l\u2019anank\u00e9 des dogmes, l\u2019anank\u00e9 des\r\nlois, l\u2019anank\u00e9 des choses. Dans <\/em>Notre-Dame de\r\nParis<em>, l\u2019auteur a d\u00e9nonc\u00e9 le premier ;\r\ndans <\/em>Les Mis\u00e9rables<em>, il a signal\u00e9 le\r\nsecond ; dans ce livre, il indique le troisi\u00e8me. \u00c0 ces trois fatalit\u00e9s qui\r\nenveloppent l\u2019homme se m\u00eale la fatalit\u00e9 int\u00e9rieure, l\u2019anank\u00e9 supr\u00eame, le c\u0153ur\r\nhumain. Hauteville House, mars 1866.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p><strong>Notre-Dame de la Nature, cette autre\r\ncath\u00e9drale en p\u00e9ril<\/strong><\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Cela peut\r\npara\u00eetre incongru alors que l\u2019on s\u2019inqui\u00e8te de Notre-Dame de Paris, mais je\r\nvoudrais, si le lecteur le permet, ajouter une perspective personnelle aux\r\n\u00e9v\u00e9nements. On a beaucoup parl\u00e9 hier de la <em>\u00ab&nbsp;For\u00eat\r\nde Notre-Dame&nbsp;\u00bb<\/em>, vieille de 8 si\u00e8cles,qui br\u00fblait, c\u2019est-\u00e0-dire de sa charpente de bois constitu\u00e9e par\r\n1300 ch\u00eanes, soit plus de 21 ha de for\u00eats de France. Outre notre condition\r\nhumaine commune, outre la question de l\u2019\u0153uvre humaine et de sa dur\u00e9e dans le\r\ntemps, notre \u00e9poque nous interroge sur l\u2019\u0153uvre de la Nature et de sa dur\u00e9e dans\r\nle temps, une \u0153uvre d\u2019art non-humaine mais vivante. Une \u0153uvre d\u2019art mortelle\r\n(car vivante) et immortelle \u00e0 la fois (\u00e0 l\u2019\u00e9chelle de l\u2019esp\u00e8ce humaine). Une\r\n\u0153uvre d\u2019art qui s\u2019autoproduit en permanence, qui r\u00e9nove en permanence ses\r\n\u0153uvres pass\u00e9es, qui auto-entretient son patrimoine \u2013 qui est aussi notre\r\npatrimoine \u2013, et qui cr\u00e9e chaque jour du radicalement neuf (via l\u2019\u00e9volution\r\nnotamment) en ajoutant de la beaut\u00e9 au monde, et \u00e0 notre existence. Une \u0153uvre\r\nd\u2019art qui nous confronte \u00e0 l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 radicale du vivant non-humain, \u00e0 l\u2019Autre.\r\nAujourd\u2019hui, la Nature est l\u2019\u0153uvre radicalement autre dont l\u2019existence est menac\u00e9e\r\npar l\u2019\u0153uvre humaine. Or pourtant l\u2019\u0153uvre humaine repose sur la persistance de\r\nl\u2019\u0153uvre de la Nature. L\u2019aventure humaine repose sur la persistance de la Nature.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>&nbsp;La Nature est cette autre grande Dame, cette\r\ncath\u00e9drale vivante, que nous c\u00f4toyons en permanence, qui nous ram\u00e8ne elle aussi\r\n\u00e0 notre mortalit\u00e9, qui nous d\u00e9passe en m\u00eame temps par son apparente\r\nimmortalit\u00e9. Depuis l\u2019Accord de Paris, la Nature aussi, est <em>Notre-Dame de Paris<\/em>. Elle aussi fait\r\npartie de notre patrimoine commun et elle aussi peut \u00eatre d\u00e9truite par le feu,\r\nnotamment par le r\u00e9chauffement climatique.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Je\r\nvoudrais d\u00e8s lors formuler le v\u0153u que l\u2019\u00e9motion sinc\u00e8re ressentie dans le monde\r\nentier devant les flammes rongeant la cath\u00e9drale Notre-Dame de Paris, devant la\r\nperte d\u2019un patrimoine commun \u00e0 tous les humains, soit le signe qu\u2019il est encore\r\npossible pour l\u2019humanit\u00e9 de s\u2019\u00e9mouvoir pour tenter de sauver ensemble la\r\ncath\u00e9drale de Notre-Dame de la Nature des flammes qui la ronge, qu\u2019il est\r\nencore possible que les humains soient sinc\u00e8rement affect\u00e9s par la destruction\r\nde la Nature et veuillent la reconstruire, avant qu\u2019elle ne soit\r\nirr\u00e9m\u00e9diablement perdue dans l\u2019incendie \u00e9cologique.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p><strong>Prot\u00e9ger notre patrimoine commun<\/strong><\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Alors si\r\ntout change, si rien ne dure, pourquoi vivons-nous&nbsp;? Pourquoi prenons-nous\r\nencore la peine de reconstruire ce qui a \u00e9t\u00e9 d\u00e9truit, et de cr\u00e9er du\r\nradicalement neuf&nbsp;? Alors qu\u2019a br\u00fbl\u00e9 le c\u0153ur de Notre-Dame, le c\u0153ur de\r\nParis et le c\u0153ur du monde entier, mon c\u0153ur \u00e0 moi me murmure que ces \u00e9v\u00e9nements\r\ndoivent renforcer en nous la compr\u00e9hension du caract\u00e8re si fragile et si\r\npr\u00e9cieux de la vie sur notre plan\u00e8te, de l\u2019existence humaine, de nos \u0153uvres qui\r\nforment la m\u00e9moire de l\u2019Humanit\u00e9. <\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Ne bl\u00e2mons\r\npas \u00e0 l\u2019\u00e9motion sinc\u00e8re, populaire, l\u00e9gitime, qui entoure l\u2019incendie de la\r\ncath\u00e9drale parisienne, au motif fallacieux qu\u2019on voit des gens pleurer pour des\r\npierres et des poutres, alors qu\u2019ils auraient les yeux secs pour la destruction\r\nde notre nature, la mis\u00e8re et la mort de tant d\u2019entre nous partout dans le\r\nmonde. D\u2019abord la majorit\u00e9 des gens pleurent pour la nature, la mis\u00e8re et la\r\nmort des humains dans le monde. Ensuite, et j\u2019en fais le pari, le deuil\r\nressenti face \u00e0 Notre-Dame t\u00e9moigne de notre capacit\u00e9 \u2013 intacte \u2013 \u00e0 nous\r\n\u00e9mouvoir, \u00e0 ressentir notre commune condition humaine face \u00e0 ce qui nous est\r\ncher&nbsp;: la vie, l\u2019\u0153uvre, la m\u00e9moire, la beaut\u00e9, la nature.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p><em>\u00ab&nbsp;Agis de fa\u00e7on\r\nque les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d&rsquo;une vie\r\nauthentiquement humaine sur terre&nbsp;\u00bb<\/em>\r\nest l\u2019imp\u00e9ratif moral cat\u00e9gorique de Hans Jonas dans son <em>Principe Responsabilit\u00e9<\/em>. Cela concerne tant le patrimoine naturel\r\nque le patrimoine humain. Tant qu\u2019ils pr\u00e9servent l\u2019\u0153uvre de la Nature et sa\r\nm\u00e9moire accumul\u00e9e pendant des millions d\u2019ann\u00e9es (la biodiversit\u00e9) et l\u2019\u0153uvre\r\nhumaine et sa m\u00e9moire accumul\u00e9e pendant des mill\u00e9naires (le patrimoine\r\nartistique et la culture au sens large), les humains pr\u00e9serveront des\r\nconditions d\u2019une vie authentiquement humaine sur terre. Chez les Grecs anciens,\r\nChronos (le temps) est uni avec Anank\u00e9 (la n\u00e9cessit\u00e9, la fatalit\u00e9). Comme dans\r\nle mythe de Sisyphe d\u00e9crit par Camus, l\u2019aventure et l\u2019\u0153uvre humaine sont vou\u00e9es\r\n\u00e0 terme, t\u00f4t ou tard \u00e0 mesure que le temps passe, \u00e0 conna\u00eetre l\u2019\u00e9chec et la\r\ndestruction&nbsp;: la pierre pouss\u00e9e par Sisyphe finit par retomber\r\ninexorablement. Mais comme dans ce m\u00eame mythe, tant qu\u2019il existe, l\u2019\u00eatre humain\r\npeut reconstruire ce qui est d\u00e9truit et construire du radicalement neuf,\r\nrestaurer encore et encore les \u0153uvres du pass\u00e9 et produire de nouvelles \u0153uvres.\r\nEt prot\u00e9ger l\u2019\u0153uvre de cet Autre&nbsp;si proche et si diff\u00e9rent \u00e0 la fois : le\r\nvivant non-humain, la Nature. Tant qu\u2019il y a de la vie, il y a de\r\nl\u2019espoir&nbsp;!<\/p>\r\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Ouvert aux commentaires.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><strong>Pour quoi pleurons-nous&nbsp;?<br \/> L\u2019\u0153uvre humaine et l\u2019\u0153uvre d\u2019art<\/strong><\/p>\n<p>Pourquoi<br \/> pleurons-nous d\u2019avoir vu br\u00fbler Notre-Dame de Paris&nbsp;? Pourquoi s\u2019\u00e9mouvoir<br \/> pour de vielles pierres et d\u2019antiques charpentes, si v\u00e9n\u00e9rables soient-elles ? Quel<br \/> sens donner \u00e0 l\u2019\u00e9motion qui nous \u00e9treint dans une sorte de communion<br \/> [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[6105,4494,5799,2104,4140,6],"tags":[2688,4734,6349,3130],"class_list":["post-110614","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-declarer-letat-durgence-pour-le-genre-humain","category-environnement","category-extinction","category-la-survie-de-lespece","category-le-genre-humain","category-questions-essentielles","tag-hannah-arendt","tag-hans-jonas","tag-notre-dame-de-paris","tag-victor-hugo"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/110614","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=110614"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/110614\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":110615,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/110614\/revisions\/110615"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=110614"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=110614"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=110614"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}