{"id":116717,"date":"2020-01-30T15:39:54","date_gmt":"2020-01-30T14:39:54","guid":{"rendered":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=116717"},"modified":"2020-01-30T15:40:02","modified_gmt":"2020-01-30T14:40:02","slug":"quinzaines-cest-la-nature-qui-rend-les-coups-le-1er-fevrier-2020","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2020\/01\/30\/quinzaines-cest-la-nature-qui-rend-les-coups-le-1er-fevrier-2020\/","title":{"rendered":"Quinzaines &#8211; <b>\u00ab\u00a0C\u2019est la Nature, qui rend les coups\u00a0\u00bb<\/b>, le 1<sup>er<\/sup> f\u00e9vrier 2020"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Ouvert aux commentaires.<\/p><\/blockquote>\n<p><strong>\u00ab C\u2019est la Nature, qui rend les coups \u00bb<\/strong><\/p>\n<blockquote><p>Squier : Je ne sais absolument rien. Voyez-vous &#8211; le probl\u00e8me avec moi c\u2019est que j\u2019appartiens \u00e0 une race en voie d\u2019extinction. Je suis l\u2019un de ces intellectuels.<\/p>\n<p>Gaby : \u00c7a veut dire que vous avez des m\u00e9ninges. Je le vois bien.<\/p>\n<p>Squier : Oui des m\u00e9ninges, mais nulle part o\u00f9 aller. Du bruit, mais sans un son. De la forme mais sans substance. Avez-vous jamais lu <em>The Hollow Men<\/em> ?<\/p>\n<p>Gaby secoue la t\u00eate n\u00e9gativement.<\/p>\n<p>Squier : C\u2019est mieux ainsi. C\u2019est d\u00e9courageant, parce que c\u2019est vrai. Cela parle des intellectuels, qui imaginaient avoir conquis la Nature. Ils l\u2019ont b\u00e9tonn\u00e9e, et ont utilis\u00e9 son eau pour irriguer les d\u00e9serts. Ils ont construit des monstruosit\u00e9s canalis\u00e9es pour venir \u00e0 bout de sa r\u00e9sistance. Ils l\u2019ont envelopp\u00e9e de cellophane et l\u2019ont vendue dans les sup\u00e9rettes. Ils \u00e9taient si s\u00fbrs de l\u2019avoir dompt\u00e9e. Et maintenant &#8211; avez-vous compris ce qui cause le chaos du monde ?<\/p>\n<p>Gaby : Non.<\/p>\n<p>Squier : Eh bien, je suis probablement le seul humain en vie aujourd\u2019hui qui puisse vous le dire\u2026 C\u2019est la Nature, qui rend les coups. Pas avec le vieil arsenal &#8211; les inondations, les pestes, les fl\u00e9aux. Eux nous pouvons les ma\u00eetriser. Elle se venge avec d\u2019\u00e9tranges instruments appel\u00e9s n\u00e9vroses. Elle afflige d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment l\u2019humanit\u00e9 de la p\u00e9toche. La Nature nous prouve qu\u2019elle ne peut \u00eatre vaincue &#8211; pas par ceux de notre genre en tout cas. Elle reprend le monde aux intellectuels, et elle le rend aux singes.<\/p><\/blockquote>\n<p>Ce qui pr\u00e9c\u00e8de est un extrait de <em>The Petrified Forest<\/em>, une pi\u00e8ce de l\u2019Am\u00e9ricain Robert Emmet Sherwood, publi\u00e9e et jou\u00e9e pour la premi\u00e8re fois en 1935.<!--more--><\/p>\n<p>Ce dialogue est bien entendu encore d\u2019actualit\u00e9, \u00e0 ceci pr\u00e8s que nous devrions imp\u00e9rativement mentionner deux des armes appartenant \u00e0 ce que Sherwood qualifiait de \u00ab\u00a0vieil arsenal\u00a0\u00bb de la Nature : la chaleur en hausse et la mont\u00e9e des eaux.<\/p>\n<p>L\u2019action se d\u00e9roule au centre de la For\u00eat p\u00e9trifi\u00e9e de l\u2019Arizona, un d\u00e9sert constell\u00e9 en effet de troncs d\u2019arbre fossilis\u00e9s. Et la sc\u00e8ne se passe dans une combinaison de station-service et de caf\u00e9-restaurant dans leur figure la plus \u00e9l\u00e9mentaire. Comme l\u2019avoue Gaby, qui y est la barmaid, la sp\u00e9cialit\u00e9 du jour c\u2019est le hamburger, tous les jours. Squier est un routard suicidaire et, \u00e0 part un gangster prenant un mauvais coup de fusil, il sera d\u2019ailleurs le seul dans la pi\u00e8ce \u00e0 y laisser la peau. Gaby, r\u00eave de revoir un jour sa ville natale\u00a0: Bourges o\u00f9 sa m\u00e8re s\u2019en est retourn\u00e9e. Repoussant les avances du pompiste, un beau gosse baraqu\u00e9, elle se console du mal du pays en lisant Fran\u00e7ois Villon. C\u2019est Squier qui, en lui endossant en douce son assurance-vie alors qu\u2019elle est en cuisines, lui offrira \u00e0 titre posthume le moyen de r\u00e9aliser son r\u00eave : voir Paris.<\/p>\n<p>Dans le film qui fut tourn\u00e9 en 1936 \u00e0 partir de la pi\u00e8ce, l\u2019\u00e9cran de fin appara\u00eet alors que Gaby ach\u00e8ve la r\u00e9citation de la Ballade pour Robert d&rsquo;Estouteville de Villon :<\/p>\n<blockquote><p>Si ne perds pas la graine que je sume<br \/>\nEn votre champ quand le fruit me ressemble.<br \/>\nDieu m&rsquo;ordonne que le fou\u00efsse et fume ;<br \/>\nEt c&rsquo;est la fin pour quoi sommes ensemble,<\/p><\/blockquote>\n<p>dans une traduction bien entendu, celle qu\u2019en offrit Swinburne en 1904, moins opaque \u00e0 nos oreilles contemporaines :<\/p>\n<blockquote><p>Thus in your field my seed of harvestry<br \/>\nThrives, for the fruit is like me that I set;<br \/>\nGod bids me tend it with good husbandry;<br \/>\nThis is the end for which we twain are met.<\/p><\/blockquote>\n<p>Dans ce film d\u2019Archie Mayo, Squier est interpr\u00e9t\u00e9 par Leslie Howard, qu\u2019<em>Autant en emporte le vent<\/em> rendra fameux trois ans plus tard, Gaby, c\u2019est Bette Davis, la star hollywoodienne incontest\u00e9e de ce milieu des ann\u00e9es trente, et le chef des gangsters, c\u2019est Humphrey Bogart, dont ce sera le premier grand r\u00f4le, \u00e0 l\u2019insistance d\u2019ailleurs de Howard : ils \u00e9taient partenaires dans la pi\u00e8ce au th\u00e9\u00e2tre l\u2019ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente.<\/p>\n<p><em>The Hollow Men<\/em> auquel Squier fait allusion est un po\u00e8me de T. S. Eliot : les hommes creux, au sens o\u00f9 un arbre est creux. Son vers le plus fameux est le dernier : \u00ab\u00a0C\u2019est ainsi que prend fin le monde : pas sur un boum mais sur un geignement\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Robert E. Sherwood, le dramaturge, est un curieux personnage, n\u00e9 dans la tr\u00e8s haute bourgeoisie \u00e0 New Rochelle dans l\u2019\u00e9tat de New York, un insolent qui abandonnera ses \u00e9tudes \u00e0 Harvard. Auparavant la pr\u00e9pa prestigieuse o\u00f9 il \u00e9tudiait lui avait refus\u00e9 son dipl\u00f4me, ce qui n\u2019avait pas emp\u00each\u00e9 ses camarades de faire de lui leur chef de promotion et de lui confier le soin de prononcer le discours de fin d\u2019ann\u00e9e. Un g\u00e9ant, dont l\u2019arm\u00e9e US ne voulut pas \u00e0 la conscription de 1917, ce qui le conduisit \u00e0 s\u2019engager dans l\u2019arm\u00e9e canadienne. L\u2019exp\u00e9rience du front en Europe, o\u00f9 il fut bless\u00e9, fit de lui un antimilitariste et un pacifiste convaincus. Il op\u00e9ra un revirement en 1940 et publia alors ce qui est consid\u00e9r\u00e9 comme son chef-d\u2019\u0153uvre : <em>There Shall Be No Night<\/em>, il n\u2019y aura pas de nuit, des mots emprunt\u00e9s \u00e0 l\u2019<em>Apocalypse de Jean<\/em>. L\u2019action s\u2019en d\u00e9roule en Finlande, de 1938 \u00e0 1939, au moment de l\u2019invasion russe. La famille d\u2019un jovial Prix Nobel de m\u00e9decine, dont nous partageons l\u2019intimit\u00e9 au premier acte, sera ensuite d\u00e9cim\u00e9e.<\/p>\n<p>Sherwood fut la plume de Franklin Roosevelt durant sa pr\u00e9sidence ; il obtiendra le prix Pulitzer pour l\u2019ouvrage o\u00f9 il relate cette exp\u00e9rience. Sa notori\u00e9t\u00e9 aux yeux du grand public lui vint en 1946 gr\u00e2ce \u00e0 un film de William Wyler dont il serait le sc\u00e9nariste : <em>The Best Years of Our Lives<\/em>, nos plus belles ann\u00e9es. L\u2019histoire, inspir\u00e9e tr\u00e8s librement d\u2019une nouvelle en vers blancs du correspondant de guerre MacKinlay Kantor, est celle de trois combattants dans les jours qui suivent leur retour du champ d\u2019honneur.<\/p>\n<p>Il y a Al (Fredric March), le banquier qui r\u00e9int\u00e8gre sans grande difficult\u00e9 sa famille, \u00e0 ceci pr\u00e8s qu\u2019il ne reconna\u00eet pas dans les adolescents qu\u2019il retrouve, ses enfants d\u2019autrefois, \u00e0 quoi sa femme (Myrna Loy) r\u00e9pond, amus\u00e9e, qu\u2019elle a pourtant tent\u00e9 de les lui conserver dans l\u2019\u00e9tat o\u00f9 il les lui avait laiss\u00e9s ; il causera la r\u00e9volution dans sa banque en s\u2019insurgeant contre l\u2019exigence de collat\u00e9ral oppos\u00e9e aux anciens combattants pour le pr\u00eat qu\u2019ils cherchent \u00e0 obtenir pour un nouveau d\u00e9part.<\/p>\n<p>Il y a Fred, capitaine dans l\u2019US Air Force, un brave gars qui retrouve son \u00e9pouse (Virginia Mayo), alors que celle-ci a d\u00e9sormais des ambitions plus hautes que celles auxquelles son mari peut raisonnablement aspirer ; Fred bouleversera n\u00e9anmoins le c\u0153ur de la fille adolescente d\u2019Al.<\/p>\n<p>Il y a enfin Homer, le marin qui n\u2019a plus \u00e0 la place des mains que deux crochets et qui ne se r\u00e9sout pas du coup \u00e0 renouer avec sa fianc\u00e9e qui, \u00e0 nos yeux \u00e9merveill\u00e9s, se m\u00e9tamorphosera en sainte ; Homer fera involontairement perdre son boulot \u00e0 Fred quand il semoncera un malappris tonnant que les anciens combattants sont des pigeons qui se sont vainement fait \u00e9triper en combattant Allemands et Japonais alors que le v\u00e9ritable ennemi, \u00ab\u00a0c\u2019est les Cocos\u00a0\u00bb, et que Fred s\u2019interposera.<\/p>\n<p>Ce qui nous est dit et montr\u00e9, c\u2019est que si nous \u00e9prouvons bien, nous humains, \u00ab\u00a0une excitation d\u2019ordre sexuel\u00a0au spectacle d\u2019un pouvoir d\u00e9vastateur\u00a0\u00bb (<em>There Shall Be no Night<\/em>), nous savons aussi comment reb\u00e2tir, la recette nous \u00e9tant connue : la puissance de l\u2019amour dans ses multiples expressions.<\/p>\n<p><em>The Best Years of Our Lives<\/em> de William Wyler, qui nous donnera aussi par la suite <em>Vacances romaines<\/em> (1953), <em>Ben-Hur<\/em> (1959) et <em>Funny Girl<\/em> (1968), r\u00e9coltera sept Oscars, dont un pour Sherwood en personne. Jet\u00e9 \u00e0 la face d\u2019une nation qui s\u2019\u00e9tait fait une raison de l\u2019absence de ses troupes et ne savait qu\u2019en faire \u00e0 leur retour, ce film \u00e0 la fois brutal dans son message et chaleureux dans la personne de chacun de ses protagonistes, servira de th\u00e9rapie collective \u00e0 l\u2019Am\u00e9rique, o\u00f9 il fera d\u2019ailleurs un tabac, pulv\u00e9risant le record des entr\u00e9es. Au Royaume-Uni, il demeure encore aujourd\u2019hui le 6<sup>e<\/sup> film le plus vu.<\/p>\n<p>Dans la pr\u00e9face de <em>There Shall Be No Night<\/em>, Sherwood \u00e9crivait en son propre nom d\u2019autres mots aussi puissants que ceux qu\u2019il avait mis dans la bouche de son routard po\u00e8te et philosophe cinq ans auparavant :<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Je suis convaincu que l\u2019homme dans sa nouvelle prise de conscience peut trouver les moyens de sa r\u00e9demption. Nous sommes conscients de nos \u00e9checs pass\u00e9s. nous sommes conscients des p\u00e9rils pr\u00e9sents. Nous devons \u00eatre conscients du caract\u00e8re illimit\u00e9 de nos futures opportunit\u00e9s. Compar\u00e9s aux g\u00e9n\u00e9rations venues avant nous dans l\u2019histoire du monde nous sommes arm\u00e9s d\u2019exp\u00e9riences plus am\u00e8res, d\u2019un savoir plus profond. Si nous sommes incapables de tirer parti de cette exp\u00e9rience et de ce savoir, alors l\u2019histoire humaine prendra v\u00e9ritablement fin et nous pourrons revenir en arri\u00e8re et retrouver l&rsquo;oubli et la paix dans la boue d&rsquo;o\u00f9 nous nous \u00e9tions \u00e9lev\u00e9s\u00a0\u00bb.<\/p><\/blockquote>\n<p>Le texte de cette pr\u00e9face est dat\u00e9 : \u00ab New York, le 13 septembre 1940 \u00bb. Face \u00e0 d\u2019immenses p\u00e9rils, nous nous inqui\u00e9tons immanquablement de savoir si nous sommes \u00e0 la hauteur de la t\u00e2che. Heureusement, la r\u00e9ponse apport\u00e9e par les circonstances a jusqu\u2019ici toujours \u00e9t\u00e9 oui. Mais \u00e0 chaque nouvelle catastrophe, au moment o\u00f9 les eaux se retirent enfin, c\u2019est avec consternation que nous constatons que leur niveau a une fois de plus inexorablement mont\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Ouvert aux commentaires.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><strong>\u00ab C\u2019est la Nature, qui rend les coups \u00bb<\/strong><\/p>\n<blockquote>\n<p>Squier : Je ne sais absolument rien. Voyez-vous &#8211; le probl\u00e8me avec moi c\u2019est que j\u2019appartiens \u00e0 une race en voie d\u2019extinction. Je suis l\u2019un de ces intellectuels.<\/p>\n<p>Gaby : \u00c7a veut dire que vous avez des m\u00e9ninges. 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