{"id":114,"date":"2007-07-04T14:42:08","date_gmt":"2007-07-04T13:42:08","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=114"},"modified":"2013-01-02T00:22:39","modified_gmt":"2013-01-01T23:22:39","slug":"le-soir-dune-bataille","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2007\/07\/04\/le-soir-dune-bataille\/","title":{"rendered":"Le soir d\u2019une bataille (*)"},"content":{"rendered":"<p>Je n\u2019ai jamais \u00e9t\u00e9 proche de mon p\u00e8re, et je fus surpris d\u2019apprendre il y a quelques ann\u00e9es qu\u2019un de mes neveux le fut bien davantage que moi. J\u2019ai une id\u00e9e, une hypoth\u00e8se, con\u00e7ue \u00e0 partir d\u2019un certain myst\u00e8re, d\u2019un certain flou qui envahissait aussit\u00f4t la conversation d\u00e8s que le mot \u00ab guerre \u00bb avait fait son irruption obsc\u00e8ne, car ses mots \u00e0 lui se tarissaient alors pour faire place au silence. Il avait \u00e9t\u00e9 au front durant la campagne belge dite \u00ab des dix-huit<br \/>\njours \u00bb \u2013 pas trop mal pour un pays minuscule \u2013 et y avait \u00e9t\u00e9 bless\u00e9. Il faisait parfois allusion \u00e0 ses carnets, aux notes qu\u2019il avait prises au moment-m\u00eame, en particulier durant les trente mois d\u2019attente \u00e0 Eben-Emael.<\/p>\n<p>J\u2019ai le sentiment que quelque chose a d\u00fb casser en lui \u00e0 cette \u00e9poque. Oh, il a v\u00e9cu, il a eu une belle carri\u00e8re comme on dit dans l\u2019administration et dans le monde universitaire, et il a eu des enfants : la preuve. Mais est-ce qu\u2019il y croyait encore fondamentalement \u00e0 la vie et \u00e0 la vie familiale ou est-ce qu\u2019il avait d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 d\u2019une certaine mani\u00e8re de la race humaine ? C\u2019est bien possible. <\/p>\n<p>Comment m\u2019est venue cette hypoth\u00e8se ? Sans doute parce que je crains n\u2019\u00eatre moi-m\u00eame qu\u2019\u00e0 un demi-millim\u00e8tre d\u2019envisager les choses de cette mani\u00e8re. Alors, quand il est mort, et davantage encore quand ma m\u00e8re est morte et qu\u2019il a fallu vider la maison, j\u2019aurais pu les mettre sur la piste, ceux qui \u00e9taient l\u00e0 \u00e0 Plougoumelen, au pays, \u00e0 vider les armoires : j\u2019aurais pu leur dire \u00ab Trouvez les carnets ! \u00bb, mais je m\u2019en suis bien gard\u00e9. Et si je les avais moi-m\u00eame d\u00e9couverts ou si on me les avait un jour fait parvenir, je les aurais probablement br\u00fbl\u00e9s sans les ouvrir. Parce que mon hypoth\u00e8se me para\u00eet la bonne et qu\u2019il n\u2019existe chez moi que ce demi-millim\u00e8tre.<\/p>\n<p>(*) <strong>Le soir d\u2019une bataille<\/strong><br \/>\n      Leconte De Lisle (Charles Marie Ren\u00e9)<\/p>\n<p>Tels que la haute mer contre les durs rivages,<br \/>\nA la grande tuerie ils se sont tous ru\u00e9s,<br \/>\nIvres et haletants, par les boulets trou\u00e9s,<br \/>\nEn d&rsquo;\u00e9pais tourbillons plein de clameurs sauvages.<\/p>\n<p>Sous un large soleil d&rsquo;\u00e9t\u00e9, de l&rsquo;aube au soir,<br \/>\nSans rel\u00e2che, fauchant les bl\u00e9s, brisant les vignes,<br \/>\nLongs murs d&rsquo;hommes, ils ont pouss\u00e9s leurs sombres lignes<br \/>\nEt l\u00e0, par blocs entiers, ils se sont laiss\u00e9s choir.<\/p>\n<p>Puis ils se sont li\u00e9s en \u00e9treintes f\u00e9roces,<br \/>\nLe souffle au souffle uni, l&rsquo;oeil de haine charg\u00e9.<br \/>\nLe fer d&rsquo;un sang fi\u00e9vreux \u00e0 l&rsquo;aise s&rsquo;est gorg\u00e9 ;<br \/>\nLa cervelle a jailli sous la lourdeur des crosses.<br \/>\n<!--more--><br \/>\nVictorieux, vaincus, fantassins, cavaliers,<br \/>\nLes voici, maintenant, bl\u00eames, muets farouches,<br \/>\nLes poings ferm\u00e9s serrant les dents, et les yeux louches,<br \/>\nDans la mort furieuse \u00e9tendus par milliers.<\/p>\n<p>La pluie avec lenteur lavant leurs p\u00e2les faces,<br \/>\nAux pentes du terrain fait murmurer ses eaux ;<br \/>\nEt par la morne plaine ou tourne un vol d&rsquo;oiseaux<br \/>\nLe ciel d&rsquo;un soir sinistre estompe au loin leurs masses.<\/p>\n<p>Tous les cris se sont tus, les r\u00e2les sont pouss\u00e9s<br \/>\nSur le sol bossu\u00e9 de tant de chair humaine,<br \/>\nAux derni\u00e8res lueurs du jour on voit \u00e0 peine<br \/>\nSe tordre vaguement des corps entrelac\u00e9s ;<\/p>\n<p>Et l\u00e0-bas, au milieu de ce massacre immense,<br \/>\nDressant son cou roidi perc\u00e9 de coups de feu,<br \/>\nUn cheval jette au vent un rauque et triste adieu<br \/>\nQue la nuit fait courir \u00e0 travers le silence.<\/p>\n<p>\u00d4 boucherie ! \u00f4 soif du meurtre ! acharnement<br \/>\nHorrible! odeur des morts qui suffoquent et navres !<br \/>\nSoyez maudits devant ces cent mille cadavres<br \/>\nEt la stupide horreur de cet \u00e9gorgement.<\/p>\n<p>Mais, sous l&rsquo;ardent soleil ou sur la plaine noire,<br \/>\nSi, heurtant de leur coeur la gueule du canon,<br \/>\nIls sont morts, Libert\u00e9, ces braves, en ton nom,<br \/>\nB\u00e9ni soit le sang pur qui fume vers ta gloire!<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je n\u2019ai jamais \u00e9t\u00e9 proche de mon p\u00e8re, et je fus surpris d\u2019apprendre il y a quelques ann\u00e9es qu\u2019un de mes neveux le fut bien davantage que moi. 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