{"id":118688,"date":"2020-03-22T18:39:26","date_gmt":"2020-03-22T17:39:26","guid":{"rendered":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=118688"},"modified":"2020-03-22T18:39:26","modified_gmt":"2020-03-22T17:39:26","slug":"2-par-peggy-avez","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2020\/03\/22\/2-par-peggy-avez\/","title":{"rendered":"<b>#2<\/b>, par Peggy Avez"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Aussi sur <a href=\"https:\/\/simoneetlesphilosophes.fr\/non-classe\/\" rel=\"noopener noreferrer\" target=\"_blank\">Simone et les philosophes<\/a>. Ouvert aux commentaires.<\/p><\/blockquote>\n<p><em>Les murs de nos existences confin\u00e9es en disent long sur ce qui nous \u00e9loigne les un\u00b7e\u00b7s des autres. Sur ce qui peut aussi nous rapprocher.<\/em><\/p>\n<p>Notre crise rend intens\u00e9ment perceptibles toutes les formes de distances sociales, jusqu\u2019\u00e0 les d\u00e9caler. Le privil\u00e8ge d\u2019habiter un appartement parisien c\u00e8de le pas sur la jouissance d\u2019un jardin provincial. Les professions m\u00e9dicales prestigieuses, majoritairement occup\u00e9es par des hommes, se trouvent fragilis\u00e9es par l\u2019absence de mat\u00e9riel et le risque de contamination, comme le sont les professions sociales et m\u00e9dicales subalternes largement f\u00e9minis\u00e9es. Des noms de ministres, d\u00e9put\u00e9s, princes, acteurs et sportifs infect\u00e9s ont marqu\u00e9 les d\u00e9buts m\u00e9diatiques de l\u2019\u00e9pid\u00e9mie, contrastant avec le traitement habituel des \u00e9pid\u00e9mies renvoy\u00e9es \u00e0 la mis\u00e8re sociale.<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p><em>Ces d\u00e9calages n\u2019\u00f4tent rien \u00e0 la dangerosit\u00e9 extr\u00eame des violences les plus ordinairement dramatiques de nos soci\u00e9t\u00e9s capitalistes.<\/em>\u00a0Du c\u00f4t\u00e9 des non-confin\u00e9\u00b7e\u00b7s, celles et ceux qui nettoient, soignent, nourrissent, livrent, encaissent, en prenant un risque majeur de contamination pour eux et pour leurs proches, font les frais de leur pr\u00e9carit\u00e9 tout en \u00e9tant promus au titre d\u2019indispensables. Du c\u00f4t\u00e9 des confin\u00e9\u00b7e\u00b7s, le huis clos des espaces trop r\u00e9duits exacerbe les tensions, les souffrances et les fatigues, engageant des risques gravissimes pour les femmes isol\u00e9es sous les coups de leur conjoint et les enfants maltrait\u00e9s.<!--more--><\/p>\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-2315\" src=\"https:\/\/simoneetlesphilosophes.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/03\/porte_confinement-768x1024.jpg\" sizes=\"auto, (max-width: 437px) 100vw, 437px\" srcset=\"https:\/\/simoneetlesphilosophes.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/03\/porte_confinement-768x1024.jpg 768w, https:\/\/simoneetlesphilosophes.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/03\/porte_confinement-225x300.jpg 225w, https:\/\/simoneetlesphilosophes.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/03\/porte_confinement-1152x1536.jpg 1152w, https:\/\/simoneetlesphilosophes.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/03\/porte_confinement-1536x2048.jpg 1536w, https:\/\/simoneetlesphilosophes.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/03\/porte_confinement-scaled.jpg 1920w\" alt=\"\" width=\"437\" height=\"583\" \/><\/figure>\n<\/div>\n<p>Dans ce chaos impos\u00e9, on a derni\u00e8rement qualifi\u00e9 d\u2019<em>ind\u00e9cente<\/em>\u00a0la pratique \u2013 visible dans les m\u00e9dias \u2013 d\u2019une \u00ab\u00a0romantisation\u00a0\u00bb du confinement. D\u2019une promotion lyrique, \u00e9thique et po\u00e9tique de l\u2019exp\u00e9rience du confinement, qui occulte la d\u00e9tresse d\u2019une partie de la population pour laquelle cette d\u00e9marche esth\u00e9tisante est rigoureusement impossible. Et \u00e0 vrai dire peu recommandable.\u00a0<strong>Pour trouver au plus vite un h\u00e9bergement d\u2019urgence en p\u00e9riode d\u2019\u00e9pid\u00e9mie, mieux vaut ne pas se perdre dans la lecture de Rimbaud ni se croire dans un conte de f\u00e9e\u2026<\/strong><\/p>\n<p>Aussi cette crise rend-elle \u00e0 la fois visible et insoutenable l\u2019exercice de la domination intellectuelle \u2013 si habituel dans nos soci\u00e9t\u00e9s patriarcales. L\u2019un des leviers bien ancr\u00e9s de cette domination consiste, par exemple, dans l\u2019adulation des enfances nanties des artistes, intellectuels, savants.<\/p>\n<p>Sartre n\u2019a choqu\u00e9 personne lorsqu\u2019il \u00e9crivait dans\u00a0<em>Les mots\u00a0<\/em>cette phrase maintes fois cit\u00e9e :\u00a0<em>\u00ab\u00a0J\u2019ai commenc\u00e9 ma vie comme je la finirai peut-\u00eatre\u00a0: au milieu des livres.\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0Sans doute parce que c\u2019\u00e9tait un homme, on n\u2019y trouva pas \u00e0 redire et on ne verra pas de contradiction entre son gauchisme intellectuel et son auto-promotion bourgeoise, f\u00fbt-elle habilement et ironiquement po\u00e9tis\u00e9e.\u00a0<strong>Parler de ses parents, de ses grands-parents, de sa biblioth\u00e8que et de sa maison de vacances sont des constantes bourgeoises auxquelles on se r\u00e9f\u00e8re pour d\u00e9finir l\u2019int\u00e9r\u00eat qu\u2019on doit porter \u00e0 une personne.\u00a0<\/strong>C\u2019est une coutume dans les interviews d\u2019\u00eatre invit\u00e9\u00b7e \u00e0 parler de ses parents, comme pour pouvoir se grandir des valeurs qu\u2019on leur usurpe au pr\u00e9texte d\u2019en h\u00e9riter. Pourtant, une telle pratique satisfait \u00e0 moindres frais notre besoin d\u2019admirer et soutient les discriminations socio-\u00e9conomiques le plus agr\u00e9ablement du monde. Sans doute en raison de mon milieu natal (sans livre, ni foyer, ni vacances), cette violence de notre culture m\u2019a toujours paru non pas tant ind\u00e9cente que stupide. Avoir besoin de circonstances arbitraires (genre, profession des parents, livres lus, sorties culturelles, etc.) pour s\u2019\u00e9pargner l\u2019attention aux actes et aux id\u00e9es de quelqu\u2019un t\u00e9moigne d\u2019une l\u00e2chet\u00e9 intellectuelle dommageable au progr\u00e8s de nos soci\u00e9t\u00e9s.<\/p>\n<p>Voici o\u00f9 je voulais en venir. Ladite\u00a0<em>po\u00e9tisation<\/em>\u00a0des privil\u00e8ges \u00e9tal\u00e9s pour eux-m\u00eames, par manque de consid\u00e9ration pour le reste de la soci\u00e9t\u00e9, a au fond l\u2019ind\u00e9cence de manquer de\u00a0<strong>cette facult\u00e9 po\u00e9tique fondamentale\u00a0: l\u2019art de cr\u00e9er une expression singuli\u00e8re d\u2019une exp\u00e9rience \u00e9minemment plurielle, d\u2019une exp\u00e9rience en laquelle d\u2019autres que moi, d\u2019autres qui ne sont pas\u00a0<em>comme<\/em>\u00a0moi, pourront reconna\u00eetre un bout de leur propre r\u00e9alit\u00e9.<\/strong><\/p>\n<p><em>L\u2019exp\u00e9rience po\u00e9tique du d\u00e9pouillement n\u2019est pas en soi une affaire bourgeoise.\u00a0<\/em>Des asc\u00e8tes de toutes sortes en ont t\u00e9moign\u00e9. M\u00eame dans une cellule, un brin d\u2019herbe qui s\u2019\u00e9chappe du ciment gagne \u00e0 devenir po\u00e9tique. Il donne au regard du prisonnier une mati\u00e8re \u00e0 s\u2019approprier, ne f\u00fbt-ce que sous la forme la plus minimale: celle de la pens\u00e9e. La moindre occasion de penser et d\u2019habiter l\u2019espace peut fournir une raison de vivre. R\u00e9server la po\u00e9tisation de l\u2019existence aux personnes bien n\u00e9es \u2013 et ultimement aux hommes \u2013 est pr\u00e9cis\u00e9ment la strat\u00e9gie de notre culture patriarcale.<\/p>\n<p><em>La po\u00e9tisation de l\u2019existence quotidienne n\u2019est pas non plus une affaire bourgeoise.<\/em>\u00a0Les femmes \u2013 dans l\u2019ombre des modestes foyers et du m\u00e9pris masculin pour les d\u00e9tails de la vie domestique \u2013 ont toujours cherch\u00e9 \u00e0 embellir leur environnement avec les moyens du bord.\u00a0<strong>Une mani\u00e8re pour les femmes confin\u00e9es de ne pas se regarder \u00e0 travers les yeux du patriarcat est de maintenir la valeur cr\u00e9ative et esth\u00e9tique de leurs actions, de leurs savoir-faire et de leurs pr\u00e9occupations.\u00a0<\/strong>De lutter contre cette constante de notre soci\u00e9t\u00e9 patriarcale qui \u00f4te toute valeur po\u00e9tique au travail des femmes. En ce sens, la volont\u00e9 de r\u00e9primer par la critique sociale la libert\u00e9 des femmes soucieuses de sublimer leur existence domestique et maternelle, aussi modeste soit-elle, proc\u00e8de encore et toujours du d\u00e9dain patriarcal pour les activit\u00e9s rel\u00e9gu\u00e9es aux femmes, au rang desquelles figure l\u2019art d\u2019embellir les aspects les plus picaresques de la vie confin\u00e9e.<\/p>\n<p><strong>La po\u00e9tisation de l\u2019existence confin\u00e9e proc\u00e8de de la r\u00e9silience, de la capacit\u00e9 spirituelle \u00e0 transfigurer ce qui nous ali\u00e8ne dans les murs de nos soci\u00e9t\u00e9s.\u00a0<\/strong>Pour ne pas nous abandonner tout \u00e0 fait \u00e0 l\u2019humiliation sociale, sous quelque forme que ce soit.\u00a0<strong>Elle n\u2019a rien \u00e0 voir avec le r\u00e9enchantement narcissique de privil\u00e8ges \u00e9rig\u00e9s en valeurs<\/strong>, que v\u00e9n\u00e8re la culture dominante.\u00a0<strong>Elle a \u00e0 voir avec ce qu\u2019il faut \u00e0 nos c\u0153urs et nos corps pour se rapprocher.<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Aussi sur <a href=\"https:\/\/simoneetlesphilosophes.fr\/non-classe\/\" rel=\"noopener noreferrer\" target=\"_blank\">Simone et les philosophes<\/a>. Ouvert aux commentaires.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><em>Les murs de nos existences confin\u00e9es en disent long sur ce qui nous \u00e9loigne les un\u00b7e\u00b7s des autres. Sur ce qui peut aussi nous rapprocher.<\/em><\/p>\n<p>Notre crise rend intens\u00e9ment perceptibles toutes les formes de distances sociales, jusqu\u2019\u00e0 les d\u00e9caler. 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