{"id":113293,"date":"2019-12-25T21:21:08","date_gmt":"2019-12-25T20:21:08","guid":{"rendered":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=113293"},"modified":"2022-06-05T11:17:55","modified_gmt":"2022-06-05T09:17:55","slug":"la-volonte-le-destin-lamour-ne-sont-pas-ce-que-vous-croyez-le-15-septembre-2019","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2019\/12\/25\/la-volonte-le-destin-lamour-ne-sont-pas-ce-que-vous-croyez-le-15-septembre-2019\/","title":{"rendered":"<b>La volont\u00e9, le destin, l\u2019amour, ne sont pas ce que vous croyez<\/b>"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Ouvert aux commentaires.<\/p><\/blockquote>\n<p><strong>La volont\u00e9, le destin, l\u2019amour, ne sont pas ce que vous croyez<\/strong><\/p>\n<p><strong>Introduction<\/strong><\/p>\n<p>Trois de mes textes remettent fondamentalement en question chacun une notion essentielle dans la mani\u00e8re dont nous nous repr\u00e9sentons la vie humaine\u00a0: celles de \u00ab\u00a0volont\u00e9\u00a0\u00bb, de \u00ab\u00a0destin\u00a0\u00bb et d\u2019\u00ab\u00a0amour\u00a0\u00bb. Ces trois textes sont atypiques dans mes \u00e9crits\u00a0: ils op\u00e8rent cette remise en question \u00e0 partir de nouveaux regards que nous imposent les progr\u00e8s de la psychologie, que nous proposent de nouvelles th\u00e9orisations en physique et des interrogations que suscite la mod\u00e9lisation math\u00e9matique du monde que nous op\u00e9rons en physique.<\/p>\n<p>Les implications de poser ainsi un regard lat\u00e9ral et frondeur sont surprenantes\u00a0: elles nous obligent \u00e0 repenser ce qu\u2019est le destin de l\u2019homme, de quelle mani\u00e8re la volont\u00e9 mod\u00e8le celui-ci, et le r\u00f4le que joue l\u2019amour quand il guide notre comportement. Elles \u00e9clairent le sens que nous attribuons \u00e0 des notions telles que \u00ab\u00a0Dieu\u00a0\u00bb chez nous ou \u00ab\u00a0tao\u00a0\u00bb en Extr\u00eame-Orient.<\/p>\n<p><!--more-->Les trois textes r\u00e9unis ici sont in\u00e9dits sous la forme livresque. Les deux premiers ont paru en tant qu\u2019articles, quant au troisi\u00e8me, je viens de terminer de le r\u00e9diger et il ne sera publi\u00e9 qu\u2019ici. Le premier s\u2019intitule \u00ab Le secret de la chambre chinoise \u00bb ; il a paru en 1999 dans la revue <em>L\u2019Homme<\/em>, une revue d\u2019anthropologie d\u2019excellente renomm\u00e9e. Mon texte n\u2019y \u00e9tait pas vraiment \u00e0 sa place puisqu\u2019il s\u2019agissait d\u2019une r\u00e9flexion de type psychologique et psychanalytique. Le second texte, \u00ab Pourquoi nous avons 9 vies comme les chats ? \u00bb a paru en 2000 dans un cahier intitul\u00e9 <em>Reconstitutions<\/em> des \u00ab\u00a0Papiers du Coll\u00e8ge international de philosophie\u00a0\u00bb, soci\u00e9t\u00e9 savante prestigieuse. Des versions anglaises de ces deux premiers textes peuvent \u00eatre trouv\u00e9es en ligne. Le troisi\u00e8me texte, achev\u00e9 d\u2019\u00e9crire aujourd\u2019hui, s\u2019intitule \u00ab\u00a0La physique + ce qui lui manque = l\u2019amour. Un th\u00e9or\u00e8me de <em>philosophie naturelle<\/em>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>La quasi-co\u00efncidence dans le temps des deux premiers textes s\u2019explique par la <em>Regents\u2019 Lectureship<\/em> dont j\u2019ai b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 en 1997 \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Californie \u00e0 Irvine, qui m\u2019a permis d\u2019entreprendre la r\u00e9daction de ces deux articles.<\/p>\n<p>\u00ab Le secret de la chambre chinoise \u00bb est une r\u00e9flexion sur la volont\u00e9 et sur le fait que cette notion de la vie quotidienne constitue ce que Pierre Bourdieu appelait une \u00ab\u00a0cat\u00e9gorie spontan\u00e9e\u00a0\u00bb, \u00e0 savoir une pr\u00e9tendue \u00e9vidence \u00ab\u00a0de bon sens\u00a0\u00bb, qui ne renvoie en r\u00e9alit\u00e9 qu\u2019\u00e0 un ensemble de ph\u00e9nom\u00e8nes disparates, dont la combinaison est tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9e de la repr\u00e9sentation que nous en avons\u00a0: rien surtout qui ait la r\u00e9alit\u00e9 factuelle que nous lui attribuons.<\/p>\n<p>La notion de <em>volont\u00e9<\/em> n\u2019en est pas moins centrale \u00e0 notre culture\u00a0: si nous agissons, c\u2019est en principe en exer\u00e7ant notre volont\u00e9, pleinement pr\u00e9sente \u00e0 notre conscience\u00a0: nous nous repr\u00e9sentons un but, que nous avons l\u2019<em>intention<\/em> d\u2019atteindre et la <em>volont\u00e9<\/em> est l\u2019organe (est-ce l\u00e0 le bon mot\u00a0?) qui nous permet de r\u00e9aliser ce but. Priv\u00e9s de cette notion, nous nous retrouvons bien d\u00e9sarm\u00e9s. Il serait impossible en particulier d\u2019exercer la justice telle que nous l\u2019entendons aujourd\u2019hui en l\u2019absence de la notion de <em>volont\u00e9<\/em>. C\u2019est elle qui permet de distinguer les actes pos\u00e9s avec et sans \u00ab pr\u00e9m\u00e9ditation \u00bb\u00a0: le fait que quelqu\u2019un, un \u00ab\u00a0agent humain\u00a0\u00bb, entend v\u00e9ritablement poser un acte,\u00a0qu\u2019il ou elle en a l\u2019<em>intention<\/em>, qu\u2019il l\u2019a sans doute \u00ab r\u00e9p\u00e9t\u00e9 \u00bb mentalement avant de le poser, et ainsi de suite. Tout cela est li\u00e9 \u00e0 un mod\u00e8le de \u00ab\u00a0psychologie spontan\u00e9e\u00a0\u00bb fond\u00e9 sur cette notion de <em>volont\u00e9<\/em>, qui se dissout cependant aussit\u00f4t qu\u2019on l\u2019examine, obligeant \u00e0 s\u2019interroger sur les fondements m\u00eames de la justice, et sur les conditions de son exercice.<\/p>\n<p>Si nous \u00e9tions oblig\u00e9s de donner un autre nom que <em>volont\u00e9 <\/em>au moteur de notre vie quotidienne, les notions occidentale d\u2019<em>amour<\/em> et orientale de <em>tao<\/em> pourraient nous \u00eatre d\u2019un grand secours. Il sera question de cela non pas dans ce premier texte mais dans le troisi\u00e8me et dernier.<\/p>\n<p>Dans cette premi\u00e8re partie sur la volont\u00e9, je tire les cons\u00e9quences des travaux de Benjamin Libet (1916 \u2013 2007), un psychologue am\u00e9ricain qui avait mis \u00e0 jour des faits d\u00e9concertants sur la volont\u00e9. En effet, alors que nous l\u2019imaginons aux manettes, il ne s\u2019agit en r\u00e9alit\u00e9 que d\u2019un sentiment apparaissant \u00e0 la conscience alors que le corps a d\u00e9j\u00e0 entrepris les actes que nous imaginons r\u00e9sulter de l\u2019exercice de notre volont\u00e9. Libet avait d\u00e9couvert cela exp\u00e9rimentalement, observant qu\u2019une demi-seconde s\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 \u00e9coul\u00e9e entre le moment o\u00f9 nous posions un acte et l\u2019apparition \u00e0 notre conscience du sentiment de vouloir le poser. D\u2019autres chercheurs montreraient plus r\u00e9cemment que le retard pouvait atteindre jusqu\u2019\u00e0 dix secondes (Soon, Brass, Heinze &amp; Haynes 2008).<\/p>\n<p>Jusqu\u2019\u00e0 sa mort, Libet ne put se r\u00e9concilier avec sa d\u00e9couverte. Pour tenter de sauver la <em>volont\u00e9<\/em> au sens o\u00f9 nous l\u2019entendons, il tenta de trouver des erreurs dans ses exp\u00e9rimentations\u00a0; il imagina m\u00eame de bouleverser les lois de la physique, en faisant de la volont\u00e9 la seule instance susceptible de remonter le temps \u00e0 contre-courant.<\/p>\n<p>La remise en question est troublante \u00e0 l\u2019\u00e9gard de ce sentiment intuitif que nous avons, de prendre des d\u00e9cisions et que la volont\u00e9 est ce qui nous nous permet de r\u00e9aliser ensuite les objectifs fix\u00e9s par nos d\u00e9cisions. Or il n\u2019est nul besoin de sauver la volont\u00e9 telle qu\u2019elle se pr\u00e9sente \u00e0 notre sens commun. Il est tout \u00e0 fait loisible, et m\u00eame salutaire, d\u2019expliquer notre comportement en l\u2019absence de cette notion. M\u00eame si les cons\u00e9quences en sont intrigantes.<\/p>\n<p>Ce premier texte s\u2019appelle donc \u00ab Le secret de la chambre chinoise \u00bb ; j\u2019y explique pour commencer pourquoi je l\u2019ai appel\u00e9 ainsi.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Peu de temps plus tard, j\u2019ai r\u00e9dig\u00e9 le texte intitul\u00e9 \u00ab Pourquoi nous avons 9 vies comme les chats ? \u00bb o\u00f9 il s\u2019agissait de tirer les cons\u00e9quences paradoxales pour la mani\u00e8re dont se d\u00e9roule notre destin au sein d\u2019une th\u00e9orie physique qui, sans \u00eatre aujourd\u2019hui l\u2019interpr\u00e9tation dominante, n\u2019en constitue pas moins l\u2019alternative la plus s\u00e9rieuse \u00e0 celle-ci.<\/p>\n<p>Le texte d\u00e9veloppe une r\u00e9flexion qui m\u2019\u00e9tait venue \u00e0 la suite d\u2019un incident quand, sous mes yeux, une jeune femme de mes amies traversa imprudemment la rue et qu\u2019eut lieu alors un \u00e9v\u00e9nement dramatique ou qu\u2019il ne se passa rien. Ma r\u00e9flexion d\u00e9buta quand je me r\u00e9veillai au milieu de la nuit avec le sentiment que les deux \u00e9taient vrais\u00a0: que j\u2019avais bien assist\u00e9 en un \u00e9clair aux deux sc\u00e8nes contradictoires de mon amie \u00e0 la fois morte et vivante.<\/p>\n<p>Ma vision pouvait \u00eatre de l\u2019ordre du r\u00eave, mais elle \u00e9tait \u00e0 ce point vivace, qu\u2019elle me conduisit \u00e0 m\u2019interroger si son explication ne r\u00e9sidait pas dans le mod\u00e8le de la physique quantique imagin\u00e9 par le physicien am\u00e9ricain Hugh Everett III, une interpr\u00e9tation de la physique quantique appel\u00e9e \u00ab\u00a0mondes parall\u00e8les\u00a0\u00bb (<em>many worlds<\/em>). Dans cette interpr\u00e9tation sont expliqu\u00e9s les ph\u00e9nom\u00e8nes ambigus propres \u00e0 l\u2019interpr\u00e9tation \u00ab\u00a0standard\u00a0\u00bb de la physique quantique due \u00e0 Niels Bohr, o\u00f9 des particules se trouvent dans des \u00e9tats incompatibles cens\u00e9s refl\u00e9ter une superposition provisoire au niveau quantique. Dans l\u2019interpr\u00e9tation d\u2019Everett, ce qui semble \u00eatre une superposition est l\u2019image de deux mondes en train de se scinder, chacun des deux correspondant \u00e0 l\u2019un des deux \u00e9tats incompatibles observ\u00e9s, provisoirement interpr\u00e9t\u00e9s comme superpos\u00e9s.<\/p>\n<p>Dans ce texte, je r\u00e9fl\u00e9chis aux cons\u00e9quences qu\u2019aurait l\u2019interpr\u00e9tation de la m\u00e9canique quantique d\u2019Everett pour notre repr\u00e9sentation du d\u00e9roulement de notre destin individuel.<\/p>\n<p>Cette conscience dont nous sommes \u00e9quip\u00e9s, qui nous donne ce sentiment d\u2019un \u00ab\u00a0Moi\u00a0\u00bb auquel nous nous identifions comme \u00e9tant la personne que nous sommes, se combine dans les univers en scission constante (que suppose l\u2019interpr\u00e9tation d\u2019Everett), pour faire paradoxalement b\u00e9n\u00e9ficier notre destin\u00e9e de circonstances extraordinairement favorables, justifiant mon titre \u00ab\u00a0Pourquoi nous avons 9 vies comme les chats\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>En effet, notre conscience, ancrage du \u00ab\u00a0Moi\u00a0\u00bb, est telle que, dans un monde o\u00f9 nous sommes morts, elle est absente, nous privant d\u2019avoir le sentiment d\u2019\u00ab\u00a0\u00eatre l\u00e0\u00a0\u00bb, alors que dans un monde o\u00f9 nous sommes en vie, elle est pr\u00e9sente, nous faisant \u00e9prouver que \u00ab\u00a0nous sommes l\u00e0\u00a0\u00bb. La constatation est banale et ses implications paradoxales apparaissent seulement parce qu\u2019elle reste vraie quelle que soit la probabilit\u00e9 pour nous de nous trouver dans l\u2019un ou l\u2019autre de ces mondes. Ce qui veut dire, dans la perspective d\u2019Everett, que si au sein d\u2019un milliard d\u2019univers en constante scission, il n\u2019en existait que ne serait-ce qu\u2019un o\u00f9 nous \u00e9tions encore vivant, nous aurions, au sein de ce monde unique, hautement improbable, toujours le sentiment d\u2019\u00eatre en vie. Les myriades de mondes o\u00f9 nous perdons la vie nous seraient donc indiff\u00e9rents aussit\u00f4t longtemps qu\u2019il en reste un o\u00f9 nous ne sommes pas mort.<\/p>\n<p>Le b\u00e9n\u00e9fice primaire d\u2019une telle hypoth\u00e8se est bien entendu que, de notre point de vue purement subjectif, nos chances de survie d\u00e9passent \u00e0 tout moment le seuil de la plausibilit\u00e9 raisonnable.<\/p>\n<p>Un b\u00e9n\u00e9fice secondaire de cette hypoth\u00e8se est que des syst\u00e8mes philosophiques bien con\u00e7us au sens o\u00f9 ils sont coh\u00e9rents en leur propre sein mais qui sont contradictoires entre eux lorsqu\u2019ils sont rapproch\u00e9s (comme celui de Leibniz par rapport \u00e0 celui de Descartes, ou celui de Hegel par rapport \u00e0 ceux de Descartes et de Leibniz), deviennent compatibles \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du cadre de la physique quantique telle qu\u2019interpr\u00e9t\u00e9e par Everett. De mani\u00e8re inattendue (vu la difficult\u00e9 apparente de la t\u00e2che), les contradictions entre ces diff\u00e9rentes conceptions du monde s\u2019\u00e9vanouissent. Il devient possible de concilier sans difficult\u00e9 Descartes, Leibniz et Hegel en un tout harmonieux, libre de toute contradiction. Je souligne alors l\u2019importance pour la philosophie, d\u2019un tel accomplissement.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le troisi\u00e8me texte, intitul\u00e9 \u00ab\u00a0La physique + ce qui lui manque = l\u2019amour. Un th\u00e9or\u00e8me de <em>philosophie naturelle<\/em>\u00a0\u00bb, est in\u00e9dit. Il constitue le compl\u00e9ment permettant de mettre en relation les deux qui pr\u00e9c\u00e8dent pour constituer un tout. Alors que les deux premiers op\u00e8rent un d\u00e9centrement (ou se contentent de le situer), le troisi\u00e8me fait \u00e9merger (et d\u00e9signe) la raison profonde de ce d\u00e9centrement\u00a0: notre incapacit\u00e9 \u00e0 vivre en prise avec le monde dans sa constitution intime (ce qu\u2019Alexandre Koj\u00e8ve d\u00e9signe comme l\u2019<em>\u00catre-donn\u00e9<\/em>).<\/p>\n<p>L\u2019hypoth\u00e8se que ce que nous percevons est \u00ab\u00a0vrai\u00a0\u00bb (<em>l\u2019\u00e9vidence des <\/em>sens) est non seulement couramment admise mais elle nous est indispensable pour vaquer \u00e0 nos affaires. Si par ailleurs certaines th\u00e9ories physiques sont \u00e9galement \u00ab\u00a0vraies\u00a0\u00bb (combinaison de l\u2019\u00e9vidence des sens avec le raisonnement d\u00e9ductif sur la base de d\u00e9finitions), m\u00eame si ce sont les moins intuitivement assimilables, comme celle d\u2019Everett, ou celle implicite, comme nous allons le voir, aux conceptions de Ren\u00e9 Thom, les cons\u00e9quences en sont consid\u00e9rables car elles nous permettent d\u2019attribuer un contenu d\u00e9pourvu d\u2019ambigu\u00eft\u00e9 \u00e0 des notions centrales \u00e0 notre culture comme le <em>destin<\/em>, <em>Dieu<\/em> ou l\u2019<em>amour<\/em> mais consid\u00e9r\u00e9es jusqu\u2019ici comme enti\u00e8rement \u00e9trang\u00e8res \u00e0 l\u2019entreprise scientifique qu\u2019est la science physique.<\/p>\n<p>Pour atteindre cet objectif, ce troisi\u00e8me texte doit se situer d\u2019embl\u00e9e dans le cadre d\u2019une discipline dont on ne parle plus gu\u00e8re, appel\u00e9e autrefois la <em>philosophie naturelle<\/em>.<\/p>\n<p>L\u2019expression de <em>philosophie naturelle<\/em> \u00e9tait utilis\u00e9e avant le d\u00e9veloppement de la science moderne par les Copernic, Kepler, Galil\u00e9e, Newton et Leibniz. Une r\u00e9flexion existait au sein de l\u2019universit\u00e9 m\u00e9di\u00e9vale, qui int\u00e9grait \u00e0 la fois le savoir relatif au monde naturel et les supputations relatives \u00e0 un monde <em>sur<\/em>-naturel, hypoth\u00e8ses \u00e0 proprement parler <em>m\u00e9ta-<\/em>physiques, que la th\u00e9ologie produisait. Comme j\u2019ai eu l\u2019occasion de l\u2019expliquer (en reprenant la th\u00e8se de Duhem), dans <em>Comment la v\u00e9rit\u00e9 et la r\u00e9alit\u00e9 furent invent\u00e9es<\/em> (2009) la querelle entre l\u2019\u00c9glise et Galil\u00e9e porte sur la rivalit\u00e9 entre une nouvelle physique \u00e0 la pr\u00e9tention \u00ab\u00a0imp\u00e9rialiste\u00a0\u00bb de tout expliquer et le consensus m\u00e9di\u00e9val d\u2019un savoir de <em>philosophie naturelle<\/em>.<\/p>\n<p>Mon expos\u00e9 dans cette troisi\u00e8me partie reprend le projet de la <em>philosophie naturelle<\/em> qui dans les temps modernes n\u2019a \u00e9t\u00e9 poursuivi que par le seul Hegel \u2013 au point d\u2019avoir g\u00e9n\u00e9r\u00e9 l\u2019irritation des savants, en particulier avec la publication en 1801 de sa dissertation sur <em>L\u2019orbite des plan\u00e8tes<\/em>. Quelques historiens, philosophes des sciences, ont manifest\u00e9 leur sympathie envers un tel projet, comme pr\u00e9cis\u00e9ment Pierre Duhem (1861-1916) ou \u00c9mile Meyerson (1859-1933).<\/p>\n<p>La question que pose Hegel dans <em>L\u2019orbite des plan\u00e8tes<\/em> peut \u00eatre paraphras\u00e9e comme \u00ab Quand vous dites que les math\u00e9matiques offrent une description correcte du monde, n\u2019est-ce pas un peu court\u00a0? Que voulez-vous dire exactement ? Que les math\u00e9matiques <em>anticipent <\/em>la physique\u00a0? Quelle est la relation entre ces nombres et le monde tel qu\u2019il est ? \u00bb. L\u2019ennemi d\u00e9sign\u00e9 est bien entendu le <em>pythagorisme<\/em> implicite chez Platon pour qui les nombres <em>incarnent<\/em> le monde.<\/p>\n<p>Une interrogation comme celle de Hegel irrita de nombreux math\u00e9maticiens et scientifiques pour qui la consubstantialit\u00e9 du monde en soi (l\u2019<em>\u00catre-donn\u00e9<\/em>) et des nombres para\u00eet \u00e9vidente. Tel \u00e9tait le cas pour le physicien Eug\u00e8ne Wigner (1902-1995) qui \u00e9voquait \u00ab\u00a0L&rsquo;efficacit\u00e9 d\u00e9raisonnable des math\u00e9matiques en sciences naturelles\u00a0\u00bb, et expliquait qu\u2019il existait une ressemblance, une co\u00efncidence \u2013 et plus que cela \u2013 une <em>congruence<\/em> irr\u00e9futable entre les nombres et le monde qui est le n\u00f4tre.<\/p>\n<p>J\u2019ai eu personnellement comme professeur de math\u00e9matiques, \u00e0 l\u2019\u00c9cole pratique des Hautes \u00c9tudes \u00e0 Paris, Georges-Th\u00e9odule Guilbaud, conseiller de Lacan et L\u00e9vi-Strauss dans leurs mod\u00e9lisations, sympathisant de la <em>philosophie naturelle<\/em>, qui s\u2019indignait, disant en substance : \u00ab De quoi parle Wigner ? Les faits vont \u00e0 l\u2019encontre ! Prenez un carr\u00e9, essayez de mesurer la diagonale dans la m\u00eame unit\u00e9 que le c\u00f4t\u00e9 ! Prenez un cercle et tentez donc de mesurer la circonf\u00e9rence ou la surface \u00e0 partir du diam\u00e8tre. Vous tomberez dans l\u2019un et l\u2019autre cas sur un nombre de longueur infinie ! Il n\u2019y a pas congruence, la stup\u00e9fiante harmonie entre les nombres et le monde n\u2019est qu\u2019un mirage ! \u00bb.<\/p>\n<p>Oui, ajoutait Guilbaud, une quasi co\u00efncidence a lieu ici ou l\u00e0, et il y a moyen en effet de faire de la science \u00e0 l\u2019aide des math\u00e9matiques. En quelques endroits, cela \u00ab\u00a0tombe juste\u00a0\u00bb mais sinon, en g\u00e9n\u00e9ral, tout est une question d\u2019approximation. Oui, on peut dire 3,1416\u2026 et appeler par convention ce chiffre de longueur infinie\u00a0: \u00ab pi \u00bb ou pour la diagonale du carr\u00e9, appeler sa mesure : \u00ab\u00a0racine carr\u00e9e de 2 \u00bb, etc., mais il s\u2019agit de bricolage ! Guilbaud devait d\u2019ailleurs intituler l\u2019un de ses livres : <em>Le\u00e7ons d\u2019\u00e0 peu pr\u00e8s <a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\"><strong>[1]<\/strong><\/a><\/em>.<\/p>\n<p>Ma r\u00e9flexion dans cette troisi\u00e8me partie prend donc son d\u00e9part chez le math\u00e9maticien Ren\u00e9 Thom (1923 \u2013 2002), rendu fameux par un objet math\u00e9matique topologique qu\u2019il a d\u00e9fini\u00a0: la <em>th\u00e9orie des catastrophes<\/em>. Il fut partie prenante en particulier en 1980 et 1981 d\u2019un d\u00e9bat consacr\u00e9 \u00e0 la question du d\u00e9terminisme. Ce d\u00e9bat eut pour d\u00e9cor la revue intitul\u00e9e pr\u00e9cis\u00e9ment Le D\u00e9bat. Un livre intitul\u00e9 <em>La querelle du d\u00e9terminisme<\/em>, publi\u00e9 en 1990, reprit les diverses interventions. Parmi les auteurs de cet ouvrage, deux camps : celui du d\u00e9terminisme d\u00e9fendu par Ren\u00e9 Thom et Jean Petitot, et en face, le camp du non-d\u00e9terminisme, du hasard comme \u00e9tant le principe directeur du fonctionnement du monde, une brochette de penseurs rassembl\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9poque autour du livre <em>La nouvelle alliance<\/em> (1978) d\u2019Ilya Prigogine et Isabelle Stengers, et \u00e0 leurs c\u00f4t\u00e9s, Henri Atlan, Antoine Danchin, Edgar Morin.<\/p>\n<p>J\u2019avais cit\u00e9 un passage des trois interventions de Thom dans mon livre intitul\u00e9 <em>Comment la v\u00e9rit\u00e9 et la r\u00e9alit\u00e9 furent invent\u00e9es<\/em>, de mani\u00e8re tout \u00e0 fait p\u00e9riph\u00e9rique : en note en bas de page. La th\u00e8se de Thom m\u2019\u00e9tait apparue extr\u00eamement convaincante ; il expliquait aussi parfaitement en quoi et pour quelles raisons pr\u00e9cises en mod\u00e9lisation math\u00e9matique des ph\u00e9nom\u00e8nes physiques, ses adversaires se trompaient et, \u00e9l\u00e9ment allant dans le sens de ma propre analyse, il attribuait \u00e0 l\u2019influence n\u00e9faste de Husserl et de Heidegger, le fait que ses adversaires se fourvoyaient.<\/p>\n<p>Qu\u2019affirmait Thom essentiellement ? Que l\u2019apparence de non-d\u00e9terminisme dans notre monde n\u2019est due qu\u2019\u00e0 un usage \u00ab incomplet \u00bb par la physique des m\u00e9thodes que les math\u00e9matiques proposent. C\u2019est une d\u00e9marche inachev\u00e9e qui produit l\u2019illusion de non-d\u00e9terminisme, c\u2019est le fait que le probl\u00e8me appr\u00e9hend\u00e9 ne soit pas analys\u00e9 dans le cadre du nombre de dimensions que son bon examen exige.<\/p>\n<p>Pour comprendre l\u2019argument de Thom, il faut introduire la notion de \u00ab\u00a0projection\u00a0\u00bb. Imaginez un poisson \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un aquarium, et la trajectoire de ce poisson ayant la possibilit\u00e9 de se d\u00e9placer comme il l\u2019entend, et que vous ne puissiez voir seulement que l\u2019image qu\u2019un projecteur plac\u00e9 au-dessus de l\u2019aquarium projette sur un \u00e9cran situ\u00e9 en-dessous. Si le poisson se d\u00e9place horizontalement dans le cube, on verra projet\u00e9e sur le fond la silhouette qui se d\u00e9place et on reconna\u00eetra facilement par son mouvement qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un poisson. Mais si, \u00e0 un autre moment, le poisson se meut quasi verticalement, son mouvement tel qu\u2019on pourra le voir sur l\u2019\u00e9cran sera quasiment ininterpr\u00e9table. On ne comprendra pas l\u2019image projet\u00e9e. Pourquoi ? Parce qu\u2019une partie de l\u2019information, celle correspondant \u00e0 la troisi\u00e8me dimension, en l\u2019occurrence celle de la profondeur manquera.<\/p>\n<p>Que nous dit Thom ? Il nous dit en substance : \u00ab Si un processus physique nous appara\u00eet comme non-d\u00e9terministe, cela veut dire qu\u2019il est interpr\u00e9t\u00e9 dans un espace inad\u00e9quat, dont le nombre de dimensions est insuffisant : il faut alors lui ajouter un certain nombre de dimensions suppl\u00e9mentaires\u00a0\u2013 que l\u2019on appellera <em>dimensions cach\u00e9es<\/em> &#8211; jusqu\u2019\u00e0 ce que l\u2019illusion de non-d\u00e9terminisme s\u2019\u00e9vanouisse \u00bb. Si des processus se d\u00e9roulant dans notre monde nous apparaissent comme n\u2019\u00e9tant pas d\u00e9terministes, il s\u2019agit seulement d\u2019une question de manque de moyens, de cadre inappropri\u00e9 dans lequel la situation est envisag\u00e9e.<\/p>\n<p>Il va sans dire que l\u2019exp\u00e9rience que nous avons du monde n\u2019est pas d\u00e9terministe\u00a0: notre sentiment intuitif est celui de choix que nous imposent des bifurcations s\u2019ouvrant devant nous. Nous sommes convaincus de disposer d\u2019un <em>libre-arbitre<\/em> qui nous permet d\u2019op\u00e9rer les choix n\u00e9cessaires. Nous pouvons en apporter pour preuve, par exemple, ces conflits qu\u2019\u00e9voquait saint Paul, Paul de Tarse, quand il affirmait : \u00ab Mon <em>esprit<\/em> veut faire telle chose, mais ma <em>chair<\/em> m\u2019entra\u00eene \u00e0 faire autre chose\u00a0\u00bb. Nous dirions aujourd\u2019hui\u00a0: \u00ab\u00a0Ma volont\u00e9, ma raison, me dit de faire telle chose, mais mon inconscient, ma libido, interf\u00e8re et me conduit \u00e0 faire telle autre chose \u00bb.<\/p>\n<p>Nous pouvons vivre \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un monde o\u00f9 nous percevons tout ce qui se passe comme \u00e9tant l\u2019exercice du <em>libre-arbitre<\/em> et, par ailleurs, nous constituer une morale, nous donner des pr\u00e9ceptes, qui nous permettent de trancher en cas de conflit entre nos deux volont\u00e9s divergentes.<\/p>\n<p>On pourrait imaginer que nous vivions dans un monde qui serait sans plus aux quatre dimensions qui nous apparaissent \u00e9videntes : les trois dans l\u2019espace\u00a0: le haut et le bas, la droite et la gauche, l\u2019avant et l\u2019arri\u00e8re, auxquelles il faut ajouter le temps si l\u2019on veut int\u00e9grer \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019espace, celle du devenir : le fait que les choses changent, que je me l\u00e8verai de mon si\u00e8ge tout \u00e0 l\u2019heure, etc.<\/p>\n<p>Nous vivons sans aucun doute dans ce monde \u00e0 quatre dimensions mais il n\u2019est pas certain que le monde physique au sein duquel nous sommes plong\u00e9s ne soit v\u00e9ritablement qu\u2019\u00e0 quatre dimensions. Il existe d\u2019ailleurs des mod\u00e8les th\u00e9oriques, comme la <em>th\u00e9orie des cordes<\/em>, rendant compte du monde \u00e0 l\u2019aide d\u2019un certain nombre de dimensions suppl\u00e9mentaires [10 dimensions pour les th\u00e9ories des <em>supercordes<\/em> et 29 dimensions pour la th\u00e9orie des <em>cordes bosoniques<\/em>, 11 pour la th\u00e9orie <em>M<\/em>] et il serait possible d\u2019imaginer, \u00e0 la suite de Thom, qu\u2019en ajoutant le nombre ad\u00e9quat de dimensions suppl\u00e9mentaires (qui nous demeurent sinon <em>cach\u00e9es)<\/em>, notre parcours \u00e0 nous, qui nous para\u00eet guid\u00e9 par le <em>libre-arbitre<\/em>, o\u00f9 nous exer\u00e7ons des choix, se r\u00e9v\u00e8le soudain <em>d\u00e9terministe<\/em> \u00e0 nos yeux, au sein de l\u2019espace qui est \u00e0 proprement parler le sien<em>. <\/em>Autrement dit, que nous nous trouvions simplement dans la m\u00eame situation que celui qui essaye d\u2019interpr\u00e9ter l\u2019image qu\u2019il voit projet\u00e9e sur l\u2019\u00e9cran sous l\u2019aquarium, d\u2019un poisson se d\u00e9pla\u00e7ant quasi-verticalement\u00a0: de ne pas comprendre quelle est la chose qui se d\u00e9place, et ceci du fait que manque un \u00e9l\u00e9ment d\u2019information\u00a0: celui correspondant \u00e0 la troisi\u00e8me dimension qu\u2019est la profondeur dans ce cas-ci.<\/p>\n<p>Nul ne niera que le vocable \u00ab\u00a0Dieu\u00a0\u00bb ait \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9 dans notre culture comme renvoyant au savoir qui nous serait n\u00e9cessaire pour rendre compte de notre destin individuel comme \u00e9tant d\u00e9termin\u00e9 de bout en bout, soit l\u2019\u00e9quivalent des <em>dimensions cach\u00e9es<\/em> suppos\u00e9es par Thom, qui nous permettraient, ajout\u00e9es aux quatre qui nous sont famili\u00e8res, de rendre compte du monde de mani\u00e8re <em>d\u00e9terministe<\/em>. C\u2019est le point que je d\u00e9veloppe dans mon troisi\u00e8me texte.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Pourquoi adopter la perspective de la <em>philosophie naturelle<\/em> ? Ou, dit autrement, y a-t-il un b\u00e9n\u00e9fice \u00e0 inclure le regard que l\u2019on a qualifi\u00e9 jusqu\u2019ici de \u00ab\u00a0th\u00e9ologique\u00a0\u00bb dans une r\u00e9flexion de ce type ? Y aurait-il quelque \u00e9l\u00e9ment qui le justifierait ?<\/p>\n<p>En fait, oui.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Avec la venue de l\u2019Esprit des lumi\u00e8res, la nouvelle g\u00e9n\u00e9ration des <em>m\u00e9caniciens c\u00e9lestes<\/em>, des astronomes, \u00e9tait certaine qu\u2019avec l\u2019aide des nombres et des \u00e9quations math\u00e9matiques, tout allait pouvoir s\u2019expliquer, et que la notion de Dieu finirait, de mani\u00e8re asymptotique, par dispara\u00eetre enti\u00e8rement. Le camp d\u2019en face \u00e9tait au courant et avait parfaitement compris la man\u0153uvre.<\/p>\n<p>On conna\u00eet l\u2019anecdote rapport\u00e9e de seconde main par Victor Hugo dans son journal :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Arago \u00e9tait un grand astronome. Chose inou\u00efe, il regardait sans cesse le ciel et il ne croyait pas en Dieu. [\u2026] M. Arago avait une anecdote favorite. Quand Laplace eut publi\u00e9 sa M\u00e9canique c\u00e9leste, disait-il, l\u2019empereur le fit venir. L\u2019empereur \u00e9tait furieux. \u2013 Comment, s\u2019\u00e9cria-t-il en apercevant Laplace, vous faites tout le syst\u00e8me du monde, vous donnez les lois de toute la cr\u00e9ation, et dans tout votre livre vous ne parlez pas une seule fois de l\u2019existence de Dieu\u00a0! \u2013 Sire, r\u00e9pondit Laplace, je n\u2019avais pas besoin de cette hypoth\u00e8se\u00a0\u00bb (Hugo [1847-48] 1972 : 217).<\/p>\n<p>\u00c0 partir de cette conception laplacienne, on aurait pu imaginer que, quelques si\u00e8cles plus tard, la notion de Dieu aurait disparu enti\u00e8rement. Ce ne fut pas le cas : \u00e0 ce que l\u2019Esprit des Lumi\u00e8res a pu r\u00e9soudre, il reste un r\u00e9sidu.<\/p>\n<p>Et la question que je pose, et \u00e0 laquelle j\u2019offre une r\u00e9ponse est : y a-t-il un rapport entre ce r\u00e9sidu et le fait que nous n\u2019appr\u00e9hendions peut-\u00eatre pas dans quel monde nous vivons, en termes du nombre exact de dimensions qui en rendraient compl\u00e8tement compte ? C\u2019est l\u00e0 la question \u00e0 laquelle je m\u2019efforce de r\u00e9pondre dans ce troisi\u00e8me texte.<\/p>\n<p>Je ne suis pas bien s\u00fbr le premier \u00e0 vouloir r\u00e9pondre \u00e0 la question d\u2019ordre g\u00e9n\u00e9ral de \u00ab\u00a0Dieu en plus de la physique\u00a0\u00bb, nombreux ont \u00e9t\u00e9 ceux qui ont d\u00e9j\u00e0 r\u00e9fl\u00e9chi l\u00e0-dessus bien entendu. Mais je suis peut-\u00eatre le premier \u00e0 poser la question dans les termes exacts que j\u2019utilise : dans le prolongement de la r\u00e9flexion de Ren\u00e9 Thom et de sa mani\u00e8re \u00e0 lui de supposer que la science s\u2019identifie \u00e0 trouver<em> le-d\u00e9terminisme-qui-est-n\u00e9cessairement-l\u00e0<\/em>, et que la t\u00e2che n\u2019est accomplie que lorsqu\u2019il a \u00e9t\u00e9 trouv\u00e9.<\/p>\n<p>Ce que j\u2019avance, je l\u2019ai dit, se trouve d\u00e9j\u00e0 en filigrane chez l\u2019un de ceux qui ont r\u00e9fl\u00e9chi \u00e0 ces questions avant moi, \u00e0 savoir, en particulier, chez Hegel.<\/p>\n<p>J\u2019ai mentionn\u00e9 l\u2019ouvrage <em>La querelle du d\u00e9terminisme<\/em>. Un autre livre est essentiel \u00e0 la compr\u00e9hension dans le cadre d\u2019une telle probl\u00e9matique, un ouvrage remarquable : <em>Eschatologie occidentale<\/em> par Jacob Taubes, auquel j\u2019ai syst\u00e9matiquement recouru pour \u00e9tayer mon argumentation dans l\u2019un de mes propres livres : <em>D\u00e9fense et illustration du genre humain<\/em> (2018). J\u2019y situe Taubes dans une liste de treize phares de la pens\u00e9e, aux c\u00f4t\u00e9s de noms comme Confucius, Socrate, Paul de Tarse, Shakespeare, Hegel ou Freud. Je mentionne Jacob Taubes (1923-1987) parce qu\u2019il a op\u00e9r\u00e9 une remarquable synth\u00e8se de l\u2019apport de ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs. Taubes \u00e9tait appel\u00e9 \u00ab\u00a0th\u00e9ologien \u00bb de son vivant. <em>Eschatologie occidentale<\/em> \u00e9tait la th\u00e8se qu\u2019il a d\u00e9fendue en 1947.<\/p>\n<p>Ce qu\u2019a produit Taubes s\u2019identifie pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 la <em>philosophie naturelle<\/em>. Il prend de l\u2019altitude pour avoir une vue \u00e0 vol d\u2019oiseau qui lui permette de s\u2019interroger sur un ensemble de notions telles que la science occidentale, dont la physique est la principale composante, des notions usuelles comme celle de <em>Dieu,<\/em> mais aussi l\u2019<em>amour<\/em>, tout particuli\u00e8rement dans la premi\u00e8re grande th\u00e9orisation qu\u2019offre de ces deux notions saint Paul, Paul de Tarse, \u00e0 partir de ce qu\u2019en avait dit J\u00e9sus de Nazareth.<\/p>\n<p>Paul de Tarse cr\u00e9a un syst\u00e8me de pens\u00e9e. Il produisit une authentique th\u00e9orie et ce qu\u2019il dit sur l\u2019amour demeure notre principale r\u00e9f\u00e9rence culturelle sur cette notion. Ce qu\u2019il en dit a \u00e9t\u00e9 lu par Marion Cotillard aux fun\u00e9railles de Johnny Hallyday. Ses mots nous parlent toujours avec la m\u00eame actualit\u00e9 frappante. Quand Paul de Tarse parle de <em>Dieu<\/em>, quand il parle de l\u2019<em>amour<\/em>, il les \u00e9voque sur le m\u00eame ton qu\u2019avait adopt\u00e9 Aristote quand il nous avait offert pour la premi\u00e8re fois une th\u00e9orisation de la logique, dont chacun avait l\u00e0 aussi une connaissance intuitive mais dont nul n\u2019avait encore tent\u00e9 un expos\u00e9 syst\u00e9matique, ou dit autrement, \u00e0 la mani\u00e8re du savant. Paul de Tarse est un savant de notre culture occidentale, et un tr\u00e8s grand savant, au m\u00eame titre qu\u2019Aristote. Il est \u00e9vident \u00e0 qui sait lire, que Paul en \u00e9tait conscient et tentait d\u2019\u00e9muler au sein de la m\u00eame tradition intellectuelle le philosophe que l\u2019on appelle aussi \u00ab\u00a0Le Stagirite\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Il y a dans l\u2019histoire de la pens\u00e9e chinoise, nul ne l\u2019ignore, l\u00e0 aussi, deux grands savants de stature \u00e9quivalente : l\u2019un qui a certainement v\u00e9cu, Confucius, et l\u2019autre dont il est probable qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une fiction litt\u00e9raire, Lao-Tseu, lequel nous a parl\u00e9 du <em>tao<\/em>, ou que l\u2019on a mis en sc\u00e8ne parlant du<em> tao<\/em>, de la voie.<\/p>\n<p>Je tente de d\u00e9montrer dans mon troisi\u00e8me texte que cette notion orientale du <em>tao<\/em>, de la voie, est apparent\u00e9e de mani\u00e8re surprenante \u00e0 celle de l\u2019<em>amour<\/em> chez nous, au sens o\u00f9 elle joue le m\u00eame r\u00f4le de discours intuitif, impr\u00e9cis mais \u00e9motionnellement charg\u00e9, portant sur les <em>dimensions cach\u00e9es<\/em> de notre univers, au-del\u00e0 des quatre que nous percevons. Diff\u00e9rence cruciale cependant, alors que cette notion de <em>tao<\/em> se retrouve au point de rencontre de ce que sont dans notre pens\u00e9e occidentale, <em>Dieu<\/em> compl\u00e9t\u00e9 de l\u2019<em>amour<\/em>, il n\u2019est pas question de th\u00e9ologie dans la notion de <em>tao<\/em>, qui rel\u00e8verait plut\u00f4t dans la pens\u00e9e chinoise de ce que nous appelons la science physique, la philosophie chinoise ayant toujours \u00e9t\u00e9 ath\u00e9e <a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 donc ce que j\u2019ai entrepris, prenant comme tremplin ce que j\u2019ai pu trouver chez les penseurs ayant creus\u00e9 avant moi l\u2019ensemble de ces questions\u00a0: soit surtout, Paul de Tarse, Hegel et Taubes.<\/p>\n<p>L\u2019\u0153uvre th\u00e9ologique de Hegel est loin d\u2019\u00eatre n\u00e9gligeable, m\u00eame s\u2019il s\u2019agit avant tout d\u2019\u00e9crits de jeunesse <a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>, la th\u00e9ologie se m\u00ealant ensuite chez lui de mani\u00e8re inextricable avec la science physique dans une r\u00e9flexion globale de <em>philosophie naturelle<\/em> portant sur l\u2019Absolu.<\/p>\n<p>J\u2019ai donc voulu compl\u00e9ter les deux premiers articles, \u00ab Le secret de la chambre chinoise \u00bb et \u00ab Pourquoi nous avons 9 vies comme les chats ? \u00bb par un troisi\u00e8me qui permettrait de constituer un ensemble coh\u00e9rent qui rel\u00e8verait non pas de la philosophie ou de la science physique mais d\u2019une r\u00e9flexion appartenant au type classique appel\u00e9 autrefois \u00ab\u00a0philosophie naturelle\u00a0\u00bb, englobant science et th\u00e9ologie, et qui vise \u00e0 montrer comment plusieurs blocs parviennent \u00e0 s\u2019articuler : la science, la notion de \u00ab\u00a0Dieu \u00bb, la notion d\u2019\u00ab\u00a0amour \u00bb, qui ne sont autres que les concepts fondamentaux de la culture occidentale telle qu\u2019elle na\u00eet dans la Gr\u00e8ce antique, se \u00ab\u00a0th\u00e9ologise\u00a0\u00bb dans la tradition grecque en Palestine avec Paul de Tarse, pour se d\u00e9velopper au Moyen \u00c2ge et \u00e0 la Renaissance en Europe.<\/p>\n<p>Pour achever le portrait, il faudrait prendre encore davantage d\u2019altitude, adopter une vue \u00e0 vol d\u2019oiseau qui surplomberait de plus haut encore la <em>philosophie naturelle<\/em> elle-m\u00eame. C\u2019est \u00e0 un Chinois qu\u2019il faudrait commanditer une telle \u00e9tude o\u00f9 il lui serait demand\u00e9 de r\u00e9pondre \u00e0 la question : \u00ab Qu\u2019est-ce donc qu\u2019un discours qui parvient \u00e0 r\u00e9unir les notions d\u2019amour, de Dieu et de la science dans un m\u00eame \u00e9nonc\u00e9\u00a0?\u00a0\u00bb, en ne se contredisant \u00e0 aucun moment de chacun des trois parcours (comme savaient d\u00e9j\u00e0 le faire les philosophes antiques), et en faisant en sorte qu\u2019en sus, ils ne se contredisent jamais non plus entre eux.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<ol>\n<li><strong> Le secret de la chambre chinoise<\/strong><\/li>\n<\/ol>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p>Paru dans <a href=\"http:\/\/www.ehess.fr\/editions\/revues\/homme.html\"><em>L&rsquo;Homme<\/em><\/a>\u00a0150, 1999\u00a0: 177-202<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>R\u00e9sum\u00e9<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\u00c0 partir d&rsquo;une observation de Jean Pouillon, il est montr\u00e9, \u00e0 la fois de mani\u00e8re d\u00e9ductive et en se fondant sur des donn\u00e9es exp\u00e9rimentales, que la conscience ne dispose pas d&rsquo;un pouvoir d\u00e9cisionnel. Son r\u00f4le se cantonne \u00e0 transmettre des instructions au corps en fonction de l&rsquo;affect qu&rsquo;engendre et qu&rsquo;\u00e9voque la perception. L&rsquo;existence du langage permet aux sujets humains de produire un discours d&rsquo;autojustification de leurs faits et gestes. Celui-ci ne refl\u00e8te cependant en aucune mani\u00e8re les m\u00e9canismes psychiques effectivement \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre, son seul impact consiste \u00e0 influencer l&rsquo;affect de celui qui le tient (en tant que parole ou que \u00ab\u00a0parole int\u00e9rieure\u00a0\u00bb), comme celui de ceux qui l&rsquo;\u00e9coutent. Le couple \u00ab\u00a0corps\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0\u00e2me\u00a0\u00bb se trouve ainsi valid\u00e9, mais les responsabilit\u00e9s qui leur sont traditionnellement reconnues doivent \u00eatre r\u00e9attribu\u00e9es entre un corps qui d\u00e9cide et agit et une \u00e2me qui r\u00e9troagit sur le mode de l&rsquo;affect simplement.<\/p>\n<p>Le premier jet de\u00a0<em>Jean Pouillon et le myst\u00e8re de la chambre chinoise<\/em>\u00a0\u00e9tait fort diff\u00e9rent de l&rsquo;article qui fut publi\u00e9 dans\u00a0<a href=\"http:\/\/www.ehess.fr\/editions\/revues\/homme.html\"><em>L&rsquo;Homme<\/em><\/a>\u00a0en juillet 1997 (Jorion 1997b). Dans le texte initial, je m&rsquo;acquittais de mani\u00e8re bien plus fid\u00e8le de la t\u00e2che que j&rsquo;avais accept\u00e9e\u00a0: rendre compte de l&rsquo;apport de Pouillon \u00e0 la th\u00e9orie anthropologique.<\/p>\n<p>D\u00e9veloppant un argument pr\u00e9sent\u00e9 pour la premi\u00e8re fois dans mon compte rendu de\u00a0<em>Le cru et le su<\/em>\u00a0(Jorion 1994b), je qualifiais le point de vue de Pouillon de \u00ab\u00a0sociologie du\u00a0<em>modus vivendi<\/em>\u00a0\u00bb, fond\u00e9e sur l&rsquo;id\u00e9e que la vie des hommes est ardue et les conduit \u00e0 se satisfaire du minimum tol\u00e9rable\u00a0: dans le meilleur des cas le politique en vient ainsi petit \u00e0 petit \u00e0 acqu\u00e9rir la transparence du cristal souhait\u00e9e par Rousseau, le plus souvent, malheureusement, l&rsquo;effort de rationalisation s&rsquo;interrompt tr\u00e8s t\u00f4t et le foisonnement des strat\u00e9gies individuelles engendre un politique opaque, semblable \u00e0 celui dont Hobbes a \u00e9tabli le sombre constat.<\/p>\n<p>Le seul lien entre cette version initiale de mon texte et ce qui devint ensuite\u00a0\u00ab\u00a0Jean Pouillon et le myst\u00e8re de la chambre chinoise\u00a0\u00bb\u00a0r\u00e9side dans cette phrase\u00a0: \u00ab\u00a0La prise de conscience n&rsquo;intervient qu&rsquo;occasionnellement dans la vie des individus, comme la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;une invention culturelle ou un progr\u00e8s dans l&rsquo;explication, dans celle des soci\u00e9t\u00e9s\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>De r\u00e9\u00e9criture en r\u00e9\u00e9criture, le texte se m\u00e9tamorphosa en discussion d&rsquo;un article de Pouillon publi\u00e9 originellement en 1987, \u00ab\u00a0Le plaisir de ne pas comprendre\u00a0\u00bb. Voici pour rappel, le passage\u00a0auquel je consacrai mon commentaire\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Depuis plus de trente ans, je fais le compte rendu analytique des s\u00e9ances du comit\u00e9 consultatif de la CECA, o\u00f9 se d\u00e9roulent entre producteurs, utilisateurs et travailleurs du charbon et de l&rsquo;acier des discussions hautement techniques auxquelles je ne comprends rien et auxquelles je n&rsquo;ai jamais cherch\u00e9 \u00e0 comprendre quelque chose. [\u2026] Je ne connais pas le sens des mots qu&rsquo;ils emploient &#8211; que sont, par exemple, des coils, des profil\u00e9s longs, des t\u00f4les quarto\u00a0? \u2013 et leurs allusions aux proc\u00e9d\u00e9s de fabrication ou aux probl\u00e8mes \u00e9conomiques me restent aussi myst\u00e9rieuses, mais moins passionnantes, que les histoires d\u00e9clam\u00e9es jadis par ma grand-m\u00e8re. Cette ignorance n&rsquo;est nullement un handicap\u00a0: il est exceptionnel que le compte rendu d&rsquo;un d\u00e9bat ait \u00e9t\u00e9 ensuite contest\u00e9 par ceux qui y avaient particip\u00e9. Ils comprennent ce que j&rsquo;ai r\u00e9dig\u00e9 sans comprendre. Bien s\u00fbr, je pourrais me renseigner, apprendre le sens des termes\u00a0: le plaisir (relatif) que je prends \u00e0 cette t\u00e2che dispara\u00eetrait alors. Celle-ci consiste \u00e0 forger des phrases, souvent plus \u00ab\u00a0correctes\u00a0\u00bb que celles dont ont us\u00e9 les orateurs et dont la structure grammaticale me garantit qu&rsquo;elles peuvent avoir une signification. Laquelle\u00a0? Je ne sais pas, mais elle y est puisque d&rsquo;autres que moi l&rsquo;y trouvent. [\u2026] Ainsi la forme emporte-t-elle le fond, et l&rsquo;on peut se consacrer maniaquement \u00e0 celle-l\u00e0, sans dommage pour celui-ci\u00a0; si le langage est un moyen de communiquer, on peut l&rsquo;entendre fonctionner en restant \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur de la communication, dans cette marge o\u00f9 se tient l&rsquo;entendeur-voyeur, sur le seuil qu&rsquo;il ne veut pas franchir\u00a0\u00bb\u00a0(Pouillon 1993\u00a0: 155-157).<\/p>\n<p>La question \u00e9tait ainsi admirablement pos\u00e9e par Pouillon du rapport entre la signification individuelle des mots et le sens global de la phrase, question que les Scolastiques avaient d\u00e9battue \u2013 sans la r\u00e9soudre \u2013 sous le nom du\u00a0<em>complexe significabile<\/em>. Des consid\u00e9rations \u00e9mises par Pouillon ant\u00e9rieurement dans\u00a0<em>Temps et roman<\/em>\u00a0(1946) me permettaient de compl\u00e9ter l&rsquo;examen de la question, et progressant de mani\u00e8re d\u00e9ductive, j&rsquo;aboutissais en conclusion \u00e0 l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 de trois th\u00e8ses, cons\u00e9quences logiques du texte cit\u00e9, mais dont je me voyais oblig\u00e9 de relever aussit\u00f4t l&rsquo;absurdit\u00e9 flagrante des deux derni\u00e8res\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<em>primo<\/em>, la connaissance des r\u00e8gles syntaxiques est essentielle \u00e0 l&rsquo;usage correct d&rsquo;une langue,<\/p>\n<p><em>secundo<\/em>, la connaissance des r\u00e8gles s\u00e9mantiques est, elle, indiff\u00e9rente \u00e0 l&rsquo;usage correct de cette langue,<\/p>\n<p><em>tertio<\/em>, le sentiment intuitif de compr\u00e9hension est, lui aussi, indiff\u00e9rent \u00e0 l&rsquo;usage correct d&rsquo;une langue\u00a0\u00bb\u00a0(Jorion 1997b\u00a0:\u00a096).<\/p>\n<p>L&rsquo;article s&rsquo;achevait sur un aveu d&rsquo;\u00e9chec. Situant le c\u0153ur du d\u00e9bat dans la question pos\u00e9e par le Scolastique Jean Buridan quant \u00e0 la signification des <em>syncat\u00e9gor\u00e8mes<\/em>\u00a0\u2013 les mots qui fournissent l&rsquo;armature syntaxique de la phrase \u2013 j&rsquo;\u00e9crivais\u00a0: \u00ab\u00a0Je n&rsquo;ai pas r\u00e9solu ici la question de la signification des <em>syncat\u00e9gor\u00e8mes<\/em>\u00a0que Jean Buridan qualifiait de \u00ab\u00a0fl\u00e9au de la logique\u00a0\u00bb, non pas \u00ab\u00a0par manque de place\u00a0\u00bb selon l&rsquo;expression consacr\u00e9e, mais plus simplement parce que j&rsquo;en ignore la r\u00e9ponse\u00a0\u00bb (ibid. 97).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>* * *<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La parabole de la chambre chinoise fut con\u00e7ue \u00e0 l&rsquo;origine par le philosophe John Searle\u00a0: \u00ab\u00a0Imaginez que vous \u00eates enferm\u00e9 dans une pi\u00e8ce, et que dans cette pi\u00e8ce se trouvent diverses corbeilles remplies de symboles chinois\u00a0\u00bb (Searle 1984\u00a0: 32). Le myst\u00e8re de la chambre chinoise est celui-ci\u00a0: ayant s\u00e9journ\u00e9 un certain nombre de jours ou d&rsquo;ann\u00e9es dans la pi\u00e8ce, vous finissez par vous comporter \u00ab\u00a0exactement comme si vous compreniez le chinois, mais quoi qu&rsquo;il en soit, vous ne comprenez pas un mot de chinois\u00a0\u00bb (ibid. 33).<\/p>\n<p>Une double exp\u00e9rience r\u00e9cente a reconduit mes pas dans l&rsquo;enceinte troublante de la chambre, et le r\u00e9examen de son myst\u00e8re m&rsquo;a permis \u2013 me semble-t-il \u2013 de l&rsquo;\u00e9claircir. Tout d&rsquo;abord, j&rsquo;ai relu mon propre texte un an apr\u00e8s sa r\u00e9daction, cette fois paru dans le volume de\u00a0<em>L&rsquo;Homme<\/em>\u00a0en hommage \u00e0 Pouillon. D&rsquo;autre part, et \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque, j&rsquo;ai r\u00e9dig\u00e9 \u2013 encore une fois \u00e0 l&rsquo;invitation de\u00a0<em>L&rsquo;Homme<\/em>\u00a0\u2013 un compte rendu du\u00a0<em>Dictionnaire de la psychanalyse<\/em>\u00a0d&rsquo;\u00c9lisabeth Roudinesco et Michel Plon (Jorion 1998). C&rsquo;est cette conjonction de r\u00e9flexions relatives, d&rsquo;une part au sens de la phrase, d&rsquo;autre part \u00e0 l&rsquo;<em>anamn\u00e8se<\/em>, c&rsquo;est-\u00e0-dire au processus de rem\u00e9moration dans la cure psychanalytique, qui m&rsquo;a permis \u2013 je le crois \u2013 de percer le secret de la chambre chinoise.<\/p>\n<p>Dans\u00a0<em>La lettre vol\u00e9e<\/em> d\u2019Edgar Poe, le stratag\u00e8me du Ministre consiste \u00e0 ne pas cacher la missive d\u00e9rob\u00e9e mais \u00e0 la mettre au contraire bien en \u00e9vidence sur le manteau de sa chemin\u00e9e apr\u00e8s ne lui avoir fait subir qu\u2019une transformation minime\u00a0: inverser ses plis. Le Ministre compte bien s\u00fbr sans la perspicacit\u00e9 de Dupin. Dans le cas de la chambre chinoise, la solution du myst\u00e8re est \u00e9galement \u00e0 port\u00e9e de la main, l&rsquo;astuce \u2013 comme on le verra \u2013 a consist\u00e9 ici pour le ma\u00eetre du jeu \u00e0 placer entre la r\u00e9ponse et nous, l&rsquo;obstacle le plus insurmontable qui soit\u00a0: la vanit\u00e9 des hommes.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>* * *<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\u00c0 partir des ann\u00e9es 1960, Benjamin Libet, un neurophysiologue de l&rsquo;Universit\u00e9 de Californie \u00e0 San Francisco entreprit une s\u00e9rie d&rsquo;exp\u00e9riences sur la conscience dont l&rsquo;une des conclusions possibles \u2013 et certainement la plus plausible \u2013 est qu&rsquo;elle ne dispose pas d&rsquo;un pouvoir causal. La conscience est une fen\u00eatre ouverte sur le monde, un \u00ab\u00a0regard\u00a0\u00bb, mais tout pouvoir que l&rsquo;on serait tent\u00e9 de lui attribuer comme \u00e9tant le lieu \u00e0 partir duquel des d\u00e9cisions sont effectivement prises, est semble-t-il illusoire. En d&rsquo;autres termes, sur ce qu&rsquo;on appellerait le plan \u00ab\u00a0rationnel\u00a0\u00bb, o\u00f9 trouverait \u00e0 s&rsquo;exercer une facult\u00e9 comme la \u00ab\u00a0volont\u00e9\u00a0\u00bb, la conscience est un cul-de-sac auquel des informations parviennent sans doute, mais sans qu&rsquo;il existe un effet en retour de type d\u00e9cisionnel. C&rsquo;est au niveau de l&rsquo;affect, et de lui seul, que l&rsquo;information affich\u00e9e dans le\u00a0<em>regard<\/em>\u00a0de la conscience produit une r\u00e9troaction mais de nature \u00ab\u00a0involontaire\u00a0\u00bb, automatique.<\/p>\n<p>D&rsquo;autres interpr\u00e9tations du r\u00e9sultat des exp\u00e9riences de Libet sont sans doute possibles, dont certaines qu&rsquo;il a \u00e9nonc\u00e9es lui-m\u00eame au fil des ann\u00e9es, essentiellement d&rsquo;ailleurs sous la pression des critiques dont il a \u00e9t\u00e9 l&rsquo;objet et qui visaient toutes un seul et m\u00eame but\u00a0: offrir une alternative \u00e0 la conclusion que j&rsquo;ai \u00e9voqu\u00e9e et qui para\u00eet universellement irrecevable dans le monde de ce qu&rsquo;on appelle aujourd&rsquo;hui \u00ab\u00a0les sciences cognitives\u00a0\u00bb et qui se nommait autrefois\u00a0<em>psychologie<\/em>. Ainsi, dans son ouvrage intitul\u00e9\u00a0<em>Consciousness Explained<\/em>, Dennett qualifie la th\u00e8se de l&rsquo;absence de pouvoir causal de la conscience d&rsquo;\u00ab\u00a0incoh\u00e9rente\u00a0\u00bb (Dennett 1991\u00a0: 164), sans apporter cependant le moindre \u00e9l\u00e9ment de justification au fait qu&rsquo;il la qualifie de cette mani\u00e8re.<\/p>\n<p>Libet a propos\u00e9 comme autres hypoth\u00e8ses compatibles avec les r\u00e9sultats auxquels il aboutit, que la conscience exerce son influence en remontant dans le temps, ou bien qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un\u00a0<em>effet de champ<\/em>, mais sans que ce champ soit d\u00e9tectable \u00ab\u00a0par un quelconque instrument de mesure objectif, physique\u00a0\u00bb (1997\u00a0: 137), sans quoi elle aurait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 enregistr\u00e9e par l&rsquo;un des tr\u00e8s nombreux dispositifs invent\u00e9s \u00e0 cet effet.<\/p>\n<p>D&rsquo;autres chercheurs, tel le philosophe David Chalmers (1996), ont sugg\u00e9r\u00e9 que la conscience est un ph\u00e9nom\u00e8ne dont la nature est peut-\u00eatre radicalement diff\u00e9rente de celle des autres manifestations du monde physique\u00a0: \u00e0 savoir, immat\u00e9rielle, et \u00e0 proprement parler m\u00e9ta-physique.<\/p>\n<p>On aura not\u00e9 cependant qu&rsquo;aucune de ces trois solutions de rechange \u00e0 la th\u00e8se de l&rsquo;impuissance causale de la conscience ne rel\u00e8ve d&rsquo;un type d&rsquo;explication classique en science\u00a0: pour celle-ci, comme l&rsquo;on sait, les effets physiques sont toujours d\u00e9celables. Quant aux forces m\u00e9ta-physiques, elles s&rsquo;excluent par d\u00e9finition du domaine de la physique et, ne pouvant appartenir \u00e0 aucun autre domaine de la science que celui-ci, s&rsquo;excluent par le fait m\u00eame de son champ d&rsquo;application. Seule des trois, l&rsquo;hypoth\u00e8se du temps parcouru \u00e0 reculons, conna\u00eet un semblant de l\u00e9gitimit\u00e9, ayant \u00e9t\u00e9 mentionn\u00e9e en physique nucl\u00e9aire \u2013 en particulier par Richard Feynman \u2013 \u00e0 propos du comportement de certaines anti-particules.<\/p>\n<p>Des quatre hypoth\u00e8ses concurrentes, seule celle qui est propos\u00e9e par Libet d&rsquo;une impuissance causale de la conscience, pr\u00e9sente donc les traits habituels de l&rsquo;explication scientifique. Son rejet unanime par les psychologues au nom de son \u00ab\u00a0absurdit\u00e9\u00a0\u00bb \u00e9vidente est en r\u00e9alit\u00e9 une simple cons\u00e9quence du fait que cette th\u00e8se vient s&rsquo;inscrire en faux contre le credo \u00e9pist\u00e9mologique des \u00ab\u00a0sciences cognitives\u00a0\u00bb, \u00e0 savoir le sch\u00e8me \u00ab\u00a0fonctionnaliste\u00a0\u00bb emprunt\u00e9 \u00e0 Brentano. Ce sch\u00e8me peut \u00eatre caract\u00e9ris\u00e9 bri\u00e8vement de la mani\u00e8re suivante\u00a0: la conscience est la facult\u00e9 qui concr\u00e9tise une intention en l&rsquo;acte vis\u00e9 par cette intention\u00a0; une intention est d\u00e9termin\u00e9e par un d\u00e9sir fond\u00e9 lui-m\u00eame sur une croyance justifi\u00e9e,\u00a0<em>d\u00e9sirs <\/em>et\u00a0<em>croyances<\/em>\u00a0sont des\u00a0<em>\u00e9tats mentaux<\/em>\u00a0correspondant \u00e0 des configurations mat\u00e9rielles sp\u00e9cifiques des cellules du cerveau (Searle 1997\u00a0: 44).<\/p>\n<p>On observera au passage qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;exception de la mention des neurones, de d\u00e9couverte relativement r\u00e9cente, ce sch\u00e8me\u00a0<em>fonctionnaliste<\/em>\u00a0est identique \u00e0 la \u00ab\u00a0psychologie populaire\u00a0\u00bb telle qu&rsquo;elle est inscrite dans la langue courante depuis en tout cas la Gr\u00e8ce antique. Les th\u00e9ories relatives au fonctionnement de l&rsquo;esprit humain \u2013 \u00e0 commencer par celles de Platon et d&rsquo;Aristote \u2013 se sont, elles, toujours d\u00e9fi\u00e9es de l&rsquo;<em>\u00e9vidence<\/em>\u00a0inscrite dans la mani\u00e8re dont la langue nous pr\u00e9dispose \u00e0 parler des choses. Le syst\u00e8me de Brentano constitue donc un\u00a0<em>retour<\/em>\u00a0\u00e0 l&rsquo;appr\u00e9hension spontan\u00e9e des fonctions mentales telles que la langue les sugg\u00e8re et vient donc naviguer d&rsquo;intention d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e dans les eaux tourment\u00e9es de la \u00ab\u00a0na\u00efvet\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Le r\u00f4le causal attribu\u00e9 par le\u00a0<em>fonctionnalisme<\/em>\u00a0\u00e0 la conscience est crucial, puisque c&rsquo;est elle, et elle seule, qui dispose du pouvoir de transformer une intention en un acte\u00a0: lui d\u00e9nier cette fonction \u00e9quivaut \u00e0 priver les actes \u00ab\u00a0volontaires\u00a0\u00bb d&rsquo;une origine, et revient donc \u00e0 abattre l&rsquo;\u00e9difice conceptuel tout entier. D&rsquo;o\u00f9 la pr\u00e9tendue \u00ab\u00a0absurdit\u00e9 \u00e9vidente\u00a0\u00bb de l&rsquo;hypoth\u00e8se de la conscience impuissante, au sein du moins du paradigme dominant des dites \u00ab\u00a0sciences cognitives\u00a0\u00bb\u00a0: si la conscience est impuissante, le sch\u00e8me fonctionnaliste s&rsquo;\u00e9vanouit.<\/p>\n<p>Il est une autre discipline cependant pour laquelle, sans appartenir \u00e0 sa forme classique ou orthodoxe, la th\u00e8se de l&rsquo;impuissance causale de la conscience appara\u00eet a priori recevable. Cette autre discipline, c&rsquo;est la psychanalyse.<\/p>\n<p>Il s&rsquo;agit d&rsquo;un th\u00e8me fondamental de la m\u00e9tapsychologie freudienne que la conscience se leurre quand elle suppose qu&rsquo;elle se d\u00e9termine pleinement et enti\u00e8rement par elle-m\u00eame\u00a0: les actes pos\u00e9s par la conscience sont d\u00e9finis au moins partiellement par une influence externe, celle-ci d&rsquo;origine inconsciente. L&rsquo;instance du Moi, initialement pos\u00e9e par Freud comme quasi-identique \u00e0 la conscience, se voit glisser au fil des ann\u00e9es du c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;inconscient, jusqu&rsquo;\u00e0 se retrouver \u00e0 cheval de part et d&rsquo;autre de la division conscient \/ inconscient, du fait de ce qui appara\u00eet alors comme un \u00ab\u00a0clivage\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>D\u00e9nier tout pouvoir causal \u00e0 la conscience revient automatiquement \u00e0 attribuer la totalit\u00e9 de la d\u00e9termination du comportement humain \u00e0 l&rsquo;inconscient. Ou, en reformulant la m\u00eame proposition de mani\u00e8re \u00e0 \u00e9viter toute\u00a0<em>substantiation<\/em>\u00a0d&rsquo;instances tel l&rsquo;inconscient\u00a0: tout processus d\u00e9cisionnel est d&rsquo;origine inconsciente. Cette nouvelle th\u00e8se, si elle est plus facilement assimilable au corpus th\u00e9orique de la psychanalyse qu&rsquo;\u00e0 celui de la psychologie, lui est pourtant \u00e0 l&rsquo;heure qu&rsquo;il est \u00e9trang\u00e8re. Pour Freud en effet, la conscience dispose d&rsquo;un r\u00f4le d\u00e9cisionnel \u00e9vident\u00a0: celui d&rsquo;\u00eatre le lieu du premier constat des donn\u00e9es de la perception, donn\u00e9es transmises ensuite \u00e0 des dispositifs proprement cognitifs qui en assureront le traitement.<\/p>\n<p>Or, les observations de Libet sont formelles \u00e0 ce sujet\u00a0: les donn\u00e9es de la perception ne parviennent \u00e0 la conscience qu&rsquo;environ une demi-seconde apr\u00e8s que l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement a \u00e9t\u00e9 per\u00e7u, laps de temps au cours duquel des actes moteurs dits \u00ab\u00a0volontaires\u00a0\u00bb en r\u00e9ponse \u00e0 ces percepts peuvent avoir eu lieu avec, eux, des temps de r\u00e9ponse bien plus courts, de l&rsquo;ordre du dixi\u00e8me de seconde. Ce qui revient \u00e0 dire que le retard avec lequel la conscience est inform\u00e9e d&rsquo;une r\u00e9action \u00e9ventuelle du corps \u00e0 des percepts \u2013 en cas de danger imm\u00e9diat par exemple \u2013 est d&rsquo;environ quatre dixi\u00e8mes de seconde. La direction suppos\u00e9e par Freud dans la transmission de l&rsquo;information procur\u00e9e par la perception\u00a0: du conscient \u2013 en prise directe sur la perception \u2013 vers l&rsquo;inconscient est donc invalid\u00e9e par l&rsquo;exp\u00e9rience, et les r\u00e9sultats obtenus par Libet forcent \u00e0 une r\u00e9vision d&rsquo;un sch\u00e8me central \u00e0 la m\u00e9tapsychologie freudienne.<\/p>\n<p>En cons\u00e9quence, la conclusion la plus plausible que l&rsquo;on puisse d\u00e9gager des travaux du neurophysiologue am\u00e9ricain, si elle n&rsquo;appara\u00eet pas\u00a0<em>a priori <\/em>comme h\u00e9r\u00e9tique par rapport \u00e0 la psychanalyse, oblige toutefois \u00e0 un remaniement de la th\u00e9orie telle que Sigmund Freud la formula. La m\u00e9tapsychologie lacanienne, b\u00e2tie comme le revendique son auteur sur les fondations de l&rsquo;\u00e9difice freudien, est plus \u00e0 m\u00eame d&rsquo;assimiler sans modification majeure, la th\u00e8se de la conscience comme cul-de-sac d\u00e9cisionnel\u00a0; dans la mesure o\u00f9 chez Lacan, le\u00a0<em>sujet<\/em>\u00a0de l&rsquo;Inconscient est un effet de la\u00a0<em>cha\u00eene signifiante<\/em>, toute instance d\u00e9cisionnelle chez des\u00a0<em>sujets<\/em>\u00a0individuels se retrouve automatiquement en bout de ligne de commandement.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>* * *<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Quel que soit le cr\u00e9dit que l&rsquo;on puisse accorder aux travaux de Libet, il convient d&rsquo;apporter une r\u00e9ponse aux questions de sens commun que ses d\u00e9couvertes soul\u00e8vent n\u00e9cessairement, et en particulier, s&rsquo;il est vrai qu&rsquo;elle en est priv\u00e9e, pourquoi la conscience semble-t-elle disposer d&rsquo;un pouvoir causal\u00a0? si sa fonction n&rsquo;est pas d&rsquo;ordre d\u00e9cisionnel, quelle fut son \u00e9tiologie\u00a0? enfin, si sa fonction apparente est illusoire, quelle est la fonction r\u00e9elle de la conscience\u00a0?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Pourquoi la conscience semble-t-elle disposer d&rsquo;un pouvoir causal\u00a0?<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La conscience semble disposer d\u2019un pouvoir causal ou d\u00e9cisionnel en raison d&rsquo;un effet que Libet nomme \u00ab\u00a0backward referral\u00a0\u00bb, terme que je traduirai, en respectant l&rsquo;esprit davantage que la lettre, par\u00a0<em>assignation r\u00e9trospective<\/em>. Cet effet, v\u00e9rifi\u00e9 exp\u00e9rimentalement par lui, assure que tout percept \u2013 quel que soit le temps n\u00e9cessaire \u00e0 son interpr\u00e9tation par le syst\u00e8me nerveux \u2013 est resitu\u00e9 dans la chronologie propre \u00e0 la conscience au moment exact o\u00f9 le ph\u00e9nom\u00e8ne per\u00e7u fut effectivement enregistr\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Une telle r\u00e9assignation subjective sert \u00e0 \u00ab\u00a0corriger\u00a0\u00bb la distorsion temporelle de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement sensoriel r\u00e9el, distorsion impos\u00e9e par la contrainte c\u00e9r\u00e9brale d&rsquo;un retard dans le traitement de l&rsquo;exp\u00e9rience par le syst\u00e8me nerveux\u00a0\u00bb (Libet 1992\u00a0: 267).<\/p>\n<p>S&rsquo;il est effectivement prouv\u00e9 que 500 millisecondes s&rsquo;\u00e9coulent avant que ne s&rsquo;affiche dans la conscience une information obtenue par les sens, il s&rsquo;ensuit n\u00e9cessairement que cette facult\u00e9 est impuissante \u00e0 exercer la fonction d\u00e9cisionnelle impliqu\u00e9e dans les actes \u00ab\u00a0volontaires\u00a0\u00bb qui constituent une r\u00e9ponse imm\u00e9diate \u00e0 cette information. En effet, le d\u00e9clenchement des actes dits \u00ab\u00a0volontaires\u00a0\u00bb ne n\u00e9cessite qu&rsquo;un temps de r\u00e9ponse beaucoup plus court par rapport aux percepts\u00a0: Libet observe que \u00ab\u00a0les r\u00e9actions comportementales \u00e0 des signaux sensoriels ou \u00e0 des images peuvent avoir des temps de r\u00e9ponse de l&rsquo;ordre de 100 millisecondes\u00a0\u00bb (Libet 1992\u00a0: 267).<\/p>\n<p>Les premiers travaux du neurophysiologue \u00e0 assurer son renom, furent ceux o\u00f9 il mit en \u00e9vidence \u2013 \u00e0 mon sens sans aucune contestation possible \u2013 un retard de l&rsquo;exp\u00e9rience subjective de formulation d&rsquo;une\u00a0<em>intention<\/em>\u00a0par rapport \u00e0 la r\u00e9alisation effective de l&rsquo;acte que cette intention vise, autrement dit, et pour \u00e9viter toute ambigu\u00eft\u00e9, Libet mit en \u00e9vidence que le sentiment d&rsquo;initier un acte succ\u00e8de en r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 cet acte lui-m\u00eame et ceci avec un retard de l&rsquo;ordre de la demi-seconde. Dans les termes de l&rsquo;auteur\u00a0: \u00ab\u00a0le cerveau fait d\u00e9buter les processus pr\u00e9paratoires sp\u00e9cifiques de l&rsquo;acte volontaire bien avant que le sujet ait conscience d&rsquo;un d\u00e9sir ou d&rsquo;une intention d&rsquo;agir\u00a0\u00bb (ibid. 263).<\/p>\n<p>Qu&rsquo;est-ce qui conduit alors un sujet \u00e0 supposer \u2013 \u00e0 tort \u2013 que l&rsquo;intention pr\u00e9c\u00e8de l&rsquo;acte \u00ab\u00a0volontaire\u00a0\u00bb \u2013 ou lui est tout au moins simultan\u00e9e\u00a0? Le m\u00eame m\u00e9canisme d&rsquo;<em>assignation r\u00e9trospective<\/em>. Celle-ci assure que la prise de conscience d&rsquo;un acte pos\u00e9 par un sujet lui semble co\u00efncider avec sa r\u00e9alisation, et peut \u2013 du coup \u2013 \u00eatre conceptualis\u00e9e ou \u00ab\u00a0rationalis\u00e9e\u00a0\u00bb comme ayant \u00e9t\u00e9, non pas une\u00a0<em>prise de conscience <\/em>passive, mais en fait l&rsquo;<em>intention <\/em>active\u00a0qui s&rsquo;est r\u00e9alis\u00e9e dans cet acte.<\/p>\n<p>Le terme \u00ab\u00a0volontaire\u00a0\u00bb refl\u00e8te bien entendu le fait que ces actes sont traditionnellement attribu\u00e9s \u00e0 l&rsquo;exercice de la\u00a0<em>volont\u00e9<\/em>, d\u00e9nomination classique du pouvoir d\u00e9cisionnel de la conscience. La mise en \u00e9vidence de l&rsquo;<em>assignation r\u00e9trospective<\/em>\u00a0et du retard de la formulation de l&rsquo;intention par rapport \u00e0 l\u2019acte pos\u00e9 interdit d\u00e9sormais de postuler l&rsquo;existence d&rsquo;une instance telle la\u00a0<em>volont\u00e9<\/em>, laquelle s&rsquo;av\u00e9rerait avoir \u00e9t\u00e9 historiquement un autre \u00ab\u00a0phlogiston\u00a0\u00bb <a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>. J&rsquo;exclus \u00e0 titre m\u00e9thodologique la suggestion qu&rsquo;une fonction d\u00e9cisionnelle puisse s&rsquo;exercer en remontant dans le temps.<\/p>\n<p>La cons\u00e9quence logique de ce qui pr\u00e9c\u00e8de est que toute prise de d\u00e9cision de poser un acte \u2013 que celui-ci soit traditionnellement qualifi\u00e9 de\u00a0<em>volontaire <\/em>ou d&rsquo;<em>involontaire<\/em>\u00a0\u2013 est en r\u00e9alit\u00e9 inconsciente, et que toute repr\u00e9sentation de l&rsquo;acte achev\u00e9 en termes d\u2019une intention qui fut r\u00e9alis\u00e9e, est n\u00e9cessairement une interpr\u00e9tation\u00a0<em>a posteriori<\/em>\u00a0et de l&rsquo;ordre de la\u00a0<em>rationalisation<\/em>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Si la fonction de la conscience n&rsquo;est pas d&rsquo;ordre d\u00e9cisionnel, quelle fut son \u00e9tiologie\u00a0?<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>L&rsquo;effet d&rsquo;<em>assignation r\u00e9trospective<\/em>\u00a0n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 corrobor\u00e9 exp\u00e9rimentalement par Libet que pour le sens du toucher. Il consid\u00e8re toutefois comme hautement probable qu&rsquo;un ph\u00e9nom\u00e8ne du m\u00eame ordre se v\u00e9rifie pour chacun des sens et donc pour chaque type de percept. Un tel m\u00e9canisme, qui tiendrait compte des diff\u00e9rents temps de traitement des donn\u00e9es capt\u00e9es par les cinq sens, permettrait qu&rsquo;un sujet voie s&rsquo;afficher simultan\u00e9ment dans la conscience les percepts qui furent effectivement enregistr\u00e9s simultan\u00e9ment par chacun des sens, une demi-seconde environ auparavant.<\/p>\n<p>Les cinq sens sp\u00e9cialis\u00e9s des mammif\u00e8res leur permettent d&rsquo;\u00e9prouver simultan\u00e9ment des sensations d&rsquo;ordres distincts\u00a0: lumineuses (\u00e9lectromagn\u00e9tiques), chimiques, m\u00e9caniques et acoustiques. Associ\u00e9es \u00e0 une donn\u00e9e d&rsquo;origine interne\u00a0: l&rsquo;affect, ces configurations de sensations per\u00e7ues simultan\u00e9ment constituent, selon l&rsquo;expression introduite par Jung et Riklin (Jung [1906] 1973), des \u00ab\u00a0complexes\u00a0\u00bb. Le r\u00f4le qui \u00e9choit alors \u00e0 l&rsquo;<em>assignation r\u00e9trospective<\/em>\u00a0est d&rsquo;assurer que ces sensations sont authentiquement pr\u00e9sentes simultan\u00e9ment en m\u00e9moire active. Ces\u00a0<em>complexes <\/em>s\u2019inscrivent dans la m\u00e9moire \u00e0 long terme comme\u00a0<em>souvenirs<\/em>, et constituent ensemble ce qu&rsquo;on appelle la \u00ab\u00a0m\u00e9moire\u00a0\u00bb d&rsquo;un sujet. D&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;importance de la d\u00e9couverte de Libet\u00a0: l&rsquo;<em>assignation r\u00e9trospective<\/em>\u00a0permet l&rsquo;enregistrement sous forme d&rsquo;un souvenir unique des stimuli d&rsquo;origines perceptuelles diverses qui furent\u00a0<em>authentiquement synchrones du point de vue du sujet\u00a0<\/em>ainsi qu&rsquo;une valeur d&rsquo;affect constituant en tant que telle un signal \u00e0 l&rsquo;intention du corps.<\/p>\n<p>L&rsquo;affect est la r\u00e9ponse \u00e9motionnelle qui correspond \u00e0 chacun de ces complexes. Il s&rsquo;agit de ce que la conscience per\u00e7oit des instructions hormonales \u00e0 l&rsquo;origine des actes moteurs, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de leur stade pr\u00e9paratoire, de leur en-cours ou encore des r\u00e9sidus de ces signaux. Gazzaniga et LeDoux ont ressuscit\u00e9 une conception tr\u00e8s proche, h\u00e9rit\u00e9e de William James qui consid\u00e9rait les \u00e9motions comme les interpr\u00e9tations par la conscience des manifestations hormonales du corps (LeDoux 1996\u00a0: 43-45).<\/p>\n<p>Le sens du \u00ab\u00a0moment pr\u00e9sent\u00a0\u00bb correspondrait dans cette optique \u00e0 l&rsquo;\u00e9paisseur chronologique du \u00ab\u00a0regard\u00a0\u00bb \u00e0 quoi s&rsquo;identifie la conscience, \u00e0 savoir le laps de temps dans les bornes duquel des percepts seront consid\u00e9r\u00e9s \u2013 aux fins d&rsquo;enregistrement en m\u00e9moire \u00e0 long terme \u2013 comme<em>\u00a0<\/em>ayant \u00e9t\u00e9 <em>synchrones<\/em>\u00a0; soit encore, la dur\u00e9e de vie \u00ab\u00a0instantan\u00e9e\u00a0\u00bb de la\u00a0<em>m\u00e9moire active<\/em>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Si sa fonction apparente est illusoire, quelle est la fonction r\u00e9elle de la conscience\u00a0?<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>En m\u00e9moire, les souvenirs sont reli\u00e9s entre eux par l&rsquo;entremise des sensations qui leur sont communes. C&rsquo;est l&rsquo;existence de ce r\u00e9seau de connexions qui rend possible la rem\u00e9moration\u00a0: l&rsquo;\u00e9vocation d&rsquo;un souvenir \u00e0 partir de l&rsquo;une des sensations qui le composent. Un souvenir peut donc se repr\u00e9senter (au double sens de \u00ab\u00a0se pr\u00e9senter \u00e0 nouveau\u00a0\u00bb et d&rsquo;\u00ab\u00a0\u00eatre l&rsquo;objet d&rsquo;une repr\u00e9sentation\u00a0\u00bb) dans sa totalit\u00e9, c&rsquo;est-\u00e0-dire en tant que\u00a0<em>configuration de sensations ayant \u00e9t\u00e9 per\u00e7ues simultan\u00e9ment<\/em>.<\/p>\n<p>Du coup, toute sensation dispose d&rsquo;une double capacit\u00e9\u00a0: celle de s&rsquo;inscrire dans la m\u00e9moire en tant que composante d&rsquo;un souvenir \u2013 lequel n&rsquo;est autre qu\u2019un \u00ab\u00a0complexe\u00a0\u00bb de sensations qui furent simultan\u00e9es \u2013, et celle d&rsquo;\u00e9voquer sur une sc\u00e8ne virtuelle que j&rsquo;appellerai selon l&rsquo;usage, l&rsquo;<em>imagination<\/em>, des souvenirs anciens dont elle est une des composantes. Le stockage de souvenirs en m\u00e9moire permet donc \u00e0 une sensation \u00e9prouv\u00e9e \u00e0 un moment donn\u00e9, de g\u00e9n\u00e9rer ult\u00e9rieurement dans l&rsquo;imagination d&rsquo;un sujet une repr\u00e9sentation diff\u00e9r\u00e9e de l&rsquo;ensemble de ses avatars ant\u00e9rieurs.<\/p>\n<p>La fonction r\u00e9elle de la conscience se situe alors \u00e0 ce seul niveau, de l&rsquo;enregistrement de percepts simultan\u00e9s sous forme de souvenirs et de leur \u00e9vocation ult\u00e9rieure \u2013 associ\u00e9s \u00e0 une valeur d&rsquo;affect \u2013 lorsque des sensations similaires se repr\u00e9sentent \u00e0 la perception. Paradoxalement, les processus qui trouvent au niveau de la conscience leur point d&rsquo;origine sont donc\u00a0<em>affectifs<\/em>\u00a0et non\u00a0<em>rationnels<\/em>. On verra que le d\u00e9calage d&rsquo;une demi-seconde entre la perception et la prise de conscience joue un r\u00f4le capital dans l&rsquo;efficacit\u00e9 du m\u00e9canisme\u00a0: c&rsquo;est lui qui permet une autocorrection fluide des comportements, et qui est \u00e0 l&rsquo;origine du sentiment illusoire d&rsquo;une fonction d\u00e9cisionnelle confi\u00e9e \u00e0 la conscience.<\/p>\n<p>La capacit\u00e9 \u2013 \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du\u00a0<em>regard<\/em>\u00a0de la conscience \u2013 d&rsquo;enregistrer des souvenirs constitu\u00e9s de percepts synchrones, poss\u00e8de une fonction manifestement adaptative\u00a0: une telle reconstitution de la simultan\u00e9it\u00e9 au sein du souvenir est la condition cruciale d&rsquo;un authentique\u00a0<em>apprentissage<\/em>, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;assurance qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;avenir, des signaux du m\u00eame type en provenance du monde ext\u00e9rieur d\u00e9clencheront une r\u00e9action int\u00e9grant l&rsquo;ensemble des informations accumul\u00e9es par un sujet au cours de son histoire. Lors de la r\u00e9-\u00e9vocation d&rsquo;une sensation dans la r\u00e9miniscence, les souvenirs dont cette sensation est l&rsquo;une des composantes se repr\u00e9senteront dans leur combinaison unique de sensations et de valeurs d&rsquo;affect, constituant par leur combinaison ce qu&rsquo;on pourrait appeler une\u00a0<em>humeur affective<\/em>.\u00a0Le caract\u00e8re \u00e9minemment\u00a0<em>pavlovien<\/em>\u00a0de ce m\u00e9canisme n&rsquo;aura pas \u00e9chapp\u00e9 au lecteur.<\/p>\n<p>Libet, quant \u00e0 lui, souligne le r\u00f4le adaptatif du fait que le pouvoir d\u00e9cisionnel du sujet soit dans sa totalit\u00e9 d&rsquo;origine inconsciente plut\u00f4t que consciente\u00a0: \u00ab\u00a0\u00c9tant donn\u00e9 l&rsquo;existence dans le syst\u00e8me nerveux d&rsquo;un retard de plusieurs centaines de millisecondes avant qu&rsquo;il puisse y avoir prise de conscience d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement mental\u00a0\u00bb, \u00e9crit-il, \u00ab\u00a0il est manifestement hautement adaptatif que la plus grande partie ou la plupart de nos processus mentaux se d\u00e9roulent de mani\u00e8re inconsciente, sans que doivent intervenir les processus neurologiques plus lents impliqu\u00e9s dans la prise de conscience\u00a0\u00bb (Libet 1992\u00a0: 268). On aura relev\u00e9 que le neurophysiologue \u00e9crit \u00ab\u00a0la plus grande partie ou la plupart de nos processus mentaux se d\u00e9roulent de mani\u00e8re inconsciente\u00a0\u00bb, alors que les conclusions de son exp\u00e9rimentation couvrent \u00e0 premi\u00e8re vue tous les cas envisageables. On verra plus loin que le probl\u00e8me se pose exactement dans les m\u00eames termes lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit de stimulations internes, comme il en va pour la parole et pour la pens\u00e9e envisag\u00e9e en tant que \u00ab\u00a0parole int\u00e9rieure\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>* * *<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Ce renversement de perspective quant au r\u00f4le jou\u00e9 par la conscience est bien entendu radical. Le remaniement n\u00e9cessaire dans les repr\u00e9sentations est du m\u00eame ordre que celui qui saisit le dernier survivant de l&rsquo;\u00e9quipage dans le film\u00a0<a href=\"http:\/\/sfstory.free.fr\/films\/2001.html\"><em>2001<\/em><\/a><em>\u00a0: L&rsquo;odyss\u00e9e de l&rsquo;espace<\/em>, lorsqu&rsquo;il comprend soudain que la mission a \u00e9t\u00e9 confi\u00e9e en r\u00e9alit\u00e9 au vaisseau spatial et \u00e0 son ordinateur obs\u00e9quieux, et non \u00e0 l&rsquo;\u00e9quipage humain \u2013 probablement jug\u00e9 moins fiable par les concepteurs de la mission. En cons\u00e9quence, de nombreux ph\u00e9nom\u00e8nes courants, dont les mots de la langue nous offrent une interpr\u00e9tation psychologique spontan\u00e9e, doivent \u00eatre r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9s dans l&rsquo;optique de leur fonctionnement r\u00e9el\u00a0: il faut r\u00e9attribuer aux instances mentales leurs responsabilit\u00e9s effectives, et d\u00e9terminer en particulier quelles sont les causes et quels sont les effets. Tout ne se r\u00e9v\u00e8le pas illusion pour autant\u00a0: la conscience comme telle n&rsquo;est pas une illusion, mais son pouvoir d\u00e9cisionnel en est une\u00a0; mon intention de prononcer une phrase au moment o\u00f9 je la dis est illusoire, mais mon intention d&rsquo;aller \u00e0 Santa Monica, le mardi 4, est bien r\u00e9elle. Et ainsi de suite.<\/p>\n<p>Pour faciliter cette retraduction, je vais \u2013 \u00e0 l&rsquo;instar de Confucius \u2013 proposer une \u00ab\u00a0rectification des noms\u00a0\u00bb. J&rsquo;ai utilis\u00e9 il y a quelques paragraphes, le mot\u00a0<em>imagination<\/em>\u00a0pour d\u00e9signer la \u00ab\u00a0sc\u00e8ne virtuelle\u00a0\u00bb sur laquelle se d\u00e9roule la r\u00e9miniscence. Puisque c&rsquo;est sur cette m\u00eame sc\u00e8ne que viennent s&rsquo;afficher \u2013 avec le retard mentionn\u00e9 d&rsquo;une demi-seconde \u2013 les percepts, il n&rsquo;y aurait pas grand dommage \u00e0 \u00e9crire d\u00e9sormais \u00ab\u00a0imagination\u00a0\u00bb l\u00e0 o\u00f9 j&rsquo;\u00e9crivais jusqu&rsquo;ici\u00a0<em>conscience<\/em>, et c&rsquo;est ce que je ferai du coup la plupart du temps. De m\u00eame, j&rsquo;\u00e9crirai \u2013 sans m&rsquo;en justifier davantage \u2013 \u00ab\u00a0corps\u00a0\u00bb, l\u00e0 o\u00f9 j&rsquo;\u00e9crivais jusqu&rsquo;ici\u00a0<em>inconscient<\/em>. On dira d\u00e9sormais, apr\u00e8s\u00a0<em>rectification des noms<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0En r\u00e9alit\u00e9, la prise de d\u00e9cision, la\u00a0<em>volont\u00e9<\/em>, a \u00e9t\u00e9 confi\u00e9e au\u00a0<em>corps<\/em>\u00a0et non \u00e0 l&rsquo;<em>imagination<\/em>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>L&rsquo;avantage majeur que je vois dans ce changement de vocabulaire, c&rsquo;est qu&rsquo;il permet d&rsquo;\u00e9chapper plus ais\u00e9ment \u00e0 certaines habitudes acquises avec la psychanalyse\u00a0: celles, par exemple, d&rsquo;un inconscient dont le r\u00f4le se cantonne \u00e0 introduire des distorsions dans le champ de la conscience, semblable \u00e0 l&rsquo;effet qu&rsquo;avait \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole sur la limaille de fer l&rsquo;aimant d\u00e9plac\u00e9 sous la feuille de papier. La\u00a0<em>conscience<\/em>\u00a0doit se concevoir d\u00e9sormais comme un cul-de-sac, le mot\u00a0<em>imagination<\/em>, avec la connotation qui est la sienne d&rsquo;\u00e9voquer un monde de fantaisie, rend la chose plus ais\u00e9e.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>* * *<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Il faut apprendre \u00e0 r\u00e9\u00e9crire autrement l&rsquo;ensemble des sc\u00e9narios o\u00f9 apparaissait la conscience dans son r\u00f4le traditionnel de chef d&rsquo;orchestre. Dans\u00a0<em>Principes des syst\u00e8mes intelligents<\/em>\u00a0(1990), j&rsquo;avais introduit d\u00e9j\u00e0 pour la pens\u00e9e un mod\u00e8le de\u00a0<em>gradient<\/em>\u00a0qui \u00e9vite les difficult\u00e9s qu\u2019entra\u00eenent avec elles les explications invoquant des\u00a0<em>causes finales<\/em>, des finalit\u00e9s.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Une goutte de pluie tombe au sommet d&rsquo;une montagne. Petit \u00e0 petit, jour apr\u00e8s jour, elle se fraie un chemin vers la mer. Au d\u00e9but elle parcourt en une heure plusieurs kilom\u00e8tres \u2013 se jouant de tous les obstacles \u2013 ensuite sa vitesse se ralentit jusqu&rsquo;\u00e0 friser parfois l&rsquo;immobilit\u00e9. Il lui arrivera de demeurer de nombreux mois au sein de la m\u00eame surface d&rsquo;eau, un lac par exemple. Pourtant \u2013 \u00e0 moins qu&rsquo;elle ne s&rsquo;\u00e9vapore en route \u2013 in\u00e9luctablement, un jour, elle atteindra l&rsquo;oc\u00e9an. Toutes les gouttes de pluie et de temps imm\u00e9moriaux, sont anim\u00e9es du m\u00eame instinct infaillible qui leur permet en d\u00e9pit de toutes les difficult\u00e9s de rejoindre la mer.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Une telle mani\u00e8re de pr\u00e9senter les choses est bien entendu ridicule\u00a0: les gouttes de pluie ne sont nullement poss\u00e9d\u00e9es par un instinct\u00a0; aucune d\u00e9lib\u00e9ration non plus ne pr\u00e9side \u00e0 leur itin\u00e9raire\u00a0: quelle que soit la complexit\u00e9 apparente de celui-ci, il est d\u00e9termin\u00e9 par un principe physique unique, celui de la gravitation qui fait qu&rsquo;en chaque point et \u00e0 chaque instant, la goutte adopte la direction qu&rsquo;indique la pente la plus raide. \u00ab\u00a0Vue d&rsquo;avion\u00a0\u00bb, elle semblera peut-\u00eatre habilement sauter des obstacles, h\u00e9siter quant \u00e0 la direction \u00e0 prendre, para\u00eetra se reposer, et que sais-je encore, mais ces apparences, nous le savons, sont trompeuses\u00a0: la goutte suit le gradient de la plus grande pente, un point c&rsquo;est tout. Le petit ru fera la grande rivi\u00e8re et au moment o\u00f9 la petite goutte de pluie qui d&rsquo;abord ruissela sur le sol rejoint la mer, tout se sera pass\u00e9 comme si cette derni\u00e8re l&rsquo;avait appel\u00e9e, depuis ce moment situ\u00e9 dans l&rsquo;avenir o\u00f9 la jonction a enfin lieu. Or l&rsquo;oc\u00e9an s&rsquo;est content\u00e9 d&rsquo;\u00eatre l\u00e0\u00a0: il se fait simplement qu&rsquo;il constitue ce que l&rsquo;on trouve au point d&rsquo;aboutissement d&rsquo;un gradient, ce que l&rsquo;on appelle en physique, un\u00a0<em>puits de potentiel<\/em>.<\/p>\n<p>Ce mod\u00e8le en gradient permet-il de remplacer le mod\u00e8le classique du comportement humain en terme d&rsquo;<em>intentionnalit\u00e9<\/em>\u00a0? Certainement\u00a0: il permet de se dispenser de toute notion de projection en avant, d&rsquo;une quelconque tension qui nous guiderait vers un but (Jorion 1990\u00a0: 91-96\u00a0; 1994a\u00a0: 94-98\u00a0; 1997a\u00a0: 3-4). S&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un simple d\u00e9placement selon la plus grande pente d\u00e9bouchant sur la relaxation qui s&rsquo;op\u00e8re lorsqu&rsquo;est atteint un\u00a0<em>puits de potentiel<\/em>, cela suffit \u00e0 priver la conscience de la fonction la plus ambitieuse que nous lui attribuons ordinairement\u00a0: de se diriger de mani\u00e8re\u00a0<em>d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e <\/em>vers des buts qu&rsquo;elle s&rsquo;est pr\u00e9alablement assign\u00e9s, et cela \u2013 notons-le \u2013 ind\u00e9pendamment de toutes preuves exp\u00e9rimentales telles celles qu&rsquo;apporte Libet.<\/p>\n<p>Lorsque le chaland dit qu&rsquo;il a \u00ab\u00a0le regard attir\u00e9\u00a0\u00bb par telle ou telle vitrine de la rue marchande, sa mani\u00e8re de s&rsquo;exprimer refl\u00e8te de mani\u00e8re tr\u00e8s juste le m\u00e9canisme \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre. Le sujet, sa m\u00e9moire, ainsi que son environnement physique constituent conjointement un univers de possibilit\u00e9s, \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur duquel son comportement dessine un trajet vers le point le plus bas, celui qui correspond \u00e0 sa satisfaction, \u00e0 l&rsquo;annulation provisoire d&rsquo;un manque ressenti. L&rsquo;expression \u00ab\u00a0le regard attir\u00e9\u00a0\u00bb \u00e9tablit le constat de l&rsquo;existence de cette logique de gradient o\u00f9 nous, sujets humains, nous laissons capturer \u2013 comme le badaud est captur\u00e9\u00a0<em>machinalement<\/em>\u00a0par les vitrines de la rue o\u00f9 il d\u00e9ambule \u2013 par la pente la plus raide de l&rsquo;espace de configuration que constitue le double syst\u00e8me compl\u00e9mentaire de nous-m\u00eame et du monde qui nous entoure.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>* * *<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>L&rsquo;originalit\u00e9 de l&rsquo;homme par rapport aux autres animaux r\u00e9side dans l&rsquo;usage qu&rsquo;il fait des mots dans la\u00a0<em>parole<\/em>\u00a0et dans la\u00a0<em>pens\u00e9e<\/em>. Le mot prononc\u00e9 dans la parole est une\u00a0<em>sensation<\/em>\u00a0per\u00e7ue par l&rsquo;oreille, le mot \u00e9crit est une sensation per\u00e7ue par l&rsquo;\u0153il. Comme toute sensation, le mot est susceptible d&rsquo;\u00eatre \u00e9prouv\u00e9 simultan\u00e9ment avec d&rsquo;autres et d&rsquo;\u00eatre \u00e0 ce titre enregistr\u00e9 dans la m\u00e9moire comme\u00a0<em>souvenir<\/em>. De m\u00eame, comme toute sensation, le mot peut \u00e9voquer de mani\u00e8re diff\u00e9r\u00e9e dans l&rsquo;imagination les autres sensations auxquelles il est associ\u00e9 au sein de\u00a0<em>souvenirs<\/em>\u00a0particuliers. L&rsquo;encha\u00eenement des mots et des sensations d&rsquo;origine perceptuelle qui leur sont associ\u00e9s par la rem\u00e9moration dans l&rsquo;imagination, est l&rsquo;un des \u00e9l\u00e9ments constitutifs de ce que nous appelons la\u00a0<em>pens\u00e9e<\/em>.<\/p>\n<p>Les mots sont \u00e9chang\u00e9s par les \u00eatres humains entre eux. La parole de l&rsquo;un engendre la r\u00e9miniscence de l&rsquo;autre. En pronon\u00e7ant un mot, ou en l&rsquo;\u00e9crivant, un sujet impose automatiquement \u00e0 un autre sujet \u00e0 qui il parle, ou \u00e0 qui il \u00e9crit, d&rsquo;encha\u00eener dans sa propre imagination les souvenirs auxquels ces mots sont associ\u00e9s pour lui (Ockham et Guillaume de Saxe tiennent qu&rsquo;\u00ab\u00a0un signe est tout ce qui peut rappeler \u00e0 une personne quelque chose qu&rsquo;elle sait d\u00e9j\u00e0\u00a0\u00bb \u2013 Moody 1953\u00a0: 18). Ainsi en dialoguant, en \u00e9changeant des mots, les \u00eatres humains sont capables d&rsquo;\u00e9voquer mutuellement leurs souvenirs respectifs. Mieux, comme leurs conversations sont en soi mati\u00e8re \u00e0 souvenirs, ils s&rsquo;en constituent par le dialogue de nouveaux qui leur seront communs\u00a0: autrement dit, par le dialogue ils se construisent une partie commune \u00e0 leur m\u00e9moire.<\/p>\n<p>Le dialogue est donc un processus automatique\u00a0: l&rsquo;\u00e9vocation du souvenir par l&rsquo;un des interlocuteurs engendre la r\u00e9miniscence de l&rsquo;autre. La conversation s&rsquo;\u00e9puise puis s&rsquo;\u00e9teint quand le souvenir de l&rsquo;un n&rsquo;appelle plus la r\u00e9miniscence de l&rsquo;autre. S&rsquo;ils en ont la libert\u00e9 alors, ils se quittent. Mais si le temps de l&rsquo;un appartient \u00e0 l&rsquo;autre en raison d&rsquo;un rapport de force existant entre eux, alors le premier est oblig\u00e9 de rester et sa pr\u00e9sence prolong\u00e9e le condamne \u00e0 stocker dans sa propre m\u00e9moire ce qui n&rsquo;\u00e9tait jusque-l\u00e0 que les souvenirs du second. Sa m\u00e9moire a \u00e9t\u00e9 annex\u00e9e par celle d&rsquo;un autre et en est d\u00e9sormais le prolongement\u00a0: il lui est, selon l&rsquo;expression consacr\u00e9e par la philosophie, \u00ab\u00a0ali\u00e9n\u00e9\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Les Grecs les premiers se sont rendus compte que l&rsquo;on pouvait imposer sa m\u00e9moire \u00e0 autrui donc l&rsquo;<em>ali\u00e9ner<\/em>, sans recourir \u00e0 la force, sans m\u00eame tirer parti d&rsquo;un rapport de force pr\u00e9-existant. La mani\u00e8re dont les souvenirs sont connect\u00e9s permet \u00e0 la rem\u00e9moration de les parcourir selon de multiples trajets, mais si celui qui parle \u00e9voque ses souvenirs dans un ordre sp\u00e9cial, alors ces choses qu&rsquo;il sait deviendront automatiquement le savoir de celui qui l&rsquo;\u00e9coute. Cette magie qui permet \u00e0 quelqu&rsquo;un d&rsquo;imposer sa m\u00e9moire \u00e0 un autre sans que celui-ci se sente violent\u00e9, c&rsquo;est la\u00a0<em>conviction<\/em>\u00a0; les Grecs ont compar\u00e9 ce pouvoir \u00e0 celui d&rsquo;une drogue qui alt\u00e8re l&rsquo;\u00e9tat de conscience, et l&rsquo;ont appel\u00e9e\u00a0<em>pharmakon<\/em>. Aristote fut le premier \u00e0 codifier l&rsquo;ordre dans lequel il convient d&rsquo;\u00e9voquer ses souvenirs pour les imposer \u00e0 la m\u00e9moire d&rsquo;autrui, pour \u00ab\u00a0gagner son c\u0153ur\u00a0\u00bb, pour emporter sa conviction. La mani\u00e8re de proc\u00e9der si l&rsquo;on part de principes certains, il l&rsquo;appela\u00a0<em>analytique<\/em>\u00a0; si l&rsquo;on part de principes simplement plausibles, il l&rsquo;appela\u00a0<em>dialectique<\/em>.<\/p>\n<p>La m\u00e9thode selon laquelle des mots sont prononc\u00e9s d&rsquo;une mani\u00e8re qui ne soit pas une pure et simple\u00a0<em>rem\u00e9moration<\/em>\u00a0\u00ab\u00a0en vrac\u00a0\u00bb : ce que je viens d&rsquo;appeler \u00ab\u00a0\u00e9voquer ses souvenirs dans un ordre sp\u00e9cial\u00a0\u00bb, c&rsquo;est ce qu&rsquo;on nomme habituellement la \u00ab\u00a0raison\u00a0\u00bb, et c&rsquo;est avec la simple\u00a0<em>r\u00e9miniscence<\/em>, le deuxi\u00e8me mode de la\u00a0<em>pens\u00e9e<\/em>. Evoquer sa pens\u00e9e dans un ordre pr\u00e9cis, c&rsquo;est\u00a0<em>raisonner<\/em>, et le souvenir qui en lie deux autres, c&rsquo;est la\u00a0<em>raison<\/em>\u00a0qui lie le dernier au premier (classiquement, chez Aristote, la\u00a0<em>raison<\/em>\u00a0c&rsquo;est le\u00a0<em>terme moyen<\/em>\u00a0du syllogisme, celui qui s&rsquo;\u00e9limine dans la conclusion pour laisser seuls en pr\u00e9sence les deux\u00a0<em>extr\u00eames<\/em>, entre lesquels se trouve du coup \u00e9tablie, une\u00a0<em>relation<\/em>\u00a0qui ne pr\u00e9existait pas au syllogisme\u00a0; en math\u00e9matiques anciennes, la\u00a0<em>raison<\/em>, c&rsquo;est bien entendu la moyenne arithm\u00e9tique ou g\u00e9om\u00e9trique &#8211; entre deux termes\u00a0; voir Jorion 1996\u00a0: 281).<\/p>\n<p>Dans la nouvelle perspective ouverte ici, cette \u00e9vocation dans un ordre pr\u00e9cis n\u2019est pas pour autant d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e, elle suit elle aussi un gradient qui se trouve dans ce cas-ci contraint selon l&rsquo;ordonnancement qu&rsquo;Aristote codifia sous le nom de\u00a0<em>syllogisme<\/em>. C&rsquo;est selon que la pens\u00e9e aboutit \u00e0 tel endroit ou \u00e0 tel autre au sein des m\u00e9moires que la pente g\u00e9n\u00e8re du syllogisme ou de la connexion simple \u2013 apparent\u00e9e \u00e0 l&rsquo;association libre (Jorion 1990a\u00a0: 52-54). C&rsquo;est la culture au sein de laquelle on se trouve qui propose ici des plages o\u00f9 les notions sont embo\u00eet\u00e9es par une relation d&rsquo;inclusion des unes dans les autres et l\u00e0 des plages o\u00f9 elles ne sont connect\u00e9es que par des identit\u00e9s de nature, des ressemblances ou des proximit\u00e9s dans le temps et dans l&rsquo;espace (Jorion 1989).<\/p>\n<p>Le noyau absolu de chaque sujet humain c&rsquo;est ce que la m\u00e9tapsychologie lacanienne d\u00e9finit comme son\u00a0<a href=\"http:\/\/www.lutecium.org\/jacsib\/thesaur4\/node148.html\"><em>fantasme<\/em><\/a>\u00a0: le \u00ab\u00a0filtre\u00a0\u00bb constitu\u00e9 par l&rsquo;ensemble de ce que j&rsquo;ai appel\u00e9 dans\u00a0<em>Principes des syst\u00e8mes intelligents<\/em>, les \u00ab\u00a0noyaux de croyance\u00a0\u00bb (Jorion 1990a\u00a0: 64, 66, 138), les inscriptions premi\u00e8res accompagn\u00e9es des valeurs d&rsquo;affect initiales, celles qui furent contemporaines de cette inscription. Quand le m\u00e9tabolisme se d\u00e9grade comme dans l&rsquo;agonie, le dernier signifiant accessible est logiquement celui de la premi\u00e8re inscription\u00a0: \u00ab\u00a0Maman\u00a0\u00bb. Il n\u2019est pas \u00e9tonnant non plus qu\u2019apparaisse visuellement au moment de la mort l&rsquo;image d&rsquo;un\u00a0<em>tunnel au bout duquel se trouve une lumi\u00e8re<\/em>, image qui n&rsquo;est autre que la r\u00e9miniscence du souvenir visuel \u00ab\u00a0primal\u00a0\u00bb\u00a0: une lumi\u00e8re \u2013 la premi\u00e8re v\u00e9cue \u2013 au bout d&rsquo;un tunnel.<\/p>\n<p>La v\u00e9rit\u00e9 d&rsquo;une conversation se d\u00e9veloppe comme la fronti\u00e8re complexe (<em>fractale<\/em>) des deux bassins attracteurs que constituent les fantasmes des interlocuteurs. Dans mon ouvrage intitul\u00e9\u00a0<em>Le prix<\/em> (2010) j&rsquo;explique comment le prix se constitue d\u2019une mani\u00e8re identique \u00e0 celle qui pr\u00e9side \u00e0 la formation de la\u00a0<em>v\u00e9rit\u00e9<\/em>\u00a0: les deux ph\u00e9nom\u00e8nes rel\u00e8vent de la m\u00eame interpr\u00e9tation parce que leur structure est isomorphe\u00a0; la seule diff\u00e9rence entre eux, c&rsquo;est que la\u00a0<em>v\u00e9rit\u00e9<\/em>\u00a0s&rsquo;exprime sur le mode du\u00a0<em>mot<\/em>\u00a0et le\u00a0<em>prix<\/em>\u00a0sur le mode du\u00a0<em>nombre<\/em>. Si l&rsquo;on parle de la\u00a0<em>v\u00e9rit\u00e9<\/em>\u00a0on \u00e9voque du fait m\u00eame quelque chose qui fonctionne comme le\u00a0<em>prix<\/em>\u00a0des \u00e9changes entre deux interlocuteurs et si l&rsquo;on parle du\u00a0<em>prix<\/em>\u00a0on \u00e9voque quelque chose qui fonctionne comme la\u00a0<em>v\u00e9rit\u00e9<\/em>\u00a0des relations humaines. On pourrait dire de mani\u00e8re lapidaire que\u00a0<em>le prix est la v\u00e9rit\u00e9 des choses humaines exprim\u00e9e en nombres<\/em>\u00a0et\u00a0<em>la v\u00e9rit\u00e9, le prix des choses humaines exprim\u00e9 en mots<\/em>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>* * *<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>C&rsquo;est Freud qui le premier observa que sans une dynamique d&rsquo;affect pour provoquer la rem\u00e9moration, la m\u00e9moire ne serait qu&rsquo;un r\u00e9seau statique qui demeurerait sans expression ext\u00e9rieure. Aux mots est attach\u00e9e une valeur d&rsquo;affect qui rayonne sur ceux qui leur sont directement connect\u00e9s. Ces valeurs sont en perp\u00e9tuelle variation\u00a0: il faut imaginer le tissu de la m\u00e9moire associ\u00e9 \u00e0 des valeurs d&rsquo;affect comme la surface de l&rsquo;oc\u00e9an par grand vent.<\/p>\n<p>Quand nous sommes \u00e9veill\u00e9s, la pens\u00e9e parcourt le r\u00e9seau des traces mn\u00e9siques selon une dynamique d\u00e9termin\u00e9e par l&rsquo;affect\u00a0: c&rsquo;est lui qui canalise, qui d\u00e9cide \u00e0 certaines bifurcations que la pens\u00e9e prendra tel branchement plut\u00f4t que tel autre. En fait, les valeurs d&rsquo;affect d\u00e9terminent le\u00a0<em>gradient<\/em>\u00a0: ce sont elles qui d\u00e9finissent ce qui est localement \u00ab\u00a0la pente la plus raide\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>J&rsquo;ai donn\u00e9 des exemples dans\u00a0<em>Principes des syst\u00e8mes intelligents<\/em>\u00a0de soucis qui encouragent, qui guident l&rsquo;association libre des mots vers eux de mani\u00e8re insistante, toujours renouvel\u00e9e, \u00e0 tout moment de la journ\u00e9e\u00a0: \u00ab\u00a0se souvenir d&rsquo;acheter du beurre\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0le rappel d&rsquo;imp\u00f4t aussit\u00f4t d\u00e9menti\u00a0\u00bb, etc. (1990a\u00a0: 75-76). Le souci est un puits de potentiel auquel nous ne pouvons rien faire,\u00a0<em>il appelle l&rsquo;association libre vers lui<\/em>.<\/p>\n<p>L&rsquo;intention peut \u00eatre envisag\u00e9e comme un \u00ab\u00a0souci\u00a0\u00bb d\u2019un type particulier. Aussit\u00f4t que l&rsquo;intention est pr\u00e9sente, d\u00e8s que le projet existe, par exemple la cr\u00e9ation d&rsquo;un objet \u2013 et quelle que soit la mani\u00e8re dont ce souci s&rsquo;est impos\u00e9 \u2013 le but \u00e0 atteindre agit de fait comme un\u00a0<em>puits de potentiel<\/em>, encore qu&rsquo;il n&rsquo;ait comme r\u00e9alit\u00e9 que celle, virtuelle, d&rsquo;un aboutissement\u00a0: le chemin vers lui est encore \u00e0 construire, et au \u00ab\u00a0coup par coup\u00a0\u00bb, avec la succession de choix que d\u00e9termine le relief du paysage mn\u00e9sique, et non d&rsquo;un seul tenant.<\/p>\n<p>Wittgenstein s&rsquo;est souvent interrog\u00e9 quant \u00e0 la nature de l&rsquo;intention. Il se demande par exemple, \u00ab\u00a0\u00ab\u00a0J&rsquo;ai l&rsquo;intention de partir demain\u00a0\u00bb \u2013 Quand as-tu cette intention\u00a0? Tout le temps\u00a0:\u00a0ou de mani\u00e8re intermittente\u00a0?\u00a0\u00bb (Wittgenstein 1967\u00a0: 10). La r\u00e9ponse \u00e0 sa question est en r\u00e9alit\u00e9 \u00ab\u00a0<em>tout le temps<\/em>\u00a0dans le corps et\u00a0<em>de mani\u00e8re intermittente<\/em>\u00a0dans l&rsquo;imagination\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Au moment o\u00f9 est fix\u00e9 le rendez-vous de Santa Monica pour le 4, une anxi\u00e9t\u00e9 est attach\u00e9e \u00e0 l&rsquo;intention d&rsquo;y \u00eatre et d&rsquo;y \u00eatre ponctuellement. Tous les mots, toutes les expressions li\u00e9es \u00e0 cet \u00e9v\u00e9nement sont d\u00e9sormais affect\u00e9s de cette anxi\u00e9t\u00e9\u00a0: le nom du lieu, \u00ab\u00a0Santa Monica\u00a0\u00bb, le nom de la personne, \u00ab\u00a0Debbie\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0Deborah\u00a0\u00bb, la date, \u00ab\u00a0le 4 novembre\u00a0\u00bb, le jour de la semaine, \u00ab\u00a0mardi\u00a0\u00bb, etc. Chaque fois que reviendra sur la sc\u00e8ne de l&rsquo;imagination quoi que ce soit qui, par association, rappelle l&rsquo;une de ces \u00e9tiquettes, l&rsquo;\u00ab\u00a0intention\u00a0\u00bb de me rendre \u00e0 ce rendez-vous sera r\u00e9activ\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00c0 moins que n&rsquo;existent des buts interm\u00e9diaires, des t\u00e2ches interm\u00e9diaires \u00e0 accomplir, jusqu&rsquo;au jour dit, l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 ressentie \u00e0 chaque \u00e9vocation du but \u00e0 atteindre sera minime\u00a0: il ne s&rsquo;agira de rien de plus que de simples\u00a0<em>rappels<\/em>\u00a0du rendez-vous \u00e0 venir. \u00ab\u00a0Ah oui, j\u2019ai rendez-vous \u00e0 Santa Monica, avec Debbie, le mardi 4 novembre\u00a0\u00bb. Le jour venu, interviendra une nouvelle association \u00ab\u00a04 novembre\u00a0\u00bb \/ \u00ab\u00a0aujourd&rsquo;hui\u00a0\u00bb, le niveau d\u2019anxi\u00e9t\u00e9 sera alors beaucoup plus \u00e9lev\u00e9 et \u2013 pareil \u00e0 la petite goutte de pluie qui en chaque point choisit la pente la plus raide \u2013, moi aussi \u00e0 chaque point du temps et de l&rsquo;espace je choisirai la direction la plus susceptible de faire baisser mon\u00a0<em>souci<\/em>\u00a0et de la quantit\u00e9 la plus grande possible.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>* * *<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Mais tout cela, ce ne sont que des constatations de bon sens. O\u00f9 vient se situer alors dans la parole le m\u00e9canisme de \u00ab\u00a0backward referral\u00a0\u00bb, d&rsquo;<em>assignation r\u00e9trospective<\/em>, mis en \u00e9vidence par Benjamin Libet\u00a0? Il faut supposer que dans ce cas-ci aussi, le sentiment d&rsquo;une intention qui se r\u00e9alise, d\u00e9coule de cette r\u00e9assignation. Mesur\u00e9e en temps r\u00e9el, ma prise de conscience de ce que je viens de dire, doit suivre avec la demi-seconde de retard constat\u00e9e dans tous les autres cas. L&rsquo;on n&rsquo;a donc pas mat\u00e9riellement le temps d&rsquo;\u00ab\u00a0avoir l&rsquo;intention de dire\u00a0\u00bb tout ce que l&rsquo;on dit effectivement dans le feu de l&rsquo;action d&rsquo;une conversation ou d&rsquo;un discours quelconque, c&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;une fois lanc\u00e9e sur sa pente, la parole se poursuit jusqu&rsquo;\u00e0 extinction, <em>relaxation<\/em>, \u00e0 savoir jusqu&rsquo;\u00e0 ce que le gradient d&rsquo;affect vienne mourir dans un puits de potentiel. Dans la conversation, c&rsquo;est le discours de l&rsquo;autre qui, mettant mon affect en \u00e9moi, relance le processus, \u00e0 savoir cr\u00e9e un nouveau gradient.<\/p>\n<p>Or, et la chose va de soi, on ne s&rsquo;arr\u00eate pas de penser quand on s&rsquo;arr\u00eate de parler.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Socrate\u00a0: Appelles-tu penser ce que j&rsquo;appelle penser ?<\/p>\n<p>Th\u00e9\u00e9th\u00e8te\u00a0: Dis-moi ce que c&rsquo;est.<\/p>\n<p>Socrate\u00a0: Le discours (<em>logos<\/em>) que l\u2019\u00e2me se tient \u00e0 elle-m\u00eame sur ce qu&rsquo;elle voit. Il me semble que, lorsqu&rsquo;elle pense, elle ne fait rien d&rsquo;autre que converser, poser des questions et proposer des r\u00e9ponses, affirmant et niant. Lorsqu\u2019elle se fixe et ne met plus en doute, nous appelons cela \u00ab\u00a0opinion\u00a0\u00bb (<em>doxa<\/em>). Donc ce que j&rsquo;appelle se former une opinion c&rsquo;est discourir (<em>l\u00e9gein<\/em>) et l&rsquo;opinion, c&rsquo;est la parole que l&rsquo;on \u00e9nonce non pour quelqu&rsquo;un d&rsquo;autre ou tout haut (<em>phon\u00e8<\/em>) mais en silence pour soi-m\u00eame.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>(Platon,\u00a0<em>Th\u00e9\u00e9th\u00e8te<\/em>, 189E &#8211; 190A, d&rsquo;apr\u00e8s la traduction de J. Burnet, in Kneale &amp; Kneale [1962] 1986\u00a0: 17-18).<\/p>\n<p>On s&rsquo;entend parler quand on parle, mais on s&rsquo;entend parler tout aussi bien quand on se contente de penser. Allons plus loin\u00a0: si ce que l&rsquo;on dit, on n&rsquo;a jamais eu \u00ab\u00a0l&rsquo;intention de le dire\u00a0\u00bb, alors ce que l&rsquo;on dit, on l&rsquo;apprend seulement \u2013 comme quiconque \u2013 au moment o\u00f9 on se l&rsquo;entend dire. Merleau-Ponty \u00e9crivait, \u00ab\u00a0\u2026 mes paroles me surprennent moi-m\u00eame et m&rsquo;enseignent ma pens\u00e9e [\u2026] Exprimer, pour le sujet parlant, c&rsquo;est prendre conscience\u00a0; il n&rsquo;exprime pas seulement pour les autres, il exprime pour savoir lui-m\u00eame ce qu&rsquo;il vise [\u2026] Nous-m\u00eames qui parlons ne savons pas n\u00e9cessairement ce que nous exprimons mieux que ceux qui nous \u00e9coutent \u00bb (Merleau-Ponty [1951] 1960\u00a0: 111, 113, 114). Et si l&rsquo;on s&rsquo;entend dire ce que l&rsquo;on dit soi-m\u00eame, alors ce qui est entendu nous met en \u00e9moi au m\u00eame titre que ce que l&rsquo;on entend dire par autrui.<\/p>\n<p>Qu&rsquo;est-ce que cela implique\u00a0? Cela implique la chose suivante\u00a0: notre discours (aussi bien int\u00e9rieur qu&rsquo;ext\u00e9rieur) au moment o\u00f9 il est entendu, modifie notre affect, c&rsquo;est-\u00e0-dire modifie le profil du gradient d&rsquo;affect qui sous-tend notre discours\u00a0<em>alors m\u00eame que celui-ci est en train de se d\u00e9rouler<\/em>. Il y a r\u00e9troaction (<em>feedback<\/em>), effet en boucle, et comme pour tout effet en boucle \u2013 effet\u00a0<em>cybern\u00e9tique<\/em>\u00a0\u2013 la dynamique se nourrit du l\u00e9ger\u00a0<em>retard<\/em>\u00a0qui existe entre le \u00ab\u00a0me l&rsquo;entendre dire\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0me mettre en \u00e9moi\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Le \u00ab\u00a0backward referral\u00a0\u00bb, l&rsquo;<em>assignation r\u00e9trospective<\/em>, intervient l\u00e0, de la m\u00eame mani\u00e8re que dans tout autre type de perception, dans la parole et dans le dialogue int\u00e9rieur propre \u00e0 certains processus de pens\u00e9e, donnant lieu \u00e0 une boucle de r\u00e9troaction permettant \u00e0 la\u00a0<em>dynamique d&rsquo;affect<\/em>\u00a0sous-tendant un univers de\u00a0<em>signifiants<\/em>\u00a0stock\u00e9s comme traces mn\u00e9siques de s&rsquo;auto-entretenir jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;une relaxation intervienne du fait m\u00eame que des phrases sont produites, qu&rsquo;un discours est g\u00e9n\u00e9r\u00e9, jusqu&rsquo;au moment o\u00f9 il s&rsquo;interrompt parce qu&rsquo;il n&rsquo;y a \u00ab\u00a0plus rien \u00e0 dire\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>* * *<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Parce que le m\u00e9canisme de la parole est en r\u00e9alit\u00e9 bien plus proche de nos conceptualisations que celui des actes moteurs, c&rsquo;est d&rsquo;avoir analys\u00e9 la mani\u00e8re dont se d\u00e9roule la r\u00e9troaction pour la parole qui va nous permettre dans un deuxi\u00e8me temps de comprendre la mani\u00e8re dont l&rsquo;affect op\u00e8re le contr\u00f4le du comportement.<\/p>\n<p>L\u2019affect stock\u00e9 en m\u00e9moire, associ\u00e9 \u00e0 un\u00a0<em>souvenir<\/em>, est un paquet de signaux hormonaux, c\u2019est-\u00e0-dire, un ensemble d&rsquo;instructions adress\u00e9es au corps en vue d&rsquo;un passage \u00e0 l&rsquo;acte. Les percepts actuels d\u00e9clenchent la rem\u00e9moration de souvenirs auxquels ces percepts sont d\u00e9j\u00e0 associ\u00e9s. Toute l&rsquo;information pertinente dont dispose le sujet quant \u00e0 la situation existante est ainsi r\u00e9activ\u00e9e et en particulier l&rsquo;affect li\u00e9. Le premier souvenir \u00e9voqu\u00e9 peut en appeler d&rsquo;autres \u00e0 sa suite, selon la ligne de pertinence d\u00e9croissante qui s&rsquo;observe aussi dans l&rsquo;<em>association libre<\/em>.<\/p>\n<p>L&rsquo;humeur \u00e9prouv\u00e9e est la r\u00e9sultante de l&rsquo;affichage dans la conscience de r\u00e9sidus hormonaux et de signaux g\u00e9n\u00e9r\u00e9s en r\u00e9ponse, soit \u00e0 des percepts actuels, soit \u00e0 des souvenirs rem\u00e9mor\u00e9s induits par ceux-ci. Les p\u00f4les \u00e9motionnels de la peur et de la col\u00e8re correspondent respectivement aux dispositions \u00e0 l&rsquo;action polaires que sont la soumission et l&rsquo;agression. Ces \u00e9motions g\u00e9n\u00e8rent par r\u00e9troaction (<em>feedback<\/em>), et avec la demi-seconde de retard observ\u00e9e empiriquement par rapport \u00e0 l&rsquo;enregistrement des percepts, une r\u00e9action hormonale qui constitue le contexte au sein duquel le bilan soumission \/ agression s\u2019\u00e9value, et se concr\u00e9tise en actes concordants. La perception est bien entendu continue, tout comme d&rsquo;ailleurs, l&rsquo;\u00e9valuation d\u00e9cal\u00e9e d&rsquo;une demi-seconde et l&rsquo;input que celle-ci g\u00e9n\u00e8re \u00e0 son tour.<\/p>\n<p>La combinaison des valeurs d&rsquo;affect constitue une humeur affective, le bilan de celle-ci d\u00e9clenche un comportement se situant sur le continuum entre d&rsquo;une part l&rsquo;agression et la fuite, et d&rsquo;autre part la soumission. Avec le d\u00e9calage constat\u00e9 exp\u00e9rimentalement d&rsquo;une demi-seconde, le r\u00e9sultat de ce comportement vient s&rsquo;afficher dans le \u00ab\u00a0regard\u00a0\u00bb de la conscience\u00a0: ces nouveaux percepts d\u00e9clenchent de nouvelles r\u00e9miniscences, qui produisent \u00e0 leur tour une nouvelle combinaison de valeurs d\u2019affect, d\u00e9bouchant sur un nouveau bilan ouvert sur l&rsquo;action, et ainsi de suite.<\/p>\n<p>Le corps mesure le rapport de force existant entre lui et les conditions pr\u00e9dominantes de l&rsquo;univers qui l&rsquo;entoure. La peur correspond \u00e0 une \u00e9valuation dont le bilan est n\u00e9gatif\u00a0; la col\u00e8re, \u00e0 une \u00e9valuation au r\u00e9sultat positif. L\u2019\u00e9motion ressentie refl\u00e8te l&rsquo;\u00e9cart entre l&rsquo;humeur hormonale qui correspond \u00e0 la r\u00e9ponse jug\u00e9e appropri\u00e9e par le corps et sa capacit\u00e9 effective de r\u00e9ponse \u00e0 l&rsquo;instant pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>La peur ne constitue donc pas, comme le veut une conception traditionnelle, une interf\u00e9rence de l&rsquo;\u00e9motion avec le comportement moteur, elle est au contraire la mesure ad\u00e9quate de l&rsquo;effort qui devra \u00eatre d\u00e9ploy\u00e9 dans la fuite. Quand la peur a disparu, c&rsquo;est que je suis pr\u00eat. De m\u00eame, la col\u00e8re est la mesure de l&rsquo;avantage imm\u00e9diat que le corps peut tirer d&rsquo;un rapport de force qui lui est, dans ce cas-ci, favorable.<\/p>\n<p>La clef du r\u00f4le jou\u00e9 par l&rsquo;affect dans le comportement moteur est donc celle-ci\u00a0: le comportement actuel du corps est communiqu\u00e9 \u00e0 la conscience avec un l\u00e9ger retard\u00a0; cet affichage-m\u00eame \u2013 dont la simultan\u00e9it\u00e9 des percepts est garantie par le m\u00e9canisme de l&rsquo;<em>assignation r\u00e9trospective<\/em>\u00a0\u2013 d\u00e9clenche une \u00e9valuation du rapport de force corps \/ monde, d\u00e9bouchant sur des corrections de type \u00ab\u00a0fuite en avant\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0fuite en arri\u00e8re\u00a0\u00bb (le sens de ces corrections est v\u00e9cu comme \u00e9motion, sur un continuum qui s&rsquo;\u00e9tend de la peur \u00e0 la col\u00e8re)\u00a0: comme dans la parole, le paysage de l&rsquo;espace de configuration du double syst\u00e8me compl\u00e9mentaire que nous constituons avec le monde qui nous entoure, se modifie alors m\u00eame que le processus est en train de se d\u00e9rouler. Les actes pos\u00e9s conduisent donc \u00e0 red\u00e9finir \u00e0 partir d\u2019eux ce qui se passera ensuite, assurant de cette mani\u00e8re un\u00a0<em>contr\u00f4le <\/em>effectif.<\/p>\n<p>C&rsquo;st cette observation banale qu&rsquo;un\u00a0<em>contr\u00f4le effectif<\/em>\u00a0a lieu qui nous renforce dans la croyance spontan\u00e9e (et endoss\u00e9e par la culture) que la conscience joue un r\u00f4le d\u00e9cisionnel \u00e0 partir des buts qu&rsquo;elle s&rsquo;assigne. La conscience joue bien un r\u00f4le dans le processus de prise de d\u00e9cision, mais en tant que simple rouage dans l&rsquo;affichage r\u00e9glant la dynamique d&rsquo;affect. C&rsquo;est cette derni\u00e8re qui assure en r\u00e9alit\u00e9 l&rsquo;enti\u00e8ret\u00e9 de la prise de d\u00e9cision, faisant de celle-ci un processus exclusivement inconscient.<\/p>\n<p>Le discours que la conscience se tient \u00e0 elle-m\u00eame, la\u00a0<em>parole int\u00e9rieure<\/em>, est sans impact direct sur notre comportement\u00a0: elle n&rsquo;est porteuse d&rsquo;aucune <em>intentionnalit\u00e9<\/em>\u00a0r\u00e9elle qui se concr\u00e9tiserait dans nos actes. L\u2019<em>intentionnalit\u00e9<\/em>\u00a0est un artefact g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par une rationalisation\u00a0<em>a posteriori<\/em>, qu&rsquo;on pourrait appeler au \u00ab\u00a0premier degr\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0: seuls existent des\u00a0<em>soucis<\/em>. L&rsquo;impact\u00a0<em>indirect<\/em>\u00a0de notre parole int\u00e9rieure n&rsquo;est toutefois pas n\u00e9gligeable\u00a0puisqu&rsquo;elle agit sur notre propre dynamique d&rsquo;affect. Quant \u00e0 notre parole \u00ab\u00a0ext\u00e9rieure\u00a0\u00bb, elle influence la dynamique d&rsquo;affect de nos interlocuteurs \u2013 quel que soit le degr\u00e9 de m\u00e9prise quant \u00e0 nos propres motifs que nous entretenions et que notre discours v\u00e9hicule automatiquement\u00a0: nos interlocuteurs, eux, y trouveront en effet toujours mati\u00e8re \u00e0 jauger le rapport de force existant entre nous \u2013 non pas au niveau de l&rsquo;interpr\u00e9tation consciente, mais \u00e0 celui o\u00f9 nos dynamiques d\u2019affect respectives dialoguent entre elles \u00ab\u00a0de gr\u00e9 \u00e0 gr\u00e9\u00a0\u00bb et \u00e0 l&rsquo;insu de notre conscience.<\/p>\n<p>En cons\u00e9quence, ce n&rsquo;est que r\u00e9trospectivement que nous d\u00e9couvrons dans notre propre comportement pass\u00e9, et par une rationalisation au \u00ab\u00a0second degr\u00e9\u00a0\u00bb cette fois, des buts interm\u00e9diaires que nous aurions vis\u00e9s. En r\u00e9alit\u00e9 il n&rsquo;a jamais exist\u00e9 que du coup par coup\u00a0: une progression qui suit un gradient de descente dans un paysage de potentialit\u00e9s et qui vient combler un\u00a0<em>souci<\/em>\u00a0plut\u00f4t que r\u00e9aliser un\u00a0<em>but<\/em>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>* * *<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Prenons l&rsquo;exemple de ce que l&rsquo;on appelle l&rsquo;<em>\u00e9duction<\/em>. L&rsquo;\u00e9duction est cens\u00e9e \u00eatre une sorte de \u00ab\u00a0r\u00e9p\u00e9tition g\u00e9n\u00e9rale\u00a0\u00bb que peut op\u00e9rer le corps avant que n&rsquo;ait lieu un acte physique \u00ab\u00a0volontaire\u00a0\u00bb. Supposons que je doive franchir un foss\u00e9. Deux cas sont possibles\u00a0: je saute \u00ab\u00a0sans devoir me concentrer\u00a0\u00bb, je saute \u00ab\u00a0en devant me concentrer\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Si je saute\u00a0<em>sans devoir me concentrer<\/em>, mon corps saute et informe mon imagination du saut qui vient d\u2019avoir lieu. Par\u00a0<em>assignation r\u00e9trospective<\/em>\u00a0le saut et la prise de conscience que j&rsquo;en ai apparaissent simultan\u00e9s \u00e0 mon imagination et je n&rsquo;ai aucun mal \u00e0 reconstruire ce qui s&rsquo;est pass\u00e9 comme une \u00ab\u00a0d\u00e9cision de sauter\u00a0\u00bb suivie d&rsquo;un \u00ab\u00a0saut\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Si au contraire je saute\u00a0<em>en devant me concentrer<\/em>, il y a\u00a0<em>\u00e9duction<\/em>. L&rsquo;\u00e9duction est v\u00e9cue par la conscience comme une sorte de \u00ab\u00a0r\u00e9p\u00e9tition\u00a0\u00bb mentale\u00a0: je me concentre, et mon corps \u00ab\u00a0r\u00e9p\u00e8te\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0mentalement\u00a0\u00bb l&rsquo;acte \u00e0 accomplir jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;il soit \u00ab\u00a0pr\u00eat\u00a0\u00bb. Une fois pr\u00eat, je saute.<\/p>\n<p>Qu&rsquo;est-ce que cela peut bien vouloir dire dans la nouvelle perspective ouverte par les exp\u00e9riences de Libet et compl\u00e9t\u00e9e par notre r\u00e9flexion th\u00e9orique\u00a0? Il faut une fois encore, dans ce second cas comme dans le cas pr\u00e9c\u00e9dent, qu\u2019en fin de compte l&rsquo;explication fasse intervenir dans un premier temps mon corps qui saute, et dans un second temps, mon imagination qui en est inform\u00e9e.<\/p>\n<p>Je suis au bord du foss\u00e9, \u00ab\u00a0sur le point de sauter\u00a0\u00bb, mais je ne saute pas encore. Mon corps est \u00ab\u00a0sur le point de sauter\u00a0\u00bb, les signaux annonciateurs du saut parviennent \u00e0 mon imagination comme \u00ab\u00a0r\u00e9p\u00e9tition mentale\u00a0\u00bb. Laquelle se rem\u00e9more d&rsquo;un bloc un paquet de souvenirs associ\u00e9s au fait de sauter dans des situations similaires. Par exemple que je rate son coup et me casse la figure au fond du foss\u00e9, et ces \u00e9vocations suffisent \u00e0 paralyser mon corps provisoirement. Le niveau d&rsquo;adr\u00e9naline augmente dans mon sang et modifie mon humeur affective, ma \u00ab\u00a0confiance en moi\u00a0\u00bb, jusqu&rsquo;\u00e0 ce que les souvenirs \u00e9voqu\u00e9s sur le th\u00e9\u00e2tre de l&rsquo;imagination soient d\u00e9sormais ceux du saut r\u00e9ussi, et du triomphe qui l&rsquo;accompagne comme sa r\u00e9compense. La paralysie du corps par la r\u00e9miniscence s&rsquo;interrompt et le corps saute. L&rsquo;imagination est inform\u00e9e de l&rsquo;acte pos\u00e9 par le corps\u00a0: par\u00a0<em>assignation r\u00e9trospective<\/em>\u00a0le d\u00e9roulement des faits est reconstruit comme \u00ab\u00a0je me suis concentr\u00e9, et lorsque j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 pr\u00eat, j&rsquo;ai saut\u00e9\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Si l&rsquo;acte \u00e0 accomplir est difficile, il est possible que l&rsquo;imagination constitue en soi un obstacle en continuant d\u2019associer les signaux en provenance du corps avec une repr\u00e9sentation de l&rsquo;\u00e9chec. Ce qu&rsquo;il faut obtenir dans ce cas-l\u00e0, c\u2019est, comme tout athl\u00e8te le sait, de \u00ab\u00a0faire le vide dans sa t\u00eate\u00a0\u00bb\u00a0; autrement dit, qu&rsquo;il ne se passe rien sur la sc\u00e8ne virtuelle de l&rsquo;imagination.<\/p>\n<p>&#8211; Comment fait-on pratiquement pour \u00ab\u00a0faire le vide dans sa t\u00eate\u00a0\u00bb ?<\/p>\n<p>&#8211; On se concentre\u2026 on cesse de r\u00e9fl\u00e9chir\u00a0et on \u2026 fait le vide dans sa t\u00eate\u2026<\/p>\n<p>Bien entendu non, l&rsquo;explication est incoh\u00e9rente\u00a0: les vieilles mani\u00e8res de s&rsquo;exprimer sont difficiles \u00e0 perdre\u00a0car la langue tout enti\u00e8re participe de cette repr\u00e9sentation spontan\u00e9e qui fait de la conscience un organe d\u00e9cisionnel. Tout comme on le verra pour l&rsquo;<em>attention<\/em>, \u00ab\u00a0se concentrer\u00a0\u00bb d\u00e9signe probablement une qualit\u00e9 accidentelle plut\u00f4t qu&rsquo;un processus. Tout simplement, que la sc\u00e8ne de l&rsquo;imagination o\u00f9 viennent se repr\u00e9senter les r\u00e9miniscences, soit d\u00e9serte.<\/p>\n<p>L&rsquo;exp\u00e9rience courante nous le rappelle\u00a0: si je \u00ab\u00a0r\u00e9fl\u00e9chis\u00a0\u00bb soudain au fait que je suis en train de d\u00e9valer l&rsquo;escalier \u00e0 vive allure \u2013 c&rsquo;est-\u00e0-dire, si je m&rsquo;en fais une repr\u00e9sentation dans l&rsquo;imagination \u2013 je suis presque certain de me casser le cou, l&rsquo;\u00e9motion associ\u00e9e \u00e0 la repr\u00e9sentation interf\u00e9rant avec l&rsquo;acte en cours.<\/p>\n<p>Autrement dit, l&rsquo;<em>\u00e9duction<\/em>, ce n&rsquo;est nullement une \u00ab\u00a0r\u00e9p\u00e9tition mentale\u00a0\u00bb op\u00e9r\u00e9e par la conscience, c&rsquo;est plus simplement la conscience inform\u00e9e des h\u00e9sitations du corps. La peur peut provoquer la paralysie\u00a0: si la tendance \u00e0 la fuite contrebalance exactement la tendance \u00e0 affronter le danger, un \u00e9quilibre provisoire s&rsquo;installe dans l\u2019inaction. L&rsquo;affect accompagne la r\u00e9miniscence, laquelle est convoqu\u00e9e dans l&rsquo;imagination par la perception de la situation p\u00e9rilleuse. Le vertige, entend-on dire parfois, \u00ab\u00a0c&rsquo;est la tentation de sauter dans le vide\u00a0\u00bb. C&rsquo;est plus probablement la paralysie qui saisit le corps quand l&rsquo;affect, engendr\u00e9 par la repr\u00e9sentation\u00a0<em>imaginaire<\/em>\u00a0de la chute, vient inhiber la r\u00e9action plus saine du corps de presser le pas pour se mettre \u00e0 l&rsquo;abri du danger. Le fait que l&rsquo;on se repr\u00e9sente la chute a pu faire penser \u00e0 tort que l&rsquo;on est tent\u00e9 par elle. La sueur qui perle alors dans la paume des mains constitue la pr\u00e9paration salutaire du corps \u00e0 l&rsquo;\u00e9ventualit\u00e9 de devoir s&rsquo;agripper \u00e0 un objet quelconque qui permettra de pr\u00e9venir, ou du moins d&rsquo;interrompre la chute.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>* * *<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Les processus d\u00e9cisionnels portant sur des actes moteurs sont donc de deux types\u00a0: ceux que l\u2019on appelle traditionnellement \u00ab\u00a0volontaires\u00a0\u00bb et ceux que l\u2019on appelle \u00ab\u00a0involontaires\u00a0\u00bb. Ces derniers ne donnent pas lieu \u00e0 \u00ab\u00a0prise de conscience\u00a0\u00bb, la conscience n&rsquo;en est pas inform\u00e9e\u00a0: les battements de mon c\u0153ur me passent en g\u00e9n\u00e9ral inaper\u00e7us, ce n&rsquo;est que quand le c\u0153ur bat la chamade, induisant des vibrations que d\u2019autres r\u00e9cepteurs enregistrent, que je prends conscience de ces battements. Il en va \u00e0 l&rsquo;inverse pour les actes \u00ab\u00a0volontaires\u00a0\u00bb, la conscience en est inform\u00e9e <em>a posteriori<\/em>, mais avec une\u00a0<em>assignation r\u00e9trospective<\/em>\u00a0qui leurre la conscience et la conduit \u00e0 concevoir le d\u00e9clenchement de l&rsquo;acte et sa prise de conscience comme synchrones et \u00e0 s&rsquo;imaginer du coup comme \u00e9tant la source de l&rsquo;<em>intention<\/em>\u00a0qui s&rsquo;est r\u00e9alis\u00e9e dans l&rsquo;acte.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;acte r\u00e9flexe, la main a, par exemple, \u00e9t\u00e9 retir\u00e9e pr\u00e9cipitamment apr\u00e8s contact avec l&rsquo;objet br\u00fblant \u2013 la conscience enregistre ici le mouvement du corps comme ayant eu lieu, mais sans entretenir l&rsquo;illusion d&rsquo;une <em>intention<\/em> qui aurait pr\u00e9sid\u00e9 au passage \u00e0 l&rsquo;acte. L&rsquo;acte r\u00e9flexe ne vient s&rsquo;inscrire dans le\u00a0<em>regard<\/em>\u00a0du moment pr\u00e9sent, subjectivement v\u00e9cu, qu&rsquo;en ext\u00e9riorit\u00e9\u00a0; la conscience en est inform\u00e9e\u00a0<em>a posteriori<\/em>\u00a0mais de mani\u00e8re purement passive, sans qu&rsquo;elle se suppose une responsabilit\u00e9 dans sa r\u00e9alisation. Et cela, parce que la prise de d\u00e9cision a eu lieu ici tr\u00e8s en amont, pr\u00e9venant une co\u00efncidence dans le temps \u2013 \u00ab\u00a0reconstruite\u00a0\u00bb par l&rsquo;<em>assignation r\u00e9trospective<\/em>\u00a0\u2013 de l&rsquo;acte et de sa prise de conscience, et privant ainsi la conscience de l&rsquo;illusion d\u2019une intentionnalit\u00e9. Dans un cas comme celui-ci, de la main qui se br\u00fble, il n\u2019existe pour le corps aucun b\u00e9n\u00e9fice \u00e0 mobiliser l\u2019<em>exp\u00e9rience <\/em>enregistr\u00e9e dans le souvenir et accessible par la rem\u00e9moration\u00a0: se br\u00fbler lui est n\u00e9faste, cela, il le sait, et sans apprentissage.<\/p>\n<p>Comme je le signalais d\u00e9j\u00e0 au passage plus haut, le titre d&rsquo;actes \u00ab\u00a0volontaires\u00a0\u00bb se r\u00e9v\u00e8le du coup usurp\u00e9\u00a0: si le mot \u00ab\u00a0volont\u00e9\u00a0\u00bb d\u00e9signe le pouvoir dont dispose la conscience d&rsquo;\u00eatre \u00e0 l&rsquo;origine d&rsquo;actes moteurs, alors les travaux de Libet \u00e9tablissent d\u00e9sormais que la\u00a0<em>volont\u00e9<\/em>\u00a0est illusoire, la conscience \u00e9tant priv\u00e9e d&rsquo;un tel pouvoir. Aucun acte ne devrait dor\u00e9navant \u00eatre caract\u00e9ris\u00e9 ni comme \u00ab\u00a0volontaire\u00a0\u00bb, ni comme \u00ab\u00a0involontaire\u00a0\u00bb, puisqu&rsquo;il s&rsquo;av\u00e8re qu&rsquo;aucun acte quel qu&rsquo;il soit ne r\u00e9sulte de l&rsquo;exercice de la\u00a0<em>volont\u00e9<\/em>. Seule demeure pertinente la distinction entre les deux types d&rsquo;actes,\u00a0<em>ci-devant<\/em>\u00a0\u00ab\u00a0volontaires\u00a0\u00bb et\u00a0<em>ci-devant<\/em>\u00a0\u00ab\u00a0involontaires\u00a0\u00bb, mais la diff\u00e9rence entre eux se r\u00e9duit \u00e0 ceci\u00a0: que les premiers entretiennent chez un sujet l&rsquo;illusion d&rsquo;une instance telle que la\u00a0<em>volont\u00e9<\/em>, c&rsquo;est-\u00e0-dire encouragent la conscience \u00e0 se supposer un pouvoir d\u00e9cisionnel, tandis que les derniers, passant inaper\u00e7us\u00a0de la conscience, sont consid\u00e9r\u00e9s\u00a0<em>a priori<\/em>\u00a0comme en dehors de sa juridiction.<\/p>\n<p>Notons aussi que lorsque l&rsquo;acte moteur \u00ab\u00a0volontaire\u00a0\u00bb est devenu un automatisme, la conscience cesse d&rsquo;\u00eatre toujours inform\u00e9e de son accomplissement. \u00ab\u00a0O\u00f9 ai-je mis mes clefs\u00a0?\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Ai-je bien \u00e9teint la lumi\u00e8re avant de sortir\u00a0?\u00a0\u00bb, je n&rsquo;en sais fichtre rien\u00a0: mettre mes clefs dans ma poche ou \u00e9teindre la lumi\u00e8re sont des automatismes, c&rsquo;est-\u00e0-dire des actes \u00ab\u00a0volontaires\u00a0\u00bb qui ne s\u2019affichent plus que rarement dans le\u00a0<em>regard<\/em>\u00a0de la conscience. L\u2019<em>attention<\/em>\u00a0est alors le nom d&rsquo;une qualit\u00e9 suppos\u00e9e au sujet lorsqu&rsquo;il pose un acte \u00ab\u00a0volontaire\u00a0\u00bb qui s&rsquo;affiche \u00e0 la conscience\u00a0: on dit, \u00ab\u00a0J&rsquo;ai chang\u00e9 la roue, puis j&rsquo;ai roul\u00e9 en faisant tr\u00e8s attention\u00a0\u00bb\u00a0; lorsque cet acte \u00ab\u00a0volontaire\u00a0\u00bb est un automatisme et que sa r\u00e9alisation ne s&rsquo;affiche pas dans la conscience, l&rsquo;<em>attention<\/em> est inversement cens\u00e9e faire d\u00e9faut\u00a0: on dit, \u00ab\u00a0Quand le pneu a \u00e9clat\u00e9, on bavardait, je ne faisais pas attention \u00e0 la route\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Comme dans le cas de l&rsquo;acte r\u00e9flexe mentionn\u00e9 plus haut, l&rsquo;acte moteur \u00ab\u00a0volontaire\u00a0\u00bb devenu un automatisme, n&rsquo;a plus besoin d\u2019une \u00e9valuation de la r\u00e9ponse hormonale ad\u00e9quate\u00a0: le corps sait ce qu&rsquo;il a \u00e0 faire. Du coup, le comportement a lieu dans de meilleures conditions si l&rsquo;imagination fait d\u00e9faut\u00a0: l&rsquo;acte \u00ab\u00a0volontaire\u00a0\u00bb devenu automatisme ne b\u00e9n\u00e9ficie plus de la r\u00e9miniscence. Toute modification de l&rsquo;\u00e9quilibre hormonal comme effet en retour de l&rsquo;imagination est ici parasite\u00a0: la repr\u00e9sentation imaginaire interf\u00e9rerait tout bonnement avec l&rsquo;acte en train de se d\u00e9rouler, comme dans le cas mentionn\u00e9 plus haut de la vol\u00e9e d&rsquo;escalier qu&rsquo;on d\u00e9boule.<\/p>\n<p>Pas plus que la\u00a0<em>volont\u00e9<\/em>\u00a0donc, l&rsquo;<em>attention<\/em>\u00a0n&rsquo;est une facult\u00e9, sa pr\u00e9sence ou son absence sont purement\u00a0<em>ph\u00e9nom\u00e9nologiques<\/em>\u00a0: signalant simplement l&rsquo;affichage dans la conscience du type d&rsquo;acte susceptible \u2013 dans certaines circonstances \u2013 d&rsquo;un tel affichage. Ce qui manque en particulier quand \u00ab\u00a0l&rsquo;attention est absente\u00a0\u00bb, c&rsquo;est la capacit\u00e9 \u00e0 rationaliser, \u00e0 se tenir un discours de type\u00a0<em>parole int\u00e9rieure<\/em>\u00a0comme commentaire sur les \u00e9v\u00e9nements en cours\u00a0; en g\u00e9n\u00e9ral, l&rsquo;inconscient, le\u00a0<em>corps<\/em>, demeure parfaitement au courant de la localisation des clefs \u00ab\u00a0perdues\u00a0\u00bb pour la conscience et les retrouve sans difficult\u00e9 d\u00e8s que l&rsquo;\u00ab\u00a0on cesse d&rsquo;y penser\u00a0\u00bb, aussit\u00f4t en fait que les automatismes recouvrent leur empire.<\/p>\n<p>Ces remarques n&rsquo;interdisent pas, bien entendu, de continuer d&rsquo;utiliser des mots tels\u00a0<em>intention<\/em>,\u00a0<em>attention<\/em>,\u00a0<em>concentration<\/em>\u00a0ou\u00a0<em>volont\u00e9<\/em>\u00a0dans leur usage ph\u00e9nom\u00e9nologique. Il y aura toujours des personnes \u00ab\u00a0capables d&rsquo;attention\u00a0\u00bb et d&rsquo;autres faisant \u00ab\u00a0preuve de volont\u00e9\u00a0\u00bb, il y aura toujours des actes \u00ab\u00a0pos\u00e9s d&rsquo;intention d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e\u00a0\u00bb m\u00eame si l&rsquo;<em>attention<\/em>, la\u00a0<em>volont\u00e9<\/em>, la\u00a0<em>concentration<\/em>, ou l&rsquo;<em>intention<\/em>\u00a0en tant que facult\u00e9s ou dispositions mentales n&rsquo;existent pas. Ce \u00e0 quoi il est fait r\u00e9f\u00e9rence par ces expressions, c&rsquo;est \u00e0 la qualit\u00e9 d\u2019un comportement, quant \u00e0 sa continuit\u00e9, sa coh\u00e9rence, l&rsquo;absence d&rsquo;auto-contradiction, etc. Il faut se d\u00e9partir cependant du r\u00e9flexe de lire dans ces qualit\u00e9s l&rsquo;aboutissement de l&rsquo;exercice d&rsquo;une facult\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>* * *<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le langage propre aux \u00eatres humains leur permet d&rsquo;assurer la satisfaction de leurs besoins et pulsions par le truchement de la parole seule\u00a0: en <em>demandant<\/em>\u00a0\u00e0 quelqu&rsquo;un.\u00a0<em>Avant<\/em>\u00a0que le langage n&rsquo;existe, l&rsquo;animal doit s&rsquo;y prendre de mani\u00e8re directe\u00a0: par le truchement de sc\u00e9narios fond\u00e9s probablement enti\u00e8rement sur des associations de percepts et d&rsquo;affects, et ancr\u00e9s avant tout apprentissage possible dans ces quelques \u00ab\u00a0scripts\u00a0\u00bb de base qu&rsquo;on a coutume d&rsquo;appeler\u00a0<em>instincts<\/em>. Quant \u00e0 nous, \u00eatres humains, nous ne savons plus ce que c&rsquo;\u00e9tait que ressentir un besoin \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque o\u00f9 n&rsquo;existait pas encore la parole int\u00e9rieure qui dit \u00ab\u00a0Tiens, j&rsquo;ai faim\u00a0!\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>La pr\u00e9valence des concepts dans la langue, ainsi que l&rsquo;absence pour la plupart d\u2019un\u00a0<em>significat<\/em>\u00a0ayant une existence dans le monde sensible, implique que le signifi\u00e9 d&rsquo;un signifiant est g\u00e9n\u00e9ralement un autre signifiant plut\u00f4t qu&rsquo;un\u00a0<em>significat<\/em>. Cela veut-il dire que l&rsquo;av\u00e8nement du langage chez l&rsquo;homme a r\u00e9duit la port\u00e9e de la perception par les organes des sens pour la survie\u00a0? Le fait que le concept puisse s\u2019encha\u00eener au concept restreint-il le r\u00f4le des percepts d\u2019origine externe \u00e0 \u00eatre uniquement \u2013 selon l\u2019heureuse expression de Lacan \u2013 des \u00ab\u00a0<a href=\"http:\/\/www.lutecium.fr\/jacsib\/images\/capiton.gif\">points de capiton<\/a>\u00a0\u00bb\u00a0? Oui, dans une certaine mesure, ne serait-ce que parce que certains besoins et pulsions sont satisfaits pr\u00e9cis\u00e9ment par des phrases prononc\u00e9es (\u00ab\u00a0Je t&rsquo;aime\u00a0\u00bb, par exemple). Pour le reste, il semble bien que le corps puisse se passer de mots mais l&rsquo;imagination non, et qu&rsquo;ils vivent d\u00e8s lors des vies partiellement disjointes.<\/p>\n<p>Ce que la conscience per\u00e7oit du monde, le monde ext\u00e9rieur \u00e0 la peau du sujet parlant, c&rsquo;est avant tout \u00ab\u00a0ce que les mots en disent\u00a0\u00bb, le reste \u00e9tant \u00e0 la charge du corps qui, lui, ne nous informe de ce qu&rsquo;il fait qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;occasion. L&rsquo;imagination se nourrit d\u00e9sormais d\u2019un mat\u00e9riau avant tout li\u00e9 au stockage des mots dans la m\u00e9moire\u00a0: du coup, la conscience \u00ab\u00a0voit\u00a0\u00bb \u00e0 travers la grille du concept\u00a0; le corps, pendant ce temps l\u00e0, tout occup\u00e9 \u00e0 une autre affaire \u2013 le mammif\u00e8re que nous sommes \u2013 , nous maintient en vie. C&rsquo;est lui, par exemple, qui donne un grand coup de volant pour \u00e9viter le coyote qui traverse la route, pendant que moi je bavarde, ou plut\u00f4t \u2013 car c&rsquo;est bien de cela qu&rsquo;il s&rsquo;agit, et dans tous les cas \u2013 pendant que \u00ab\u00a0je m&rsquo;\u00e9coute parler\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Ce que la parole autorise, c&rsquo;est la mise en sc\u00e8ne dans l&rsquo;imagination d&rsquo;un univers absolument coup\u00e9 de toute r\u00e9sonance physique imm\u00e9diate\u00a0: la possibilit\u00e9 pour tout locuteur et \u00e0 tout moment de produire par des mots la repr\u00e9sentation d&rsquo;un univers fictif. Si j&rsquo;invente de toutes pi\u00e8ces un conte de f\u00e9es pour un enfant sur le point de s&rsquo;endormir, il s\u2019agit bien d&rsquo;une r\u00e9action \u00e0 un environnement physique\u00a0: il existe effectivement un rapport causal entre l&rsquo;enfant et la production de mon r\u00e9cit. Mais cette relation physique se cantonne au rapport contextuel entre le\u00a0<em>genre narratif<\/em>\u00a0mobilis\u00e9 et la situation culturelle de l&rsquo;enfant \u00e0 l\u2019heure du coucher. Il n&rsquo;y a en aucune mani\u00e8re de correspondance entre cette situation et le\u00a0<em>contenu narratif<\/em>\u00a0lui-m\u00eame\u00a0: entre moi assis sur le bord du petit lit et les dragons et enchanteurs qui peuplent mon histoire. En cons\u00e9quence, le contenu du r\u00e9cit est priv\u00e9 de toute\u00a0<em>d\u00e9ixis<\/em>, de toute \u00ab\u00a0monstration\u00a0\u00bb, il est\u00a0<em>imaginaire\u00a0<\/em>au sens o\u00f9 il se d\u00e9roule enti\u00e8rement dans l&rsquo;imagination, et ne refl\u00e8te en rien les circonstances physiques du narrateur.<\/p>\n<p>Autrement dit, le langage permet \u00e0 l&rsquo;imagination de jouer enti\u00e8rement sur le mode fictif, d\u00e9connect\u00e9e de l&rsquo;univers physique imm\u00e9diat \u2013 alors que le corps, pendant ce temps l\u00e0, comme l&rsquo;on dit, \u00ab\u00a0assure\u00a0\u00bb. Dans un autre registre, le fait qu&rsquo;une machine, en l&rsquo;occurrence un ordinateur, puisse se passer compl\u00e8tement d&rsquo;\u00eatre en prise avec le monde physique qui l&rsquo;entoure, et produise n\u00e9anmoins par l&rsquo;interm\u00e9diaire d\u2019un logiciel une manipulation ad\u00e9quate de suites de mots \u2013 suffisante en tout cas pour r\u00e9aliser les fonctionnalit\u00e9s qui sont les siennes \u2013 vient conforter l&rsquo;hypoth\u00e8se qu&rsquo;il pourrait en \u00eatre de m\u00eame pour les \u00eatres humains\u00a0: \u00e0 savoir que le langage permet que le comportement du corps et le comportement verbal se d\u00e9veloppent en parall\u00e8le, et soient \u00e0 la limite parfaitement\u00a0<em>orthogonaux<\/em>\u00a0: enti\u00e8rement dissoci\u00e9s l&rsquo;un de l&rsquo;autre.<\/p>\n<p>L&rsquo;intellectuel incarne souvent une telle d\u00e9connexion sous une forme au moins partielle. L&rsquo;image du \u00ab\u00a0professeur distrait\u00a0\u00bb\u00a0en offre la caricature dans la repr\u00e9sentation populaire\u00a0: son corps fait une chose, sa parole int\u00e9rieure en \u00e9voque une tout autre\u00a0; les interf\u00e9rences provoqu\u00e9es dans sa d\u00e9marche par l&rsquo;imagination et ses associations propres le conduisent parfois \u00e0 se cogner \u00e0 un r\u00e9verb\u00e8re (les \u00e9rudits ajouteront, \u00ab\u00a0en disant\u00a0: \u00ab\u00a0Pardon, Madame\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p>Le m\u00eame clivage entre le comportement spatio-temporel et le comportement de type linguistique existe de fait \u00e0 l&rsquo;heure actuelle [En 1997, date de r\u00e9daction du texte, mais toujours d\u2019actualit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9poque de la publication du pr\u00e9sent ouvrage] entre les domaines distincts de la robotique et de l&rsquo;intelligence artificielle. Un pont entre les deux, qui autoriserait une authentique simulation du comportement humain dans sa totalit\u00e9, exigerait que l&rsquo;on mette en place un double syst\u00e8me op\u00e9rant selon le m\u00e9canisme mis au jour ici. \u00c0 savoir\u00a0:\u00a0<em>primo<\/em>\u00a0: l&rsquo;\u00e9quivalent d&rsquo;une conscience identifi\u00e9e \u00e0 un\u00a0<em>regard<\/em>\u00a0o\u00f9 des percepts viennent s&rsquo;afficher en temps r\u00e9el, <em>secundo<\/em> l&rsquo;\u00e9quivalent d&rsquo;une conscience g\u00e9n\u00e9rant un discours sur ce qu&rsquo;elle per\u00e7oit du monde et du comportement du corps auquel elle est attach\u00e9e (ce discours \u00e9tant une\u00a0<em>rationalisation<\/em>, c&rsquo;est-\u00e0-dire un commentaire <em>a posteriori<\/em>\u00a0et priv\u00e9 de tout acc\u00e8s aux motivations r\u00e9elles de ce comportement), <em>tertio<\/em>\u00a0l&rsquo;\u00e9quivalent d&rsquo;une conscience qui g\u00e9n\u00e8re des instructions constituant une disposition \u00e0 l&rsquo;action \u00e0 partir de l&rsquo;affect associ\u00e9 aux mots composant le discours qu&rsquo;elle produit (la signification de ce dernier, et en particulier tout ce qu&rsquo;il suppose quant \u00e0 un pouvoir d\u00e9cisionnel de la conscience, \u00e9tant elle sans cons\u00e9quence, la conscience constituant \u00e0 ce point de vue un cul-de-sac). Autrement dit \u2013 en termes plus techniques \u2013 il faudrait que les actions du robot s&rsquo;affichent dans un regard, qu&rsquo;elles g\u00e9n\u00e8rent \u00e0 partir de cet endroit des associations de type linguistique, et que celles-ci produisent une combinaison de signaux qui, lorsqu&rsquo;est atteint un seuil, d\u00e9clenche une action, conduisant \u00e0 la relaxation provisoire du syst\u00e8me.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>* * *<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>J\u2019\u00e9crivais dans\u00a0\u00ab\u00a0Jean Pouillon et le myst\u00e8re de la chambre chinoise\u00a0\u00bb, que<em>\u00a0<\/em>\u00ab\u00a0La parabole de la \u00ab\u00a0chambre chinoise\u00a0\u00bb vient conforter le projet d\u2019une intelligence artificielle en mettant en sc\u00e8ne\u00a0quelqu&rsquo;un \u2013 homme ou machine \u2013 qui bien que ne comprenant pas le chinois le\u00a0<em>parlerait<\/em>\u00a0aussi bien \u2013 sinon \u00ab\u00a0plus correctement\u00a0\u00bb, ajouterait Pouillon \u2013 que quelqu&rsquo;un d&rsquo;autre qui en ma\u00eetriserait \u00e0 la perfection la signification\u00a0\u00bb (Jorion 1997b\u00a0: 95).<\/p>\n<p>Pouillon affirmait, dans le passage auquel je consacrais mon commentaire, \u00ab\u00a0Je ne connais pas le sens des mots qu&rsquo;ils emploient\u2026 Cette ignorance n&rsquo;est nullement un handicap\u2026 \u2026 [elle me permet de] forger des phrases, souvent plus \u00ab\u00a0correctes\u00a0\u00bb que celles dont ont us\u00e9 les orateurs et dont la structure grammaticale me garantit qu&rsquo;elles peuvent avoir une signification. Laquelle\u00a0? Je ne sais pas\u2026\u00a0\u00bb (Pouillon 1993\u00a0: 155-157).<\/p>\n<p>Ce qui fait d\u00e9faut, dans l&rsquo;exemple pr\u00e9sent\u00e9 par Pouillon, d&rsquo;un sens qui s&rsquo;est maintenu en d\u00e9pit d&rsquo;une signification des mots invoqu\u00e9s,\u00a0<em>vide<\/em>\u00a0\u00e0 ses yeux, c&rsquo;est l\u2019<em>imagination<\/em>, laquelle est indispensable \u2013 comme nous l&rsquo;avons vu \u2013 pour constituer chez un sujet parlant une dynamique d&rsquo;affect qui s&rsquo;autoalimente dans la parole, int\u00e9rieure comme ext\u00e9rieure. Mais l&rsquo;imagination est sans objet quand \u2013 comme ici \u2013 il s&rsquo;agit simplement pour le sujet de rapporter les propos de quelqu&rsquo;un d&rsquo;autre, c&rsquo;est-\u00e0-dire d&rsquo;agir comme un simple \u00e9cran sur lequel est projet\u00e9e la dynamique d&rsquo;affect d&rsquo;autrui. En l&rsquo;occurrence, l&rsquo;<em>imagination<\/em>\u00a0de Pouillon produirait ici une interf\u00e9rence, en important comme un effet parasite, l&rsquo;affect li\u00e9 aux \u00e9v\u00e9nements de son histoire personnelle \u00e0 laquelle les \u00ab\u00a0coils\u00a0\u00bb, les \u00ab\u00a0profil\u00e9s longs\u00a0\u00bb, les \u00ab\u00a0t\u00f4les quarto\u00a0\u00bb, sont \u00e9trangers, alors que ce qui compte seul, c\u2019est le\u00a0<em>rendu<\/em>\u00a0fid\u00e8le \u2013 quel que soit le sens que quiconque pourra attribuer \u00e0 la phrase.<\/p>\n<p>Revenons-en alors \u00e0 ces trois th\u00e8ses qu&rsquo;il m&rsquo;avait sembl\u00e9 possible d&rsquo;inf\u00e9rer d\u00e9ductivement du \u00ab\u00a0Plaisir de ne pas comprendre\u00a0\u00bb et de remarques incidentes sur des questions proches dans\u00a0<em>Temps et roman<\/em>, th\u00e8ses \u00e0 propos desquelles j&rsquo;affirmais qu&rsquo;elles \u00ab\u00a0pr\u00e9sentent les signes \u00e9vidents de l&rsquo;absurdit\u00e9\u00a0\u00bb (Jorion 1997b\u00a0: 96).<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<em>primo<\/em>, la connaissance des r\u00e8gles syntaxiques est essentielle \u00e0 l&rsquo;usage correct d&rsquo;une langue,<\/p>\n<p><em>secundo<\/em>, la connaissance des r\u00e8gles s\u00e9mantiques est, elle, indiff\u00e9rente \u00e0 l&rsquo;usage correct de cette langue\u00a0\u00bb (ibid.).<\/p>\n<p>En effet, le\u00a0<em>syntaxique<\/em>\u00a0ne parvient pas \u00e0 l&rsquo;<em>imagination<\/em>\u00a0: il est du m\u00eame ordre que l&rsquo;acte\u00a0<em>ci-devant<\/em>\u00a0\u00ab\u00a0involontaire\u00a0\u00bb\u00a0; le\u00a0<em>s\u00e9mantique<\/em>, c&rsquo;est au contraire ce qui y parvient\u00a0: il est du m\u00eame ordre que l&rsquo;acte\u00a0<em>ci-devant<\/em>\u00a0\u00ab\u00a0volontaire\u00a0\u00bb. C&rsquo;est ce contraste qui avait permis \u00e0 certains Scolastiques, en particulier \u00e0 Jean Buridan (1297-1361), d\u2019affirmer que le syntaxique est priv\u00e9 de signification\u00a0: il poss\u00e8de un sens mais qui n&rsquo;est pas ce que nous appelons la\u00a0<em>signification<\/em>, laquelle est pr\u00e9cis\u00e9ment ce que le s\u00e9mantique v\u00e9hicule exclusivement. Le sens du syntaxique est enti\u00e8rement trait\u00e9 en amont de la conscience, au niveau inconscient,\u00a0<em>par le corps<\/em>\u00a0\u2013 selon l&rsquo;expression que j&rsquo;ai utilis\u00e9e dans ce texte \u2013, c&rsquo;est la partie aveugle, inaccessible du sens, celle qui nous oblige \u00e0 des contorsions mentales quand nous essayons de d\u00e9finir \u2013 pour reprendre le vocabulaire scolastique \u2013 un\u00a0<em>syncat\u00e9gor\u00e8me<\/em>\u00a0tel \u00ab\u00a0n\u00e9anmoins\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<em>tertio<\/em>, Le sentiment intuitif de compr\u00e9hension est, lui, indiff\u00e9rent \u00e0 l&rsquo;usage correct d\u2019une langue\u00a0\u00bb (ibid.)<\/p>\n<p>La\u00a0<em>compr\u00e9hension<\/em>, c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9vocation par l&rsquo;<em>imagination<\/em>, activant en m\u00eame temps que les concepts \u00e9voqu\u00e9s, tous ceux qui leur sont li\u00e9s (cf. Jorion 1990a\u00a0: chapitre 9). Le contenu de cette repr\u00e9sentation, c&rsquo;est la\u00a0<em>signification<\/em>, mais il existe une partie du sens qui est absente de la\u00a0<em>signification<\/em>\u00a0: tout ce qui est de l&rsquo;ordre de la structure, de l&rsquo;armature de la phrase\u00a0; la structure ne passe pas dans l&rsquo;\u00e9vocation, c&rsquo;est ce que Freud observe \u00e0 propos du r\u00eave\u00a0: que les effets syntaxiques doivent y \u00eatre exprim\u00e9s comme r\u00e9bus, qu&rsquo;ils doivent \u00eatre \u00e9voqu\u00e9s de mani\u00e8re indirecte, sous une forme\u00a0<em>figur\u00e9e<\/em>, <em>figurative<\/em>\u00a0. Autrement dit, on est forc\u00e9 de reproduire la signification des\u00a0<em>syncat\u00e9gor\u00e8mes<\/em>\u00a0\u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;un montage de\u00a0<em>cat\u00e9gor\u00e8mes<\/em>.<\/p>\n<p>Ceci prouve que la production de phrases \u00ab\u00a0correctes\u00a0\u00bb peut effectivement avoir lieu sans que rien n&rsquo;apparaisse sur la sc\u00e8ne de l&rsquo;imagination de celui qui les g\u00e9n\u00e8re. D&rsquo;o\u00f9 la r\u00e9alit\u00e9 de l&rsquo;effet constat\u00e9 par Pouillon\u00a0: il produit des \u00ab\u00a0phrases souvent\u00a0plus correctes\u00a0\u00bb en confiant la t\u00e2che \u00e0 son\u00a0<em>corps<\/em>\u00a0et en laissant son imagination vagabonder par ailleurs sur des objets conceptuels probablement \u00ab\u00a0plus passionnants\u00a0\u00bb que des \u00ab\u00a0coils\u00a0\u00bb, des \u00ab\u00a0profil\u00e9s longs\u00a0\u00bb, des \u00ab\u00a0t\u00f4les quarto\u00a0\u00bb, en restant lui-m\u00eame, comme \u00ab\u00a0\u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur de la communication\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>* * *<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Au moment o\u00f9 j&rsquo;ai sugg\u00e9r\u00e9 une \u00ab\u00a0rectification des noms\u00a0\u00bb o\u00f9 le mot \u00ab\u00a0inconscient\u00a0\u00bb est remplac\u00e9 par le mot \u00ab\u00a0corps\u00a0\u00bb et le mot \u00ab\u00a0conscience\u00a0\u00bb remplac\u00e9 par le mot \u00ab\u00a0imagination\u00a0\u00bb, certains lecteurs auront peut-\u00eatre fait le pas suivant qui consiste \u00e0 remplacer le mot \u00ab\u00a0imagination\u00a0\u00bb par le mot \u00ab\u00a0\u00e2me\u00a0\u00bb. Ce pas est minime et peut \u00eatre pos\u00e9 maintenant sans objection majeure. On serait parti alors des concepts de la psychanalyse en termes de \u00ab\u00a0conscient\u00a0\u00bb et d&rsquo;\u00ab\u00a0inconscient\u00a0\u00bb pour aboutir \u00e0 la dichotomie \u00ab\u00a0corps\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0\u00e2me\u00a0\u00bb, beaucoup plus ancienne, et correspondant \u00e0 ce que j&rsquo;ai appel\u00e9 une \u00ab\u00a0psychologie spontan\u00e9e\u00a0\u00bb inscrite dans la langue.<\/p>\n<p>La seule diff\u00e9rence, mais elle est essentielle, c&rsquo;est qu&rsquo;ici, on a affaire \u00e0 un rapport invers\u00e9 par rapport au sch\u00e9ma classique pour ce qu&rsquo;il en va des responsabilit\u00e9s, de la prise de d\u00e9cision\u00a0: ici, l&rsquo;\u00e2me n&rsquo;est pas aux commandes, c&rsquo;est le corps\u00a0; l&rsquo;\u00e2me lui est enti\u00e8rement subordonn\u00e9e.<\/p>\n<p>Ce que la parabole de la chambre chinoise met en sc\u00e8ne, c&rsquo;est un prisonnier qui parle le chinois en ayant fait de la s\u00e9mantique du chinois, \u2013 \u00e0 son corps d\u00e9fendant \u2013 un simple \u00e9l\u00e9ment de la syntaxe de la langue. Son corps parle chinois, et son \u00e2me n\u2019en est nullement inform\u00e9e. Que fait-elle, son \u00e2me, pendant ce temps-l\u00e0\u00a0? C&rsquo;est difficile \u00e0 dire. Cependant, si j&rsquo;\u00e9tais elle, je r\u00eaverais \u00e0 m&rsquo;\u00e9chapper de la ge\u00f4le. Je me fredonnerais peut-\u00eatre le refrain d&rsquo;une ballade de Johnny Cash aux accents sartriens\u00a0: \u00ab\u00a0The walls of a prison will never hold me\u2026\u00a0\u00bb. Cela dit, si le prisonnier de la chambre chinoise arrivait un jour \u00e0 s&rsquo;\u00e9vader, ce serait son corps qui non seulement y serait parvenu, mais, comme nous le savons maintenant, en aurait aussi, en r\u00e9alit\u00e9, pris l&rsquo;initiative et pos\u00e9 tous les gestes.<\/p>\n<p>Cette conclusion \u00e0 laquelle nous avons abouti n\u2019exigeait pas \u2013 on l\u2019aura peut-\u00eatre not\u00e9 \u2013 la v\u00e9rification exp\u00e9rimentale dont Benjamin Libet est l&rsquo;auteur (ce qui ne retire rien \u00e0 son immense m\u00e9rite)\u00a0: il \u00e9tait possible d&rsquo;y parvenir aussi bien de mani\u00e8re d\u00e9ductive \u00e0 partir d\u2019une r\u00e9flexion sur la parole int\u00e9rieure, et apr\u00e8s avoir remplac\u00e9 une logique en termes de\u00a0<em>causes finales<\/em>\u00a0par une autre en termes de\u00a0<em>gradient<\/em>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>* * *<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Pourquoi deux mille cinq cents ans de r\u00e9flexion se sont-ils r\u00e9v\u00e9l\u00e9s impuissants \u00e0 remettre en cause le pouvoir d\u00e9cisionnel de la conscience\u00a0? Il me semble qu&rsquo;il y a, sur cette question, quelque chose de l&rsquo;ordre du pr\u00e9jug\u00e9, de ce qui ne se modifie qu&rsquo;en tout dernier recours dans l&rsquo;organisation conceptuelle (ce que j&rsquo;ai appel\u00e9 ailleurs\u00a0<em>noyau de croyance<\/em>), quelque chose de l&rsquo;ordre d&rsquo;un\u00a0<em>tabou<\/em>.<\/p>\n<p>L&rsquo;histoire des sciences nous est peut-\u00eatre ici d&rsquo;un certain secours. Lorsque Max Planck pose les jalons de la m\u00e9canique quantique, il nous est ais\u00e9ment loisible d&rsquo;\u00e9num\u00e9rer ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs\u00a0: il b\u00e2tit sur les fondations pos\u00e9es par Clausius, Maxwell et Boltzmann. Lorsque Darwin met au point sa th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9volution des esp\u00e8ces ou lorsque Freud d\u00e9veloppe la m\u00e9tapsychologie freudienne, on aurait au contraire bien du mal \u00e0 d\u00e9terminer leurs pr\u00e9d\u00e9cesseurs (l&rsquo;\u0153uvre parall\u00e8le de Wallace est contemporaine de celle de Darwin). On peut toutefois leur trouver ici et l\u00e0 dans l&rsquo;histoire (et parfois quelques ann\u00e9es auparavant seulement), des\u00a0<em>pr\u00e9curseurs<\/em>, des penseurs qui exprim\u00e8rent des vues o\u00f9 l&rsquo;on retrouve en germe, sous forme \u00e9bauch\u00e9e et le plus souvent d&rsquo;id\u00e9e isol\u00e9e, ce qui ne prendra tout son sens que dans la th\u00e9orie compl\u00e8te que Darwin ou Freud d\u00e9velopp\u00e8rent ensuite. Lorsque des\u00a0<em>pr\u00e9d\u00e9cesseurs<\/em>\u00a0existent, comme c&rsquo;est le cas pour Planck, la qu\u00eate de\u00a0<em>pr\u00e9curseurs<\/em>\u00a0appara\u00eetrait bien vaine puisqu&rsquo;une ligne continue de <em>pr\u00e9d\u00e9cesseurs<\/em>\u00a0conduirait jusqu&rsquo;\u00e0 eux.<\/p>\n<p>Qu&rsquo;est-ce qui distingue alors les d\u00e9couvertes de Darwin ou de Freud, sinon leur r\u00e9elle nouveaut\u00e9\u00a0? \u00ab\u00a0Qu&rsquo;elles ne constituent pas des th\u00e9ories \u00e0 proprement parler\u00a0\u00bb disent aujourd&rsquo;hui certains, \u00ab\u00a0du fait qu&rsquo;elles ne sont pas falsifiables, qu&rsquo;elles ne se pr\u00eatent pas \u00e0 la contre-\u00e9preuve\u00a0\u00bb. L&rsquo;argument est sans m\u00e9rite\u00a0: leurs th\u00e9ories sont <em>falsifiables<\/em>, au m\u00eame titre que le\u00a0<em>Big bang<\/em>\u00a0par exemple, m\u00eame si cela exigerait davantage d&rsquo;argumentation discursive que de recours \u00e0 la v\u00e9rification exp\u00e9rimentale pure. Ce qui distingue leurs constructions, c&rsquo;est qu&rsquo;il est difficile, au sens de \u00ab\u00a0dur\u00a0\u00bb psychologiquement, pour un auteur de les formuler. Il existe ici, comme je l\u2019ai dit, un\u00a0<em>tabou<\/em>\u00a0\u00e0 surmonter, quelque chose qui provoque la crainte ou la col\u00e8re si l&rsquo;on y touche\u00a0: il y a aussi une\u00a0<em>conversion<\/em>\u00a0\u00e0 r\u00e9aliser, en premier lieu pour son auteur, au moment o\u00f9 il formule sa th\u00e9orie, en second lieu pour son lecteur au moment o\u00f9 celui-ci doit se laisser convaincre, au moment o\u00f9 certains remparts dress\u00e9s par son affect doivent s&rsquo;effondrer pour faire place \u00e0 la conception nouvelle.<\/p>\n<p>Ce qui caract\u00e9rise le darwinisme ou le freudisme, c&rsquo;est que s&rsquo;ils sont vrais, le m\u00e9rite de Darwin et de Freud, en tant qu&rsquo;ils en sont les auteurs en est automatiquement diminu\u00e9. Si nous ne sommes que les descendants de grands singes, alors le darwinisme lui-m\u00eame a pour auteur le descendant d&rsquo;un grand singe (les caricaturistes de l&rsquo;\u00e9poque s&rsquo;en sont d&rsquo;ailleurs donn\u00e9 \u00e0 c\u0153ur joie), de m\u00eame, si toute \u0153uvre humaine est un moyen d\u00e9tourn\u00e9 de satisfaire une pulsion d&rsquo;ordre sexuel, alors la m\u00e9tapsychologie freudienne elle-m\u00eame est un moyen d\u00e9tourn\u00e9 pour son auteur de satisfaire une telle pulsion.<\/p>\n<p>La th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9volution de Darwin ainsi que la psychanalyse \u2013 on l&rsquo;a \u00e9crit \u2013 impliquent une d\u00e9valuation, un\u00a0<em>rabaissement<\/em>\u00a0de l&rsquo;image que se fait le genre humain de lui-m\u00eame. La vanit\u00e9 de l&rsquo;esp\u00e8ce en prend un mauvais coup, car il s&rsquo;agit de bien plus que d&rsquo;une th\u00e9orie nouvelle, il s&rsquo;agit aussi d&rsquo;une le\u00e7on d&rsquo;humilit\u00e9. Copernic en avait fait autant lorsqu&rsquo;il d\u00e9pla\u00e7a la terre du centre vers la p\u00e9riph\u00e9rie ou lorsque Linn\u00e9 le premier classa l&rsquo;homme au rang des mammif\u00e8res.<\/p>\n<p>Alors qu&rsquo;est-ce qui nous emp\u00eachait de comprendre la distribution r\u00e9elle des responsabilit\u00e9s entre le corps et l&rsquo;\u00e2me\u00a0? Probablement un m\u00e9canisme psychologique du m\u00eame ordre que celui que je viens d&rsquo;\u00e9voquer \u00e0 propos de Darwin et de Freud\u00a0: si tel est bien le cas, alors composer la Neuvi\u00e8me Symphonie ou peindre\u00a0<em>La ronde de nuit<\/em>, sont sans aucun doute des r\u00e9alisations\u00a0<em>personnelles<\/em>\u00a0ayant leur fondement dans un \u00eatre biologique model\u00e9 par une histoire, mais qui ne sont pas davantage li\u00e9es \u00e0 un\u00a0<em>sujet<\/em>\u00a0humain ma\u00eetre de ses actions, que le fait pour quiconque d&rsquo;entre nous d&rsquo;ouvrir une fen\u00eatre\u00a0<em>machinalement<\/em>. Quant \u00e0 celui qui attacherait son nom \u00e0 la d\u00e9couverte que les fonctions de l&rsquo;\u00e2me et du corps doivent \u00eatre simplement invers\u00e9es, il\u00a0<em>rabaisserait<\/em>\u00a0d&rsquo;autant sa propre d\u00e9couverte\u00a0: elle aurait \u00e9t\u00e9 tout aussi\u00a0<em>machinale<\/em>, selon l&rsquo;automatisme qu&rsquo;il aurait mis en \u00e9vidence. Il serait l&rsquo;auteur de sa d\u00e9couverte par un m\u00e9canisme dont \u2013 il l&rsquo;aurait prouv\u00e9 \u2013 sa personne n&rsquo;est le support que pour des raisons parfaitement fortuites au regard de l&rsquo;histoire. Tout ce qu&rsquo;il pourrait affirmer quant au fait qu\u2019elle ne pouvait avoir lieu que par lui se trouverait automatiquement disqualifi\u00e9\u00a0: ce ne pouvait \u00eatre que lui sans doute mais sans pour autant que la paternit\u00e9 en revienne \u00e0 ce \u00ab\u00a0moi, je\u00a0\u00bb dont il aime ponctuer son discours.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 en quelques mots ce qui expliquerait pourquoi les penseurs qui se sont pench\u00e9s sur le myst\u00e8re de la chambre chinoise se sont arr\u00eat\u00e9s au bord de son \u00e9lucidation, puisque ce qu&rsquo;il s&rsquo;agissait de d\u00e9couvrir les aurait priv\u00e9s de la satisfaction de mettre en avant leur propre personne \u2013 satisfaction qui guide de tout temps le processus de la d\u00e9couverte.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Laguna Beach, 3 d\u00e9cembre 1997<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<ol>\n<li><strong> Pourquoi nous avons neuf vies comme les chats\u00a0?<\/strong><\/li>\n<\/ol>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p>Paru dans \u00ab\u00a0Reconstitutions\u00a0\u00bb, <em>Papiers du Coll\u00e8ge International de Philosophie<\/em>, Num\u00e9ro 51, 2000\u00a0: 69-80<\/p>\n<p><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p>Armel et moi nous nous sommes arr\u00eat\u00e9s sur le c\u00f4t\u00e9 Ouest de la rue de Cond\u00e9. Francis \u2013 qui sait que nous allons prendre le m\u00e9tro \u00e0 Od\u00e9on, s\u2019est arr\u00eat\u00e9 lui aussi. Mais Isabelle qui ne conna\u00eet rien \u00e0 nos projets a d\u00e9j\u00e0 travers\u00e9 la rue. Elle s\u2019aper\u00e7oit soudain qu\u2019elle est la seule \u00e0 l\u2019avoir fait, et revient sur ses pas. Mais une voiture d\u00e9bouche \u00e0 toute allure, qui ne pourra pas l\u2019\u00e9viter\u2026<\/p>\n<p>Quelques instants plus tard je m\u2019entends dire \u00e0 Isabelle : \u00ab J\u2019ai vu votre sang sur la rue \u00bb. Armel lui dit : \u00ab La voiture est pass\u00e9e \u00e0 quelques centim\u00e8tres de vous \u00bb.<\/p>\n<p>Dans la nuit je m\u2019\u00e9veille et je pense : \u00ab Je l\u2019ai vraiment vue morte : j\u2019ai v\u00e9ritablement vu le sang d\u2019Isabelle sur la chauss\u00e9e. Aussit\u00f4t apr\u00e8s je l\u2019ai vue vivante, mais pendant une fraction de seconde je ne l\u2019ai pas imagin\u00e9e, mais litt\u00e9ralement vue morte \u00bb. Je me dis, le monde a bifurqu\u00e9, je me suis trouv\u00e9 un moment dans un monde o\u00f9 Isabelle a \u00e9t\u00e9 tu\u00e9e, puis aussit\u00f4t, dans un monde o\u00f9 \u2013 Dieu merci \u2013 elle \u00e9tait en vie. Est-ce que ma vision de l\u2019accident ne suppose pas la br\u00e8ve co-existence de deux \u00e9tats-de-choses incompatibles ? co-existence qui se r\u00e9soudrait comme en m\u00e9canique quantique par la synth\u00e8se soudaine de deux \u00e9tats \u00e9galement possibles et jusque-l\u00e0 superpos\u00e9s (la fameuse \u00ab r\u00e9duction du train d\u2019ondes \u00bb) ? Je pense \u00e0 ce que rapportent certains rescap\u00e9s d\u2019un \u00e9tat \u00ab proche de la mort \u00bb et qui disent avoir \u00e9prouv\u00e9 le sentiment que leur conscience (\u00e2me) \u00ab survole \u00bb la sc\u00e8ne o\u00f9 leur corps lutte entre la vie et la mort. Ils affirment aussi que cette contemplation s\u2019est interrompue brutalement et qu\u2019ils ont alors repris conscience, autrement dit, que leur conscience s\u2019est soudain trouv\u00e9e r\u00e9unie \u00e0 leur corps meurtri dans un processus de r\u00e9duction comparable \u00e0 celui que subit un train d\u2019ondes au niveau quantique.<\/p>\n<p>Je me rendors. Quelque temps plus tard, toujours au milieu de la nuit, je me r\u00e9veille et, en l\u2019espace de quelques minutes, une suite de cons\u00e9quences philosophiques de l\u2019hypoth\u00e8se des mondes parall\u00e8les pr\u00e9cipitent dans ma r\u00e9flexion : un torrent d\u00e9ductif o\u00f9 figurent une r\u00e9conciliation des points de vue r\u00e9aliste et id\u00e9aliste, une confirmation de la conception leibnizienne du \u00ab\u00a0meilleur des mondes possibles \u00bb, une expansion du cogito cart\u00e9sien, le r\u00f4le jou\u00e9 par la Raison dans l\u2019histoire, ce qu\u2019il faut penser de l\u2019id\u00e9e que le temps aurait une r\u00e9alit\u00e9 purement psychologique, enfin, comment concevoir (de mani\u00e8re non-contradictoire) la nature de l\u2019<em>\u00catre-donn\u00e9<\/em>.<\/p>\n<p>Bien entendu, le matin au r\u00e9veil, je ne crois plus \u00e0 aucune de ces sornettes, dont j\u2019attribue l\u2019\u00e9laboration au rel\u00e2chement de l\u2019esprit critique propre aux r\u00e9flexions nocturnes. Et pourtant\u2026 au cours de la journ\u00e9e je retourne \u00e0 plusieurs reprises vers ces r\u00e9flexions, \u00e9tonn\u00e9 de la qualit\u00e9 esth\u00e9tique d\u2019une d\u00e9marche apportant des r\u00e9ponses \u00e0 certaines questions philosophiques classiques \u00e0 partir de l\u2019hypoth\u00e8se des mondes parall\u00e8les. C\u2019est ce sentiment de la\u00a0<em>beaut\u00e9<\/em>\u00a0de la cascade d\u00e9ductive qui m\u2019encourage \u00e0 la mettre sur le papier, en d\u00e9pit de ce que je consid\u00e8re comme sa plausibilit\u00e9 quasiment nulle.<\/p>\n<p>Ce qui m\u2019a frapp\u00e9 au cours de ma r\u00e9flexion nocturne, c\u2019est non seulement l\u2019aisance avec laquelle l\u2019ensemble des questions qui se sont pr\u00e9sent\u00e9es \u00e0 ma r\u00e9flexion trouvaient une solution, mais surtout comment celles-ci \u2013 qui m\u2019apparaissaient jusque-l\u00e0 disparates \u2013 se retrouvaient harmonieusement organis\u00e9es en un tout, du fait pr\u00e9cis\u00e9ment qu\u2019une solution leur \u00e9tait apport\u00e9e dans un ordre logique particulier. Nous nous \u00e9tions faits \u00e0 l\u2019id\u00e9e que la science \u00e9tait le domaine des questions qui trouveraient r\u00e9ponse, la philosophie au contraire, celui des celles qui resteraient ouvertes. Mais la science nous a \u2013 \u00e0 tort ou \u00e0 raison \u2013 d\u00e9\u00e7u sous ce rapport. L\u2019inversion des perspectives s\u2019applique-t-elle aussi \u00e0 la philosophie, \u00e0 savoir, que ses questions \u00e0 elle se r\u00e9v\u00e9leraient solubles ?<\/p>\n<p>Mais quelle foi accorder \u00e0 un syst\u00e8me du monde dont le seul m\u00e9rite serait de r\u00e9soudre un sous-ensemble important des questions qui ont retenu, au cours des \u00e2ges, l\u2019attention des philosophes ? Autrement dit quelle garantie nous apporte quant \u00e0 sa v\u00e9rit\u00e9 une th\u00e9orie dont la seule vertu est celle de sa coh\u00e9rence, sa capacit\u00e9-m\u00eame \u00e0 \u00ab faire syst\u00e8me \u00bb ? Une telle disposition \u00e0 r\u00e9pondre sans se contredire \u00e0 ces questions, lui assurerait-elle \u2013 de mani\u00e8re inductive \u2013 une vraisemblance qui, sinon \u2013 au vu de son contenu propre \u2013 lui serait spontan\u00e9ment refus\u00e9e ?<\/p>\n<p>Un d\u00e9bat intellectuel a eu lieu \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990 dont l\u2019objet \u00e9tait que les philosophes se m\u00e9prennent le plus souvent quant \u00e0 la signification des positions d\u00e9fendues par les scientifiques, la port\u00e9e \u00e9pist\u00e9mologique des th\u00e9ories et des faits \u00e0 partir desquels ils construisent une argumentation philosophique leur \u00e9chappant en r\u00e9alit\u00e9, si bien que, contrairement \u00e0 ce qu\u2019ils imaginent, les philosophes ne b\u00e2tissent pas \u00e0 partir de la science, mais se contentent d\u2019y trouver, de mani\u00e8re tr\u00e8s l\u00e2che, une \u00ab source d\u2019inspiration \u00bb (cf. Sokal &amp; Bricmont 1997, Bouveresse 1999). Une occasion m\u2019est offerte ici de r\u00e9pondre indirectement \u00e0 cette accusation en mettant en \u00e9vidence ce qui se produit quand un philosophe prend au s\u00e9rieux ce que disent les scientifiques, en l\u2019occurrence pour ce qui touche \u00e0 la th\u00e9orie dite des \u00ab mondes multiples \u00bb <a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a> qui suppose que l\u2019univers se fend de mani\u00e8re incessante en une multitude de mondes parall\u00e8les. L\u2019aboutissement de ma r\u00e9flexion, pr\u00e9sent\u00e9 en deux temps est, comme on le verra, surprenant \u00e0 chacune des \u00e9tapes de son d\u00e9veloppement.<\/p>\n<p>Les comportements inattendus au niveau microscopique des particules \u00e9l\u00e9mentaires qu\u2019\u00e9tudie la m\u00e9canique quantique sont quelquefois pr\u00e9sent\u00e9s au profane par le biais de l\u2019exp\u00e9rience mentale dite du \u00ab chat de Schr\u00f6dinger \u00bb, laquelle d\u00e9bouche sur l\u2019hypoth\u00e8se induite des \u00ab mondes multiples \u00bb. La pr\u00e9misse est celle d\u2019\u00e9tats concurrents de la r\u00e9alit\u00e9 qui demeurent superpos\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019un \u00e9v\u00e9nement tel que leur observation \u2013 ou plut\u00f4t l\u2019interaction avec eux que suppose leur mesure \u2013 les oblige \u00e0 <em>choisir<\/em> une mani\u00e8re de se pr\u00e9senter, et ceci sans que l\u2019alternative implicite \u00e0 la superposition initiale perde pour autant de sa r\u00e9alit\u00e9 <a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a>. L\u2019interaction \u2013 dont la mesure <a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a> n\u2019est que l\u2019un des avatars possibles \u2013 est alors \u00e0 l\u2019origine d\u2019une bifurcation de mondes entre deux de leurs \u00e9tats possibles.<\/p>\n<p>Dans l\u2019exp\u00e9rience mentale imagin\u00e9e par Erwin Schr\u00f6dinger dans les ann\u00e9es trente du si\u00e8cle dernier, un chat dont la survie ou la mort d\u00e9pend de la brisure d\u2019une fiole de cyanure d\u00e9termin\u00e9e par une variation quantique ayant une chance sur deux de se produire (r\u00e9duction d\u2019un train d\u2019ondes), se retrouve simultan\u00e9ment mort et vivant dans deux univers \u00e9galement possibles mais ayant \u00ab bifurqu\u00e9 \u00bb, ayant diverg\u00e9 l\u2019un de l\u2019autre. Le chat est \u00e0 la fois mort et vivant mais dans deux mondes en voie de s\u00e9paration <a href=\"#_ftn8\" name=\"_ftnref8\">[8]<\/a>, l\u2019ontologie sous-jacente \u00e0 cette conception \u00e9tant donc celle de myriades d\u2019univers co-existants, chacun \u00e9voluant selon un sc\u00e9nario qui lui est propre, d\u2019o\u00f9 l\u2019appellation pour cette interpr\u00e9tation de la m\u00e9canique quantique, d\u2019hypoth\u00e8se des\u00a0<em>mondes multiples (parall\u00e8les).<\/em><\/p>\n<p>Ce qui \u2013 \u00e0 ma connaissance \u2013 n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 \u00e9voqu\u00e9 dans les discussions relatives au chat de Schr\u00f6dinger, c\u2019est ce que celui-ci en pense. Sans doute parce que l\u2019auteur de l\u2019exp\u00e9rience mentale supposait que l\u2019animal n\u2019est pas pleinement conscient de ce qui lui arrive. Rempla\u00e7ons alors le chat par un \u00eatre humain pour rendre le cas de figure plus instructif. Si ce dernier est \u00e0 la fois mort et vivant, on peut supposer que les principes courants en mati\u00e8re de conscience restent d\u2019application, \u00e0 savoir que, 1\u00ba dans le monde o\u00f9 il est mort, son cadavre est priv\u00e9 de conscience, alors que 2\u00ba dans le monde o\u00f9 il demeure en vie, son corps continue \u00e0 \u00eatre dou\u00e9 de conscience, c\u2019est-\u00e0-dire, a la conscience d\u2019\u00eatre en vie (quand il n\u2019est pas endormi, \u00e9vanoui ou dans le coma). Autrement dit, en cas de divergence entre deux sc\u00e9narios o\u00f9 dans l\u2019un, l\u2019individu meurt, alors que dans l\u2019autre il demeure en vie, la conscience de soi doit n\u00e9cessairement s\u2019attacher au sc\u00e9nario o\u00f9 la capacit\u00e9 m\u00e9tabolique du corps reste enti\u00e8re <a href=\"#_ftn9\" name=\"_ftnref9\">[9]<\/a>.<\/p>\n<p>Or l\u2019existence de telles bifurcations entre mondes possibles a \u00e9t\u00e9, selon les repr\u00e9sentants d\u2019un courant important parmi les physiciens contemporains, prouv\u00e9e au-del\u00e0 de tout doute raisonnable. Je vais tirer de ceci un certain nombre de cons\u00e9quences. La premi\u00e8re est la suivante : s\u2019il existe certaines strat\u00e9gies de vie concurrentes o\u00f9 le choix malheureux signifie la mort in\u00e9luctable de celui qui le pose, son auteur ne s\u2019en apercevra jamais, sa conscience de soi restant n\u00e9cessairement attach\u00e9e \u00e0 celui (ou ceux) des mondes multiples o\u00f9 il reste en vie \u2013 quelle que soit la faible probabilit\u00e9 du sc\u00e9nario auquel celui-ci (ou ceux-ci) correspond(ent). Il ne s\u2019apercevra donc pas que son choix fut en r\u00e9alit\u00e9 malencontreux. Dans les narrations autobiographiques qu\u2019il tiendra dans le monde o\u00f9 il survit, il ira m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 justifier \u00e0 qui veut l\u2019entendre la justesse de son pauvre jugement, renfor\u00e7ant ainsi involontairement sa tendance aux choix tactiques m\u00e9diocres. Cette strat\u00e9gie se poursuivra jusqu\u2019au moment o\u00f9 il se heurtera \u00e0 une situation o\u00f9 sa probabilit\u00e9 de survie sera devenue cette fois objectivement nulle. Nous connaissons tous des individus tr\u00e8s fiers de leurs prouesses et auxquels nous n\u2019attribuons aucun r\u00f4le \u00e0 leur talent dans ce qui leur arrive de positif mais seulement \u00e0 la chance incongrue dont ils semblent b\u00e9n\u00e9ficier.<\/p>\n<p>Ce ph\u00e9nom\u00e8ne expliquerait une observation faite par les psychologues \u2013 \u00e9voqu\u00e9e dans le contexte de l\u2019irrationalit\u00e9 des comportements des joueurs compulsifs (Tversky &amp; Wakker 1995) \u2013 la persistance dans l\u2019erreur propre \u00e0 l\u2019esp\u00e8ce humaine, et qui la distingue \u00e0 ce point de vue des autres animaux. L\u2019autor\u00e9flexion propre \u00e0 la conscience qui s\u2019auto-congratule (\u00ab mon choix tactique \u00e9tait judicieux\u2026 \u00bb) au sujet d\u2019un comportement qui a conduit dans un monde parall\u00e8le \u00e0 une mort certaine, est indispensable pour qu\u2019une telle tendance se d\u00e9veloppe : l\u2019animal priv\u00e9 de conscience [s\u2019il existe] est confront\u00e9 \u00e0 l\u2019objectivit\u00e9 de la r\u00e9ussite ou de l\u2019\u00e9chec de ses comportements ; au contraire, l\u2019homme dont la conscience s\u2019attache n\u00e9cessairement au monde o\u00f9 son corps demeure en vie, est encourag\u00e9 \u00e0 pers\u00e9v\u00e9rer, quelle que soit la stupidit\u00e9 objective de son jugement quant \u00e0 la t\u00e2che d\u2019assurer sa survie.<\/p>\n<p>Et puisque j\u2019ai \u00e9voqu\u00e9 ici le jeu, il m\u2019est permis, dans la perspective des mondes multiples, de poser le th\u00e9or\u00e8me suivant :\u00a0<em>La roulette russe est une activit\u00e9 sans risque et qui peut rapporter gros.<\/em>\u00a0(Une proposition identique vaut pour tous les sports dits extr\u00eames). Il s\u2019agit l\u00e0 en fait d\u2019un simple corollaire de ce que je viens d\u2019avancer : le joueur s\u2019en sort \u2013 du moins dans sa propre histoire, celle \u00e0 laquelle s\u2019attache sa conscience de soi \u2013 tant qu\u2019il existe dans l\u2019\u00e9ventail des sc\u00e9narios possibles au moins l\u2019un o\u00f9 il reste en vie. La chance de survie \u00e9tant fix\u00e9e ici \u2013 selon la r\u00e8gle du jeu \u2013 \u00e0 cinq chances sur six, le sujet s\u2019en sort toujours. Bien s\u00fbr, dans la vie des autres, il meurt n\u00e9cessairement une fois sur six, mais pour ce qui est de la sienne propre, le risque est nul qu\u2019il disparaisse du fait de sa participation au jeu : il mourra sans aucun doute un beau jour mais pour une autre cause, lorsque ses chances de survie dans l\u2019<em>ensemble<\/em>\u00a0des sc\u00e9narios possibles qui s\u2019ouvrent \u00e0 lui seront devenues nulles, ce qui veut dire que dans la plupart des cas, il mourra \u00ab subjectivement \u00bb de mort dite naturelle\u00a0: du fait de la corruption ultime de son corps mat\u00e9riel. La persistance du jeu au cours des si\u00e8cles r\u00e9cents, en d\u00e9pit de son danger apparent, est une cons\u00e9quence de la v\u00e9rit\u00e9 du th\u00e9or\u00e8me.<\/p>\n<p>J\u2019ai mentionn\u00e9 le fait que dans le monde d\u2019un joueur de roulette russe ses partenaires de jeu meurent une fois sur six, alors qu\u2019en ce qui le concerne personnellement cette probabilit\u00e9 est r\u00e9duite \u00e0 z\u00e9ro. De mani\u00e8re plus g\u00e9n\u00e9rale, les acteurs qui meurent de mort violente dans mon histoire personnelle m\u00e8nent en r\u00e9alit\u00e9 une vie beaucoup plus paisible dans leur propre vie (l\u2019exp\u00e9rience subjective qu\u2019ils en ont). Inversement, la vie aventureuse que je m\u00e8ne appara\u00eet beaucoup plus dangereuse \u00e0 mes contemporains qu\u2019\u00e0 moi-m\u00eame, ma capacit\u00e9 effective \u00e0 m\u2019en sortir indemne \u00e9tant, comme on l\u2019a vu, consid\u00e9rable. Cette constatation peut \u00eatre g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e en un deuxi\u00e8me th\u00e9or\u00e8me :\u00a0<em>Chacun m\u00e8ne (subjectivement) une vie beaucoup plus paisible que celle que ses contemporains observent.<\/em><\/p>\n<p>L\u2019histoire de sa propre conscience suit donc n\u00e9cessairement une pente \u00ab\u00a0optimiste \u00bb selon laquelle, en gros, on s\u2019en sort, sinon toujours, du moins un certain nombre de fois <a href=\"#_ftn10\" name=\"_ftnref10\">[10]<\/a>. Le concept classique de\u00a0<em>providence<\/em>\u00a0d\u00e9signe ce principe que chacun observe \u00e0 l\u2019\u0153uvre pour ce qui touche \u00e0 sa propre existence. Ceci explique en particulier pourquoi une proportion importante de situations fortement compromises connaissent cependant un d\u00e9nouement heureux, dit \u00ab\u00a0providentiel \u00bb, et ceci en d\u00e9pit de la probabilit\u00e9 objectivement faible de tels retournements de situation. Ainsi, malgr\u00e9 l\u2019in\u00e9luctabilit\u00e9 objective d\u2019une guerre mondiale thermonucl\u00e9aire \u2013 en raison du malentendu culturel r\u00e9gnant entre protagonistes surarm\u00e9s et enclins au raisonnement parano\u00efaque \u2013 nous avons tous, lecteurs potentiels de mon texte, surv\u00e9cu \u00e0 la III\u00e8me guerre mondiale.<\/p>\n<p>Une s\u00e9rie de questions qui vont de soi pour tout individu au sein de la culture occidentale, \u00ab Pourquoi moi, ici et maintenant\u2026 quelle est la signification du monde qui m\u2019entoure par rapport \u00e0 ma propre existence ? \u00bb, etc. re\u00e7oivent alors chacune une r\u00e9ponse presque \u00e9vidente et, ensemble, elles s\u2019articulent en un tout esth\u00e9tiquement satisfaisant.<\/p>\n<p>Ma conscience se manifeste n\u00e9cessairement au sein du seul monde o\u00f9 mon existence est possible. Mais comme il s\u2019agit, parmi la multitude des mondes av\u00e9r\u00e9s, du seul o\u00f9 mon existence est \u00e0 m\u00eame de se manifester, au sein de ce monde singulier, mon existence n\u2019est pas <em>contingente<\/em> mais <em>n\u00e9cessaire<\/em> : ce monde singulier et mon existence en son sein sont consubstantiels. Y \u00e9tant n\u00e9cessaire, ma pr\u00e9sence au sein du monde auquel je participe est ontologiquement non-probl\u00e9matique. L\u2019\u00e9vidence de cette th\u00e8se s\u2019imposerait d\u2019elle-m\u00eame s\u2019il nous \u00e9tait donn\u00e9 d\u2019observer simultan\u00e9ment notre pr\u00e9sence ici et maintenant dans le seul monde que nous habitons, et notre absence totale dans les myriades d\u2019autres mondes parall\u00e8les o\u00f9 notre existence est impossible. Cette exp\u00e9rience est bien entendu irr\u00e9alisable puisque l\u2019observation par nous d\u2019un autre monde singulier que celui auquel nous appartenons, impliquerait notre pr\u00e9sence n\u00e9cessaire en son sein, ce qui est contradictoire.<\/p>\n<p>Ma n\u00e9cessit\u00e9 au sein d\u2019un monde singulier s\u2019accompagne de celle de tous les \u00e9v\u00e9nements qui ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 mon apparition dans son histoire. Ceux-ci ne sont cependant pas significatifs du seul fait de ma propre existence : ils sont significatifs aussi bien par rapport \u00e0 l\u2019ensemble de mes sept milliards et demi de contemporains <a href=\"#_ftn11\" name=\"_ftnref11\">[11]<\/a>. Ceci dit il serait toutefois non-pertinent pour moi de m\u2019interroger quant \u00e0 ce qui pourrait m\u2019appara\u00eetre \u00e9ventuellement comme la bizarrerie \u2013 due \u00e0 son improbabilit\u00e9 \u2013 de leur s\u00e9quence : c\u2019est leur configuration particuli\u00e8re qui m\u2019a rendu possible, toute autre s\u00e9quence a d\u00e9bouch\u00e9 sur des mondes ontologiquement distincts ; les \u00e9v\u00e9nements qui ont pr\u00e9sid\u00e9 \u00e0 l\u2019existence de ceux-ci seraient-ils m\u00eame plus \u00ab plausibles \u00bb que je n\u2019y demeurerais pas moins impossible.<\/p>\n<p>Le prix ontologique \u00e0 payer pour l\u2019existence parall\u00e8le de myriades de mondes contingents est la n\u00e9cessit\u00e9 en-soi de chacun de ceux-ci, c\u2019est-\u00e0-dire la n\u00e9cessit\u00e9 intrins\u00e8que de chaque \u00e9v\u00e9nement qui y intervient, au sein de sa propre s\u00e9quence \u2013 ce que l\u2019on est convenu d\u2019appeler \u00ab d\u00e9terminisme \u00bb. Prenons l\u2019exemple d\u2019une succession peu probable d\u2019\u00e9v\u00e9nements : ma m\u00e8re survit \u00e0 la II\u00e8me guerre mondiale en raison des circonstances suivantes. Sa propre m\u00e8re, ma grand-m\u00e8re \u2013 non-juive \u2013 meurt en 1941, en Belgique occup\u00e9e, d\u2019un cancer \u00e0 \u00e9volution tr\u00e8s rapide. Mon grand-p\u00e8re \u2013 juif \u2013 se retrouve chef de famille ayant la responsabilit\u00e9 d\u2019enfants non-juifs, et pour cette raison \u00e9chappe de peu \u00e0 la d\u00e9portation.<\/p>\n<p>J\u2019ai souvent song\u00e9 \u00e0 la rationalit\u00e9 inattendue du nazisme qui \u2013 prenant \u00e0 la lettre la logique g\u00e9n\u00e9alogique juive \u2013 a permis la survie de mon grand-p\u00e8re alors que ses fr\u00e8re et s\u0153urs disparaissaient dans les camps. Au sein d\u2019une approche de type \u00ab mondes multiples \u00bb, mon interrogation n\u2019a cependant pas lieu d\u2019\u00eatre : ma propre existence suppose automatiquement qu\u2019au sein du monde qui est le mien, les Nazis adopt\u00e8rent une logique matrilin\u00e9aire pour leur fa\u00e7on d\u2019\u00e9tablir la g\u00e9n\u00e9alogie des Juifs. Ceci ne veut pas dire que mon existence explique ou justifie leur d\u00e9marche ; cela veut dire simplement que le seul monde possible o\u00f9 mon existence se manifeste est celui o\u00f9 les Nazis appliqu\u00e8rent \u00e0 l\u2019extermination des Juifs une logique matrilin\u00e9aire ; dans celui, ou ceux, o\u00f9 \u2013 dans une perspective de rationalit\u00e9 moindre \u2013 ils adopt\u00e8rent une logique patrilin\u00e9aire, je ne suis tout simplement pas n\u00e9.<\/p>\n<p>Autre exemple, pendant 200.000 ans les N\u00e9anderthaliens sont contemporains des Homo Sapiens. Pourquoi ont-ils alors disparu ? La question est en r\u00e9alit\u00e9 indiff\u00e9rente par n\u00e9cessit\u00e9 logique. En effet, dans un monde parall\u00e8le, un sujet conscient se constate N\u00e9anderthalien et se pose na\u00efvement la question sym\u00e9trique \u00e0 la mienne : qu\u2019est-il donc advenu des Homo Sapiens ?<\/p>\n<p>Je n\u2019ai donc pas \u00e0 me pr\u00e9occuper du pourquoi des conditions de ma propre existence : il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019un donn\u00e9 n\u00e9cessaire \u00e0 mon monde singulier. Non parce que mon existence donnerait un sens \u00e0 ce monde, mais parce qu\u2019\u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de ce monde singulier, il existe une double n\u00e9cessit\u00e9 : de son d\u00e9roulement tel qu\u2019il a \u00e9t\u00e9, et de ma pr\u00e9sence en son sein \u00e0 une \u00e9poque donn\u00e9e. Autrement dit, mon existence impose une\u00a0<em>contrainte<\/em>\u00a0r\u00e9trospective sur le monde au sein duquel j\u2019interviens : mon existence est contingente dans la perspective de tous les mondes possibles, mais elle est n\u00e9cessaire \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du monde singulier dont je parle, \u00e0 partir duquel je parle. Ce qui implique que, de mon point de vue, je vis n\u00e9cessairement dans celui des mondes multiples o\u00f9 je trouve automatiquement ma place, puisque non seulement tous les \u00e9v\u00e9nements qui y ont eu lieu avant ma naissance sont compatibles avec celle-ci, mais aussi parce que tant que je demeure en vie tous les \u00e9v\u00e9nements contemporains me sont n\u00e9cessairement eux aussi com-possibles.<\/p>\n<p>Nous sommes tous \u2013 l\u2019ensemble des contemporains, ceux dont l\u2019existence impose un syst\u00e8me de contraintes identiques sur l\u2019existence pass\u00e9e du monde, et il en va de m\u00eame, partout et toujours, pour toute \u00ab cohorte \u00bb quelconque de contemporains. Et ceci \u00e9tablit entre eux une contrainte leibnizienne de \u00ab com-possibilit\u00e9 \u00bb : quelle que soit la vari\u00e9t\u00e9 apparente de mes contemporains, nous sommes li\u00e9s par le fait que notre \u00e9mergence simultan\u00e9e \u00e0 l\u2019existence est \u00ab com-possible \u00bb : compatible avec l\u2019histoire ant\u00e9c\u00e9dente d\u2019un monde singulier.<\/p>\n<p>Et il en va de mani\u00e8re sym\u00e9trique pour l\u2019avenir. Le monde que l\u2019on offre \u00e0 sa descendance est le m\u00eame que le sien, du moins jusqu\u2019au moment o\u00f9 ils sont con\u00e7us. Ensuite, chacun de ces mondes se met tout aussit\u00f4t \u00e0 bifurquer. Du coup, il n\u2019est pas enti\u00e8rement vain d\u2019entretenir le souci g\u00e9n\u00e9reux de l\u00e9guer un monde meilleur \u00e0 ses enfants : le leur est n\u00e9cessairement identique au n\u00f4tre sur une partie de son histoire en tant que soumis au m\u00eame syst\u00e8me de contraintes qu\u2019exige son histoire ant\u00e9rieure ; le monde de mes enfants ne peut commencer \u00e0 bifurquer qu\u2019apr\u00e8s que j\u2019y ai moi-m\u00eame v\u00e9cu un certain temps <a href=\"#_ftn12\" name=\"_ftnref12\">[12]<\/a>.<\/p>\n<p>La fin de ma com-possibilit\u00e9 avec mon monde signale ma mort. Dans le vieillissement mon m\u00e9tabolisme s\u2019\u00e9puise \u00e0 maintenir la com-possibilit\u00e9 de mes cellules et de mes organes avec le monde auquel j\u2019appartiens. Tant qu\u2019il en existe au moins un o\u00f9 mon existence est possible, ma conscience lui reste attach\u00e9e. Ceci m\u2019autorise \u00e0 toujours me trouver dans ce qui est pour moi le meilleur des mondes possibles, celui o\u00f9 \u2013 parfois contre toute vraisemblance \u2013 je demeure en vie. On a red\u00e9couvert bien s\u00fbr ici la th\u00e8se leibnizienne mais par le biais d\u2019une ironie : chacun vit dans le meilleur des mondes possibles, mais sans qu\u2019il existe pour autant un univers unique qui b\u00e9n\u00e9ficierait de cette propri\u00e9t\u00e9. Notre monde \u00e0 chacun n\u2019est le meilleur des mondes possibles que parce que ceux-ci existent en arri\u00e8re-plan en quantit\u00e9 astronomique \u2013 du fait de leur disposition incessante \u00e0 diverger les uns des autres pour s\u2019engager sur des trajectoires distinctes, et que notre conscience \u2013 \u00e9tant li\u00e9e \u00e0 notre corps mat\u00e9riel \u2013 dispose automatiquement de la capacit\u00e9 providentielle \u00e0 s\u2019attacher \u00e0 celui qui nous punit le plus b\u00e9nignement pour nos erreurs. Par ailleurs, cette harmonie ne r\u00e9sulte pas comme chez Leibniz d\u2019une volont\u00e9 divine ext\u00e9rieure \u00e0 ce monde mais du flou ontologique qui caract\u00e9rise la nature au niveau quantique. [Hegel affirme de cette volont\u00e9 divine chez Leibniz qu\u2019elle est l\u2019\u00ab\u00a0\u00e9gout par lequel toutes les contradictions s\u2019\u00e9vacuent \u00bb (Hegel [1825-26] 1985\u00a0:1639)].<\/p>\n<p>D\u2019o\u00f9 une conception qui d\u00e9bouche sur une\u00a0<em>r\u00e9conciliation de l\u2019id\u00e9alisme et du r\u00e9alisme.<\/em>\u00a0Le monde existe effectivement, mais celui que j\u2019observe est par n\u00e9cessit\u00e9 \u00ab mon monde \u00bb : celui dont les contraintes justifient mon \u00e9mergence \u00e0 l\u2019existence. Ce n\u2019est pas celle-ci qui procure au monde sa signification mais elle contribue \u00e0 la signification de ce monde singulier au sein duquel j\u2019existe : celui-ci est bien mon monde \u00e0 moi et je le partage avec mes contemporains, m\u00eame si leurs parcours en son sein n\u2019arr\u00eatent pas de diverger par rapport au mien. D\u2019o\u00f9 une extension possible du cogito cart\u00e9sien : \u00ab Je pense donc je suis, je suis donc mon monde est d\u2019une certaine mani\u00e8re \u00bb. Le fait de ma conscience me permet d\u2019appr\u00e9hender le monde o\u00f9 j\u2019existe, et cette existence est consubstantielle avec un monde singulier : il y a sur ce monde une contrainte qui est celle de ma com-possibilit\u00e9 avec tout ce qui d\u2019autre le compose. Le fait que je pense ne fa\u00e7onne pas le monde ni ne le d\u00e9termine a posteriori, mais moi et le monde singulier au sein duquel j\u2019apparais, nous sommes solidairement li\u00e9s dans le tissu d\u2019un sc\u00e9nario unique parmi des myriades d\u2019autres qui sont non seulement possibles mais se r\u00e9alisent \u00e9galement par ailleurs.<\/p>\n<p>De m\u00eame, mon existence et la conscience que j\u2019en ai, apr\u00e8s que se soient succ\u00e9d\u00e9es un nombre consid\u00e9rable de g\u00e9n\u00e9rations, supposent la reproduction de comportements similaires et solidaires sur une longue p\u00e9riode. En fait, plus j\u2019apparais loin dans l\u2019histoire, plus mon existence suppose \u2013 comme contrainte \u2013 une survie plus longue de l\u2019esp\u00e8ce, dont la probabilit\u00e9 d\u00e9pend de l\u2019amenuisement des attitudes autodestructrices, et de l\u2019\u00e9mergence au contraire de comportements de plus en plus unifi\u00e9s. Autrement dit, plus j\u2019interviens tard dans l\u2019histoire de mon monde plus mon existence suppose un progr\u00e8s dans la\u00a0<em>r\u00e9conciliation<\/em>\u00a0de l\u2019esp\u00e8ce avec elle-m\u00eame. On n\u2019observe pas l\u00e0 l\u2019exercice d\u2019un principe \u00e9volutionniste, mais les implications d\u2019une contrainte rationnelle. C\u2019est-\u00e0-dire, plus loin j\u2019apparais dans l\u2019histoire de mon monde, plus mon existence suppose l\u2019exercice de la\u00a0<em>raison dans l\u2019histoire<\/em>\u00a0de ce monde. Mais aussi, et quel que soit le moment o\u00f9 une conscience se r\u00e9v\u00e8le \u00e0 elle-m\u00eame, celle-ci constatera n\u00e9cessairement dans la p\u00e9riode qui l\u2019a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 cet exercice de la raison dans l\u2019histoire qui l\u2019a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e. Comme le con\u00e7oit Schelling, \u00ab la nature comme le savoir est un syst\u00e8me de raison \u00bb (Hegel [1840] 1995 : 515).<\/p>\n<p>Plus sp\u00e9cifiquement : mon existence n\u2019interdit pas la barbarie nazie dans les ann\u00e9es qui pr\u00e9c\u00e8dent imm\u00e9diatement ma naissance, mais elle suppose la rationalit\u00e9 minimale qui leur fait adopter la conception juive de la g\u00e9n\u00e9alogie quand ils entreprennent l\u2019\u00e9limination des Juifs. Ainsi, chacun appartient pleinement \u00e0 son \u00e9poque, et seulement \u00e0 elle. Ce n\u2019est pas par hasard que je nais en 1946, c\u2019est l\u00e0 que s\u2019ouvre l\u2019univers de ma possibilit\u00e9 : ni avant, ni apr\u00e8s mais \u00e0 ce moment-l\u00e0 m\u00eame dans un monde singulier.<\/p>\n<p>Chacun se voit ainsi offrir son \u00e9poque comme un bien inali\u00e9nable : c\u2019est celle non seulement o\u00f9 il est devenu possible mais aussi celle o\u00f9 son absence serait marquante, s\u2019inscrirait positivement comme une lacune. Je porte dans mon essence l\u2019empreinte de la barbarie qui a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 de peu ma naissance, ainsi que de celle qui m\u2019entoure depuis. Autrement dit, elle ne m\u2019est pas \u00e9trang\u00e8re, je suis du monde o\u00f9 elle est : il y a consubstantialit\u00e9, il y a harmonie automatique entre mon \u00e9poque et moi-m\u00eame ; j\u2019en suis le fruit, et elle- m\u00eame porte \u2013 en creux \u2013 mon empreinte : il est impossible que je n\u2019y sois pas apparu.<\/p>\n<p>John Barrow et Frank Tipler ont propos\u00e9 en 1986 leur \u00ab principe cosmologique anthropique \u00bb. Partant de la constatation qu\u2019un monde susceptible d\u2019engendrer des cr\u00e9atures telles que nous est contraint de mani\u00e8re tr\u00e8s sp\u00e9cifique et \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un \u00e9ventail tr\u00e8s \u00e9troit de valeurs possibles pour les constantes physiques universelles, Barrow et Tipler consid\u00e8rent l\u2019existence d\u2019un tel concours de circonstances comme improbable, et r\u00e9sultant n\u00e9cessairement d\u2019un dessein. Le caract\u00e8re sid\u00e9rant d\u2019une telle co\u00efncidence s\u2019\u00e9vanouit cependant s\u2019il s\u2019av\u00e8re qu\u2019il existe par ailleurs des myriades d\u2019univers parall\u00e8les o\u00f9 ces constantes poss\u00e8dent des valeurs diff\u00e9rentes. La constatation cens\u00e9ment \u00ab significative \u00bb de la tr\u00e8s faible probabilit\u00e9 d\u2019un univers \u00ab anthropique \u00bb se r\u00e9v\u00e8le en r\u00e9alit\u00e9 triviale si les univers sont multiples. Sous sa forme alors banalis\u00e9e le \u00ab principe cosmologique anthropique \u00bb se reformule de la mani\u00e8re suivante :\u00a0<em>Nous apparaissons n\u00e9cessairement dans le monde o\u00f9 nous sommes possibles, et nous sommes absents par d\u00e9finition de tous les autres.<\/em><\/p>\n<p>En cons\u00e9quence, il est tr\u00e8s peu vraisemblable qu\u2019il existe d\u2019autres syst\u00e8mes stellaires habit\u00e9s dans tout monde o\u00f9 je suis moi-m\u00eame pr\u00e9sent : la cha\u00eene d\u2019\u00e9v\u00e9nements n\u00e9cessaires \u00e0 l\u2019apparition de la conscience sous la forme que j\u2019observe en moi et chez mes semblables est trop singuli\u00e8re pour que l\u2019on puisse imaginer que quelque part ailleurs dans ce m\u00eame monde elle se soit d\u00e9velopp\u00e9e sous une forme analogue. De ce point de vue, Barrow et Tipler ont sans doute raison : la signification de notre monde r\u00e9side d\u2019une certaine mani\u00e8re en nous-m\u00eames. Et \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de chaque monde possible o\u00f9 la conscience appara\u00eet, c\u2019est la forme sous laquelle elle se manifeste qui lui procure sa signification, au sens o\u00f9, comme l\u2019affirme Schelling, l\u2019homme, ou sous sa forme g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, la Raison, est le moyen par lequel la Nature prend conscience d\u2019elle-m\u00eame (Schelling cit\u00e9 par Hegel [1840] 1995 : 517).<\/p>\n<p>De m\u00eame qu\u2019il existe des myriades de mondes poss\u00e9dant leur propre histoire, de m\u00eame il en existe des myriades d\u2019autres o\u00f9 le temps n\u2019a jamais eu lieu, soit que les trains d\u2019ondes au niveau quantique ne se sont jamais r\u00e9duits en l\u2019une ou l\u2019autre de leurs expressions ph\u00e9nom\u00e9nales possibles, soit que leurs manifestations se sont toujours annul\u00e9es sans jamais d\u00e9boucher sur la dissym\u00e9trie qui instaure une histoire dans son irr\u00e9versibilit\u00e9 <a href=\"#_ftn13\" name=\"_ftnref13\">[13]<\/a>. Dans la mesure o\u00f9 il existe des mondes sans histoire, il est permis d\u2019\u00e9voquer comme le font les physiciens, la \u00ab r\u00e9alit\u00e9 purement psychologique du temps \u00bb. Mais un monde sans histoire est aussi un monde o\u00f9 la conscience n\u2019appara\u00eetra jamais. Le temps est donc n\u00e9cessaire pour qu\u2019il puisse exister un jour une \u00ab r\u00e9alit\u00e9 psychologique \u00bb de quoi que ce soit. Il n\u2019est donc pas exact de dire que le temps n\u2019a qu\u2019une existence \u00ab psychologique \u00bb : le fait psychologique, c\u2019est-\u00e0-dire le fait d\u2019une repr\u00e9sentation au sein d\u2019une conscience, ne peut intervenir que dans un monde d\u00e9j\u00e0 pourvu d\u2019une chronologie. Il demeure que certains mondes possibles sont priv\u00e9s d\u2019histoire.<\/p>\n<p>Il est maintenant tentant de d\u00e9monter l\u2019\u00e9chafaudage qu\u2019a constitu\u00e9 dans mon expos\u00e9 l\u2019hypoth\u00e8se des mondes multiples et d\u2019examiner ce qui en r\u00e9sulterait. \u00c0 savoir, les r\u00e9ponses apport\u00e9es aux questions philosophiques \u00e9voqu\u00e9es seraient-elles \u00e9galement valides si les savants se trompaient en r\u00e9alit\u00e9 et si l\u2019interpr\u00e9tation spontan\u00e9e que nous avons de l\u2019univers, \u00e0 savoir qu\u2019il est unique, \u00e9tait apr\u00e8s tout la bonne ? Si oui, ce qui appara\u00eetrait alors, c\u2019est que les questions que la philosophie se pose, formaient d\u00e9j\u00e0 syst\u00e8me, pr\u00e9alablement au fait qu\u2019on leur apporte une r\u00e9ponse qui les lie sur le mode d\u00e9ductif. Autrement dit, en posant les questions qu\u2019elle a pos\u00e9es au fil des \u00e2ges, la philosophie aurait en r\u00e9alit\u00e9 postul\u00e9 une ontologie tr\u00e8s sp\u00e9cifique, mi-r\u00e9aliste, mi-id\u00e9aliste, qui comprend \u00e0 la fois une repr\u00e9sentation mod\u00e9lis\u00e9e de ce monde et ce qui s\u2019approche de plus pr\u00e8s de ce qu\u2019un \u00eatre humain peut consid\u00e9rer comme \u00e9tant sa signification en soi, et par rapport \u00e0 lui.<\/p>\n<p>De plus, la raison pour laquelle le simple fait de poser de telles questions s\u2019assimile \u00e0 un amour de la sagesse deviendrait \u00e9vident. Notre pr\u00e9sence n\u00e9cessaire au sein d\u2019un monde fait tout entier d\u2019existences com-possibles propose les termes d\u2019une r\u00e9conciliation : comment \u0153uvrer \u00e0 maximiser cette com-possibilit\u00e9 en \u00e9tendant la compatibilit\u00e9 et la compl\u00e9mentarit\u00e9 des consciences. Ce monde dans l\u2019horreur propre au temps o\u00f9 nous sommes n\u00e9s (je m\u2019adresse ici \u00e0 mes contemporains) est bien le n\u00f4tre d\u2019une mani\u00e8re non-contingente. Si nous ne l\u2019aimons pas, libre \u00e0 nous de le changer <a href=\"#_ftn14\" name=\"_ftnref14\">[14]<\/a>. Ce faisant, nous ne modifierons sans doute jamais qu\u2019un monde singulier parmi des myriades de mondes parall\u00e8les, mais il nous est du moins offert d\u2019en transformer un. Et pour ce faire, nous disposons d\u2019un atout majeur : nous avons, pareils aux chats, la capacit\u00e9 de nous tromper du tout au tout quant \u00e0 la mani\u00e8re de le faire, huit fois.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p><strong>III. La physique + ce qui lui manque = l\u2019amour. Un th\u00e9or\u00e8me de <em>philosophie naturelle<\/em><\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p class=\"p1\"><i>Il nous semble aller de soi que certains des principes guidant notre vie au quotidien \u00e9chappent enti\u00e8rement au domaine de la d\u00e9monstration scientifique. Il en va ainsi de l\u2019amour. Et si cette fausse \u00e9vidence ne r\u00e9sultait que du manque d\u2019attention, de notre n\u00e9gligence, du fait qu\u2019aucun esprit imaginatif et aventureux ne l\u2019avait tent\u00e9 jusqu\u2019ici ? Et si l\u2019amour pouvait \u00eatre prouv\u00e9 par la physique ?<\/i><\/p>\n<p class=\"p1\">Nous expliquons \u00e0 un enfant le ciel \u00e9toil\u00e9. \u00ab\u00a0Tu vois, \u00e7a c\u2019est l\u2019\u00e9toile du Berger\u2026 et celle-l\u00e0, c\u2019est l\u2019\u00c9toile polaire\u2026\u00a0\u00bb Nous lui expliquons ensuite que les \u00e9toiles qu\u2019il a vues l\u00e0 ne se d\u00e9placeront les unes par rapport aux autres qu\u2019insensiblement parce qu\u2019elles sont en r\u00e9alit\u00e9 tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9es de nous. L\u2019\u00e9toile du Berger, au contraire, nous pourrons l\u2019observer \u00e0 diff\u00e9rents endroits du ciel car il ne s\u2019agit pas d\u2019une \u00e9toile mais de V\u00e9nus, plan\u00e8te du syst\u00e8me solaire tout comme la Terre.<\/p>\n<p class=\"p1\">Nous ajouterons que le fait que nous voyons deux \u00e9toiles l\u2019une \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019autre au firmament ne signifie nullement qu\u2019elles soient voisines. Nous nous les repr\u00e9sentons comme les \u00e9l\u00e9ments de ce que nous appelons la \u00ab\u00a0vo\u00fbte c\u00e9leste\u00a0\u00bb, comme si leur image \u00e9tait peinte sur un plafond tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9. Elles se situent en r\u00e9alit\u00e9 au sein d\u2019un immense espace.<\/p>\n<p class=\"p1\">Si nous avons l\u2019esprit un peu math\u00e9matique, nous parlerons alors de \u00ab\u00a0projection\u00a0\u00bb. Nous pouvons ainsi projeter un ensemble de points compris \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un cube, un objet \u00e0 trois dimensions, sur l\u2019espace \u00e0 deux dimensions qu\u2019est une feuille de papier. Imaginons une statuette de Napol\u00e9on dans un cube transparent, et projetons son image sur 6 feuilles de papier pr\u00e9sent\u00e9es chacune devant l\u2019une des six faces. Nous aurons Napol\u00e9on vu dans les trois dimensions de l\u2019espace\u00a0: l\u2019avant et l\u2019arri\u00e8re, la droite et la gauche, le haut et le bas, c\u2019est-\u00e0-dire vu de face, de dos, son profil droit et son profil gauche, vu d\u2019en haut et d\u2019en bas. Dans chaque cas nous perdons une partie de l\u2019information, plus ou moins essentielle \u00e0 la reconnaissance de l\u2019empereur. De face, il sera facilement reconnaissable (c\u2019est cela, l\u2019\u00ab\u00a0image\u00a0\u00bb que nous avons de Napol\u00e9on) ; lat\u00e9ralement, d\u2019un c\u00f4t\u00e9 ou de l\u2019autre, beaucoup moins (le bicorne perd sa forme caract\u00e9ristique, visible seulement de face) ; de dos, encore un peu, d\u2019en haut aussi ; d\u2019en bas, pratiquement pas (aucun des traits distinctifs de Napol\u00e9on n\u2019est visible).<\/p>\n<p class=\"p1\">Une autre illustration nous est offerte par la compr\u00e9hension que nous pouvons avoir, depuis le sol, d\u2019une bataille a\u00e9rienne d\u2019ancien style, disons entre des Spitfire et des Messerschmitt Bf 109 durant la Bataille d\u2019Angleterre. Nous pourrions imaginer, depuis le sol, que deux avions sont sur le point de se percuter parce que nous ne percevons pas qu\u2019il existe entre eux une diff\u00e9rence d\u2019altitude de 10 m\u00e8tres. L\u00e0 aussi parce que pour nous la sc\u00e8ne est projet\u00e9e sur la \u00ab\u00a0vo\u00fbte c\u00e9leste\u00a0\u00bb<span class=\"s1\">.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\">Pourquoi cette entr\u00e9e en mati\u00e8re ?<\/p>\n<p class=\"p1\">Une retentissante \u00ab\u00a0querelle du d\u00e9terminisme\u00a0\u00bb opposa en 1980 et 1981 le math\u00e9maticien fran\u00e7ais Ren\u00e9 Thom (m\u00e9daille Fields 1958) au chimiste belge d\u2019origine russe, Ilya Prigogine (Prix Nobel de chimie 1977). En d\u00e9bat, l\u2019hypoth\u00e8se du d\u00e9terminisme qui suppose que le devenir du monde se d\u00e9roule selon son unique trajectoire possible.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\">Aux yeux de Thom, le devenir du monde est d\u00e9terministe, ce qui veut dire que son comportement pass\u00e9 et son comportement pr\u00e9sent (son \u00e9tat instantan\u00e9 et la vitesse instantan\u00e9e de chacun de ses \u00e9l\u00e9ments), d\u00e9terminent enti\u00e8rement ses \u00e9tats futurs. Prigogine affirmait lui que dans le devenir du monde, des sauts al\u00e9atoires ont lieu entre les branches de bifurcations repr\u00e9sentant des alternatives entre \u00e9tats futurs.<\/p>\n<p class=\"p1\">Thom tenait qu\u2019\u00e0 l\u2019ind\u00e9terminisme apparent auquel Prigogine renvoyait il ne pouvait y avoir qu\u2019une seule raison, la m\u00eame qui nous fait croire que le Spitfire et le Messerschmitt sont sur le point d\u2019entrer en collision\u00a0: nous lisons l\u2019\u00e9tat du syst\u00e8me, non pas dans l\u2019espace o\u00f9 il se situe v\u00e9ritablement, mais dans une \u00ab\u00a0stylisation\u00a0\u00bb du monde tel qu\u2019il est\u00a0: une projection qui \u00ab\u00a0\u00e9crase\u00a0\u00bb des objets en r\u00e9alit\u00e9 \u00e9loign\u00e9s l\u2019un de l\u2019autre, en raison d\u2019une r\u00e9duction du nombre de dimensions constituant v\u00e9ritablement l\u2019espace de ce monde . L\u2019impr\u00e9dictibilit\u00e9 pour nous, affirmait Thom, ne r\u00e9sulte pas d\u2019une lecture correcte du fait que le d\u00e9roulement historique ne soit pas d\u00e9terministe mais de ce que nos \u00e9quipements psychiques et notre repr\u00e9sentation scientifique, \u00e0 nous \u00eatres humains, sont inad\u00e9quats car trop rudimentaires pour que nous appr\u00e9hendions la v\u00e9ritable structure de l\u2019univers\u00a0: \u00ab\u00a0\u2026 cet arr\u00eat est d\u00fb \u00e0 la d\u00e9faillance de notre entendement, et non \u00e0 une impossibilit\u00e9 \u00ab\u00a0essentielle\u00a0\u00bb \u00e0 aller au-del\u00e0\u00a0\u00bb (Thom 1990\u00a0: 278), \u00e9crivait-il.<\/p>\n<p class=\"p1\">Nous, \u00eatres humains, sommes convaincus de vivre dans un monde \u00e0 quatre dimensions en lesquelles nous pouvons d\u00e9composer ce que nous \u00e9prouvons comme \u00ab\u00a0le devenir\u00a0\u00bb\u00a0: les trois dimensions de l\u2019espace compl\u00e9t\u00e9es de la quatri\u00e8me dimension du temps. L\u2019ind\u00e9terminisme apparent d\u2019un monde pourtant fonci\u00e8rement d\u00e9terministe serait d\u00fb au fait, selon Thom, que l\u2019univers poss\u00e8de intrins\u00e8quement davantage de dimensions, le monde \u00e0 quatre dimensions qui nous est familier (le \u00ab\u00a0monde sensible \u00bb des philosophes\u00a0; l\u2019<i>Existence-empirique<\/i> dont parle Alexandre Koj\u00e8ve) ne nous offrant qu\u2019une projection de l\u2019univers en tant que tel, en tant qu\u2019il est v\u00e9ritablement (l\u2019\u00ab\u00a0<i>\u00catre-donn\u00e9<\/i> \u00bb de Koj\u00e8ve). Le d\u00e9terminisme nous serait lisible si nous introduisions en nombre ad\u00e9quat dans notre mod\u00e9lisation, les dimensions manquantes\u00a0: les \u00ab\u00a0dimensions cach\u00e9es\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"p1\">Thom \u00e9crivait en 1980\u00a0:<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\">\u00ab\u00a0Quand un ph\u00e9nom\u00e8ne est apparemment ind\u00e9termin\u00e9, on peut s&rsquo;efforcer de r\u00e9instaurer le d\u00e9terminisme en multipliant l&rsquo;espace donn\u00e9 U par un espace (interne) S de variables cach\u00e9es ; on consid\u00e9rera le ph\u00e9nom\u00e8ne initial dans U comme projection d&rsquo;un syst\u00e8me d\u00e9terministe dans le produit U X S\u00a0\u00bb (Thom [1980] 1990\u00a0: 76).<\/p>\n<p class=\"p1\">Ou, dit un peu autrement\u00a0:<\/p>\n<p class=\"p1\">\u00ab\u00a0\u2026 pour tout nuage de points on devrait chercher \u00e0 le repr\u00e9senter comme projection d\u2019un m\u00e9canisme d\u00e9terministique \u00e0 temps discret apr\u00e8s multiplication par un espace S de variables cach\u00e9es\u00a0\u00bb (Thom 1990\u00a0: 275).<\/p>\n<p class=\"p1\">Appelons par convention <span class=\"s2\"><i>\u03a3<\/i><\/span> le nombre total de dimensions (avec <span class=\"s2\"><i>\u03a3<\/i><\/span> &gt; 4) permettant de d\u00e9crire l\u2019univers comme \u00e9tant d\u00e9terministe et <span class=\"s2\"><i>\u03a9<\/i><\/span><i> <\/i>, le nombre de dimensions qui nous sont inconnues parmi ces <span class=\"s2\"><i>\u03a3<\/i><\/span>. On a alors, selon ces conventions <span class=\"s2\"><i>\u03a9<\/i><\/span> = <span class=\"s2\"><i>\u03a3<\/i><\/span> \u2013 4 .<\/p>\n<p class=\"p1\">Supposons par la suite que la th\u00e8se de Thom soit valide, et tirons-en \u2013 en ayant \u00e0 l\u2019esprit ces conventions \u2013 un ensemble d\u2019implications.<\/p>\n<p class=\"p1\">\u00c0 propos du discours qui s\u2019\u00e9tait constitu\u00e9 en Gr\u00e8ce antique comme \u00ab\u00a0la philosophie\u00a0\u00bb, Koj\u00e8ve rappelait qu\u2019au Moyen \u00c2ge, \u00ab\u00a0c\u2019est \u00e0 la suite de la d\u00e9composition du Discours synth\u00e9tique (= philosophique) en trois Discours exclusifs (= th\u00e9oriques) que la Philosophie se th\u00e9orise en tant que Th\u00e9ologie, Science et Morale, d\u2019abord axiomatiques\u00a0\u00bb (Koj\u00e8ve 1973\u00a0: 14). Tandis que l\u2019expression \u00ab\u00a0philosophie naturelle\u00a0\u00bb renvoyait \u00e0 cette \u00e9poque au discours unique englobant ce que nous distinguons aujourd\u2019hui comme science et comme th\u00e9ologie.<\/p>\n<p class=\"p1\">Le contexte \u00e9tant ainsi pos\u00e9, nous sommes-nous jamais pr\u00e9occup\u00e9s de la part manquante \u00e0 notre exp\u00e9rience humaine pour qu\u2019il soit possible d\u2019en rendre compte sur un mode d\u00e9terministe, \u00e0 savoir pour que notre destin soit connaissable de bout en bout \u00e0 n\u2019importe lequel de ses instants\u00a0?<\/p>\n<p class=\"p1\">Un tel souci s\u2019est effectivement manifest\u00e9 dans notre culture et un examen rapide suffit pour conclure que c\u2019est la notion de \u00ab\u00a0Dieu\u00a0\u00bb qui a servi \u00e0 d\u00e9signer cette part manquante. Un \u00ab\u00a0Dieu\u00a0\u00bb qui, m\u00eame s\u2019il ne d\u00e9termine pas notre comportement dans ses moindres d\u00e9tails (Dieu <i>omnipotent<\/i>), n\u2019ignore cependant rien de ce qui se passera dans l\u2019univers de toute \u00e9ternit\u00e9 (Dieu <i>omniscient<\/i>).<\/p>\n<p class=\"p1\">Dans son ouvrage sur <i>La querelle des futurs contingents<\/i>, L\u00e9on Baudry nous explique \u00e0 ce propos que<i> <\/i>\u00ab\u00a0d\u2019apr\u00e8s S. Bonaventure (1221-1274) [\u2026] Dieu conna\u00eet tous les exemplaires des choses futures et les conna\u00eet pleinement parce qu\u2019il est \u00e0 la fois intelligence supr\u00eame et supr\u00eame intelligible. [\u2026] la connaissance de Dieu se produit dans un pr\u00e9sent absolument simple qui englobe toute la dur\u00e9e. [\u2026] Dieu conna\u00eet les \u00e9v\u00e9nements \u00e0 venir comme s\u2019ils lui \u00e9taient pr\u00e9sents\u00a0\u00bb (Baudry 1950\u00a0: 11).<\/p>\n<p class=\"p1\">M\u00eame s\u2019il y eut d\u00e9bat au cours des \u00e2ges sur la mani\u00e8re de concevoir pr\u00e9cis\u00e9ment cette \u00ab\u00a0garantie d\u00e9terministe\u00a0\u00bb offerte par Dieu, il est donc permis d\u2019avancer que<\/p>\n<p class=\"p1\"><i>\u00ab\u00a0Dieu\u00a0\u00bb est le nom que nous avons attribu\u00e9 aux <\/i><span class=\"s2\"><i>\u03a9<\/i><\/span><i> (<\/i><span class=\"s2\">\u03a3<\/span><i> \u2013 4) dimensions dont la connaissance nous \u00e9chappe, puisqu\u2019il s\u2019agit du terme dont nous avons d\u00e9sign\u00e9 ce que nous devrions savoir en plus de ce que nous savons d\u00e9j\u00e0 pour que le caract\u00e8re d\u00e9terministe du devenir nous apparaisse et nous soit lisible.<\/i><\/p>\n<p class=\"p1\">Comme le signale l\u2019intitul\u00e9 de l\u2019ouvrage de Baudry, le d\u00e9bat sur l\u2019omniscience de Dieu quant au devenir du monde et des \u00eatres humains en particulier a pris dans notre culture le nom de \u00ab\u00a0querelle des futurs contingents\u00a0\u00bb (1465-1475), qui se formula ainsi *\u00a0: \u00ab\u00a0Apr\u00e8s que le Christ eut dit \u00e0 S. Pierre\u00a0: cette nuit, avant que le coq chante, tu m\u2019auras reni\u00e9 trois fois, \u00e9tait-il au pouvoir de l\u2019ap\u00f4tre de ne pas renier son ma\u00eetre\u00a0?\u00a0\u00bb (Baudry 1950\u00a0: 28).<\/p>\n<p class=\"p1\">J\u00e9sus de Nazareth \u00e9tant Dieu, il sait selon Bonaventure, pour qui Dieu conna\u00eet l\u2019avenir de toute \u00e9ternit\u00e9, ce que Pierre fera\u00a0; le d\u00e9fi qu\u2019il lance \u00e0 l\u2019ap\u00f4tre est donc de mauvaise foi\u00a0: il n\u2019\u00e9tait pas au pouvoir de Pierre de ne pas renier J\u00e9sus.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\">Mais, et c\u2019est cela qui donnera lieu \u00e0 cette querelle qui d\u00e9chirerait l\u2019universit\u00e9 de Louvain durant dix ans, le futur existe-t-il v\u00e9ritablement d\u00e9j\u00e0 \u00ab\u00a0de toute \u00e9ternit\u00e9\u00a0\u00bb,\u00a0comme l\u2019affirme Bonaventure, ou bien est-il toujours \u00ab\u00a0\u00e0 venir\u00a0\u00bb, tant qu\u2019il n\u2019est pas encore advenu \u00e0 partir du pr\u00e9sent, c\u2019est-\u00e0-dire \u00ab\u00a0contingent\u00a0\u00bb, m\u00eame \u00e0 l\u2019intelligence divine\u00a0?<\/p>\n<p class=\"p1\">C\u2019est ce que, au contraire de Bonaventure, affirmerait Duns Scot (1266-1308) pour qui \u00ab\u00a0la prescience divine ne pr\u00e9c\u00e8de pas les choses dans le temps (ibid. 29)\u00a0: \u00ab\u00a0Les id\u00e9es \u00e9ternelles [\u2026] repr\u00e9sentent les choses \u00e0 l\u2019\u00e9tat de purs possibles [\u2026] Les moments futurs de la dur\u00e9e n\u2019existent pas encore\u00a0; il ne peut donc pas y avoir entre eux et l\u2019\u00e9ternit\u00e9 divine de coexistence effective, attendu que ce qui n\u2019existe pas ne saurait servir de fondement \u00e0 une relation r\u00e9elle\u00a0\u00bb (ibid. 13) .<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\">Mais que l\u2019on adopte la position de Bonaventure, d\u2019un d\u00e9terminisme fond\u00e9 sur une connaissance par Dieu de tous les moments pass\u00e9s, pr\u00e9sents et \u00e0 venir dans \u00ab\u00a0un pr\u00e9sent absolument simple qui englobe toute la dur\u00e9e\u00a0\u00bb, ou celle de Duns Scot, de Dieu d\u00e9terminant \u00e0 partir du pr\u00e9sent les \u00e9v\u00e9nements qui demeurent contingents tant qu\u2019il n\u2019ont pas eu lieu, un fait demeure incontestable\u00a0: c\u2019est bien la notion de \u00ab\u00a0Dieu\u00a0\u00bb qui dans notre culture constitue le cadre au sein duquel a \u00e9t\u00e9 \u00e9voqu\u00e9 ce qui manque \u00e0 notre repr\u00e9sentation du monde pour que celle-ci puisse \u00eatre d\u00e9terministe.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\">Pr\u00e9cisons du coup que<\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><i>\u00ab\u00a0Dieu\u00a0\u00bb est le nom que avons donn\u00e9 aux <\/i><span class=\"s2\"><i>\u03a9<\/i><\/span><i> (<\/i><span class=\"s2\">\u03a3<\/span><i> \u2013 4) dimensions dont la connaissance nous \u00e9chappe\u00a0<\/i>; <i>il s\u2019agit du terme que nous appliquons \u00e0 la part d\u2019explication qu\u2019il nous faudrait ajouter au discours tenu par la science physique si nous voulions rendre compte de notre comportement comme \u00e9tant d\u00e9termin\u00e9, et cesser de le d\u00e9finir comme la suite des choix que nous op\u00e9rons en exer\u00e7ant notre \u00ab\u00a0libre-arbitre\u00a0\u00bb.<\/i><\/p>\n<p class=\"p1\">Si nous acceptons la th\u00e8se de Ren\u00e9 Thom, et celle plus sp\u00e9cifique que je viens d\u2019\u00e9noncer comme son prolongement, alors Paul de Tarse (? \u2013 67), saint Paul, a intuitivement raison quand il affirme que Dieu seul peut nous r\u00e9v\u00e9ler la part de notre destin qui nous \u00e9chappe, sa proposition con\u00e7ue de cette mani\u00e8re \u00e9tant litt\u00e9ralement vraie dans le vocabulaire que notre culture a fait sien.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\">Pourquoi aspirons-nous \u00e0 recevoir des indications sur la part de notre destin qui nous \u00e9chappe\u00a0? Et cela, quelle que soit l\u2019intelligibilit\u00e9 des messages susceptibles de nous parvenir en provenance de \u00ab\u00a0Dieu\u00a0\u00bb dans le cadre que Paul de Tarse d\u00e9finit. En raison de la difficult\u00e9 que nous \u00e9prouvons dans notre navigation quotidienne \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un monde dont les \u00e9v\u00e9nements \u2013 \u00e0 l\u2019exception de ceux qui sont <i>n\u00e9cessaires<\/i> (ceux-ci ayant n\u00e9cessairement lieu) \u2013 nous apparaissent <i>contingents<\/i>, c\u2019est-\u00e0-dire supposant, s\u2019ils nous impliquent, des choix de notre part.<\/p>\n<p class=\"p1\">Nous en sommes en effet r\u00e9duits &#8211; dans le langage que j\u2019utilise &#8211; \u00e0 interpr\u00e9ter le monde tel qu\u2019il est en soi<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>aux <span class=\"s2\"><i>\u03a3<\/i><\/span> dimensions permettant d\u2019en rendre compte enti\u00e8rement (c\u2019est-\u00e0-dire de mani\u00e8re d\u00e9terministe), \u00e0 partir du \u00ab\u00a0monde sensible\u00a0\u00bb de notre exp\u00e9rience quotidienne<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>qui est la projection en 4 dimensions d\u2019un monde en r\u00e9alit\u00e9 aux <span class=\"s2\"><i>\u03a3<\/i><\/span> dimensions (avec <span class=\"s2\"><i>\u03a3<\/i><\/span> &gt; 4).<\/p>\n<p class=\"p1\">Notre connaissance \u00e0 titre individuel du monde sensible qui nous semble \u00eatre \u00e0 4 dimensions\u00a0est celle de notre <i>sens commun<\/i>. Elle est \u00e9clair\u00e9e par le savoir que nous propose la <i>science physique<\/i>. Mais elle est \u00e0 la recherche des \u00e9l\u00e9ments qui nous manquent, cach\u00e9s dans <span class=\"s2\"><i>\u03a9<\/i><\/span> autres dimensions, et qui nous permettraient eux de baliser la v\u00e9ritable ligne de conduite que nous offrirait la connaissance de la voie <i>d\u00e9terministe<\/i> dans laquelle nous sommes en r\u00e9alit\u00e9 engag\u00e9s dans le monde tel qu\u2019il est en soi, poss\u00e9dant <span class=\"s2\"><i>\u03a3<\/i><\/span><i> <\/i>dimensions (les 4 connues et les <span class=\"s3\">\u03a9<\/span> cach\u00e9es).<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\">La fa\u00e7on dont l\u2019universit\u00e9 m\u00e9di\u00e9vale avait r\u00e9parti le savoir \u00e9tait intuitivement correcte quant \u00e0 ce que nous sommes \u00e0 m\u00eame de comprendre empiriquement et ce qui est hors de port\u00e9e de l\u2019exp\u00e9rience que nous offrent nos sens\u00a0: d\u2019une part le syst\u00e8me qui apparaissait alors complet d\u2019Aristote pour tout ce qui touche au monde naturel dans ses 4 dimensions et, d\u2019autre part, pour le reste\u00a0: la partie inconnaissable \u00e0 partir de l\u2019usage de nos sens et du raisonnement, les <i>Saintes \u00c9critures<\/i>\u00a0: le <i>sur<\/i>-naturel, dans ses <span class=\"s2\"><i>\u03a9<\/i><\/span> dimensions cach\u00e9es.<\/p>\n<p class=\"p1\">\u00c0 notre \u00e9chelle, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des 4 dimensions au sein desquelles nous avons le sentiment intuitif de nous d\u00e9placer (celles que nous percevons, o\u00f9 nous \u00e9prouvons ce que nous vivons), nous nous sentons \u00e9cartel\u00e9s entre ce que notre volont\u00e9 entreprend de faire et ce que nous nous observons faire effectivement.<\/p>\n<p class=\"p1\">Voici les termes en lesquels Paul de Tarse d\u00e9crivait cela\u00a0:<\/p>\n<p class=\"p1\">\u00ab\u00a05- Je ne reconnais pas m\u00eame mes actes comme \u00e9tant les miens car ce que je fais ce n\u2019est pas ce que je voudrais faire mais ce que j\u2019abhorre. [\u2026] 19- Car je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas. [\u2026] 23- mais je vois dans ma chair une autre loi qui lutte contre la loi que ma raison approuve, et qui fait de moi le prisonnier de la loi du p\u00e9ch\u00e9 qui est dans ma chair. 24- Malheureux que je suis ! Qui me d\u00e9livrera de ce corps condamn\u00e9 \u00e0 la mort ?\u00a0\u00bb (<i>\u00c9p\u00eetre aux Romains<\/i> 7).<\/p>\n<p class=\"p1\">Nous louvoyons (c\u2019est du moins ainsi que nous le ressentons) entre des choix qui sont, dans le vocabulaire des traductions classiques de Paul, ceux d\u2019une part de l\u2019<i>esprit<\/i> et d\u2019autre part, de la <i>chair, <\/i>que nous appelons plus volontiers dans un vocabulaire moins dat\u00e9 : \u00ab\u00a0le corps\u00a0\u00bb. Nous sommes \u00e0 tout moment tiraill\u00e9s entre les exigences de notre conscience (l\u2019<i>esprit<\/i>, qu\u2019Aristote avait appel\u00e9 avant Paul, \u00ab\u00a0volont\u00e9 \u00bb) et celle de l\u2019<i>inconscient<\/i> freudien (le corps : la <i>chair<\/i> des traductions classiques de Paul, qu\u2019Aristote appelait quant \u00e0 lui \u00ab\u00a0app\u00e9tit \u00bb).<\/p>\n<p class=\"p1\">Ces choix, nous les appr\u00e9hendons intuitivement comme ceux d\u2019une \u00ab\u00a0volont\u00e9\u00a0\u00bb \u00e0 l\u2019\u0153uvre, pr\u00e9sente \u00e0 la conscience : \u00ab J\u2019ai envie de faire ceci \u00bb, et les exigences d\u2019autre part d\u2019un corps (l\u2019<i>inconscient<\/i>) qui nous conduit \u00e0 agir diff\u00e9remment de ce que notre <i>volont\u00e9<\/i> imagine avoir d\u00e9termin\u00e9 .<\/p>\n<p class=\"p1\">Ces tiraillements devant les alternatives des choix s\u2019offrant \u00e0 nous, nous les vivons comme \u00e9tant l\u2019exercice de notre <i>libre-arbitre<\/i>, dont le ressenti nous semble indiquer qu\u2019aucun d\u00e9terminisme n\u2019est \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans le monde sensible o\u00f9 nous \u00e9voluons.<\/p>\n<p class=\"p1\">Pour tout ce qui est du tiraillement entre <i>esprit<\/i> et <i>chair<\/i>, Paul affirme que la v\u00e9rit\u00e9 porteuse de r\u00e9conciliation entre ces deux facteurs se situe en-dehors de nous\u00a0: il faut que nous nous tournions vers le \u00ab\u00a0Ciel\u00a0\u00bb, \u00e0 la recherche d\u2019un troisi\u00e8me \u00e9l\u00e9ment qui transcende les deux dont nous constatons avec tristesse le conflit, et qui indique le cours \u00e0 suivre : \u00ab ce qu\u2019enjoint notre seigneur J\u00e9sus de Nazareth qui s\u2019est sacrifi\u00e9 pour nous sauver du p\u00e9ch\u00e9 originel et que nous pouvons \u00e9muler \u00bb, autrement dit notre foi en ce \u00ab\u00a0Christ qui est en nous\u00a0\u00bb.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\">Ce d\u00e9terminisme qui serait selon Ren\u00e9 Thom le v\u00e9ritable m\u00e9canisme \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans l\u2019univers, mais situ\u00e9 au-del\u00e0 du connaissable, en arri\u00e8re-plan du monde sensible o\u00f9 nous exer\u00e7ons quotidiennement notre libre-arbitre, nous l\u2019esp\u00e9rons tous\u00a0: nous sommes dans sa qu\u00eate permanente. Rares en effet sont ceux d\u2019entre nous capables d\u2019ignorer syst\u00e9matiquement les sir\u00e8nes d\u2019un horoscope rencontr\u00e9 au hasard des pages d\u2019un magazine, quelle que soit la banalit\u00e9 ou la stupidit\u00e9 criante de son pronostic. Une esp\u00e9rance qui s\u2019identifie, si Thom a raison, \u00e0 notre appr\u00e9hension intuitive que ce d\u00e9terminisme se trouve bien l\u00e0 en arri\u00e8re-plan. Notre attention est constamment en \u00e9veil, guettant la pr\u00e9sence de \u00ab\u00a0signes\u00a0\u00bb qui nous seraient adress\u00e9s\u00a0: adress\u00e9s par \u00ab\u00a0la Providence\u00a0\u00bb dans une perspective religieuse, adress\u00e9s par la \u00ab\u00a0superstition\u00a0\u00bb dans une perspective la\u00efque. Laquelle prend diverses formes, du na\u00eff au savant. Ainsi, pour l\u2019astrologie, pour qui la configuration des plan\u00e8tes au firmament au moment de notre naissance d\u00e9termine le sch\u00e9ma g\u00e9n\u00e9ral de notre destin\u00e9e, et leurs positions respectives par la suite, les incidents de notre vie quotidienne. Ainsi aussi pour les signes lisibles dans la <i>synchronicit\u00e9<\/i>\u00a0: \u00ab\u00a0la co\u00efncidence temporelle de deux ou plusieurs \u00e9v\u00e9nements sans lien causal entre eux et poss\u00e9dant un sens identique ou analogue\u00a0\u00bb selon Carl Jung (1875-1961) et Arthur Koestler (1905-1983), lequel attirait notre attention sur \u00ab\u00a0l\u2019ange des biblioth\u00e8ques\u00a0\u00bb qui &#8211; avant l\u2019av\u00e9nement du tout-num\u00e9rique &#8211; nous conduisait parmi les rayons vers l\u2019information recherch\u00e9e avec une s\u00fbret\u00e9 d\u00e9fiant toute plausibilit\u00e9. Ainsi enfin pour les signes lisibles selon Andr\u00e9 Breton (1896-1966)\u00a0dans le \u00ab\u00a0hasard objectif\u00a0\u00bb qui serait \u00ab la forme de manifestation de la n\u00e9cessit\u00e9 ext\u00e9rieure qui se fraie un chemin dans l\u2019inconscient humain\u00a0\u00bb.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\">Les signes, les rencontres improbables, seraient autant d\u2019\u00ab\u00a0ouvertures\u00a0\u00bb sur <span class=\"s3\">\u03a9<\/span>, sur les dimensions cach\u00e9es nous permettant d\u2019acc\u00e9der empiriquement \u00e0 des \u00e9l\u00e9ments d\u2019information obtenus indirectement quant au contenu du monde tel qu\u2019il est\u00a0: <i>l\u2019\u00catre-donn\u00e9<\/i> de Koj\u00e8ve, non pas \u00e0 4 dimensions mais \u00e0 <span class=\"s3\">\u03a3<\/span> dimensions (<span class=\"s3\">\u03a3<\/span> &gt; 4).<\/p>\n<p class=\"p1\">Serait-il alors possible de d\u00e9couvrir un principe g\u00e9n\u00e9ral, ou un syst\u00e8me de directives qui, si nous les suivons, nous permettraient de ne pas nous \u00e9vertuer \u00e0 agir \u00e0 contre-courant d\u2019un monde dont le devenir est in\u00e9luctable dans son d\u00e9terminisme\u00a0? Si nous prenons en effet \u00e0 tout instant \u00e0 rebrousse-poil un monde d\u00e9terministe, nous serons confront\u00e9s en permanence \u00e0 des choix sans n\u00e9cessit\u00e9, accumulant les frustrations d\u2019une vie dont le caract\u00e8re \u00e9puisant n\u2019a pas lieu d\u2019\u00eatre.<\/p>\n<p class=\"p1\">Les civilisations occidentale et orientale ont con\u00e7u chacune un principe de vie permettant \u00e0 leurs membres de maximiser l\u2019harmonie ressentie entre eux et le monde o\u00f9 ils sont plong\u00e9s, de minimiser le conflit entre les choix auxquels les confrontent leur destin\u00e9e et le monde o\u00f9 ces choix ont \u00e0 s\u2019exercer. L\u2019Occident a appel\u00e9 ce principe, \u00e0 la suite de Paul de Tarse, l\u2019<i>amour<\/i>, l\u2019Orient, \u00e0 la suite de Lao-Tseu, le <i>tao<\/i>.<\/p>\n<p class=\"p1\">L\u2019<i>amour<\/i>, est en effet le terme dont nous d\u00e9signons notre intuition d&rsquo;une signification globale de l\u2019ensemble des dimensions connues et inconnues de nous o\u00f9 \u00ab\u00a0tout se trouverait r\u00e9concili\u00e9\u00a0\u00bb.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\">Voici ce qu\u2019en dit Paul de Tarse dans un texte fondateur.<\/p>\n<p class=\"p1\">\u00ab\u00a001- J\u2019aurais beau parler toutes les langues des hommes et des anges, si je n\u2019avais pas la charit\u00e9, s\u2019il me manquait l\u2019amour, je ne serais qu\u2019un cuivre qui r\u00e9sonne, qu\u2019un \u00e9clat de cymbale.<\/p>\n<p class=\"p1\">02- J\u2019aurais beau avoir le don de la proph\u00e9tie, tout savoir des myst\u00e8res et poss\u00e9der toute la connaissance, j\u2019aurais beau avoir la foi qui d\u00e9place les montagnes, s\u2019il me manquait l\u2019amour, je ne serais rien.<\/p>\n<p class=\"p1\">03- J\u2019aurais beau distribuer toute ma fortune \u00e0 ceux qui sont dans le besoin, j\u2019aurais beau abandonner mon corps aux flammes, s\u2019il me manquait l\u2019amour, cela ne me servirait \u00e0 rien.<\/p>\n<p class=\"p1\">04- L\u2019amour prend patience et est bon ; l\u2019amour ne conna\u00eet pas l\u2019envie ; il n\u2019est pas vain, ne se gonfle pas d\u2019orgueil ;<\/p>\n<p class=\"p1\">05- il ne se conduit pas de mani\u00e8re impropre ; il ne cherche pas son int\u00e9r\u00eat\u00a0; il ignore la provocation ; il ne pense pas \u00e0 mal ;<\/p>\n<p class=\"p1\">06- il ne se r\u00e9jouit pas de ce qui est injuste, mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai ;<\/p>\n<p class=\"p1\">07- il supporte tout, il fait confiance en tout, il esp\u00e8re en tout, il endure tout.<\/p>\n<p class=\"p1\">08- L\u2019amour ne faillira jamais. Les proph\u00e9ties failliront, parler en langues cessera, et l\u00e0 o\u00f9 il y avait du savoir, il s\u2019\u00e9vanouira\u00a0\u00bb (<i>Premi\u00e8re \u00e9p\u00eetre de Paul aux Corinthiens <\/i>13<i>).<\/i><\/p>\n<p class=\"p1\">\u00c0 partir de la r\u00e9flexion chr\u00e9tienne sur l\u2019<i>amour<\/i>, telles qu\u2019on la trouve exprim\u00e9e par J\u00e9sus de Nazareth, puis reformul\u00e9e par Paul de Tarse, comme nous allons le voir, Hegel a lui aussi parl\u00e9 de l\u2019<i>amour<\/i>, en des termes qui sugg\u00e8rent d\u2019y relever une m\u00e9thode intuitive ouverte \u00e0 chacun pour g\u00e9rer du mieux possible les dimensions de notre univers qui demeurent cach\u00e9es \u00e0 nos yeux, celles que j\u2019ai d\u00e9not\u00e9es par le symbole <span class=\"s3\">\u03a9<\/span>.<\/p>\n<p class=\"p1\">Pensons pour commencer au fait que quand nous sommes enfants, des propos nous sont tenus du genre\u00a0: \u00ab\u00a0Parfois tu aimerais te faire plaisir mais ce n\u2019est pas le bon moment parce qu\u2019il y a des devoirs qui passent avant. Quand tu rentres de l\u2019\u00e9cole tu aimerais bien jouer, mais tu dois d\u2019abord faire tes devoirs. Ton devoir alors, <span class=\"s1\">c\u2019est d\u2019oublier pour le moment ce que ton corps te dit qu\u2019il aimerait mieux faire, qui lui ferait davantage plaisir. Cela, tu le feras plus tard\u00a0car ta raison te dit de faire d\u2019abord ton devoir, qui doit passer avant\u00a0\u00bb, etc.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"p1\">Si ce que nous appelons \u00ab\u00a0nos devoirs\u00a0\u00bb quand nous sommes petits, et \u00ab\u00a0la Loi\u00a0\u00bb \u2013 loi juridique ou loi morale \u2013 quand nous sommes grands, nous permet de trancher lorsqu\u2019il y a conflit entre le plaisir du corps et d\u2019autres consid\u00e9rations, comme l\u2019entretien de ce corps et tout ce qui rel\u00e8ve de nos rapports avec la communaut\u00e9, il existe cependant un moyen de les r\u00e9concilier, au point que le sens du devoir s\u2019efface enti\u00e8rement parce qu\u2019il vient s\u2019int\u00e9grer, se couler, dans une instance englobante. C\u2019est ce que Jacob Taubes <span class=\"s1\">(1923-1987) <\/span>nous permet de comprendre quand il rassemble ce que l\u2019on trouve dans les \u00e9crits th\u00e9ologiques et d\u2019autres fragments de Hegel \u00e0 propos de l\u2019<i>amour<\/i>.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\">Ainsi, selon Hegel, nous rappelle Taubes, l\u2019<i>amour<\/i> \u00ab\u00a0ne nous enseigne pas le respect des lois\u00a0; bien plut\u00f4t, il met en \u00e9vidence ce qui satisfait la loi et l\u2019annule en tant que loi, et est donc quelque chose de sup\u00e9rieur \u00e0 l\u2019ob\u00e9issance \u00e0 la loi, et qui rend la loi superflue\u00a0\u00bb (Hegel in Taubes [1947] 2009\u00a0: 150). Et encore\u00a0: dans l\u2019<i>amour<\/i> il y a \u00ab\u00a0unit\u00e9 entre le penchant et la loi, dans laquelle la seconde perd sa forme de loi\u00a0\u00bb (Hegel in ibid.\u00a0: 151). Et Taubes d\u2019ajouter\u00a0: \u00ab\u00a0Dans l\u2019amour, toute consid\u00e9ration de devoirs s\u2019\u00e9vanouit\u00a0\u00bb (ibid.\u00a0: 150) car, selon Hegel toujours\u00a0: \u00ab\u00a0les devoirs supposent une r\u00e9sistance, alors qu\u2019un acte que nous aimons poser n\u2019en suppose aucune\u00a0\u00bb (Hegel in ibid.\u00a0: 151).<\/p>\n<p class=\"p1\">Selon Hegel, l\u2019amour aplanirait donc le conflit entre le plaisir et le devoir\u00a0; avec lui, la loi est respect\u00e9e sans effort, sans m\u00eame y songer. L\u2019amour, c\u2019est donc le principe qui nous permet de faire s\u2019\u00e9vaporer les tiraillements des choix \u00e0 arbitrer entre notre volont\u00e9 rationnelle soucieuse des devoirs et la force contradictoire \u00e9manant de notre \u00ab\u00a0chair\u00a0\u00bb dans les termes de Paul de Tarse, qui nous entra\u00eene elle dans la recherche du plaisir. L\u2019amour pour Hegel est la recette de la moindre r\u00e9sistance du monde \u00e0 notre d\u00e9sir de vivre, avec lui, nous prenons sans effort le monde \u00ab\u00a0dans le sens du poil\u00a0\u00bb selon l\u2019expression consacr\u00e9e, parce qu\u2019il y a avec l\u2019amour, \u00ab\u00a0unit\u00e9 entre le penchant et la loi\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"p1\">Quel rapport alors avec le nombre de dimensions dans notre univers, et ce que nous pouvons en saisir\u00a0?<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\">Continuons d\u2019\u00e9couter Hegel\u00a0: pour lui, l\u2019<i>amour<\/i> est l\u2019\u00ab\u00a0union de l\u2019esprit et du divin\u00a0; aimer Dieu, c\u2019est se sentir soi-m\u00eame dans le tout de la vie sans aucune restriction ext\u00e9rieure dans l\u2019infini\u00a0\u00bb (Hegel in ibid.\u00a0: 151), Taubes pr\u00e9cisant \u00e0 ce propos que \u00ab\u00a0Hegel con\u00e7oit l\u2019infini non comme l\u2019absence de toute limitation, mais comme perfection\u00a0\u00bb (ibid.\u00a0: 151).<\/p>\n<p class=\"p1\">Qu\u2019est-ce que cela signifie dans la perspective que nous adoptons ici d\u2019un nombre de dimensions du monde que nous percevons (4) et d\u2019autres qui nous demeurent cach\u00e9es (<span class=\"s3\">\u03a9<\/span>), et dont l\u2019ensemble permet de rendre compte du monde tel qu\u2019il est <i>vraiment<\/i> (<span class=\"s3\">\u03a3<\/span>), \u00e0 savoir d\u00e9terministe de toute \u00e9ternit\u00e9\u00a0?<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\">Je reprends, en l\u2019explicitant dans cette optique de la physique, le passage de Hegel cit\u00e9 \u00e0 l\u2019instant :<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\">\u00ab\u00a0l\u2019amour est l\u2019union de l\u2019esprit [v\u00e9cu dans les 4 dimensions de notre exp\u00e9rience quotidienne] et du divin [les <span class=\"s3\">\u03a9<\/span> dimensions qui nous demeurent cach\u00e9es]\u00a0; aimer Dieu, c\u2019est se sentir soi-m\u00eame dans le tout de la vie sans aucune restriction ext\u00e9rieure dans l\u2019infini\u00a0[le monde tel qu\u2019il est en r\u00e9alit\u00e9, dans ses <span class=\"s3\">\u03a3<\/span> dimensions]\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"p1\">Taubes dit encore que \u00ab\u00a0l\u2019amour prend sa forme parfaite dans la r\u00e9v\u00e9lation qu\u2019est la vie et a toujours une longueur d\u2019avance par rapport \u00e0 la r\u00e9v\u00e9lation de Dieu\u00a0\u00bb (ibid.\u00a0: 155). Qu\u2019est-ce que la \u00ab\u00a0r\u00e9v\u00e9lation qu\u2019est la vie\u00a0\u00bb\u00a0? Laissons la conclusion \u00e0 Hegel\u00a0: \u00ab\u00a0les amants se s\u00e9parent \u00e0 nouveau, mais dans l\u2019enfant, l\u2019union elle-m\u00eame est devenue ins\u00e9parable\u00a0\u00bb (Hegel in ibid.\u00a0: 154).<\/p>\n<p class=\"p1\">Le tao\u00efste Tchouang-tseu (369 \u2013 286 av. J.-C.) rapporte une historiette mettant en sc\u00e8ne son adversaire id\u00e9ologique Confucius en vue de souligner le caract\u00e8re rigide et dogmatique du confucianisme qui vise par ses pr\u00e9ceptes s\u2019adressant d\u2019un c\u00f4t\u00e9 aux dirigeants et de l\u2019autre aux sujets, \u00e0 assurer l\u2019harmonie entre le gouvernement\u00a0(\u00ab\u00a0Le Ciel\u00a0\u00bb) et ses citoyens\u00a0(\u00ab\u00a0La Terre\u00a0\u00bb), mais sous la forme empes\u00e9e de comportements ritualis\u00e9s.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\">Alors que Confucius admirait la cataracte de L\u00fc-leang, il aper\u00e7ut un homme emport\u00e9 par les eaux tourbillonnantes. Il enjoignit aussit\u00f4t \u00e0 ses disciples de tenter de venir en aide au malheureux s\u2019il passait \u00e0 leur port\u00e9e sur la berge. \u00c0 la surprise g\u00e9n\u00e9rale, l\u2019homme sortit de l\u2019eau par ses propres moyens, et s\u2019appr\u00eatait \u00e0 reprendre avec insouciance sa promenade. Interrog\u00e9 par Confucius, il expliqua sa mani\u00e8re habituelle de se baigner dans les eaux rugissantes de la cataracte\u00a0: \u00ab\u00a0Je me laisse aspirer par l\u2019entonnoir du tourbillon, puis rejeter dans le remous autour. Je me contente de suivre le mouvement de l\u2019eau sans agir pour ma part\u00a0\u00bb (in Billeter 2015\u00a0: 28).<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\">L\u2019art de vivre de l\u2019intr\u00e9pide baigneur de Tchouang-tseu, c\u2019est bien s\u00fbr le <i>wu-wei<\/i> du tao\u00efsme, un <i>moins-agissant<\/i> qui ne doit pas \u00eatre confondu avec un <i>non-agissant<\/i>\u00a0: suivre le <i>tao<\/i>, la voie, c\u2019est se laisser couler judicieusement et sereinement dans le cours du monde en perp\u00e9tuel devenir. C\u2019est l\u00e0 que r\u00e9side la libert\u00e9 authentique de chacun\u00a0: dans une telle insertion harmonieuse \u00e0 la place qui nous est propre au sein de l\u2019ensemble, ayant appris \u00e0 survivre parmi les remous les plus violents, ayant acquiesc\u00e9 au principe de ne pas r\u00e9sister au mouvement tumultueux du monde plus qu\u2019il n\u2019est n\u00e9cessaire.<\/p>\n<p class=\"p1\">Comment mieux harmoniser son comportement avec celui du monde dans l\u2019ensemble de ses dimensions\u00a0: les 4 auxquelles nous sommes sensibles, et les <span class=\"s3\">\u03a9<\/span> dimensions qui nous sont cach\u00e9es, que ce baigneur ayant parfaitement int\u00e9gr\u00e9 le principe du <i>tao<\/i>, la voie\u00a0: \u00ab\u00a0Je me contente de suivre le mouvement de l\u2019eau sans agir pour ma part\u00a0\u00bb\u00a0?<\/p>\n<p class=\"p1\">Or l\u2019<i>amour<\/i> occidental et le <i>tao<\/i> oriental, nous permettent de d\u00e9passer la simple \u00ab\u00a0lecture de signes\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"p1\">Les <i>mantiques<\/i>, les techniques de divination, sont autant de modes d\u2019appr\u00e9hension des dimensions cach\u00e9es (<span class=\"s3\">\u03a9<\/span>). Elles font cependant de l\u2019essence du monde tel qu\u2019il est dans sa compl\u00e9tude, une entit\u00e9 \u00e9trang\u00e8re aux individus, qu\u2019ils consultent alors de mani\u00e8re ponctuelle sur un mode oraculaire, en <i>ext\u00e9riorit\u00e9<\/i> \u00e0 eux-m\u00eames. La d\u00e9marche inverse est celle d\u2019offrir une m\u00e9thode\u00a0digne de ce nom en tant que mode de vie \u00e0 proprement parler, proposant une m\u00e9thode pour se couler harmonieusement dans le flux du monde en devenir. C\u2019est cela que l\u2019<i>amour<\/i> occidental et le <i>tao<\/i> oriental ont accompli, r\u00e9ussissant dans la tradition qui \u00e9tait celle autrefois de la <i>philosophie naturelle<\/i> occidentale, une appr\u00e9hension d\u2019ensemble, que ni la science seule, ni la th\u00e9ologie seule, n\u2019\u00e9taient \u00e0 m\u00eame de r\u00e9aliser.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\">Il y a pour nous le <i>physique<\/i> = les 4 dimensions qui nous sont connues, et le <i>m\u00e9ta-physique<\/i>, le physique tel qu\u2019il \u00e9chappe \u00e0 notre repr\u00e9sentation [et que le \u00ab\u00a0surnaturel\u00a0\u00bb a vainement tent\u00e9 de capturer] \u2013 les <span class=\"s2\"><i>\u03a9<\/i><\/span> dimensions qui nous \u00e9chappent parce qu\u2019elles sont hors de la port\u00e9e de nos sens, adapt\u00e9s eux \u00e0 un devenir en 4 dimensions. Ce que nous n\u2019avons pas su produire (ou pas encore produit), c\u2019est un discours sur <i>l\u2019Absolu<\/i>, les <span class=\"s2\"><i>\u03a3<\/i><\/span><i> <\/i>dimensions ensemble (<i>physique<\/i> connaissable + <i>m\u00e9ta-physique<\/i> inconnue ou inconnaissable), soit ce qui correspondrait \u00e0 ce que d\u00e9signons du terme d\u2019<i>eschatologie\u00a0<\/i>: <i>l\u2019\u00e9tude des fins derni\u00e8res de l&rsquo;homme et du monde<\/i>.<\/p>\n<p class=\"p1\">Rien n\u2019interdit cependant a priori de d\u00e9couvrir par les m\u00e9thodes classiques de la science physique, \u00e0 l\u2019aide d\u2019une analyse extensive des donn\u00e9es, les <span class=\"s3\">\u03a9<\/span><i> <\/i>dimensions <i>cach\u00e9es<\/i> dont Thom suppute l\u2019existence et qui nous \u00e9chappent.<\/p>\n<p class=\"p1\">Il n\u2019est pas \u00e0 \u00e9carter cependant que l\u2019<i>explication<\/i> une fois produite ne soit pas compr\u00e9hensible \u00e0 des cr\u00e9atures qui comme nous vivent intuitivement dans un monde \u00e0 4 dimensions et non \u00e0 <span class=\"s2\"><i>\u03a3<\/i><\/span><i> <\/i>dimensions.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\">Peut-\u00eatre sommes-nous en train d\u2019inventer avec ce que d\u00e9signons par \u00ab\u00a0Intelligence Artificielle\u00a0\u00bb, l\u2019instrument qui, lorsqu\u2019il aura analys\u00e9 l\u2019ensemble des donn\u00e9es dont nous disposons, nous fera appara\u00eetre les <span class=\"s3\">\u03a9<\/span><i> <\/i>dimensions manquantes.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\">Le risque existe cependant que nous ne comprenions strictement rien \u00e0 ce que l\u2019IA aura d\u00e9couvert (\u00e0 l\u2019instar du chimpanz\u00e9 \u00e0 qui le sens de la discussion entre ses deux gardiens s\u2019il convient ou non de le changer de cage, \u00e9chappe enti\u00e8rement) mais rien n\u2019interdit \u00e0 l\u2019IA de mod\u00e9liser avec succ\u00e8s les <span class=\"s3\">\u03a3<\/span><i> <\/i>dimensions (<i>physique<\/i> + <i>m\u00e9ta-physique<\/i>) qui sont v\u00e9ritablement celles qui permettraient de rendre compte du devenir de notre univers par la chronique de son d\u00e9roulement purement d\u00e9terministe, et de nous communiquer la part de ce r\u00e9cit qui nous serait compr\u00e9hensible, et pour commencer &#8211; car c\u2019est l\u00e0 une chose au moins que nous pouvons comprendre &#8211; quel est le nombre repr\u00e9sent\u00e9 par <span class=\"s3\">\u03a9<\/span>.<\/p>\n<p class=\"p1\">Ind\u00e9pendamment de toute question de <i>compr\u00e9hension<\/i>, nous serions de toute mani\u00e8re incapables de vivre dans un monde dont le d\u00e9terminisme nous serait parfaitement transparent\u00a0: une telle compr\u00e9hension d\u00e9boucherait sur un fatalisme paralysant, sur notre d\u00e9sespoir, \u00e0 nous \u00eatres humains con\u00e7us pour vivre dans le \u00ab\u00a0souci\u00a0\u00bb, l\u2019anxi\u00e9t\u00e9 des moments \u00e0 venir. Nous n\u2019avons pas \u00e9t\u00e9 con\u00e7us pour l\u2019<i>ataraxie<\/i>\u00a0: la tranquillit\u00e9 de l\u2019\u00e2me, mais pour l\u2019incertitude ouverte sur des choix corn\u00e9liens \u2013 m\u00eame si la plupart d\u2019entre nous cherchons \u00e0 y \u00e9chapper pour nous r\u00e9fugier dans l\u2019anesth\u00e9sie que nous procurent les <i>paradis artificiels<\/i> achet\u00e9s dans le commerce, licite ou illicite, ou par la magie de l\u2019ordonnance obtenue du m\u00e9decin traitant ou du sp\u00e9cialiste.<\/p>\n<p class=\"p1\">C\u2019est \u00e0 cette incapacit\u00e9 constitutive chez nous \u00e0 <i>vivre<\/i> le d\u00e9terminisme que Taubes fait allusion quand il affirme\u00a0:<\/p>\n<p class=\"p1\">\u00ab Nous ne saurions partager l\u2019optimisme [\u2026] au sujet de l\u2019ultime lib\u00e9ration de l\u2019esprit humain par la conscience de soi historique, parce qu\u2019une critique de la raison historique [\u2026] r\u00e9v\u00e9lerait de quelle perte de sa substance l\u2019homme paierait une telle lib\u00e9ration. [Car cette lib\u00e9ration] d\u00e9couvrirait \u00e0 notre regard le visage de la M\u00e9duse cach\u00e9 derri\u00e8re la libert\u00e9 de l\u2019historicisme. \u00c0 notre \u00e9poque, les tentatives pour masquer les cons\u00e9quences de l\u2019historicisme n\u2019ont pas manqu\u00e9. La plus r\u00e9cente est l\u2019\u0153uvre de Martin Heidegger, qui a [\u2026] voulu \u00e9chapper aux cons\u00e9quences fatales d\u2019une lib\u00e9ration ultime de l\u2019esprit humain\u00a0\u00bb (Taubes [1947] 2009\u00a0: 284).<\/p>\n<p class=\"p1\">Heidegger a tout fait pour pr\u00e9server l\u2019<span class=\"s2\"><i>\u03a9<\/i><\/span>, les dimensions cach\u00e9es, soit ce \u00e0 quoi nous renvoyons par le concept \u00ab\u00a0Dieu\u00a0\u00bb, en tant qu\u2019inconnaissable par essence. Thom avait lui aussi l\u2019intuition de cette <i>forclusion<\/i> voulue par certains quand il faisait observer\u00a0:<\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span>\u00ab\u00a0Le hasard serait-il autre chose qu\u2019un substitut la\u00efque de la finalit\u00e9 divine \u2026\u00a0\u00bb (Thom [1980] 1990\u00a0: 63).<\/p>\n<p class=\"p1\">Et il ajoutait dans sa \u00ab\u00a0Postface au d\u00e9bat sur le d\u00e9terminisme\u00a0\u00bb\u00a0:<\/p>\n<p class=\"p1\">\u00ab\u00a0Le conflit d\u00e9terminisme-hasard est [\u2026] la manifestation d\u2019une pr\u00e9f\u00e9rence ontologique entre la substance et l\u2019attribut. On ne s\u2019\u00e9tonnera pas si les d\u00e9constructeurs de l\u2019\u00eatre, les d\u00e9tracteurs de l\u2019ordre et autres chantres du hasard pr\u00e9f\u00e8rent le statistique au d\u00e9terminisme\u00a0\u00bb (Thom 1990\u00a0: 279).<\/p>\n<p class=\"p1\">Propos qui faisaient \u00e9cho \u00e0 une remarque faite par lui ant\u00e9rieurement\u00a0:<\/p>\n<p class=\"p1\">\u00ab\u00a0Serait-ce le caract\u00e8re fondamentalement subjectiviste et a-scientifique d\u2019une tradition universitaire issue de Husserl et de Heidegger\u00a0?\u00a0\u00bb (Thom [1980] 1990\u00a0: 77).<\/p>\n<p class=\"p1\">Ce que l\u2019on pourrait paraphraser en \u00ab\u00a0le parti de Dieu d\u00e9fend son pr\u00e9 carr\u00e9 contre tout empi\u00e9tement par la science physique\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><strong>Conclusion<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>L\u2019interpr\u00e9tation de la m\u00e9canique quantique que proposa Hugh Everett III en 1957, en supposant que chacun des deux \u00e9tats superpos\u00e9s observ\u00e9s dans une particule poursuit son \u00e9volution de mani\u00e8re d\u00e9terministe (quitte \u00e0 produire un tout nouvel univers pour ce faire), au lieu que la fonction d\u2019onde ne se <em>r\u00e9duise<\/em> en l\u2019une des deux branches de son alternative, est celle qui a pris le principe du d\u00e9terminisme le plus au s\u00e9rieux parmi les interpr\u00e9tations concurrentes de la m\u00e9canique quantique. Il existe donc d\u2019embl\u00e9e une affinit\u00e9 essentielle entre la th\u00e9orie d\u2019Everett et le credo de Thom en un d\u00e9terminisme de fait de notre univers physique. La r\u00e9conciliation \u00e0 cette occasion des th\u00e9ories philosophiques les plus convaincantes ayant \u00e9t\u00e9 produites au fil des si\u00e8cles, au sens de la coh\u00e9rence interne de leur construction, que sont celles de Descartes, Leibniz et Hegel, constitue un \u00e9l\u00e9ment qui soutient par son \u00e9clairage, de mani\u00e8re indirecte sans doute mais non-n\u00e9gligeable pour autant, leur plausibilit\u00e9.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, m\u00eame si l\u2019hypoth\u00e8se de Thom sur le d\u00e9terminisme devait \u00eatre fausse, \u00e0 savoir que notre univers ne compte pas plus de dimensions que les 4 que nous lui connaissons, et que l\u2019ind\u00e9terminisme soit v\u00e9ritablement son lot, il est \u00e9clairant d\u2019examiner les cons\u00e9quences qu\u2019auraient la v\u00e9rification exp\u00e9rimentale des hypoth\u00e8ses d\u2019Everett et de Thom ou la plausibilit\u00e9 devenue incontournable que pourrait leur assurer toute autre source, en raison de la lumi\u00e8re que projette sur notre sort commun le d\u00e9centrement vertigineux qu\u2019elles supposent.<\/p>\n<p>Quoi qu\u2019il en soit donc de la v\u00e9ritable facture du monde (de l&rsquo;<em>\u00catre-donn\u00e9<\/em>), l\u2019exercice n\u2019aurait pas \u00e9t\u00e9 vain. Il serait m\u00eame, pourquoi pas\u00a0? salutaire, comme le sont en soi les principes de l\u2019<em>amour<\/em> et du <em>tao<\/em>, de la voie, dont nous avons pu situer le r\u00f4le cl\u00e9 en tant que lignes de conduite id\u00e9ales dans notre monde emport\u00e9 par le devenir \u2013 ou qui semble tout au moins tel \u00e0 nos yeux.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>R\u00e9f\u00e9rences :<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Barrow, John D. &amp; Tipler, Frank J.,\u00a0<em>The Anthropic Cosmological Principle<\/em>, Oxford : Oxford University Press, 1986<\/p>\n<p>Baudry, L\u00e9on, <em>La querelle des futurs contingents (Louvain 1465-1475)<\/em>, Paris\u00a0: Vrin, 1950<\/p>\n<p>Billeter, Jean-Fran\u00e7ois, <em>Le\u00e7ons sur Tchouang-Tseu<\/em>, \u00e9dition revue et corrig\u00e9e, Paris\u00a0: Allia, 2015<\/p>\n<p>Bouveresse, Jacques,\u00a0<em>Prodiges et vertiges de l\u2019analogie, De l\u2019abus des belles-lettres dans la pens\u00e9e<\/em>, Paris : \u00c9ditions Raison d\u2019Agir, 1999<\/p>\n<p>Chalmers, David J.,\u00a0<em>The Conscious Mind. 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La Philosophie hell\u00e9nistique. Les N\u00e9o-platoniciens<\/em>, Paris\u00a0: Gallimard, 1973<\/p>\n<p>Koj\u00e8ve, Alexandre, <em>L\u2019ath\u00e9isme<\/em>, Paris\u00a0: Gallimard, 1998<\/p>\n<p>LeDoux, Joseph,\u00a0<em>The Emotional Brain. The Mysterious Underpinnings of Emotional Life<\/em>, New York\u00a0: Simon &amp; Schuster, 1996<\/p>\n<p>L\u00e9vy-Bruhl, Lucien,\u00a0<em>La mythologie primitive <\/em>[1935], Paris\u00a0: PUF, 1963<\/p>\n<p>Libet, Benjamin, \u00ab\u00a0The experimental evidence for subjective referral of a sensory experience backwards in time\u00a0: Reply to P. S. Churchland\u00a0\u00bb, <em>Philosophy of Science<\/em>, 48, 1981\u00a0: 182-197<\/p>\n<p>Libet, Benjamin, \u00ab\u00a0The Neural Time-Factor in Perception, Volition and Free Will\u00a0\u00bb, <em>Revue de M\u00e9taphysique et de Morale<\/em>, 2, 1992\u00a0: 255-272<\/p>\n<p>Libet, Benjamin, \u00ab\u00a0Conscious Mind as a Force Field\u00a0: A Reply to Lindahl &amp; \u00c5rhem\u00a0\u00bb, <em>Journal of Theoretical Biology<\/em>, 185, 1997\u00a0: 137-138<\/p>\n<p>Merleau-Ponty, Maurice, \u00ab\u00a0Sur la ph\u00e9nom\u00e9nologie du langage\u00a0\u00bb (1951) in\u00a0<em>Signes<\/em>, Paris\u00a0: Gallimard, 1960\u00a0: 105-122<\/p>\n<p>Moody, E. A.,\u00a0<em>Truth and Consequence in Mediaeval Logic<\/em>, Amsterdam\u00a0: North-Holland, 1953<\/p>\n<p>Nietzsche, Friedrich,\u00a0<em>Le cr\u00e9puscule des idoles ou comment on philosophe au marteau <\/em>[1888], Paris\u00a0: Deno\u00ebl \/ Gonthier, 1970<\/p>\n<p>Pouillon, Jean,<em>\u00a0Temps et roman <\/em>[1946], nouvelle \u00e9dition augment\u00e9e, Tel, Paris\u00a0: Gallimard, 1992<\/p>\n<p>Pouillon, Jean,<em>\u00a0Le cru et le su<\/em>, Paris\u00a0: Seuil, 1993.<\/p>\n<p>Price, Michael,\u00a0<em>Frequently Asked Questions about Many-Worlds<\/em>, http:\/\/www.anthropic-principle.com\/preprints\/manyworlds.html<\/p>\n<p>Roudinesco, \u00c9lisabeth et Michel Plon,\u00a0<em>Dictionnaire de la psychanalyse<\/em>, Paris\u00a0: Fayard, 1997<\/p>\n<p>Searle, John R.,\u00a0<em>Minds, Brains and Science<\/em>,\u00a0<em>The 1984 Reith Lectures<\/em>, London\u00a0: BBC, 1984<\/p>\n<p>Searle, John R., \u00ab\u00a0Consciousness and the Philosophers\u00a0\u00bb,\u00a0<em>The New York Review of Books<\/em>, Vol. XLIV, 4, March 6, 1997\u00a0: 43-50<\/p>\n<p>Sokal, Alan &amp; Bricmont, Jean,\u00a0<em>Impostures intellectuelles<\/em>, Paris : Odile Jacob, 1997<\/p>\n<p>Soon, Chun Siong, Brass, Marcel, Heinze, Hans-Jochen, Haynes, John-Dylan, \u00ab\u00a0Unconscious determinants of free decisions in the human brain\u00a0\u00bb, <em>Nature Neuroscience<\/em>, 13 April 2008\u00a0: 1-3<\/p>\n<p>Taubes, Jacob, <em>Occidental Eschatology<\/em>, Stanford\u00a0: Stanford University Press [1947] 2009 [<em>Eschatologie occidentale<\/em>, Paris\u00a0: \u00c9ditions de l\u2019\u00c9clat, 2009]<\/p>\n<p>Taubes, Jacob, \u00ab\u00a0Dialectique et analogie\u00a0\u00bb, in <em>\u00ab\u00a0Le temps presse\u00a0\u00bb. Du culte \u00e0 la culture<\/em>, Paris\u00a0: Le Seuil, 2009, pp. 283-297<\/p>\n<p>Thom, Ren\u00e9, \u00ab\u00a0Halte au hasard, silence au bruit\u00a0\u00bb [1980], in <em>La querelle du d\u00e9terminisme<\/em>, Paris\u00a0: Gallimard 1990, pp. 61-78<\/p>\n<p>Thom, Ren\u00e9, \u00ab\u00a0En guise de conclusion\u00a0\u00bb [1981], in <em>La querelle du d\u00e9terminisme<\/em>, Paris\u00a0: Gallimard 1990, pp. 139-149<\/p>\n<p>Thom, Ren\u00e9, \u00ab\u00a0Postface au d\u00e9bat sur le d\u00e9terminisme\u00a0\u00bb [1990], in <em>La querelle du d\u00e9terminisme<\/em>, Paris\u00a0: Gallimard 1990, pp. 266-279<\/p>\n<p>Tversky, Amos &amp; Wakker, Peter, \u00ab Risk Attitudes and Decision Weights\u00a0\u00bb,\u00a0<em>Econometrica<\/em>, 1995, vol. 63, i, 6 : 1255-1280<\/p>\n<p>Wittgenstein, Ludwig,\u00a0<em>Zettel<\/em>, Oxford\u00a0: Basil Blackwell, 1967<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Publi\u00e9 chez Christian Bourgois en 1985. Je poss\u00e8de toujours un courrier par lequel Guilbaud me remercie du compte-rendu que j\u2019en avais fait dans la revue <em>L\u2019\u00c2ne\u00a0<\/em>: \u00ab\u00a0Les \u2018petits poissons\u2019 qui me cherchent chicane, je ne leur en veux pas\u00a0: je m\u2019accroche \u00e0 mes vues, r\u00e9solument \u00e9loign\u00e9es de toute ontologie\u2026\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Selon Koj\u00e8ve, m\u00eame le bouddhisme chinois est ath\u00e9e\u00a0: \u00ab\u00a0l\u2019analyse de la conception bouddhiste du monde permettra d\u2019\u00e9lucider la nature de toute religion ath\u00e9e\u2026\u00a0\u00bb (Koj\u00e8ve 1998\u00a0: 75).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Rel\u00e8vent de la r\u00e9flexion th\u00e9ologique de Hegel, lors de son s\u00e9jour \u00e0 Berne\u00a0: <em>La vie de J\u00e9sus <\/em>(1796), une r\u00e9\u00e9criture par lui des \u00e9vangiles, ainsi qu\u2019une r\u00e9flexion sur ce qu\u2019il appelle <em>La positivit\u00e9 de la religion chr\u00e9tienne <\/em>(1795-96). Il y a ensuite dans les \u00ab \u00c9crits divers \u00bb de Hegel, des notes in\u00e9dites sur l\u2019amour, r\u00e9dig\u00e9es alors qu\u2019il r\u00e9side \u00e0 Francfort (1797-1800)<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> Le fluide \u00ab\u00a0mati\u00e8re-flamme\u00a0\u00bb pr\u00e9sent au sein des mati\u00e8res combustibles dont on supposait que la disparition expliquait la combustion. C\u2019est Lavoisier, en mettant en \u00e9vidence que le poids total d\u2019une chose ayant br\u00fbl\u00e9 avait augment\u00e9, qui r\u00e9v\u00e9la que la combustion \u00e9tait en r\u00e9alit\u00e9 une oxydation vive\u00a0: de l\u2019oxyg\u00e8ne se combine avec ce qui br\u00fble.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> La th\u00e9orie des\u00a0<em>mondes multiples<\/em>\u00a0(\u00ab many-worlds \u00bb) est une reformulation de la m\u00e9canique quantique publi\u00e9e en 1957 par Hugh Everett III dans sa th\u00e8se d\u00e9fendue \u00e0 Princeton. D\u2019autres physiciens de premier plan, tels Murray Gell-Mann (1929-2019) et James Hartle, souscrivent \u00e0 des variantes tr\u00e8s proches de cette conception. Price fait observer que \u00ab [La th\u00e9orie] des mondes multiples est un retour \u00e0 la conception classique, pr\u00e9-quantique, de l\u2019univers dans laquelle toutes les entit\u00e9s math\u00e9matiques d\u2019une th\u00e9orie physique sont r\u00e9elles \u00bb (Price 1994-95), \u00e0 entendre comme \u00ab\u00a0chaque symbole pr\u00e9sent dans les \u00e9quations utilis\u00e9es dans la mod\u00e9lisation repr\u00e9sente un objet r\u00e9el du monde physique\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a> Price : \u00ab Selon l\u2019hypoth\u00e8se des mondes multiples, l\u2019ensemble des aboutissements possibles d\u2019une interaction quantique se r\u00e9alisent. La fonction d\u2019onde, au lieu de se r\u00e9duire au moment de l\u2019observation, continue d\u2019\u00e9voluer de fa\u00e7on d\u00e9terministe, couvrant la totalit\u00e9 des possibilit\u00e9s inscrites en elle. Tous ces aboutissements existent simultan\u00e9ment, mais cessent d\u2019interf\u00e9rer l\u2019un avec l\u2019autre : ils ont diverg\u00e9 en un ensemble de mondes tous \u00e9galement r\u00e9els mais mutuellement inobservables \u00bb (Price 1994-95).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a> Price : \u00ab Une mesure est une interaction entre sous-syst\u00e8mes qui d\u00e9clenche un processus d\u2019amplification [d\u2019un \u00e9v\u00e9nement microscopique vers un \u00e9v\u00e9nement <em>macroscopique<\/em> : \u00e0 notre \u00e9chelle, qui nous devient alors visible], le plus souvent \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un objet (que nous appelons alors en g\u00e9n\u00e9ral l\u2019instrument de mesure) ayant plusieurs degr\u00e9s de libert\u00e9 internes, conduisant \u00e0 un changement dans la structure au plus haut niveau de l\u2019objet (qui peut \u00eatre l\u2019appareil d\u2019enregistrement) \u00bb (Price 1994-95).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a> Price : \u00ab Du point de vue du chat survivant, il occupe un monde diff\u00e9rent de celui de sa copie malheureuse et d\u00e9c\u00e9d\u00e9e \u00bb (Price 1994-95).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref9\" name=\"_ftn9\">[9]<\/a> La mort dans l\u2019un des sc\u00e9narios provoque une rapide divergence des deux mondes : \u00ab Les mondes bifurquent, \u201cd\u00e9coh\u00e8rent\u201d, l\u2019un de l\u2019autre quand des \u00e9v\u00e9nements irr\u00e9versibles ont lieu. [\u2026 Ceux-ci] d\u00e9truisent pratiquement toute possibilit\u00e9 d\u2019interf\u00e9rence future [entre les mondes ayant diverg\u00e9] \u00bb (Price 1994-95). Au contraire, en l\u2019absence d\u2019une telle irr\u00e9versibilit\u00e9, l\u2019ensemble des mondes o\u00f9 je reste en vie retrouvent rapidement leur unit\u00e9. \u00c0 propos du fait que nous ne ressentons pas (\u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des mondes o\u00f9 nous restons en vie) l\u2019effet de ces bifurcations constantes, Price fait la remarque suivante : \u00ab L\u2019argument selon lequel la repr\u00e9sentation du monde implicite \u00e0 cette th\u00e9orie est infirm\u00e9e par l\u2019exp\u00e9rience, du fait que nous ne sommes pas conscients du processus de bifurcation, sont comparables \u00e0 la critique du syst\u00e8me copernicien selon laquelle le mouvement de la terre consid\u00e9r\u00e9 comme un fait physique r\u00e9el est incompatible avec l\u2019appr\u00e9hension de sens commun de la nature, puisque nous ne ressentons pas un tel mouvement. Dans les deux cas l\u2019argument perd de son impact lorsqu\u2019il est montr\u00e9 que la th\u00e9orie elle-m\u00eame pr\u00e9dit que notre exp\u00e9rience sera ce qu\u2019elle s\u2019av\u00e8re \u00eatre. (Dans le cas du syst\u00e8me copernicien, l\u2019addition de la physique newtonienne fut n\u00e9cessaire pour que l\u2019on puisse d\u00e9montrer que les terriens sont n\u00e9cessairement insensibles au d\u00e9placement de leur plan\u00e8te) \u00bb (Price 1994-95).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref10\" name=\"_ftn10\">[10]<\/a> Nombre de fois qu\u2019une intuition \u00e0 fondement empirique a pu \u00e9valuer \u00e0 neuf, avant que cette disposition \u00e0 une immortalit\u00e9 relative ne soit attribu\u00e9e aux chats. D\u2019o\u00f9 le titre du pr\u00e9sent essai.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref11\" name=\"_ftn11\">[11]<\/a> Sans parler de toutes les autres cr\u00e9atures vivantes et de l\u2019ensemble des entit\u00e9s inertes \u2013 que j\u2019ignore ici en raison de la qualit\u00e9 toute sp\u00e9ciale d\u2019autor\u00e9f\u00e9rence que la conscience autorise. Les animaux \u2013 ou certains animaux \u2013 disposent peut-\u00eatre d\u2019une conscience mais, contrairement \u00e0 nos co-sp\u00e9cifiques, ils \u00e9chouent (en tout cas aupr\u00e8s de la plupart d\u2019entre nous) \u00e0 nous convaincre qu\u2019ils en disposent effectivement (le chat de Schr\u00f6dinger en particulier).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref12\" name=\"_ftn12\">[12]<\/a> Price : \u00ab [la conception des] histoires multiples d\u00e9finit une hi\u00e9rarchie d\u2018histoires de type plus familier connect\u00e9es entre elles o\u00f9 chacune est l\u2019\u201cenfant\u201d de l\u2019ensemble des histoires parentes poss\u00e9dant un sous-ensemble seulement des \u00e9v\u00e9nements irr\u00e9versibles qui d\u00e9finissent cet enfant, et est aussi le \u201cparent\u201d de toute histoire poss\u00e9dant un sur-ensemble de tels \u00e9v\u00e9nements \u00bb (Price 1994-95).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref13\" name=\"_ftn13\">[13]<\/a> Intuitivement, on pourrait penser que tout monde sans histoire versera un jour ou l\u2019autre dans la chronologie, du fait qu\u2019il existe \u00e0 tout moment (constat\u00e9 bien entendu dans un monde historique parall\u00e8le) une probabilit\u00e9 non-nulle qu\u2019une dissym\u00e9trie cr\u00e9atrice d\u2019irr\u00e9versibilit\u00e9 apparaisse.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref14\" name=\"_ftn14\">[14]<\/a> \u00c0 moins h\u00e9las que le sentiment de libert\u00e9 qui accompagne la conscience ne soit lui purement illusoire. Je me dois de mentionner cette \u00e9ventualit\u00e9, ayant d\u00e9fendu cette th\u00e8se dans la premi\u00e8re partie du pr\u00e9sent ouvrage. Si, comme je l\u2019ai avanc\u00e9 dans ce texte ant\u00e9rieur, la conscience est priv\u00e9e de tout pouvoir d\u00e9cisionnel, nous sommes alors r\u00e9duits au statut de t\u00e9moin impuissant de notre histoire individuelle, capables seulement de r\u00e9diger \u00e0 son sujet une narration autobiographique qui ent\u00e9rine les faits. La conscience comme cul-de-sac constitue une interpr\u00e9tation possible du mythe platonicien de la caverne (voir Griswold 1999 : 14).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref15\" name=\"_ftn15\">[15]<\/a> Lorsqu\u2019un espace est envisag\u00e9 dans un nombre plus r\u00e9duit de dimensions que le sien, les physiciens parlent aussi de <em>r\u00e9duction dimensionnelle<\/em> ou de <em>compactification<\/em>.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref16\" name=\"_ftn16\">[16]<\/a> Un clin d\u2019\u0153il \u00e0 \u00ab\u00a0Je suis l\u2019alpha et l\u2019om\u00e9ga\u00a0\u00bb (<em>Apocalypse de Jean<\/em>, 22\u00a0: 13).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref17\" name=\"_ftn17\">[17]<\/a> Dans la citation de Thom ci-dessus, cela donnerait \u00ab\u00a0r\u00e9instaurer le d\u00e9terminisme en adjoignant \u00e0 l&rsquo;espace donn\u00e9 E de dimension 4 un espace O de variables cach\u00e9es de dimension <em>\u00ce\u00a9<\/em>\u00a0(qu&rsquo;on peut appeler interne du fait du lien entre cet espace, qui nous est cach\u00e9, et l&rsquo;espace donn\u00e9)\u00a0; on consid\u00e9rera le ph\u00e9nom\u00e8ne initial dans 4 dimensions vu dans E comme projection d&rsquo;un syst\u00e8me d\u00e9terministe dans l&rsquo;espace-produit E\u00a0\u00d7\u00a0O, espace \u00e0 4\u00a0+\u00a0<em>\u00ce\u00a9<\/em>\u00a0(=\u00a0<em>\u00ce\u00a3<\/em>) dimensions\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref18\" name=\"_ftn18\">[18]<\/a> La querelle se d\u00e9roula tout enti\u00e8re dans le cadre de l\u2019universit\u00e9 de Louvain, qu\u2019elle d\u00e9chira pendant pr\u00e8s de dix ans. Elle prit une ampleur telle que \u00ab\u00a0si de bons amis n\u2019\u00e9taient intervenus, Sa Saintet\u00e9 [le pape Sixte IV] aurait d\u00e9clar\u00e9 l\u2019universit\u00e9 tout enti\u00e8re h\u00e9r\u00e9tique\u00a0\u00bb (ibid. 42). La question \u00e0 laquelle Pierre de Rivo [Pierre van den Beken de son vrai nom selon les usages contemporains] eut \u00e0 r\u00e9pondre (\u00ab\u00a0Apr\u00e8s que le Christ eut dit\u2026\u00a0\u00bb), fut pos\u00e9e le 13 d\u00e9cembre 1465 (ibid. 27-28). Pierre de Rivo tenait que \u00ab\u00a0Rien ne peut pr\u00e9c\u00e9der dans le temps un futur contingent d\u2019o\u00f9 il puisse se d\u00e9duire par voie de cons\u00e9quence n\u00e9cessaire\u00a0\u00bb (ibid. 29). Le point de vue contraire fut d\u00e9fendu par Henri de Zomeren [Henri van Echerbroech comme il serait appel\u00e9 aujourd\u2019hui], lequel nous assura que les \u00e9tudiants assistant \u00e0 la <em>disputatio<\/em> n\u2019\u00e9taient pas moins de cinq cents (<em>ubi non creditur fuisse unquam citra quingentos auditores<\/em>) (ibid. 261).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref19\" name=\"_ftn19\">[19]<\/a> Dans la perspective de Koj\u00e8ve, la position de Bonaventure s\u2019assimile au point de vue \u00e9l\u00e9atique parm\u00e9nidien d\u2019un devenir \u00ab\u00a0fig\u00e9\u00a0\u00bb, qu\u2019il assimile \u00e0 la Th\u00e8se de la philosophie, alors que celle de Duns Scot s\u2019identifie \u00e0 l\u2019Anti-th\u00e8se de la philosophie d\u00e9velopp\u00e9e par H\u00e9raclite du devenir comme flux changeant ininterrompu\u00a0: \u00ab\u00a0\u2026 loin de s\u2019<em>im<\/em>-poser, la Philosophie, d\u00e9j\u00e0 <em>pos\u00e9e<\/em> en tant que Th\u00e8se, se <em>re<\/em>-pose en tant qu\u2019Anti-th\u00e8se, qui s\u2019op-pose \u00e0 la Th\u00e8se parm\u00e9nidienne et qui fut d\u00e9velopp\u00e9e pour la premi\u00e8re fois par H\u00e9raclite\u00a0\u00bb (Koj\u00e8ve 1973\u00a0: 7). La question se pose dans ce cadre de concevoir l\u2019\u00c9ternel comme \u00e9tant soit statique dans une perspective parm\u00e9nidienne, telle que reprise par Platon, soit dynamique dans une perspective h\u00e9raclit\u00e9enne, comme ce fut le cas chez Aristote. Dans les termes de Laurent Biard, commentateur de Koj\u00e8ve\u00a0: \u00ab\u00a0Tout se passe donc comme si Parm\u00e9nide n\u2019avait orient\u00e9 son regard que vers l\u2019<em>\u00e9ternit\u00e9<\/em> immobile source des essences \u00e9ternelles des choses, quand H\u00e9raclite ne se serait tourn\u00e9 que vers la <em>variabilit\u00e9<\/em> ind\u00e9finie des <em>manifestations<\/em> sensibles des choses et des <em>mots<\/em> cens\u00e9s les d\u00e9signer par leur <em>sens<\/em>\u00a0\u00bb (Koj\u00e8ve 1998\u00a0: 33). Et chez Koj\u00e8ve lui-m\u00eame\u00a0: \u00ab\u00a0l\u2019\u00c9ternel [chez Kant] mis en relation avec le Temps lui-m\u00eame et non plus avec l\u2019\u00c9ternit\u00e9\u00a0: NI l\u2019\u00c9ternit\u00e9 platonicienne qui est <em>hors<\/em> [du Temps],\u00a0NI avec l\u2019\u00c9ternit\u00e9 aristot\u00e9licienne qui est <em>dans<\/em> le Temps \u00bb (Koj\u00e8ve 1973\u00a0: 11).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref20\" name=\"_ftn20\">[20]<\/a> Comme on l\u2019a vu\u00a0: l\u2019\u00ab\u00a0<em>\u00catre-donn\u00e9\u00a0<\/em>\u00bb chez Koj\u00e8ve.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref21\" name=\"_ftn21\">[21]<\/a> L\u2019\u00ab\u00a0<em>Existence-empirique<\/em>\u00a0\u00bb chez Koj\u00e8ve.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref22\" name=\"_ftn22\">[22]<\/a> Nous avons vu dans la premi\u00e8re partie que le psychologue am\u00e9ricain Benjamin Libet avait montr\u00e9 dans les ann\u00e9es 1970 que ce que nous appelons dans le cadre de la vie quotidienne notre <em>volont\u00e9<\/em> n\u2019est en r\u00e9alit\u00e9 que l\u2019ent\u00e9rinement au niveau de notre conscience de gestes que notre corps a en r\u00e9alit\u00e9 d\u00e9j\u00e0 entrepris et dont celle-ci n\u2019est inform\u00e9e qu\u2019avec un retard qui lorsqu\u2019il est mesur\u00e9 intervient en fait entre une demi et dix secondes plus tard, moment o\u00f9 la conscience se convainc qu\u2019elle a l\u2019intention de les op\u00e9rer.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Ouvert aux commentaires.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><strong>La volont\u00e9, le destin, l\u2019amour, ne sont pas ce que vous croyez<\/strong><\/p>\n<p><strong>Introduction<\/strong><\/p>\n<p>Trois de mes textes remettent fondamentalement en question chacun une notion essentielle dans la mani\u00e8re dont nous nous repr\u00e9sentons la vie humaine\u00a0: celles de \u00ab\u00a0volont\u00e9\u00a0\u00bb, de \u00ab\u00a0destin\u00a0\u00bb et d\u2019\u00ab\u00a0amour\u00a0\u00bb. Ces trois textes sont atypiques dans mes \u00e9crits\u00a0: ils op\u00e8rent [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[8],"tags":[],"class_list":["post-113293","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-philosophie-des-sciences"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/113293","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=113293"}],"version-history":[{"count":22,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/113293\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":132742,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/113293\/revisions\/132742"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=113293"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=113293"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=113293"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}