{"id":1216,"date":"2008-12-13T19:24:02","date_gmt":"2008-12-13T18:24:02","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=1216"},"modified":"2008-12-13T20:27:11","modified_gmt":"2008-12-13T19:27:11","slug":"%c2%ab-money-time-%c2%bb-et-apres-par-samuel-schweikert","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2008\/12\/13\/%c2%ab-money-time-%c2%bb-et-apres-par-samuel-schweikert\/","title":{"rendered":"\u00ab Money time \u00bb, et apr\u00e8s ? par samedi"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Dans la s\u00e9rie \u00ab\u00a0billets invit\u00e9s\u00a0\u00bb, j&rsquo;ai demand\u00e9 \u00e0 \u00ab\u00a0samedi\u00a0\u00bb de d\u00e9velopper le commentaire que lui avait inspir\u00e9 la chute de l&rsquo;industrie automobile am\u00e9ricaine. C&rsquo;est \u00e0 la fois une analyse et un t\u00e9moignage. Il soul\u00e8ve des points tr\u00e8s importants. Nous attendons, lui et moi,  vos commentaires avec impatience. <\/p><\/blockquote>\n<p><strong> \u00ab Money time \u00bb, et apr\u00e8s ? Regard sur notre id\u00e9ologie.<\/strong><\/p>\n<p>Le billet de Paul intitul\u00e9 <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=1194\">La mort de D\u00e9troit<\/a>, abordait une de ces menaces \u00e9normes que la crise financi\u00e8re contemporaine fait peser sur l\u2019\u00e9conomie. Une \u00e9conomie bien r\u00e9elle : \u00ab c\u2019est tout un secteur industriel &#8211; et non des moindres &#8211; qui s\u2019effondre : toute l\u2019automobile am\u00e9ricaine qui ne survivra probablement pas \u00e0 l\u2019ann\u00e9e 2008. [\u2026] La faillite des trois grandes firmes de D\u00e9troit repr\u00e9senterait la perte de 1,1 million d\u2019emplois parmi les employ\u00e9s et 1,4 million dans les secteurs li\u00e9s \u00bb.<\/p>\n<p>En r\u00e9ponse \u00e0 cette esquisse d\u2019\u00ab \u00e9preuve de r\u00e9alit\u00e9 \u00bb, Thomas, qui ne perd pas le Nord dans une temp\u00eate qui souffle peut-\u00eatre encore quelques vall\u00e9es plus loin, lance ces questions tranchantes :<\/p>\n<blockquote><p> Et que pensez vous de produire pendant vingt ans de plus des v\u00e9hicules de trois tonnes et de 6 litres de cylindr\u00e9e afin que le banlieusard am\u00e9ricain continue \u00e0 br\u00fbler sans compter des hydrocarbures pour aller acheter des chinoiseries au Wal-Mart ? Pensez vous que cette folie puisse cesser en douceur ?<\/p><\/blockquote>\n<p>Francis le canadien, <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=1135#comment-12245\"> sur un autre front du d\u00e9bat <\/a>, a le bon go\u00fbt de rappeler que la faillite annonc\u00e9e d\u2019un pan immense de l\u2019industrie nord-am\u00e9ricaine \u2013 ou occidentale, plus largement, \u00e0 en croire les sympt\u00f4mes financiers similaires perceptibles en Europe \u2013 ne tient pas qu\u2019\u00e0 un effondrement passager de la finance. Quand bien m\u00eame la \u00ab perfusion \u00bb serait appliqu\u00e9e \u2013 prolong\u00e9e, pourrait-on dire \u2013 qu\u2019esp\u00e8re-t-on reconstruire ? Etant donn\u00e9 le vide sectoriel b\u00e9ant qui a \u00e9t\u00e9 engendr\u00e9 \u00e0 force de d\u00e9localisations, que va-t-on bien pouvoir encore produire au Canada, aux USA, en Europe ?<\/p>\n<p><!--more-->Faut-il enfoncer le clou en prolongeant maintenant ce bilan ? S\u2019il n\u2019est pas d\u00e9j\u00e0 trop tard pour le faire, il n\u2019est certainement pas trop t\u00f4t. Tout en songeant que l\u2019heure est d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s avanc\u00e9e pour discuter des errements de la finance, on a beau s\u2019appliquer \u00e0 ne pas oublier que derri\u00e8re, il y a une \u00ab \u00e9conomie bien r\u00e9elle \u00bb, force est d\u2019admettre qu\u2019on est encore plus en retard pour ce qui est d\u2019\u00e9voquer les r\u00e9alit\u00e9s que cache cette notion.<\/p>\n<p>Mon m\u00e9tier consiste \u00e0 concevoir et \u00e9tudier des pi\u00e8ces d\u2019aluminium, qu\u2019il s\u2019agit notamment d\u2019all\u00e9ger. Naturellement, je pr\u00e9f\u00e8rerais des automobiles bien moins lourdes et tape \u00e0 l\u2019\u0153il. Sans parler de folies \u201cam\u00e9ricaines\u201d &#8211; dont on trouve des exemples aussi par ici -, et avant de songer \u00e0 supprimer la voiture du jour au lendemain, on devrait prendre le temps d\u2019expliquer qu\u2019il y a un tas d\u2019\u00e9l\u00e9ments r\u00e9voltants dans l\u2019univers de la bagnole.<\/p>\n<p>A commencer par des aberrations technologiques dont la long\u00e9vit\u00e9 ne s\u2019explique gu\u00e8re autrement que par un lobbying intense visant \u00e0 maintenir des rentes de situation.<\/p>\n<p><strong>La voiture<\/strong> <\/p>\n<p>Songez que, depuis l\u2019invention de la voiture, on n\u2019a toujours pas install\u00e9 dessus des \u00e9l\u00e9ments permettant de r\u00e9cup\u00e9rer l\u2019\u00e9nergie de freinage et de d\u00e9c\u00e9l\u00e9ration. Tout \u00e7a part en chaleur, se perd dans l\u2019atmosph\u00e8re. Imaginez qu\u2019on en r\u00e9cup\u00e8re 90% (ce qui est tout \u00e0 fait imaginable, pour peu qu\u2019on y mette un minimum de moyens de d\u00e9veloppement pour l\u2019industrialisation) : 1 + 0.9 + 0.9^2 + 0.9^3 + \u2026, \u00e7a multiplie par 10 l\u2019autonomie et, au final, le rendement. Pour 80% de r\u00e9cup\u00e9ration, \u00e7a les multiplie d\u00e9j\u00e0 par 5. Seulement, pour r\u00e9cup\u00e9rer cette \u00e9nergie (embarqu\u00e9e) il faudrait pouvoir l\u2019utiliser au final dans le moteur. Or le moteur fonctionne avec un combustible, non pas directement avec de l\u2019\u00e9nergie \u00e9lectrique ou m\u00e9canique (stock\u00e9e dans de l\u2019air ou dans un ressort comprim\u00e9s, par exemple). Bref, pour r\u00e9utiliser l\u2019\u00e9nergie r\u00e9cup\u00e9r\u00e9e, il faudrait un autre moteur primaire, ou avoir un moteur hybride.<\/p>\n<p>Mais le moteur \u00e0 explosion est un choix d\u00e9plorable pour une autre raison : fonctionnant sur un cycle extr\u00eamement court, il est condamn\u00e9 \u00e0 g\u00e2cher lui-m\u00eame une \u00e9norme proportion de l\u2019\u00e9nergie, qui se perd en chaleur. La moiti\u00e9 environ, sur les moteurs d\u2019aujourd\u2019hui, qui sont pourtant de sacr\u00e9es usines \u00e0 gaz\u2026 aussi en mati\u00e8re d\u2019optimisation. En effet, le principe m\u00eame de son fonctionnement, qui repose sur une transformation \u201cadiabatique\u201d, veut que, la compression (du m\u00e9lange) dans la chambre soit brutale, et qu\u2019avant l\u2019 \u201cexplosion\u201d, la chaleur (apport\u00e9e par la compression, m\u00eame en l\u2019absence d\u2019inflammation) n\u2019ait pas le temps de se dissiper dans les parois ; mais le contrecoup est justement qu\u2019une \u00e9norme d\u00e9perdition de chaleur s\u2019en suit, au moment \u201cpassif\u201d du cycle, o\u00f9 le cylindre n\u2019est plus pouss\u00e9. Qui plus est, elle chauffe \u00e9norm\u00e9ment le moteur et il faut donc le refroidir en permanence pour stabiliser sa temp\u00e9rature \u00e0 un niveau supportable pour les mat\u00e9riaux, pour ne pas qu\u2019ils fondent ni que la cha\u00eene cin\u00e9matique ne se d\u00e9forme trop.<\/p>\n<blockquote><p>Imaginez qu\u2019un tel moteur soit remplac\u00e9 par un ensemble comportant :<\/p>\n<p>&#8211; en amont, un simple moteur, dont la fonction de ce moteur amont serait, non pas d\u2019entra\u00eener les roues directement, mais de comprimer lentement du gaz qui, lui, servirait d\u2019\u00e9nergie d\u2019entra\u00eenement au moteur aval. Le cycle de ce moteur thermique \u00e9tant tout \u00e0 fait d\u00e9coupl\u00e9 de celui de la rotation des roues, et potentiellement tr\u00e8s long, il serait possible de l\u2019isoler thermiquement \u00e0 pr\u00e8s de 100%. Et au lieu d\u2019avoir \u00e0 le refroidir on utiliserait toute sa chaleur pour la transformer en \u00e9nergie (potentielle) m\u00e9canique. Qui plus est, il n\u2019y aurait plus d\u2019imbr\u00fbl\u00e9s dans le carburant. Et n\u2019importe quel carburant ferait l\u2019affaire, moyennant tr\u00e8s peu d\u2019adaptations. Ce moteur, d\u2019une simplicit\u00e9 bien plus grande, aurait une masse assez nettement plus faible, du fait de l\u2019absence de syst\u00e8me de refroidissement, de catalyseur, de vanne EGR (les turpitudes qu\u2019ont connu clients et garagistes comme constructeurs et assureurs, li\u00e9es \u00e0 l\u2019industrialisation de ces \u00e9quipements d\u2019appoint qui sont pourtant des usines \u00e0 gaz, symbolisent bien le fait qu\u2019il s\u2019agit de bricoler sur la base d\u2019un choix technologie initial tr\u00e8s peu optimal), &#8230;<\/p>\n<p>&#8211; En aval, un moteur assez similaire au moteur \u00e0 explosion, mais dans lequel les cylindres ne seraient pouss\u00e9s que par l\u2019air comprim\u00e9 en amont : plus d\u2019explosion, plus de combustible dans la chambre. <\/p><\/blockquote>\n<p>Sur le papier, c\u2019est la \u201cvoiture Guy N\u00e8gre\u201d en version route (la version ville ne poss\u00e8derait pas le premier \u00e9l\u00e9ment ; l\u2019air comprim\u00e9 est recharg\u00e9 \u00e0 l\u2019arr\u00eat). Allez savoir si ce monsieur a fait r\u00eaver les gens avec du vent ou si les lobbies de la bagnole\u2026 <\/p>\n<p><strong>La pesanteur de l\u2019id\u00e9ologie gestionnaire<\/strong><\/p>\n<p>Mais le lobbying en question, c\u2019est surtout l\u2019inertie d\u2019une vaste industrie employant des millions de personnes, qui perd bien de l\u2019\u00e9nergie \u00e0 g\u00e9rer des crises\u2026 et semble n\u2019avoir jamais un rond pour faire quelque chose de vraiment nouveau. A qui la faute ? La \u00ab crise \u00bb s\u00e9virait-elle donc de si longue date ?<\/p>\n<p>Les questions comme celles de Thomas, on les \u00e9carterait si facilement en ces temps d\u2019urgence&#8230; Moi, je bosse dans l\u2019industrie automobile ; je n\u2019ai pas d\u2019\u00e9pargne, je suis locataire, \u2026 Alors je pense, forc\u00e9ment : plus d\u2019un million de ch\u00f4meurs, d\u2019un coup\u2026 fichtre. <\/p>\n<p>Urgence ? Mais celles et ceux qui voient de l\u2019int\u00e9rieur l\u2019industrie de notre \u00e9poque pourraient vous dire qu\u2019en son sein, l\u2019\u00e9tat d\u2019urgence s\u00e9vit depuis des lustres, tous les jours que Mammon daigne bien nous vendre. <\/p>\n<p>Une arm\u00e9e de gestionnaires n\u2019a de cesse de s\u2019y activer, bilans chiffr\u00e9s et autres grilles de \u00ab qualit\u00e9 \u00bb absurdes [1] \u00e0 la main, pour d\u00e9noncer toutes sortes de choses, rationaliser, d\u00e9couper, r\u00e9organiser, d\u00e9graisser, \u2026 et quitter la place pour monter en grade. Toutes ces gesticulations s\u2019op\u00e8rent sur un fond d\u2019urgence et de n\u00e9cessit\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9s comme donn\u00e9es incontestables. A la longue, l\u2019armada des managers s\u2019\u00e9toffe, le rythme de la rotation des postes et des restructurations s\u2019acc\u00e9l\u00e8re. Et tandis que nombre de postes, de m\u00e9tiers, disparaissent, tous les salari\u00e9s qui restent sont entra\u00een\u00e9s, \u00ab mobilis\u00e9s \u00bb de gr\u00e9 ou de force, dans le mouvement. Un mouvement qui s\u2019\u00e9tend par ailleurs aux clients ; tous ces pauvres qui mangent ou mangeront les \u00ab chinoiseries \u00bb achet\u00e9s dans les rayons de Wal-Mart. <\/p>\n<p>Ce m\u00eame spectacle, ne le retrouve-t-on pas \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision ? Une horde de gestionnaires, responsables politiques, \u00e9ditorialistes, \u00e9conomistes, s\u2019y acharnent \u00e0 longueur de temps sur une \u00e9conomie malade dont on devrait comprendre assez vite que ce bricolage incessant n\u2019a pas pour but sa gu\u00e9rison, mais de lui appliquer une cure sans fin. Depuis tant d\u2019ann\u00e9es, les d\u00e9bats doctrinaires s\u2019encha\u00eenent dans les m\u00e9dias sur \u00ab le march\u00e9 non fauss\u00e9 \u00bb, l\u2019 \u00ab interventionnisme \u00bb, &#8230; A l\u2019heure de la faillite, on mesure la grossi\u00e8ret\u00e9 de ces constructions vides de sens au peu de temps qui a \u00e9t\u00e9 consacr\u00e9 \u00e0 les articuler aux r\u00e9alit\u00e9s, sociales mais aussi techniques ou simplement mat\u00e9rielles, qui forment ce grand malade sur lequel ces id\u00e9ologues, les financiers, leur police m\u00e9diatique et leur arm\u00e9e de managers s\u2019acharnent, avec d\u2019autant plus virulence qu\u2019ils le \u00ab g\u00e8rent \u00bb \u00e0 distance.<\/p>\n<p>Mais en \u00e9crivant ce papier, nous voyant ici occup\u00e9s nous-m\u00eame \u00e0 d\u00e9battre des syst\u00e8mes mon\u00e9taires et financiers, en parsemant les pages de quelques rares d\u00e9tails d\u2019une \u00e9conomie bien r\u00e9elle, je me suis fait cette r\u00e9flexion : serions-nous d\u00e9j\u00e0 si bien embarqu\u00e9s \u00ab nous aussi \u00bb dans l\u2019id\u00e9ologie gestionnaire ? Combien de temps pass\u00e9 \u00e0 prendre \u00ab\u00a0\u00e0 bras le corps\u00a0\u00bb\u2026 la macro\u00e9conomie, en laissant de c\u00f4t\u00e9 ce qui serait, tout de m\u00eame, un t\u00e9moignage tr\u00e8s utile sur notre travail quotidien et un apprentissage de ce qui fait le travail bien vivant des autres ? <\/p>\n<p>Il y a quelques ann\u00e9es, je m\u2019\u00e9tais dit aussi : tiens, ni les politiques, ni les chercheurs, ni les professeurs, ni les journalistes, ni m\u00eame les grands gestionnaires, ni les financiers, ne voient ce qui se passe en d\u00e9tail dans l\u2019industrie. Qui donc l\u2019expliquera au public ? <\/p>\n<p>L\u2019an dernier, j\u2019ai entendu la star fran\u00e7aise de la gauche contestataire m\u00e9diatique, Daniel Mermet, sugg\u00e9rer qu\u2019en d\u00e9pit des id\u00e9es \u00ab\u00a0re\u00e7ues\u00a0\u00bb, certains patrons de PME sont critiques face \u00e0 la dictature boursi\u00e8re. Mais le public sait-il qu\u2019une proportion consid\u00e9rable de \u00ab patrons \u00bb, dans les PME, mais aussi de managers, sans parler des autres acteurs de l\u2019industrie, non seulement n\u2019appr\u00e9cient pas du tout la tournure de l\u2019\u00e9conomie, mais s\u2019accordent depuis longtemps d\u00e9j\u00e0 pour penser qu\u2019elle va droit dans le mur. Seulement, peut-on attendre d\u2019eux qu\u2019ils changent de cap ? Faut-il \u00eatre na\u00eff pour penser qu\u2019ils ont, chacun individuellement, la moindre latitude pour le faire ?<\/p>\n<p>Quand, apr\u00e8s avoir analys\u00e9 les institutions, on dit que le monde est gouvern\u00e9 par les multinationales, ou par la finance, ce qui revient au m\u00eame, on dit une triste v\u00e9rit\u00e9 ; mais on n\u2019a parcouru alors qu\u2019un bout du chemin, plus exactement la moiti\u00e9 d\u2019un parcours qui dessine un cercle ferm\u00e9. <\/p>\n<p><strong>La loi du plus fort<\/strong> <\/p>\n<p>Une multinationale, c\u2019est une grande arm\u00e9e, dans laquelle tous sont prisonniers d\u2019une m\u00eame logique. Chacun y est aux ordres d\u2019un autre, lui-m\u00eame ne fait que transmettre des ordres qu\u2019il ne peut discuter, soit parce qu\u2019il les tient d\u2019un autre, soit parce que la contrainte qu\u2019il voit est si grossi\u00e8re que la voie semble toute indiqu\u00e9e, et les alternatives d\u00e9raisonnables. A cette arm\u00e9e, il faut inclure aussi bien l\u2019effectif complexe du chapeau financier que la cha\u00eene immense des sous-traitants, et les consommateurs. Prenez ce cas embl\u00e9matique du totalitarisme marchand qu\u2019est Monsanto : ce sont surtout 5 millions de petits porteurs c\u00f4t\u00e9 finance, et combien de \u00ab farmers \u00bb pi\u00e9g\u00e9s, terroris\u00e9s, c\u00f4t\u00e9 fournisseurs ? L\u00e0-dessus, combien de consommateurs captifs ? Combien de d\u00e9put\u00e9s europ\u00e9ens (pour ne pas parler de ceux qui ont un pouvoir r\u00e9el dans l\u2019Union europ\u00e9enne) r\u00e9sign\u00e9s \u00e0 l\u2019id\u00e9e que nous sommes oblig\u00e9s d\u2019importer tous les tourteaux de soja, m\u00eame si 95% du march\u00e9 mondial, sur ce produit, est compos\u00e9 d\u2019OGM ? La logique d\u2019empire s\u2019abrite sous la dictature du besoin, \u00ab le plus imp\u00e9rieux de tous les ma\u00eetres \u00bb. A quoi bon rappeler les nombreux \u00e9l\u00e9ments, de nature diverse, qui ont converg\u00e9 pour nous mener l\u00e0 ? Quand on est gestionnaire, on g\u00e8re, on fait avec. On peut d\u00e9battre, mais quand les arguments moraux sont \u00e9cras\u00e9s par des r\u00e9alit\u00e9s implacables, on se demande si le d\u00e9bat a encore d\u2019autres effets que de nous faire plier par la pens\u00e9e \u00e0 la m\u00eame \u00ab\u00a0loi\u00a0\u00bb que subit le gestionnaire. <\/p>\n<p>Au passage, quand Monsanto se donne pour but de \u00ab nourrir la plan\u00e8te \u00bb, pas moins, ce n\u2019est que ce qu\u2019on peut attendre d\u2019une entreprise qui, dans le merveilleux jeu de la concurrence, \u00e9crase d\u00e9j\u00e0 les autres. C\u2019est un comportement irr\u00e9prochable du point de vue de la logique id\u00e9ologique qui domine de mani\u00e8re \u00e9crasante. Mais d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, si on la voit comme une gigantesque multinationale, au poids \u00e9conomique sup\u00e9rieur \u00e0 celui de bien des nations, et si l\u2019on consid\u00e8re qu\u2019effectivement, nos institutions ont \u00e9t\u00e9 fortement adapt\u00e9es pour faire r\u00e9gner les multinationales, on peut aussi bien qualifier cette attitude de complot pur et dur, et celle des manieurs d\u2019institutions de haute trahison\u2026<\/p>\n<p>Ainsi, vu du domaine classiquement politique, la situation para\u00eet \u00eatre \u00e0 ce point verrouill\u00e9e, les responsables si impuissants, que la solution semble devoir \u00eatre cherch\u00e9e ailleurs. Dans l\u2019entreprise. L\u2019ennui, c\u2019est que, vu de l\u2019entreprise, la solution est \u00e0 chercher ailleurs, soit dans le \u00ab domaine politique \u00bb\u2026 Autant vouloir, sinon, moraliser la finance en la laissant faire. <\/p>\n<p>Dans l\u2019industrie des soci\u00e9t\u00e9s occidentales, les \u00e9volutions dans la division du travail, li\u00e9es notamment au morcellement des entreprises, avec sous-traitance en cascade, cloisonnements et restructurations \u00e0 tout va, et \u00e0 une id\u00e9ologie gestionnaire de plus en plus fascisante et sa logique de \u201crationalisation\u201d aveugle, qui se d\u00e9veloppent m\u00e9caniquement pour justifier le fait accompli de la dictature actionnariale, font qu\u2019une proportion faramineuse des employ\u00e9s exercent, pour ainsi dire, une fonction parasitaire. Pour une personne qui fabrique ou qui con\u00e7oit, c\u2019est un nombre consid\u00e9rable de managers, de commerciaux, d\u2019acheteurs, de qualiticiens, d\u2019experts comptables, de planificateurs, de surveillants en tous genres, de charg\u00e9s de communication, de publicitaires, de monteurs de dossiers de demandes de cr\u00e9dits, de subventions, \u2026 Quand on me parle du soi-disant lib\u00e9ralisme, en agitant le spectre stakhanoviste d\u2019ailleurs et d\u2019autrefois, voil\u00e0 ce \u00e0 quoi je pense d\u2019abord. De quelle cure d\u2019amaigrissement parle-t-on ? De quelle inefficacit\u00e9 du \u00ab mammouth public \u00bb parle-t-on ? Et de quelle libert\u00e9 pour \u00ab l\u2019entrepreneur \u00bb bien r\u00e9el ?<\/p>\n<p>La productivit\u00e9 de l\u2019ensemble est sans doute d\u00e9plorable, mais dans une \u00e9conomie qui laisse de c\u00f4t\u00e9, de toutes fa\u00e7ons, des tas de ch\u00f4meurs, et qui, pour se focaliser en bonne partie sur des produits superflus, laisse de c\u00f4t\u00e9 des tas de besoins r\u00e9els \u2013 je pense en particulier \u00e0 cette \u201cing\u00e9nierie de la d\u00e9mocratie\u201d et \u00e0 cette vie d\u00e9mocratique tout court que ce monde du \u201cdoux commerce\u201d continue d\u2019emp\u00eacher de se d\u00e9velopper \u2013 le probl\u00e8me ne se pose pas tant en termes de productivit\u00e9. La productivit\u00e9, \u00e0 production \u00e9gale, ce sont des robots qui prennent votre boulot mais des ch\u00f4meurs vus comme un probl\u00e8me, et plus d\u2019argent improductif, qui entra\u00eene l\u2019accroissement de la f\u00e9rocit\u00e9 des actionnaires et l\u2019absurdit\u00e9 du management. Etc. Dans ces conditions, la course \u00e0 la productivit\u00e9 ne m\u00e8ne \u00e0 rien, n\u2019a pas de sens, et la productivit\u00e9 devrait \u00eatre le cadet de nos soucis. <\/p>\n<p><strong>Le mod\u00e8le militaire<\/strong> <\/p>\n<p>Au pr\u00e9sent, je veux dire avant l\u2019effondrement \u00e9conomique, un probl\u00e8me majeur est, donc, que cette division du travail et l\u2019id\u00e9ologie manag\u00e9riale associ\u00e9e ont d\u00e9velopp\u00e9 tr\u00e8s en avant un climat proprement fascisant, dans lequel chacun est le tyran d\u2019autres et tyrannis\u00e9 par d\u2019autres, personne n\u2019a le choix de faire autrement que suivre une voie absurde. Mais quand bien m\u00eame il est clair pour chacun qu\u2019elle nous m\u00e8ne dans le mur, le mouvement collectif laisse penser que tous sont d\u2019accord. Notre nature semble nous faire penser d\u2019abord que chacun est responsable. C\u2019est beau, mais mon propos vise en particulier \u00e0 rappeler que nous sommes dans un r\u00e9gime qui fait tout pour induire l\u2019inverse.<\/p>\n<p>La sainte concurrence, qui suppose en principe le nombre et la pluralit\u00e9, veut elle-m\u00eame qu\u2019il faille t\u00f4t ou tard \u00eatre le meilleur, puis le seul survivant, ou bien crever. L\u2019excellence et autres slogans stupides de l\u2019esprit d\u2019 \u00ab entreprise \u00bb moderne, c\u2019est ce qui vous fait valoriser des \u00e9l\u00e9ments futiles et m\u00eame parasites, et d\u00e9graisser sans cesse ce qui produit, au m\u00e9pris m\u00eame des n\u00e9cessit\u00e9s \u00e9l\u00e9mentaires du m\u00e9tier. Tant pis, d\u2019ailleurs, si excellence et concurrence sont, en principe, des tendances contraires. [1] Cette guerre \u2013 comment la qualifier autrement ? \u2013 vous fait dire \u201cnous\u201d en parlant de votre employeur \u2013 vous auriez aussi bien pu dire \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb en parlant pour le concurrent \u2013, une entreprise anonyme qui vous jettera t\u00f4t ou tard, ne serait-ce parce qu\u2019elle va crever t\u00f4t ou tard. Avant cela, \u00e0 force de se tirer une balle dans le pied pour survivre encore un peu, l\u2019entreprise \u2013 vous \u2013 aura fait couler des concurrents \u2013 fait souffrir des gens.<\/p>\n<p>Une cons\u00e9quence de cette logique de guerre absurde, d\u2019impuissance g\u00e9n\u00e9rale combin\u00e9e \u00e0 une logique violente, est qu\u2019elle apporte une id\u00e9ologie totalitaire dans les esprits. Et pas que dans ceux des salari\u00e9s. Une chose \u00e0 laquelle on pense peu est qu\u2019\u00e0 force de faire de l\u2019industrie occidentale une coquille vide dans laquelle, \u00e0 la longue, seuls restent les gestionnaires en tous genres, les publicitaires et les contr\u00f4leurs, mais pas m\u00eame la technique de m\u00e9tiers de base, les occidentaux dans leur ensemble se sont perch\u00e9s dans une id\u00e9ologie \u00e9conomique qui tient de la chim\u00e8re. Tandis que leurs pendants chinois, indiens ou br\u00e9siliens, eux vivent pour la plupart \u00e0 une autre \u00e9chelle de la m\u00eame forme de domination, qui v\u00e9hicule une autre variante de l\u2019id\u00e9ologie associ\u00e9e. Cela me rappelle un \u201cd\u00e9tail\u201d du livre 1984 de G. Orwell, auquel la plupart des lecteurs ne pr\u00eatent pas attention : dans le monde de 1984, il y a un tiers-monde, qui sert de poubelle \u00e0 bombes autant que de r\u00e9servoir alimentant l\u2019empire en denr\u00e9es essentielles ; sans lui, les habitants des trois empires jumeaux ne pourraient pas vivre dans un univers enti\u00e8rement factice, et les empires, complices, se livrer une guerre sans but et sans fin, qui alimente la terreur. Un empire contraint de se nourrir lui-m\u00eame n\u2019est plus un empire, et sa population ne peut plus fermer les yeux sur les n\u00e9cessit\u00e9s r\u00e9elles et vivre dans un r\u00eave id\u00e9ologique hant\u00e9 de n\u00e9cessit\u00e9s artificielles. En somme, s\u2019il n\u2019y avait pas d\u2019esclaves chinois, le fanatisme n\u00e9olib\u00e9ral n\u2019aurait jamais pu impr\u00e9gner les couches \u201cmoyennes\u201d et de plus en plus les couches \u201cbasses\u201d de la population \u00e9tasunienne, europ\u00e9enne, \u2026<\/p>\n<p>Avec le temps, de plus en plus m\u00e9caniquement, le pi\u00e8ge totalitaire se referme, car les \u00e9l\u00e9ments institutionnels principaux du cadre \u2013 de la lib\u00e9ralisation des capitaux \u00e0 l\u2019\u00e9tablissement d\u2019institutions (supranationales) sup\u00e9rieures, qui rel\u00e8guent en fa\u00e7ade les pouvoirs issus du suffrage universel \u2013 non seulement restent en place mais se d\u00e9veloppent, sans cesse, \u00e0 des \u00e9chelons toujours plus lointains, incontr\u00f4lables \u2013 comme pour retarder ind\u00e9finiment la grande bulle capitaliste en ajustant sans cesse \u00ab le politique \u00e0 l\u2019\u00e9conomique \u00bb (le mouvement imp\u00e9rialiste suit le mouvement colonialiste). L\u00e0 encore, il faut remarquer que la logique de s\u00e9lection et d\u2019endoctrinement des individus s\u2019appuie non sur la suppression frontale des pouvoirs \/ services qui \u00e9taient en place, mais sur l\u2019\u00e9tablissement de nouvelles strates sup\u00e9rieures, d\u00e9cid\u00e9 d\u2019en haut. [2]<\/p>\n<p><strong>Investir pour esp\u00e9rer<\/strong> <\/p>\n<p>Ce mois-ci, les usines situ\u00e9es sur le m\u00eame site que le service achats de \u201cnotre\u201d plus gros client, fameuse entreprise cot\u00e9e au CAC40, sont entr\u00e9es en ch\u00f4mage technique\u2026 \u201cNotre\u201d second plus gros client a baiss\u00e9 de 40% ses commandes. Deux de \u201cnos\u201d sites fr\u00f4lent de nouveau la faillite \u2013 \u201cnous\u201d sortons de redressement judiciaire, apr\u00e8s des ann\u00e9es de pillage forcen\u00e9 ; \u201cnous\u201d avons licenci\u00e9 des centaines de gens, pr\u00e8s du quart (mais \u201cnos\u201d repreneurs ont rachet\u00e9 d\u2019autres entreprises). Mais ce ne sont l\u00e0 que des chiffres, de la \u00ab macro\u00e9conomie \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de l\u2019entreprise \u00bb. Il y a tant de d\u00e9tails bien vivants dont il faudrait parler au public. <\/p>\n<p>Tenez, mon boulot, au quotidien, au-del\u00e0 de l\u2019aspect technique, consiste \u00e0 travailler gratuitement, des mois entiers, pour nos clients, \u00e0 d\u00e9velopper, concevoir, \u00e9tudier enti\u00e8rement des pi\u00e8ces de futurs v\u00e9hicules ainsi que leurs m\u00e9thodes et leurs moyens de production. Gratuitement, parce que nous sommes mis en concurrence farouche au stade m\u00eame du devis ; c\u2019est comme si vous alliez voir dix garagistes et pouviez exiger de chacun d\u2019eux qu\u2019il avance autant de fonds que n\u00e9cessaires pour r\u00e9aliser les travaux sur la bagnole avant m\u00eame de signer le devis. Les thurif\u00e9raires de la dure loi du march\u00e9 qui optimise l\u2019allocation des ressources feraient bien de penser \u00e0 ce point de d\u00e9tail\u2026 Il faut investir beaucoup pour seulement esp\u00e9rer qu\u2019on \u00e9tudiera notre proposition, avant de parler d\u2019un contrat. Parfois, on retrouve ensuite notre travail dans les plans et les CAO des pi\u00e8ces allou\u00e9es \u00e0 nos concurrents&#8230; Qui eux sont moins chers surtout parce qu\u2019ils n\u2019assument pas tous ces co\u00fbts de d\u00e9veloppement. Et quand, enfin, parfois, un contrat est obtenu par \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb, le client ne s\u2019engage que partiellement et temporairement sur les volumes \u00e0 livrer. Il arrive couramment qu\u2019une fois que la production est mise au point, il les baisse fortement, et passe le gros de l\u2019affaire dans les pays \u00ab\u00a0low-cost\u00a0\u00bb. Qu\u2019on me parle de l\u00e9galit\u00e9 : si on ne se plie pas, on cr\u00e8ve ; si on se plie, on cr\u00e8vera plus tard, point.<\/p>\n<p>Il suffit de r\u00e9fl\u00e9chir un peu pour comprendre que, dans le domaine technique, on a beau avoir un rapport client \/ fournisseur, on a besoin de collaborer. Or, la dichotomie en centres de co\u00fbts \/ de profit, le recours \u00e0 la sous-traitance et son pilotage aveugles, avec une seule feuille de comptes, et bien d\u2019autres \u00e9l\u00e9ments de cloisonnement, font qu\u2019il est de plus en plus difficile de joindre les deux bouts. Mes coll\u00e8gues et moi avons beau assurer ce boulot si indispensable, dans ce contexte, qui consiste \u00e0 travailler d\u2019abord gratuitement pour les clients pour esp\u00e9rer se rattraper sur la production, en interne on appelle \u00e7a un \u201ccentre de co\u00fbt\u00a0\u00bb, ce qui veut dire qu\u2019on subit toutes sortes de pressions et de compressions, qu\u2019il faut faire de plus en plus, de plus en plus vite, avec toujours moins. Or, dans l\u2019univers gestionnaire, \u00ab ce qui ne se mesure pas n\u2019existe pas \u00bb. Un grand classique : lors de l\u2019\u00e9tude du passage en sous-traitance, un tas d\u2019op\u00e9rations techniques \u00e0 l\u2019interface, et tous les frais associ\u00e9s, ne sont pas prises en compte. Le probl\u00e8me n\u2019est pas seulement que les co\u00fbts sont masqu\u00e9s et les gains capt\u00e9s ainsi, mais qu\u2019ensuite, lorsqu\u2019il s\u2019agit de travailler vraiment, tout ce qui n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 comptabilis\u00e9 n\u2019est pas suivi, ni par le client, ni par le gros du management c\u00f4t\u00e9 fournisseur. Pour parler affaires, le client exige \u00ab un seul interlocuteur \u00bb\u2026 mais une fois le contrat sign\u00e9, il faut faire avec. Facile de comprendre que la pression descend facilement, mais aussi qu\u2019on peut de moins en moins faire un travail de qualit\u00e9, ou simplement p\u00e9renniser des m\u00e9tiers. <\/p>\n<p>En d\u2019autres termes, quand bien m\u00eame vous concevez les produits, si vous avez \u00e9t\u00e9 m\u00e9pris\u00e9 au chiffrage tous vos soucis sont pris ensuite par-dessus la jambe. Le fournisseur ne r\u00e9cup\u00e8re pas seulement le travail r\u00e9el \u00e0 faire, il ne le fait pas seulement gratuitement, il a aussi face \u00e0 lui un vide c\u00f4t\u00e9 technique et en m\u00eame temps un acharnement c\u00f4t\u00e9 commerce, et c\u00f4t\u00e9 \u00ab qualit\u00e9 \u00bb. Il s\u2019en suit un tas de stress, de dilemmes, de cas de conscience parfois. Il s\u2019en suit aussi que vous \u00eates naturellement conduit \u00e0 vous occuper vous m\u00eame de commerce, quand bien m\u00eame vous \u00eates un cadre purement technique. Pour le reste, on a beau travailler le mieux possible, essayer de faire avancer ce schmilblick technique, dont semblent se ficher \u00e9perdument des acheteurs, qualiticiens et autres chefs de r\u00e9unions qui pourraient aussi bien n\u00e9gocier des chaussettes, lorsqu\u2019ils remplissent les cases de leurs grilles d\u2019\u00e9valuation. Quand quelque chose ne va pas, techniquement comme commercialement, toutes les remontrances vous reviennent. Quand \u00e7a va, rien.<\/p>\n<p><strong>Les formes diverses du d\u00e9mant\u00e8lement<\/strong> <\/p>\n<p>Une cons\u00e9quence, donc, de ce r\u00e9gime, est que la partie productive de l\u2019industrie est de plus en plus vide ; vide de gens, vide de comp\u00e9tences, de savoirs, de ma\u00eetrise, de temps pour suivre, \u2026 Et \u00e7a, \u00e7a ne se rattrapera pas \u00e0 court ou moyen terme en injectant des liquidit\u00e9s. L\u2019\u00c9tat appel\u00e9 pour jouer les Zorro a ses limites, \u00e0 ce niveau. Comme on ne compense pas des d\u00e9cennies de carence d\u2019 \u201cinvestissement\u201d dans l\u2019\u00e9ducation, l\u2019enseignement sup\u00e9rieur et la recherche, en d\u00e9cr\u00e9tant soudainement qu\u2019on va y allouer des dizaines de milliards.<\/p>\n<p>Francis le Canadien a mis l\u2019accent sur les d\u00e9localisations. Il me semble qu\u2019il faut placer ce fait \u2013 gros et rude, certes \u2013 dans un contexte plus g\u00e9n\u00e9ral. Celui d\u2019un r\u00e9gime global de libre circulation des capitaux et des biens, mais aussi celui d\u2019un mouvement g\u00e9n\u00e9ral de mutations industrielles et d\u2019un mouvement qui met dans son sillage des hommes qui travaillent, avant de les jeter sur le bord de la route. Focaliser sur les d\u00e9localisations, c\u2019est aussi fermer les yeux sur tout ce qui pr\u00e9c\u00e8de.<\/p>\n<p>L\u2019op\u00e9ration de d\u00e9localisation pure et simple, celle dont on parle, a beau \u00eatre cruelle, elle n\u2019est en quelque sorte que la partie \u00e9mergeante de l\u2019iceberg, et la derni\u00e8re \u00e9tape qui cl\u00f4t la longue s\u00e9rie d\u2019op\u00e9rations du d\u00e9mant\u00e8lement, que je viens d\u2019\u00e9voquer. J\u2019irais jusqu\u2019\u00e0 dire que si on en parle, c\u2019est que, comme dans le domaine politique, il s\u2019agit d\u00e9j\u00e0 d\u2019une d\u00e9cision irr\u00e9vocable car\u2026 raisonnable, contre laquelle il est trop tard pour lutter car tout est d\u00e9j\u00e0 en place pour pousser \u00e0 cette situation, sauf \u00e0 maintenir encore un peu des perfusions. <\/p>\n<p>Mais la m\u00e9canique totalitaire du management moderne aura s\u00e9vi bien avant. Elle a pour but de maintenir la tyrannie du client, qui se r\u00e9sume surtout, au pr\u00e9sent, au taux de profit de l\u2019actionnaire invisible. Et celle-ci n\u2019a pas de fin ; le capitalisme ne consiste pas \u00e0 piller une fois et \u00e0 repartir, il est un syst\u00e8me contraint \u00e0 se maintenir, donc un mode de domination qui s\u2019\u00e9tale, se p\u00e9rennise\u2026 Bien avant la d\u00e9localisation, bien avant que quiconque en entende parler par m\u00e9dias interpos\u00e9s, les \u00e9tapes du morcellement des entreprises, des services, de leur \u00ab\u00a0rationalisation\u00a0\u00bb \/ d\u00e9mant\u00e8lement \/ refusions, \u2026 auront fait beaucoup souffrir. Chacune de ces \u00e9tapes engendre et se nourrit \u00e0 la fois d\u2019une mise en concurrence aussi bien externe, entre entreprises, qu\u2019interne, entre individus. <\/p>\n<p>Il faut aussi \u00e9voquer la m\u00e9canique de s\u00e9lection qui accompagne ces restructurations incessantes de l\u2019industrie. Car ces derni\u00e8res ne sont pas seulement le produit de d\u00e9cisions pr\u00e9alables (traduisant \u00e0 la fois les exigences de court terme de la finance et les d\u00e9lires gestionnaires des cadres pay\u00e9s pour justifier leur boulot qui consiste \u00e0 \u00ab\u00a0rationaliser\u00a0\u00bb, donc restructurer\u2026.), elles sont aussi le pr\u00e9lude \u00e0 un nouveau durcissement du r\u00e9gime. La rotation rapide des services et dans les postes \u00e0 hauts revenus, donc dans le management, engendre et se nourrit d\u2019une s\u00e9lection de plus en plus s\u00e9v\u00e8rement ax\u00e9e sur l\u2019id\u00e9ologie dominante. On ne voit pas les laiss\u00e9s pour compte, mais on voit changer ceux qui occupent les postes. Les acheteurs, les qualiticiens et autres marchands aveugles qu\u2019on \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb met en face ont maintenant 25 ans, moins parfois. Par ailleurs, de plus en plus souvent, eux-m\u00eames sont sous-traitants de l\u2019entreprise cliente, bien qu\u2019ils aient des fonctions de managers int\u00e9gr\u00e9es chez elle. Ces gens ont beau \u00eatre aussi comp\u00e9tents qu\u2019autrefois, ils sont d\u2019autant plus f\u00e9roces que, jeunes, ils sont inconscients des d\u00e9g\u00e2ts comme de maints d\u00e9tails concernant les difficult\u00e9s de l\u2019activit\u00e9 qu\u2019ils ach\u00e8tent ou observemt \u00e0 travers leurs grilles de qualit\u00e9. Leur pr\u00e9d\u00e9cesseur aura \u00e9t\u00e9 vite promu pour avoir bien pill\u00e9 le fournisseur, et voil\u00e0 que la nouvelle g\u00e9n\u00e9ration arrive d\u00e9j\u00e0, de plus en plus f\u00e9roce. <\/p>\n<p>Il ne s\u2019agit pas de responsabilit\u00e9s individuelles, ce cauchemar absurde et sans fin est une m\u00e9canique de plus en plus implacable. Alors oui, m\u00eame tr\u00e8s expos\u00e9, on en arrive \u00e0 souhaiter que tout \u00e7a s\u2019arr\u00eate.<\/p>\n<p>En rappelant ces \u00e9l\u00e9ments du tableau, en rentrant \u2013 un peu \u2013 dans le concret de l\u2019activit\u00e9 industrielle, on constate que le probl\u00e8me de l\u2019industrie l\u2019automobile est loin de se limiter aux effets de la crise financi\u00e8re. Ces derniers font tr\u00e8s mal, \u00e0 coup s\u00fbr, mais ils passent, pourvu que l\u2019\u00c9tat et chacun fasse l\u2019effort de relancer l\u2019activit\u00e9. Mais relancer quoi, quand presque tout est \u00e0 reconstruire ?<\/p>\n<p>\u2013\u2013\u2013\u2013\u2013\u2013\u2013\u2013\u2013\u2013\u2013\u2013\u2013\u2013\u2013\u2013\u2013<br \/>\n[1] On pourra lire \u00e0 ce sujet Vincent de Gaullejac, <i>La soci\u00e9t\u00e9 malade de la gestion. Id\u00e9ologie gestionnaire, pouvoir manag\u00e9rial et harc\u00e8lement social<\/i> (Coll. \u00c9conomie humaine, \u00c9d. du Seuil, 2005).<\/p>\n<p>[2] Lire \u00e0 ce sujet l\u2019analyse de Hannah Arendt, dans <i>Le syst\u00e8me totalitaire<\/i><i> (l\u2019un des trois volets de son \u0153uvre <\/i><i>Les origines du totalitarisme<\/i>, parfois \u00e9dit\u00e9e par volets s\u00e9par\u00e9s).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Dans la s\u00e9rie \u00ab\u00a0billets invit\u00e9s\u00a0\u00bb, j&rsquo;ai demand\u00e9 \u00e0 \u00ab\u00a0samedi\u00a0\u00bb de d\u00e9velopper le commentaire que lui avait inspir\u00e9 la chute de l&rsquo;industrie automobile am\u00e9ricaine. C&rsquo;est \u00e0 la fois une analyse et un t\u00e9moignage. Il soul\u00e8ve des points tr\u00e8s importants. Nous attendons, lui et moi, vos commentaires avec impatience. <\/p>\n<\/blockquote>\n<p><strong> \u00ab Money time \u00bb, et apr\u00e8s [&hellip;]<\/strong><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_crdt_document":"","footnotes":""},"categories":[22,1,6,4],"tags":[],"class_list":["post-1216","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ecologie","category-economie","category-questions-essentielles","category-sociologie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1216","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1216"}],"version-history":[{"count":7,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1216\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1223,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1216\/revisions\/1223"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1216"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1216"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1216"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}