{"id":11828,"date":"2010-05-18T17:47:14","date_gmt":"2010-05-18T15:47:14","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=11828"},"modified":"2013-01-02T18:02:00","modified_gmt":"2013-01-02T17:02:00","slug":"largent-destructeur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2010\/05\/18\/largent-destructeur\/","title":{"rendered":"<b>L&rsquo;argent destructeur<\/b>"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Voici la traduction de mon entretien originellement en allemand avec le Dr. Stefan Fuchs qui a \u00e9t\u00e9 diffus\u00e9 de 9h30 \u00e0 10h00 sur <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=11384\">Deutschlandfunk<\/a> le 9 mai. Les germanophones peuvent toujours \u00e9couter le podcast <a href=\"http:\/\/ondemand-mp3.dradio.de\/file\/dradio\/2010\/05\/09\/dlf_20100509_0930_cd75f79e.mp3\"><strong>ici<\/strong><\/a><\/p>\n<p>J\u2019accueille toujours avec reconnaissance les entretiens longs parce qu\u2019ils permettent de d\u00e9velopper, sans devoir tronquer une partie des arguments, une v\u00e9ritable d\u00e9monstration.<\/p>\n<p>Traduction fran\u00e7aise : j&rsquo;ai pris comme base essentiellement la traduction de Johannes Finckh, la plus proche des mes propos originels en fran\u00e7ais. Merci \u00e0 lui, merci aussi \u00e0 Timiota et Fleurbleue qui avaient unis leurs efforts dans une traduction parall\u00e8le.<\/p>\n<p>L\u2019exemple que j\u2019avais donn\u00e9 de trois personnes se pr\u00eatant mutuellement de l\u2019argent n\u2019a manifestement pas \u00e9t\u00e9 compris par le traducteur allemand, qui m\u2019a \u00ab corrig\u00e9 \u00bb en parlant d\u2019un triplement de la somme au lieu d\u2019un doublement. J\u2019ai r\u00e9expliqu\u00e9 l\u2019exemple, en lui rendant sa coh\u00e9rence, et du coup, sa rigueur.\n<\/p><\/blockquote>\n<p><strong>L\u2019argent destructeur<\/strong><\/p>\n<p><em>Enseignements de l\u2019hypercrise, deuxi\u00e8me partie : Entretien avec le chroniqueur \u00e9conomique Paul Jorion<\/em><\/p>\n<p>Par Stefan Fuchs<\/p>\n<p><strong>La crise financi\u00e8re culmine depuis l\u2019automne 2008 dans une crise du capitalisme global. Car la lib\u00e9ralisation d\u00e9brid\u00e9e des march\u00e9s et l\u2019expansion de la division internationale du travail n\u2019ont pas pu tenir les promesses gigantesques de croissance et de prosp\u00e9rit\u00e9.<\/strong><\/p>\n<p>Dans la deuxi\u00e8me partie de la s\u00e9rie d\u2019entretiens \u00ab \u00ab Enseignements de l\u2019hypercrise \u00bb, Stefan Fuchs a eu un entretien avec Paul Jorion sur l\u2019effet destructeur de l\u2019argent. Jorion est chroniqueur \u00e9conomique du journal fran\u00e7ais \u00ab Le Monde \u00bb. Economiste structuraliste, il critique la mise sur le m\u00eame plan de l\u2019argent et du cr\u00e9dit comme une pure id\u00e9ologie. Le capitalisme actuel serait selon lui \u00e0 l\u2019agonie.<\/p>\n<p><strong>Stefan Fuchs<\/strong>: Monsieur Jorion, vous \u00e9tiez parmi les premiers \u00e0 avoir pr\u00e9dit la crise am\u00e9ricaine de \u00ab subprimes \u00bb. Vous-m\u00eame travailliez aux \u00c9tats-Unis dans le secteur du cr\u00e9dit, et vous pr\u00e9disiez d\u00e8s 2004 une grave crise de ce capitalisme financier am\u00e9ricain. L\u2019\u00e9l\u00e9ment d\u00e9clenchant de l\u2019hypercrise est selon votre analyse un m\u00e9canisme interne de l\u2019\u00e9conomie globale telle qu\u2019elle se d\u00e9veloppait dans le dernier tiers du 20\u00e8me si\u00e8cle et qui a eu pour effet une concentration de plus en plus forte de l\u2019argent en peu de mains. Comment d\u00e9crivez-vous ce m\u00e9canisme qui conduisit presque \u00e0 un tarissement de la circulation mon\u00e9taire et qui d\u00e9clencha cette crise extr\u00eame qui saisit ensuite aussi l\u2019\u00e9conomie r\u00e9elle ?<\/p>\n<p><strong>Paul Jorion<\/strong>: En comparant la crise de 1929 qui avait d\u00e9but\u00e9 aux \u00c9tats-Unis pour devenir alors une crise \u00e9conomique mondiale et la crise \u00e0 laquelle nous avons affaire depuis 2007, on observe une parent\u00e9 stup\u00e9fiante : la concentration de la richesse \u00e9conomique entre les mains d\u2019une minuscule minorit\u00e9. En vertu d\u2019un m\u00e9canisme \u00e9conomique tr\u00e8s simple. Lorsque l\u2019argent n\u2019est pas l\u00e0 o\u00f9 il est n\u00e9cessaire, soit pour produire dans une entreprise soit dans les m\u00e9nages pour acqu\u00e9rir des biens durables, ou bien encore parce que le salaire est insuffisant pour vivre du fait que les salaires r\u00e9els stagnent ou sont m\u00eame en recul, il faut alors se le procurer par le cr\u00e9dit. C\u2019est une loi aussi implacable que logique : la concentration de la richesse est un processus qui s\u2019autoalimente. Lorsque l\u2019argent est r\u00e9parti in\u00e9galement dans un syst\u00e8me \u00e9conomique, cette r\u00e9partition in\u00e9gale s\u2019accentuera avec le temps toujours davantage. C\u2019est ce que nous vivons. L\u2019argent n\u2019est pratiquement jamais l\u00e0 o\u00f9 il est n\u00e9cessaire, ni dans la production industrielle, ni dans la consommation. On doit toujours se le procurer via le cr\u00e9dit. L\u2019argent et son prix ont aujourd\u2019hui un r\u00f4le pr\u00e9dominant et qui va se renfor\u00e7ant continuellement. Le syst\u00e8me financier dispose d\u2019une omnipr\u00e9sence quasi-divine qui ponctionne un profit sur chaque transaction. Du coup, une part croissante d\u2019int\u00e9r\u00eats est contenue dans le prix de tous les produits et de tous les services.<\/p>\n<p><!--more--><strong>Fuchs<\/strong>: Qu\u2019est-ce qui explique cette baisse des salaires r\u00e9els ? Qui selon vous est responsable de ce processus de concentration ? Est-ce un rapport de forces politique, ou alors y a-t-il des m\u00e9canismes \u00e9conomiques ? Qu\u2019y a-t-il derri\u00e8re cela ?<\/p>\n<p><strong>Jorion<\/strong>: Pour simplifier grossi\u00e8rement, il y a trois groupes sociaux dans nos soci\u00e9t\u00e9s. C\u2019est ainsi que l\u2019on le concevait au 18<sup>\u00e8me<\/sup>  et 19<sup> \u00e8me<\/sup>  si\u00e8cle. Il y a les entrepreneurs qui ont le concept d\u2019un nouveau produit. En cas de succ\u00e8s, ils peuvent faire travailler d\u2019autres qui vendent leur force de travail : les ouvriers et les employ\u00e9s. Et puisque le capital n\u2019est pas toujours l\u00e0 o\u00f9 se cr\u00e9e une entreprise, il doit provenir de cr\u00e9dits. Il y a donc ainsi un troisi\u00e8me groupe, celui des d\u00e9tenteurs de capitaux. D\u00e8s qu\u2019un gain s\u2019est constitu\u00e9, g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par la production, il faut le r\u00e9partir entre ces trois groupes. Le d\u00e9tenteur du capital percevra d\u2019abord les int\u00e9r\u00eats qui lui sont dus. Il existe ainsi un antagonisme naturel entre d\u00e9tenteur de capitaux et entrepreneur, un rapport de forces, qui d\u00e9termine la hauteur des int\u00e9r\u00eats. Quand l\u2019\u00e9conomie va bien, l\u2019entrepreneur abandonnera davantage d\u2019int\u00e9r\u00eats et de dividendes au d\u00e9tenteur de capital, et moins quand l\u2019\u00e9conomie va mal. Il doit partager le reste avec ses ouvriers. Il y a ici aussi un antagonisme. L\u2019entrepreneur n\u2019est pas dispos\u00e9 \u00e0 laisser \u00e0 ceux qui travaillent pour lui plus qu\u2019il n\u2019est n\u00e9cessaire. Quand ceux-ci sont organis\u00e9s en syndicat, ils peuvent r\u00e9duire la concurrence entre eux et pr\u00e9senter un front dans cet antagonisme.<\/p>\n<p>Depuis le milieu des ann\u00e9es 1970, il y a cependant eu un facteur qui, au moins dans les grandes entreprises, a modifi\u00e9 radicalement ce jeu de forces. On a introduit le syst\u00e8me des \u00ab stock options \u00bb. La firme de conseil McKinsey menait alors des recherches sur la mani\u00e8re d\u2019\u00e9liminer l\u2019antagonisme entre entrepreneurs et capitalistes, comment en faire deux groupes d\u2019alli\u00e9s imm\u00e9diats. La r\u00e9ponse : aligner les int\u00e9r\u00eats des dirigeants et ceux des investisseurs. Le moyen : gratifier les managers d\u2019options sur les actions \u00e9mises par l\u2019entreprise. Un dirigeant d\u2019entreprise peut exercer ses options au moment de son choix. Naturellement, il ne le fera que quand l\u2019action aura atteint un cours \u00e9lev\u00e9. Il consacrera toute son \u00e9nergie \u00e0 ce que le cours de l\u2019action monte, m\u00eame si cela n\u2019est possible que dans une perspective \u00e0 court terme ou qui nuit m\u00eame aux int\u00e9r\u00eats \u00e0 long terme de l\u2019entreprise. Les \u201cstock options\u201d marquent le d\u00e9but d\u2019une nouvelle forme du capitalisme accompagn\u00e9e d\u2019un glissement des rapports de force entre les groupes sociaux. D\u00e8s lors, les capitalistes et les entrepreneurs sont alli\u00e9s. Les salari\u00e9s se retrouvent face \u00e0 eux bien seuls. Le rapport de forces ne leur \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 pas favorable initialement, leur position est d\u00e9sormais affaiblie d\u2019une fa\u00e7on d\u00e9terminante. <\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, la financiarisation de l\u2019\u00e9conomie devint massive. Le cours de l\u2019action devient plus essentiel que la production proprement dite. La firme am\u00e9ricaine Enron, aujourd\u2019hui disparue, est un bon exemple de ce changement de paradigme. A un moment de son histoire, le produit proprement dit de l\u2019entreprise \u00e9tait devenu le simple cours de ses actions. Gr\u00e2ce \u00e0 un proc\u00e9d\u00e9 comptable appel\u00e9 \u00ab bootstrapping \u00bb [se soulever en tirant sur ses lacets], le succ\u00e8s de l\u2019entreprise \u00e9tait directement li\u00e9 au cours de l\u2019action. Lorsqu\u2019une action d\u00e9passait une valeur seuil, le profit enregistr\u00e9 par Enron s\u2019accroissait. La production est devenue immat\u00e9rielle \u00e0 100%. C\u2019est le syst\u00e8me des stock options qui rendit cela possible. Et parall\u00e8lement, il y avait stagnation, voire baisse des salaires r\u00e9els qui ne croissaient plus avec le taux d\u2019augmentation de la productivit\u00e9. <\/p>\n<p>Dans ce contexte, le cr\u00e9dit est devenu, surtout aux Etats-Unis, une sorte de salaire d\u2019appoint appel\u00e9 \u00e0 prot\u00e9ger contre la chute du niveau de vie et aussi contre un effondrement total de la demande. Mais les cr\u00e9dits signifient le paiement d\u2019int\u00e9r\u00eats. 5 pour cents ne semblent a priori pas \u00e9normes, mais quand on doit payer un cr\u00e9dit immobilier \u00e0 5,3% sur trente ann\u00e9es, comme cela est courant aux USA, on aura pay\u00e9 en fin de p\u00e9riode le prix de la maison deux fois. Pendant ce temps-l\u00e0, la sp\u00e9culation poussait toujours davantage les prix immobiliers \u00e0 la hausse. La valeur d\u2019une maison pour une famille en \u00e9tait venue \u00e0 correspondre \u00e0 trente ann\u00e9es de revenu disponible. Un prix v\u00e9ritablement astronomique.<\/p>\n<p>Justifiant tout cela se trouvent les th\u00e9ories de l\u2019ordolib\u00e9ralisme \u00e9conomique qui croit fermement \u00e0 une autor\u00e9gulation des march\u00e9s et n\u2019autorise \u00e0 l\u2019\u00c9tat que des interventions minimales dans leur d\u00e9roulement. Dans la pratique, l\u2019instauration de ce syst\u00e8me n\u2019avait \u00e9t\u00e9, comme nous sommes oblig\u00e9s de le constater maintenant dans le contexte de la crise, qu\u2019une avanc\u00e9e par essais et erreurs, quasiment une vaste exp\u00e9rimentation de laboratoire sur l\u2019\u00e9conomie mondiale. On d\u00e9r\u00e9gule et on verra bien ce qui se passe. Les effets apparaissent avec un certain d\u00e9calage dans le temps, et quand on peut les observer, il est alors beaucoup trop tard. Il n\u2019y a pas que dans le cas de la catastrophe climatique que l\u2019on  \u00e0 affaire \u00e0 des ph\u00e9nom\u00e8nes irr\u00e9versibles, c\u2019est vrai aussi dans le champ \u00e9conomique.<\/p>\n<p>Dans les ann\u00e9es 1980, quand ces th\u00e9ories avaient \u00e9t\u00e9 mises en pratique, on n\u2019a pas eu une conscience claire de ceci : un syst\u00e8me \u00e9conomique b\u00e2ti sur le cr\u00e9dit multiplie les risques. Dans un syst\u00e8me \u00e9conomique pilot\u00e9 par le cr\u00e9dit se constituent des cha\u00eenes d\u2019emprunteurs, A doit \u00e0 B qui doit \u00e0 C et ainsi de suite. Quand un cr\u00e9dit fait d\u00e9faut, toute la cha\u00eene s\u2019effondre \u00e0 partir de celui qui fait d\u00e9faut, comme des dominos. Contre le risque, l\u2019industrie financi\u00e8re avait d\u00e9velopp\u00e9, avec son inventivit\u00e9 in\u00e9puisable, des instruments nouveaux, les fameux et probl\u00e9matiques \u201ccredit default swaps\u201d ou CDS, des assurances de d\u00e9faut du cr\u00e9dit. Mais, au lieu de contr\u00f4ler ainsi les risques, ces instruments g\u00e9n\u00e8reront \u00e0 leur tour des risques nouveaux. Car on peut les utiliser pour sp\u00e9culer, on peut par exemple parier sur le fait que les obligations grecques se d\u00e9pr\u00e9cieront. Tant pis pour celui qui aura mal sp\u00e9cul\u00e9. Exemple l\u2019assureur US \u201cAIG\u201d. Perte pour le contribuable am\u00e9ricain : 182 milliards de dollars, du m\u00eame ordre que le sauvetage de \u201cFannie Mae\u201d et \u201cFreddie Mac\u201d. <\/p>\n<p><strong>Fuchs<\/strong>: Je voudrais revenir sur la perspective de la majorit\u00e9 de la population. Dans un tel contexte, elle est mise \u00e0 contribution deux fois, une premi\u00e8re fois parce que sont d\u00e9j\u00e0 inclus dans les prix une grande part d\u2019int\u00e9r\u00eats, et une deuxi\u00e8me fois en raison des cr\u00e9dits qu\u2019elle doit souscrire afin de compl\u00e9ter un salaire insuffisant, ce qui signifie qu\u2019on la fait payer \u00e0 deux reprises.<\/p>\n<p><strong>Jorion<\/strong>: Dans les faits, d\u00e9bute \u00e0 la m\u00eame p\u00e9riode, autour de 1975, l\u2019introduction de la micro-informatique qui rendait possible une v\u00e9ritable explosion de la productivit\u00e9. Mais cet accroissement de la productivit\u00e9, les salari\u00e9s n\u2019en b\u00e9n\u00e9ficient pas. Leurs revenus resteront toujours davantage en retrait par rapport \u00e0 l\u2019\u00e9volution \u00e9conomique. La productivit\u00e9 est aussi augment\u00e9e partiellement par des rationalisations, autrement dit parce que les gens perdent leur emploi. En m\u00eame temps, les prix augmentent parce que les int\u00e9r\u00eats et la sp\u00e9culation les poussent \u00e0 la hausse. Rien que dans l\u2019essence et le gazole est contenu un bon tiers de gains sp\u00e9culatifs. La majorit\u00e9 des Am\u00e9ricains doit de ce fait compl\u00e9ter ses revenus gr\u00e2ce \u00e0 du cr\u00e9dit alors que l\u2019industrie financi\u00e8re prosp\u00e8re insolemment : les gains de productivit\u00e9 vont dans sa poche, les int\u00e9r\u00eats de toute mani\u00e8re aussi. C\u2019est cela l\u2019absurdit\u00e9 de la discussion autour des paiements des bonus des banquiers. Le pouvoir politique veut les limiter, et il fait valoir cela comme une r\u00e9gulation d\u00e9cisive du secteur bancaire. Or c\u2019est un pur effet de surface. Ces bonus sont des commissions : un faible pourcentage des profits r\u00e9ellement g\u00e9n\u00e9r\u00e9s par l\u2019industrie financi\u00e8re. Quand des millions vont dans les poches des traders, c\u2019est seulement parce qu\u2019ils ont r\u00e9colt\u00e9 des milliards pour l\u2019\u00e9tablissement qui les emploie. Pourquoi les banques gagnent-elles de telles sommes ? Tout simplement parce que cet argent a cess\u00e9 d\u2019\u00eatre redistribu\u00e9 aux salari\u00e9s.<\/p>\n<p><strong>Fuchs<\/strong>: Vous faites partie de ces experts \u00e9conomiques structuralistes qui critiquent l\u2019assimilation du cr\u00e9dit \u00e0 la monnaie comme quelque chose d\u2019id\u00e9ologique au plus haut point et qui est responsable de l\u2019invisibilit\u00e9 du processus de concentration de la richesse dont nous venons de parler. En quoi consiste l\u2019erreur quand on dit que la monnaie en esp\u00e8ces et la monnaie scripturale seraient la m\u00eame chose ?<\/p>\n<p><strong>Jorion<\/strong>: On parle de masses ou d\u2019agr\u00e9gats mon\u00e9taires et de la cr\u00e9ation mon\u00e9taire par les banques commerciales. Dans un calcul usuel, on additionne la quantit\u00e9 de monnaie liquide et ce dont les gens disposent sur leurs comptes et livrets d\u2019\u00e9pargne. On constate alors que le total cro\u00eet continuellement, que la richesse cro\u00eet constamment. On oublie alors que la monnaie liquide et la monnaie scripturale sont deux choses fondamentalement diff\u00e9rentes. Supposons par exemple trois personnes qui ont, chacune, 10 euros en poche. Elles se pr\u00eatent cet argent l\u2019une \u00e0 l\u2019autre. Si on calcule maintenant selon la mani\u00e8re conventionnelle, la somme a doubl\u00e9. En effet, chacun des trois \u2013 en tant que pr\u00eateur \u2013 poss\u00e8de une cr\u00e9ance de 10 euros en poche, et \u2013 en tant qu\u2019emprunteur \u2013 poss\u00e8de 10 euros en esp\u00e8ces. Ce n\u2019est pas une erreur de calcul, c\u2019est la m\u00e9thode pr\u00f4n\u00e9e par le \u00ab science \u00bb \u00e9conomique. On parle de masses mon\u00e9taires M1, M2, etc. L\u2019\u00e9conomiste th\u00e9oricien Schumpeter a tr\u00e8s bien justifi\u00e9 pourquoi il conviendrait d\u2019additionner la richesse r\u00e9elle et la richesse \u00ab n\u00e9gative \u00bb que sont les dettes. C\u2019est seulement en cas de crise que l\u2019on reprend douloureusement conscience de la diff\u00e9rence. La valeur d\u2019un billet de 10 euros est 10 euros. Son pouvoir d\u2019achat peut varier quand les prix montent, mais sa valeur reste fondamentalement la m\u00eame. Quant \u00e0 une reconnaissance de dette, son cas est tout \u00e0 fait diff\u00e9rent. Il faut l\u2019\u00e9valuer en fonction du risque, selon la probabilit\u00e9 que le remboursement ait lieu r\u00e9ellement. Lors des cr\u00e9dits hypoth\u00e9caires qui avaient d\u00e9clench\u00e9 la crise aux USA, leur valeur tombait \u00e0 z\u00e9ro. Et les masses mon\u00e9taires M1, M2 fondaient soudainement comme neige au soleil. O\u00f9 est pass\u00e9 l\u2019argent, se demandait-on na\u00efvement ? La monnaie liquide est toujours l\u00e0, mais tous les cr\u00e9dits et reconnaissances de dettes ont disparu. Les \u00e9conomistes n\u2019ont certes pas invent\u00e9 ces calculs douteux uniquement pour faire plaisir au secteur bancaire. Objectivement, ceux-ci sont cependant tr\u00e8s commodes pour l\u2019industrie financi\u00e8re. Mais les \u00e9conomistes se sont tromp\u00e9s, on ne peut pas simplement additionner ces deux types de quantit\u00e9s. L\u2019un des chiffres est r\u00e9el, l\u2019autre est virtuel.<\/p>\n<p><strong>Fuchs<\/strong>: La ligne de d\u00e9fense du secteur bancaire est que l\u2019argent public employ\u00e9 pour leur sauvetage ne serait que des garanties et que cet argent ne serait en r\u00e9alit\u00e9 pas r\u00e9ellement perdu et qu\u2019il pourrait, dans certaines circonstances, \u00eatre aussi bien restitu\u00e9, que faut-il en penser ?<\/p>\n<p><strong>Jorion<\/strong>: Prenons par exemple une \u201cmortgage-backed security\u201d, un titre garanti par des hypoth\u00e8ques. Y sont contenus les cr\u00e9dits hypoth\u00e9caires de 3000 propri\u00e9taires de maisons. Chaque fois qu\u2019ils paient une mensualit\u00e9, de l\u2019argent parvient aux titulaires du titre (investisseurs). Si le titre papier est \u00e9mis en 2007 et si certains d\u00e9biteurs ont cess\u00e9 de payer leurs mensualit\u00e9s, ce titre ne vaut peut-\u00eatre plus que 83 cents par dollar (investi). Les banquiers disent alors que si les autres d\u00e9biteurs continuent \u00e0 payer, il n\u2019y a pas de raison de d\u00e9coter encore davantage ce titre, il suffit de le conserver sans s\u2019inqui\u00e9ter jusqu\u2019\u00e0 sa maturit\u00e9. Mais ceci est ridicule, car rien ne vient soutenir la supposition que la situation s\u2019am\u00e9liorera n\u00e9cessairement l\u2019ann\u00e9e prochaine ou dans deux ans. Sous-tend cet type d\u2019argumentation la m\u00e9thode de valorisation \u201cmark to model\u201d qui renvoie \u00e0 la repr\u00e9sentation d\u2019une situation id\u00e9ale o\u00f9 toutes les difficult\u00e9s du pr\u00e9sent auront \u00e9t\u00e9 \u00e9limin\u00e9es. Le taux de ch\u00f4mage par exemple ne varie pas brusquement d\u2019une semaine \u00e0 l\u2019autre. Il est soumis \u00e0 des cycles long. Aux USA, on a ainsi f\u00eat\u00e9 dans l\u2019euphorie le fait qu\u2019en mars avaient \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9s 162.000 nouveaux emplois. En y regardant de plus pr\u00e8s, on constate qu\u2019un tiers des emplois \u00e9taient des embauches provisoires pour le recensement d\u00e9cennal de la population, et un autre tiers avait \u00e9t\u00e9 postul\u00e9 \u00e0 partir des fluctuations historiques de cr\u00e9ation et de disparitions d\u2019entreprises aux USA. Ce qui veut dire que 50.000 seulement de ces emplois sont r\u00e9ellement nouveaux. On sait cependant que l\u2019Am\u00e9rique aurait besoin, pour confirmer son r\u00e9tablissement \u00e9conomique, de 250.000 emplois neufs par mois pour les cinq ann\u00e9es \u00e0 venir. On peut bien s\u00fbr \u00eatre un optimiste incorrigible qui image que demain au r\u00e9veil tout se retrouvera miraculeusement comme avant la crise.<\/p>\n<p><strong>Fuchs<\/strong>: Est-ce \u00e0 dire que les tristement c\u00e9l\u00e8bres \u201cbad banks\u201d sont des tombes o\u00f9 l\u2019on a enterr\u00e9  de l\u2019argent ? <\/p>\n<p><strong>Jorion<\/strong>: La probabilit\u00e9 d\u2019une r\u00e9animation est en effet aussi \u00e9lev\u00e9e que dans un cimeti\u00e8re. En mars 2008, le ministre des finances am\u00e9ricain Henry Paulson avait orchestr\u00e9 le rachat de Bear Stearns par JP Morgan. Il d\u00e9clara par la suite \u00e0 plusieurs reprises publiquement que ce sauvetage \u00e9tait unique et qu\u2019il ne serait pas possible de le r\u00e9p\u00e9ter. Il le redisait encore quand survint, 6 mois plus tard, la faillite de Lehman Brothers. On avait enfoui les d\u00e9chets financiers toxiques de Bear Stearns et viss\u00e9 par dessus un couvercle comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019un deuxi\u00e8me Tchernobyl. Personne ne devait y toucher, personne ne devait savoir ce qui s\u2019y cachait. Seule l\u2019insistance des m\u00e9dias, de Bloomberg et de Fox News, a fait que le contenu a d\u00fb \u00eatre d\u00e9voil\u00e9. On a d\u00e9viss\u00e9 le couvercle pour jeter un coup d\u2019\u0153il dans le sarcophage, et on a pu constater que ce qui s\u2019y trouvait n\u2019avait absolument aucune valeur.<\/p>\n<p><strong>Fuchs<\/strong>: Si je vous ai bien compris, vous attribuez \u00e0 une sorte de perversion de la nature de l\u2019argent, \u00e0 un f\u00e9tichisme de l\u2019argent, le v\u00e9ritable arri\u00e8re-plan historique et culturel de ce \u00e0 quoi nous assistons maintenant sous sa forme extr\u00eame. On a fait, \u00e0 partir d\u2019un instrument destin\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9change, \u00e0 savoir l\u2019argent en tant qu\u2019instrument de la circulation, un instrument d\u2019accumulation de la valeur. En quoi est-ce un m\u00e9susage de l\u2019argent, car, enfin, la formule de l\u2019int\u00e9r\u00eat est pour nous, depuis la renaissance, li\u00e9e \u00e0 l\u2019usage de l\u2019argent ?<\/p>\n<p><strong>Jorion<\/strong>: On peut dire que l\u2019argent est un instrument neutre qui n\u2019a comme tel un effet ni positif ni n\u00e9gatif. Il constitue un simple substitut du troc : une marchandise sp\u00e9cialement con\u00e7ue pour l\u2019\u00e9change. Une image tout \u00e0 fait diff\u00e9rente \u00e9merge cependant au plan historique. A l\u2019origine, les soci\u00e9t\u00e9s f\u00e9odales \u00e9taient domin\u00e9es par la caste des guerriers qui s\u2019appropriait les terres par la force. Ils sont ce que Hegel nomme les \u201cMa\u00eetres\u201d. En face d\u2019eux se tient la majorit\u00e9 de la population, les \u00ab esclaves \u00bb devenus \u201cserfs\u201d par la suite. Les uns travaillent, les autres r\u00e8gnent sur eux. Pour pouvoir faire circuler les produits issus de cette division du travail, il fallait les marchands. Ils vont de pays en pays, vendent leurs marchandises et vivent de leur profit. Pour ce commerce, on a besoin de l\u2019argent comme instrument de la circulation. Au moyen \u00e2ge et surtout pendant la renaissance, les r\u00e9gnants font une d\u00e9couverte surprenante. Ils n\u2019ont plus besoin de la violence comme base de leur r\u00e8gne. L\u2019argent rend le m\u00eame service. Avec lui, on peut amener quelqu\u2019un \u00e0 travailler pour soi, sans autre violence. La r\u00e9volution fran\u00e7aise et sa nouvelle redistribution du pouvoir n\u2019a rien chang\u00e9 \u00e0 cela. Les aristocrates ont vite compris qu\u2019il pouvaient renoncer \u00e0 leurs privil\u00e8ges seigneuriaux s\u2019ils poss\u00e9daient suffisamment d\u2019argent. L\u2019\u00e9p\u00e9e ou le sabre ne sont plus n\u00e9cessaires, on peut arranger tout cela de la m\u00eame mani\u00e8re avec de l\u2019argent. Aristote avait reconnu cet aspect de l\u2019argent comme l\u2019h\u00e9ritier de la violence sociale. L\u2019argent refl\u00e8te le rapport de domination et remplace l\u2019instrument de la violence.<\/p>\n<p><strong>Fuchs<\/strong>: Que devrait-on donc faire pour neutraliser cet effet antid\u00e9mocratique renfor\u00e7ant les dominations dans nos soci\u00e9t\u00e9s, pour l\u2019affaiblir voir l\u2019annuler ?<\/p>\n<p><strong>Jorion<\/strong>: Ce qui avait \u00e9t\u00e9 fait en 1929, a \u00e9t\u00e9 refait en 2007 : attendre jusqu\u2019\u00e0 ce que la concentration de la richesse sociale devienne telle que tout le syst\u00e8me s\u2019effondre. C\u2019est alors seulement que l\u2019on repense soudain \u00e0 la redistribution. Dans les ann\u00e9es trente, ce sont des  instruments redistributifs que Keynes avaient propos\u00e9s en Angleterre et qui furent appliqu\u00e9s \u00e9galement aux \u00c9tats-Unis. Pour Keynes, le plein-emploi \u00e9tait l\u2019objectif primordial. Il faut se souvenir que l\u2019on assistait alors en Angleterre \u00e0 une mont\u00e9e en puissance parall\u00e8le du fascisme et du communisme. L\u2019enjeu devenait crucial. La d\u00e9mocratie \u00e9tait menac\u00e9e sur deux flancs par des id\u00e9ologies totalitaires. Pour Keynes, il fallait combattre le m\u00e9canisme de concentration de la richesse. Il fallait que l\u2019argent soit redistribu\u00e9 de mani\u00e8re plus \u00e9quitable. Pour que les gens consomment \u00e0 nouveau et puissent aussi acheter les marchandises produites par eux, il fallait avant tout leur donner du travail et r\u00e9mun\u00e9rer celui-ci d\u2019une mani\u00e8re ad\u00e9quate.<\/p>\n<p>L\u2019instrument de la redistribution par l\u2019imposition qui accompagne l\u2019\u00c9tat keyn\u00e9sien, est, h\u00e9las, aujourd\u2019hui \u00e9mouss\u00e9. On a permis en particulier aux entreprises de l\u2019\u00e9conomie r\u00e9elle de se transformer en entreprises quasi virtuelles. Elles distribuent leur cha\u00eene de cr\u00e9ation de richesse sur un grand nombre de pays, et b\u00e9n\u00e9ficient de la concurrence mondiale existant entre eux pour les derniers emplois restants. On permet \u00e0 la richesse socialement produite de se r\u00e9fugier dans un espace virtuel et quasi transnational. Il ne faut pas n\u00e9gliger non plus l\u2019influence de l\u2019argent sur la politique. Il est plus ais\u00e9 de se faire \u00e9lire \u00e0 un poste politique quand on appartient \u00e0 un parti soutenu par l\u2019industrie financi\u00e8re. Cela a conduit aux \u00c9tats-Unis \u00e0 un syst\u00e8me qui se rapproche de l\u2019ancien syst\u00e8me \u00e9lectoral censitaire. La cour supr\u00eame des \u00c9tats-Unis a r\u00e9cemment suspendu pour les entreprises toute limitation des dons politiques. Et ce en invoquant le principe de la libre expression ! Naturellement, les entreprises ont des ressources financi\u00e8res d\u2019un tout autre ordre que l\u2019individu moyen. Avec de l\u2019argent, on s\u2019ach\u00e8te de l\u2019influence sociale. Un coup d\u2019\u00e9tat n\u2019est donc pas n\u00e9cessaire, pas besoin d\u2019envoi de troupes.  Une fois encore : l\u2019argent procure le m\u00eame type de service. <\/p>\n<p><strong>Fuchs<\/strong>: Il y a une autre proposition de Keynes que vous pr\u00e9conisez, c\u2019est la monnaie synth\u00e9tique mondiale qu\u2019il appela le \u201cbancor\u201d et qu\u2019il a propos\u00e9e \u00e0 Bretton Woods, mais qui ne fut pas retenue. Dans quelle mesure cela pourrait-il nous venir en aide dans le contexte actuel ?<\/p>\n<p><strong>Jorion<\/strong>: Il faudrait v\u00e9rifier si le bancor pourrait vraiment constituer une solution. Dans son principe, il ressemble beaucoup aux droits de tirage sp\u00e9ciaux que le Fonds Mon\u00e9taire International a institu\u00e9s. La crise grecque et de l\u2019euro a tr\u00e8s nettement soulign\u00e9 qu\u2019une monnaie devrait correspondre \u00e0 un espace \u00e9conomique poursuivant une politique \u00e9conomique int\u00e9gr\u00e9e. Les \u00c9tats-Unis ont ancr\u00e9 dans leur constitution la solidarit\u00e9 \u00e9conomique entre les \u00e9tats de la f\u00e9d\u00e9ration. La Californie et ses exc\u00e9dents d\u2019exportation doit pouvoir r\u00e9pondre de la G\u00e9orgie beaucoup moins riche. Cela ne pourrait pas fonctionner autrement. On ne peut revendiquer tous les avantages d\u2019un espace mon\u00e9taire unique et sans risque de change pour son industrie domestique d\u2019exportation et en m\u00eame temps refuser toute responsabilit\u00e9 pour le d\u00e9s\u00e9quilibre \u00e9conomique au sein de cette zone \u00e9conomique. Je parle \u00e9videmment du champion du monde de l\u2019exportation, l\u2019Allemagne, et, au niveau de l\u2019\u00e9conomie mondiale, de son concurrent, la Chine. On ne peut pas en tant qu\u2019\u00e9conomie nationale, qui s\u2019est quasi sp\u00e9cialis\u00e9e dans l\u2019exportation, reprocher aux autres qu\u2019ils n\u2019exportent pas autant. Vers o\u00f9 doivent-ils exporter ? Tant que la plan\u00e8te Mars ne s\u2019ouvre pas comme un nouveau march\u00e9 vierge, il n\u2019y a pas d\u2019issue. Le commentateur en chef du Financial Times, Martin Wolf, a tr\u00e8s bien d\u00e9crit cela. Les Allemands ont reni\u00e9 la parole du philosophe Immanuel Kant : un principe moral doit toujours valoir pour tous, il doit \u00eatre universel. Mais tous ne peuvent devenir champions du monde de l\u2019exportation.<\/p>\n<p>Keynes a reconnu ce probl\u00e8me. Il \u00e9tait \u00e0 la recherche d\u2019un syst\u00e8me qui serait en mesure de compenser des d\u00e9s\u00e9quilibres dans les bilans commerciaux. Le noyau de son plan bancor \u00e9tait de cr\u00e9er une monnaie de compte qui sanctionne les exc\u00e9dents aussi bien que les d\u00e9ficits commerciaux. Car les deux sont nuisibles dans le cadre d\u2019une \u00e9conomie mondiale durable. Malheureusement, sa conception n\u2019a pas pu s\u2019imposer \u00e0 Bretton Woods. Son concept g\u00e9n\u00e9ral, il faut le mentionner, n\u2019\u00e9tait pas neuf. Un syst\u00e8me d\u2019accords bilat\u00e9raux \u00e9quilibr\u00e9s entre l\u2019Allemagne et d\u2019autres pays avait \u00e9t\u00e9 mis au point par Hjalmar Schacht qui avait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sident de la Reichsbank et ministre de l\u2019\u00e9conomie d\u2019Hitler. Schacht a \u00e9t\u00e9 jug\u00e9 apr\u00e8s la guerre \u00e0 Nuremberg pour complicit\u00e9 dans la mise sur pied de la machine de guerre allemande. Il a \u00e9t\u00e9 acquitt\u00e9. Quoi qu\u2019il en soit, Keynes n\u2019a jamais fait mention de la parent\u00e9 intellectuelle entre son propre projet et des applications d\u2019inspiration commune dans l\u2019Allemagne vaincue. Cela aurait jet\u00e9 la suspicion sur leur bien-fond\u00e9 dans la p\u00e9riode d\u2019apr\u00e8s guerre et aurait pu compromettre toute chance de leur mise en application.<\/p>\n<p><strong>Fuchs<\/strong>: Le <i>mainstream<\/i> \u00e9conomique a d\u00e9j\u00e0 \u00e9vacu\u00e9 la crise : \u00ab Des signes positifs se pointent \u00e0 l\u2019horizon \u00bb, \u00ab Le pire est derri\u00e8re nous \u00bb. Vous \u00eates beaucoup plus pessimiste, vous croyez au \u201cdouble plongeon\u201d, ce profil en forme de W o\u00f9 la deuxi\u00e8me jambe sera beaucoup plus dramatique que la premi\u00e8re. Cette seconde partie, sur quelle champ se joue-t-elle ? Sera-ce une crise de l\u2019endettement public ? Sera-ce une crise de la demande d\u00e9clench\u00e9e par l\u2019\u00e9pargne ? Donc une crise d\u00e9flationniste, se produira-t-elle?<\/p>\n<p><strong>Jorion<\/strong>: Je pose d\u2019abord une premi\u00e8re question :  o\u00f9 se trouve donc ce <i>mainstream<\/i> dont vous parlez ? Il s\u2019agit de quelques journaux, de quelques stations de t\u00e9l\u00e9vision, certainement pas la majorit\u00e9 des opinions exprim\u00e9es ! Il y a eu en avril un sondage en France. On demandait aux gens s\u2019ils croyaient que la crise \u00e9tat termin\u00e9e. 75 % ont r\u00e9pondu non.<\/p>\n<p>Ce qui se profile devant nous, c\u2019est la maladie japonaise : une p\u00e9riode de stagnation se tra\u00eenant en longueur, accompagn\u00e9e d\u2019une d\u00e9flation. Pour Keynes, la d\u00e9flation \u00e9tait le plus grand des dangers. Plus personne ne d\u00e9pense, car tout pourra \u00eatre obtenu demain encore meilleur march\u00e9. L\u2019\u00e9conomie se fige, le ch\u00f4mage monte en fl\u00e8che, et on assiste \u00e0 la paup\u00e9risation de large couches de la population.<\/p>\n<p>La r\u00e9cession va reprendre en vigueur, les \u00e9tats nationaux ont \u00e9puis\u00e9 leurs munitions. Ils sont incapables de recharger leurs armes. Le sauvetage du secteur bancaire a \u00e9puis\u00e9 les derni\u00e8res r\u00e9serves. Pour lui, les \u00c9tats ont d\u00e9pens\u00e9 plus qu\u2019ils n\u2019avaient. Dans leur grande majorit\u00e9, ils sont tout aussi insolvables que la Gr\u00e8ce. La tentation est grande de r\u00e9duire la charge de la dette par l\u2019inflation. Mais l\u2019inflation, c\u2019est incendier la plaine, c\u2019est un processus qu\u2019il est impossible de ma\u00eetriser.<\/p>\n<p>On me pose souvent la question si nous sommes en train de vivre la crise finale du capitalisme. C\u2019est en effet \u00e0 une sorte d\u2019agonie que nous assistons. Il ne mourra peut-\u00eatre pas pour les raisons que Marx avait pr\u00e9dites. Mais cela n\u2019y change rien. Le syst\u00e8me peut \u00eatre mortellement bless\u00e9, alors m\u00eame que Marx se serait tromp\u00e9.<\/p>\n<p>Il faut agir sans tarder, il faut emp\u00eacher l\u2019industrie financi\u00e8re de causer davantage de d\u00e9g\u00e2ts. Depuis trois ans, je plaide pour l\u2019interdiction des paris sur les fluctuations de prix. Mais rien ne bouge. Des sommes \u00e9normes sont soustraites \u00e0 l\u2019\u00e9conomie par des tours de passe-passe sp\u00e9culatifs. Tout \u00e7a est tr\u00e8s tr\u00e8s dangereux.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Voici la traduction de mon entretien originellement en allemand avec le Dr. Stefan Fuchs qui a \u00e9t\u00e9 diffus\u00e9 de 9h30 \u00e0 10h00 sur <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=11384\">Deutschlandfunk<\/a> le 9 mai. 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