{"id":124061,"date":"2020-10-06T16:50:42","date_gmt":"2020-10-06T14:50:42","guid":{"rendered":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=124061"},"modified":"2020-10-06T16:52:43","modified_gmt":"2020-10-06T14:52:43","slug":"quinzaines-n-1229-nous-ne-pouvons-pas-etre-dans-le-pornographie-emotionnelle-entretien-avec-luc-dardenne-propos-recueilli-par-paul-jorion-le-1er-octobre-2020","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2020\/10\/06\/quinzaines-n-1229-nous-ne-pouvons-pas-etre-dans-le-pornographie-emotionnelle-entretien-avec-luc-dardenne-propos-recueilli-par-paul-jorion-le-1er-octobre-2020\/","title":{"rendered":"Quinzaines N\u00b0 1229, <b>\u00ab\u00a0Nous ne pouvons pas \u00eatre dans le pornographie \u00e9motionnelle\u00a0\u00bb, Entretien avec Luc Dardenne. Propos recueillis par Paul Jorion<\/b>, le 1er octobre 2020"},"content":{"rendered":"<blockquote><p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/IMG_1394-230x300.jpeg\" alt=\"\" width=\"230\" height=\"300\" class=\"alignleft size-medium wp-image-124062\" srcset=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/IMG_1394-230x300.jpeg 230w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/IMG_1394.jpeg 397w\" sizes=\"auto, (max-width: 230px) 100vw, 230px\" \/><\/p>\n<p class=\"p1\">Un extrait de <a href=\"https:\/\/youtu.be\/Qt96xQlFvRk\" rel=\"noopener noreferrer\" target=\"_blank\">notre entretien<\/a> sur <em>PJ TV<\/em>, le 14 mai 2020.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p class=\"p4\"><b><i>Paul Jorion\u00a0: <\/i><\/b><\/p>\n<p class=\"p4\">Il y a deux types de personnes au monde : ceux qui ont vu des films des fr\u00e8res Dardenne, Jean-Pierre et Luc, et ceux qui n<span class=\"s1\">\u2019<\/span>en ont pas vu. Ceux qui n<span class=\"s1\">\u2019<\/span>en ont pas vu, j\u2019ignore ce que pourrait leur apporter notre conversation mais ceux qui en ont vu, ceux-l\u00e0 ne sont pas pr\u00e8s d&rsquo;en avoir oubli\u00e9 l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>exp\u00e9rience. Pour pr\u00e9parer notre conversation, Luc, j<span class=\"s1\">\u2019<\/span>ai revu tous vos films. J<span class=\"s1\">\u2019<\/span>avais gard\u00e9 pour la fin, non pas pour la fine bouche, mais plus simplement parce que je retardais volontairement le moment de revoir <i>Rosetta<\/i> (1999) : j<span class=\"s1\">\u2019<\/span>avais vu le film au moment o\u00f9 il \u00e9tait sorti. Il m<span class=\"s1\">\u2019<\/span>a fallu 21 ans pour retrouver le courage de le voir \u00e0 nouveau.<\/p>\n<p class=\"p4\">Je ne suis pas seul \u00e0 dire de vos films qu\u2019il y a en eux quelque chose d\u2019<i>insupportable,<\/i> en raison de leur froide lucidit\u00e9 sur la nature humaine. Je revoyais la salle \u00e0 Cannes en 1999, au moment o\u00f9 les prix \u00e9taient d\u00e9cern\u00e9s : \u00e0 Emilie Dequenne pour son interpr\u00e9tation du personnage de Rosetta, et \u00e0 vous deux pour la r\u00e9alisation. Ils sont nombreux \u00e0 pleurer. Non pas d\u2019attendrissement, mais par contagion de l\u2019\u00e9motion qui se d\u00e9gage du film. Et je dois vous avouer qu\u2019avant que nous d\u00e9butions<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>notre entretien, je me suis dit : \u00ab Fais attention \u00e0 ne pas pleurer \u00e0 l\u2019\u00e9vocation de certains de leurs films \u00bb. Si quelqu\u2019un me disait : \u00ab\u00a0Ah oui ! j\u2019en ai vu un, mais je m\u2019en souviens plus\u00a0\u00bb. Je dirais \u00ab\u00a0Madame (ou Monsieur), je ne vous crois pas, c\u2019est que vous ne l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>avez pas vu\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p class=\"p4\">L\u2019\u00e9poque que nous traversons est extraordinaire et si nous la qualifions ainsi, c\u2019est qu\u2019il y a d\u2019autres moments, la plupart, o\u00f9 nous avons le sentiment de vivre des temps ordinaires. La plupart d\u2019entre nous avons connu \u00ab\u00a0des hauts et des bas\u00a0\u00bb, priant que les bas prennent fin d\u00e8s que possible. Mais ce que vos films nous rappellent, c\u2019est qu<span class=\"s1\">\u2019<\/span>il en est parmi nous pour qui la vie est essentiellement faite de \u00ab\u00a0bas\u00a0\u00bb. En raison de leur d\u00e9nuement, de la succession de drames ou de trag\u00e9dies qui la caract\u00e9rise. On r\u00e9pertorie ces personnes : on les appelle \u00ab\u00a0marginales\u00a0\u00bb. Pour elles l\u2019ordinaire quotidien est fait de notre extraordinaire.<\/p>\n<p class=\"p4\"><b><i>Luc Dardenne\u00a0:<\/i><\/b><\/p>\n<p class=\"p4\">Oui, c<span class=\"s1\">\u2019<\/span>est-\u00e0-dire que le rapport entre l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>extraordinaire et l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>ordinaire, c<span class=\"s1\">\u2019<\/span>est un peu ce que l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>on recherche. On filme des gens ordinaires. On essaye que nos cadres, notre lumi\u00e8re soient ordinaires, soient les moins stylis\u00e9s possibles m\u00eame si c<span class=\"s1\">\u2019<\/span>est une forme de style de ne pas vouloir \u00eatre stylis\u00e9. On essaye de prendre des gens ordinaires et de voir si, avec eux, avec elles, on peut filmer quelque chose, je dirais, d<span class=\"s1\">\u2019<\/span>extraordinaire. C<span class=\"s1\">\u2019<\/span>est \u00e7a un peu chaque fois. Et par exemple, quand on fait <i>La promesse<\/i> (1996), qu<span class=\"s1\">\u2019<\/span>au d\u00e9part on avait situ\u00e9 \u00e7a dans un milieu plus particulier, on s<span class=\"s1\">\u2019<\/span>est dit : \u00ab Non, on est en train de typer nos personnages. On est en train, d<span class=\"s1\">\u2019<\/span>une certaine fa\u00e7on, de les folkloriser, de les caricaturer, de les faire ressembler \u00e0 eux-m\u00eames mais plus qu\u2019\u00e0 eux-m\u00eames \u00bb, donc, on est revenu \u00e0 des choses plus simples, plus ordinaires, mais pour raconter la m\u00eame histoire de trahison d<span class=\"s1\">\u2019<\/span>un p\u00e8re et d<span class=\"s1\">\u2019<\/span>un fils, et d<span class=\"s1\">\u2019<\/span>un respect pour la personne plus fragile, une immigr\u00e9e.<\/p>\n<p class=\"p4\">Et donc, c<span class=\"s1\">\u2019<\/span>est \u00e7a que nous recherchons. C<span class=\"s1\">\u2019<\/span>est toujours cela. Ce que j<span class=\"s1\">\u2019<\/span>esp\u00e8re, c<span class=\"s1\">\u2019<\/span>est qu<span class=\"s1\">\u2019<\/span>il y ait quelque chose d<span class=\"s1\">\u2019<\/span>extraordinaire qui se passe dans la r\u00e9ception de l\u2019\u0153uvre, du film. \u00c7a, c<span class=\"s1\">\u2019<\/span>est autre chose. Ce n<span class=\"s1\">\u2019<\/span>est pas nous qui le ma\u00eetrisons, cela. Chaque spectateur est responsable un peu de la r\u00e9ception, m\u00eame si l\u2019\u0153uvre l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>est aussi. L\u00e0, je ne sais pas. Mais l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>extraordinaire, c<span class=\"s1\">\u2019<\/span>est vrai que nous avons tous dans notre histoire individuelle, des r\u00e9ceptions, des moments extraordinaires autour d\u2019une \u0153uvre d<span class=\"s1\">\u2019<\/span>art, ici, un film. Et cela tient \u00e0 beaucoup de choses mais essentiellement me semble-t-il \u00e0 l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>intensit\u00e9 de l\u2019\u0153uvre : c\u2019est elle qui permet cela, quelle que soit l\u2019\u0153uvre, quel que soit le genre auquel elle appartient. C<span class=\"s1\">\u2019<\/span>est possible avec un film policier, avec un film noir, avec un film d<span class=\"s1\">\u2019<\/span>aventure ou un drame.<\/p>\n<p class=\"p4\"><b><i>Paul Jorion\u00a0: <\/i><\/b><\/p>\n<p class=\"p4\">Un autre qualificatif qui vient souvent, c<span class=\"s1\">\u2019<\/span>est dire que, d\u2019une certaine mani\u00e8re, vos films sont des documentaires. Vos carri\u00e8res ont d\u00e9but\u00e9 en tant que documentaristes mais vous avez souvent exprim\u00e9 une certaine frustration vis-\u00e0-vis de cette forme particuli\u00e8re. Et nous spectateurs, avons le sentiment que vous \u00eates parvenus, par la fiction, \u00e0 rem\u00e9dier \u00e0 ce qui vous semblait pr\u00e9cis\u00e9ment \u00eatre la faiblesse du genre qu<span class=\"s1\">\u2019<\/span>est le documentaire.<\/p>\n<p class=\"p4\"><b><i>Luc Dardenne\u00a0: <\/i><\/b><\/p>\n<p class=\"p4\">C&rsquo;est-\u00e0-dire que, nos documentaires, ce n\u2019\u00e9taient pas des documentaires o\u00f9 on filmait des choses au pr\u00e9sent : on filmait des reconstitutions de choses pass\u00e9es par interviews, par archives, par mouvements dans la r\u00e9alit\u00e9 d<span class=\"s1\">\u2019<\/span>aujourd<span class=\"s1\">\u2019<\/span>hui, dans des paysages, des rues d<span class=\"s1\">\u2019<\/span>aujourd<span class=\"s1\">\u2019<\/span>hui mais pour renvoyer au pass\u00e9.<\/p>\n<p class=\"p4\">Donc, nous n\u2019\u00e9tions pas dans le documentaire qui filme quelque chose qui se passe au pr\u00e9sent. Mais, nous nous sommes rendus compte, quand nous travaillions, que nous demandions beaucoup aux gens : \u00ab Faites ceci, faites cela, tournez-vous comme \u00e7a ! Non, non, restez comme \u00e7a ! \u00bb. Nous parlions de mani\u00e8re un peu plus br\u00e8ve, bon. Et, nous nous sommes dits : \u00ab Finalement, l\u00e0, on met en sc\u00e8ne des choses parce qu<span class=\"s1\">\u2019<\/span>on sent qu<span class=\"s1\">\u2019<\/span>on n<span class=\"s1\">\u2019<\/span>y arrive pas en les filmant telles qu<span class=\"s1\">\u2019<\/span>elles se pr\u00e9sentent \u00e0 la cam\u00e9ra \u00bb si je puis dire.<\/p>\n<p class=\"p4\">Je pense que \u00e7a a jou\u00e9 dans le fait de passer \u00e0 la fiction et que nous voulions aussi &#8211; je pense que c<span class=\"s1\">\u2019<\/span>est surtout \u00e7a &#8211; nous voulions filmer l\u00e0 o\u00f9 la cam\u00e9ra de documentaire s<span class=\"s1\">\u2019<\/span>arr\u00eate, c<span class=\"s1\">\u2019<\/span>est-\u00e0-dire quand quelqu<span class=\"s1\">\u2019<\/span>un meurt ou quand on pr\u00e9pare un meurtre. Si vous filmez un documentaire sur cette situation, normalement, vous posez votre cam\u00e9ra et vous allez secourir la personne qui va mourir ou, en tout cas, si vous n<span class=\"s1\">\u2019<\/span>en \u00eates pas capable, vous appelez l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>ambulance ou bien, si vous filmez la pr\u00e9paration d<span class=\"s1\">\u2019<\/span>un meurtre, vous essayez de faire que ce meurtre n<span class=\"s1\">\u2019<\/span>ait pas lieu.<\/p>\n<p class=\"p4\">Donc, comment aller filmer dans ces lieux o\u00f9 l\u2019\u00eatre humain existe et ne se manifeste pas tel qu<span class=\"s1\">\u2019<\/span>il existe, tel qu<span class=\"s1\">\u2019<\/span>il est cach\u00e9 si je puis dire ? Ou bien, par exemple, comme les lieux de pouvoir. Ce ne sont pas des lieux o\u00f9 nous sommes all\u00e9s, parce qu\u2019un lieu de pouvoir, comme un conseil d<span class=\"s1\">\u2019<\/span>administration o\u00f9 sera d\u00e9cid\u00e9 du licenciement de 5.000 personnes, vous n<span class=\"s1\">\u2019<\/span>aurez pas le droit d<span class=\"s1\">\u2019<\/span>aller filmer. Donc, voil\u00e0, \u00e7a, ce sont des lieux o\u00f9 le documentaire n<span class=\"s1\">\u2019<\/span>a pas acc\u00e8s. Nous, ce qui nous int\u00e9ressait, c\u2019\u00e9tait le fait qu<span class=\"s1\">\u2019<\/span>il n<span class=\"s1\">\u2019<\/span>y ait pas acc\u00e8s \u00e0 la pr\u00e9paration du meurtre. C\u2019\u00e9tait \u00e7a aussi !<\/p>\n<p class=\"p4\">Je dirais alors que ce qu<span class=\"s1\">\u2019<\/span>on garde du documentaire, m\u00eame si ce n<span class=\"s1\">\u2019<\/span>est pas le genre de documentaires que nous faisions, c<span class=\"s1\">\u2019<\/span>est que notre cam\u00e9ra, nous essayons qu<span class=\"s1\">\u2019<\/span>elle soit, disons, plus fragile, plus faible que la r\u00e9alit\u00e9, c<span class=\"s1\">\u2019<\/span>est-\u00e0-dire qu<span class=\"s1\">\u2019<\/span>on ne puisse pas penser que nous cadrons la r\u00e9alit\u00e9, que la r\u00e9alit\u00e9, par un effet toujours de d\u00e9passement, de d\u00e9bordement de ce qu<span class=\"s1\">\u2019<\/span>on veut cadrer, nous montre qu<span class=\"s1\">\u2019<\/span>elle est plus que le cadre, que le film a d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9 hors du cadre. Et c<span class=\"s1\">\u2019<\/span>est pour \u00e7a, qu\u2019un critique anglais nous a dit un jour : \u00ab Avec vos films, les Dardenne, j<span class=\"s1\">\u2019<\/span>ai l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>impression que, quand j<span class=\"s1\">\u2019<\/span>arrive &#8211; m\u00eame si je suis \u00e0 l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>heure \u00e9videmment &#8211; les lumi\u00e8res s\u2019\u00e9teignent, le film commence, j<span class=\"s1\">\u2019<\/span>ai l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>impression d<span class=\"s1\">\u2019<\/span>avoir rat\u00e9 une bonne partie ! \u00bb. Et c<span class=\"s1\">\u2019<\/span>est vrai que nous cachons beaucoup. Mettre en sc\u00e8ne, finalement, c<span class=\"s1\">\u2019<\/span>est \u00e7a : qu<span class=\"s1\">\u2019<\/span>est-ce que je montre ? qu<span class=\"s1\">\u2019<\/span>est-ce que je cache ?<\/p>\n<p class=\"p4\">Et donc, nous cachons beaucoup : c<span class=\"s1\">\u2019<\/span>est une mani\u00e8re de dire que notre cam\u00e9ra est \u00ab\u00a0en retard\u00a0\u00bb. Et que nous sommes \u00e0 la mauvaise place. Pour que justement le spectateur sente que la r\u00e9alit\u00e9 que nous filmons lui r\u00e9siste et \u00e7a, \u00e7a donne un c\u00f4t\u00e9 document, un c\u00f4t\u00e9 r\u00e9el, un effet de r\u00e9el, qu<span class=\"s1\">\u2019<\/span>on n<span class=\"s1\">\u2019<\/span>aurait pas autrement.<\/p>\n<p class=\"p4\">Donc, on est dans la fiction mais avec le regard du documentariste et aussi, si je puis dire, en m\u00eame temps document\u00e9e : tous nos films n\u00e9cessitent un travail d<span class=\"s1\">\u2019<\/span>enqu\u00eate pr\u00e9alable, de recherche. Nous avons nos informateurs un peu partout, qui changent au fil des ann\u00e9es puisque les gens quittent leur boulot. Par exemple, on pr\u00e9parait <i>Le silence de Lorna<\/i> (2008) et j<span class=\"s1\">\u2019<\/span>ignorais tout \u00e0 fait que quand on veut faire un emprunt bancaire dans une banque europ\u00e9enne, on est oblig\u00e9 d\u2019\u00eatre Europ\u00e9en, sauf \u00e9videmment pour un certain nombre de gens richissimes : pour eux il y a des solutions. Mais je parle du quidam, de l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>homme ordinaire. Et \u00e7a, nous nous sommes dits : \u00ab Tiens, mais voil\u00e0 : notre personnage, qui n<span class=\"s1\">\u2019<\/span>est pas Europ\u00e9en, voudrait acheter quelque chose, ne peut pas obtenir l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>emprunt donc il doit devenir Belge et hop, et voil\u00e0 : un r\u00e9cit commence avec ce d\u00e9tail de la vie r\u00e9elle\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"p4\"><b><i>Paul Jorion\u00a0: <\/i><\/b><\/p>\n<p class=\"p4\">Une autre expression qu<span class=\"s1\">\u2019<\/span>on entend souvent \u00e0 propos de votre cin\u00e9ma : \u00ab C<span class=\"s1\">\u2019<\/span>est un film d<span class=\"s1\">\u2019<\/span>artisans ! \u00bb.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>D<span class=\"s1\">\u2019<\/span>artisans plut\u00f4t que de professionnels et quand on entend ce mot \u00ab artisan \u00bb, on pense \u00e9videmment \u00e0 Olivier Gourmet dans <i>Le fils <\/i>(2002)<i>,<\/i> o\u00f9 on le voit, et nous, spectateurs, nous aurions envie de le voir faire encore davantage de menuiserie, tellement la cam\u00e9ra se passionne, et nous aussi du coup, pour ce qu<span class=\"s1\">\u2019<\/span>il enseigne \u00e0 ces enfants. Nous sommes l\u00e0 : fascin\u00e9s par cette vocation qu\u2019est l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>enseignement \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre.<\/p>\n<p class=\"p4\">Autre chose \u00e0 mettre en rapport avec cette notion d<span class=\"s1\">\u2019<\/span>artisanat, c<span class=\"s1\">\u2019<\/span>est cette remarque de Marion Cotillard quand elle est interview\u00e9e \u00e0 propos de <i>Deux jours, une nuit <\/i>(2014). Elle vous oppose aux autres r\u00e9alisateurs quand elle dit : \u00ab Ils nous parlent tout le temps des spectateurs \u00bb, en ajoutant : \u00ab Les autres r\u00e9alisateurs, pendant tout le tournage d<span class=\"s1\">\u2019<\/span>un film, ne vous parlent jamais des spectateurs \u00bb.<\/p>\n<p class=\"p4\"><b><i>Luc Dardenne\u00a0: <\/i><\/b><\/p>\n<p class=\"p4\">L<span class=\"s1\">\u2019<\/span>artisanat, c<span class=\"s1\">\u2019<\/span>est dans le fait que nous faisons tout nous m\u00eames : l\u2019\u00e9criture du sc\u00e9nario, le rep\u00e9rage des d\u00e9cors, le casting et aussi, quand les d\u00e9cors sont choisis, avec notre cam\u00e9ra, nous allons filmer \u00e0 l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>int\u00e9rieur, une petite cam\u00e9ra vid\u00e9o, mon fr\u00e8re et moi, et nous faisons les mouvements nous-m\u00eames : \u00ab\u00a0Tiens, la cam\u00e9ra pourrait faire \u00e7a. L<span class=\"s1\">\u2019<\/span>acteur ferait ceci. Il se baisse, il se l\u00e8ve, il tombe puis il se rel\u00e8ve \u00bb. Et on cherche. On d\u00e9broussaille le terrain. On malaxe la mati\u00e8re si je puis dire. Et puis, apr\u00e8s, avec les acteurs, pendant un mois et demi &#8211; deux mois, on r\u00e9p\u00e8te avec notre cam\u00e9ra vid\u00e9o, dans les vrais d\u00e9cors, que le d\u00e9corateur aura un peu modifi\u00e9s, en fonction de nos premiers rep\u00e9rages, nos premiers \u00ab\u00a0tournages\u00a0\u00bb sans encore les acteurs.<\/p>\n<p class=\"p4\">Apr\u00e8s, le chef d\u00e9corateur est tr\u00e8s important, il est avec nous et nous lui disons : \u00ab Attention, l\u00e0, on aimerait un couloir. L\u00e0, on aimerait que tu mettes un petit mur, on aimerait que la porte s<span class=\"s1\">\u2019<\/span>ouvre comme \u00e7a et pas dans l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>autre sens \u00bb donc, on change de c\u00f4t\u00e9 les charni\u00e8res de la porte. Il y a un vrai travail pr\u00e9cis avec lui et son \u00e9quipe. Un de nos principes, c<span class=\"s1\">\u2019<\/span>est de dire : \u00ab Ce n<span class=\"s1\">\u2019<\/span>est pas la technique qui invite les acteurs mais ce sont les acteurs qui invitent la technique \u00bb. Nous sommes l\u00e0 avec des acteurs avec qui nous avons r\u00e9p\u00e9t\u00e9 pendant un mois et demi. Nous leur montrons le plan qu<span class=\"s1\">\u2019<\/span>on va essayer de faire. La technique regarde et essaye de s<span class=\"s1\">\u2019<\/span>adapter \u00e0 ce qu<span class=\"s1\">\u2019<\/span>on essaye de faire sans rien, nous, imposer, parce que \u00e7a, ce fut pour nous une exp\u00e9rience infernale sur un film pr\u00e9c\u00e9dent o\u00f9 le chef op\u00e9rateur nous disait : \u00ab Non, pas \u00e7a. \u00c7a, ce n<span class=\"s1\">\u2019<\/span>est pas possible. \u00c7a va \u00eatre tr\u00e8s difficile, \u00e7a. Ah non, pas \u00e7a ! \u00bb. Et \u00e7a, c<span class=\"s1\">\u2019<\/span>est insupportable !<\/p>\n<p class=\"p4\"><b><i>Paul Jorion\u00a0: <\/i><\/b><\/p>\n<p class=\"p4\">On a effectivement ce sentiment que la cam\u00e9ra est toujours un peu en retard parce que nous, spectateurs, sommes tellement dans le sillage imm\u00e9diat des personnages. Certaines sc\u00e8nes sont de v\u00e9ritables chor\u00e9graphies de ce point de vue. Dans <i>Rosetta<\/i>, la sc\u00e8ne initiale de poursuite, o\u00f9 nous sommes effectivement toujours en retard de 30 cm par rapport \u00e0 ce que nous voudrions voir\u2026 Autre extraordinaire chor\u00e9graphie : le coup de foudre dans <i>Le gamin au v\u00e9lo <\/i>(2011), cette course de Cyril, le gamin, qui tente de s\u2019\u00e9chapper \u00e0 ses poursuivants en se r\u00e9fugiant dans un cabinet m\u00e9dical o\u00f9, simplement pour s\u2019accrocher \u00e0 quelque chose, il va enlacer cette femme qui se trouve juste \u00eatre l\u00e0, mais qui du coup tombera amoureuse de lui. Cette embrassade entre cet enfant aux abois et cette adulte, c<span class=\"s1\">\u2019<\/span>est tout \u00e0 fait extraordinaire. Votre capacit\u00e9 \u00e0 produire de l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>art en faisant semblant que ce n<span class=\"s1\">\u2019<\/span>est que du pur artisanat, est \u00e9poustouflante.<\/p>\n<p class=\"p4\"><b><i>Luc Dardenne\u00a0:<\/i><\/b><\/p>\n<p class=\"p4\">C<span class=\"s1\">\u2019<\/span>est \u00e7a : l\u2019\u00e9motion doit \u00eatre retenue. Avec notre cam\u00e9ra, nous ne pouvons pas \u00eatre dans la pornographie \u00e9motionnelle. Nous pouvons bouger quand nous sentons que ce serait trop. On recule avec la cam\u00e9ra, on se met dans la nuque du personnage, on le met de dos. Chez nous, les dos jouent un r\u00f4le important. On a d\u00e9couvert \u00e7a en travaillant en fait, justement, par rapport \u00e0 cette retenue des \u00e9motions : vu que le spectateur est dans une situation de projection, il formule une hypoth\u00e8se. Il n<span class=\"s1\">\u2019<\/span>est pas l\u00e0, sid\u00e9r\u00e9 par l\u2019\u00e9motion. Non : il est lui-m\u00eame. Il y participe en cherchant \u00e0 la comprendre, \u00e0 la vivre avec le personnage et \u00e7a, c<span class=\"s1\">\u2019<\/span>est tout un travail que l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>on d\u00e9couvre : ce sont des formes, des cadres que l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>on trouve \u00e0 force de travailler.<\/p>\n<p class=\"p4\"><b><i>Paul Jorion\u00a0: <\/i><\/b><\/p>\n<p class=\"p4\">Luc Dardenne, merci d<span class=\"s1\">\u2019<\/span>avoir parl\u00e9 des films des fr\u00e8res Dardenne en votre nom propre, des films qui nous font si mal au moment de les voir et tant de bien quand on y repense plus tard.<\/p>\n<p class=\"p4\"><b><i>Luc Dardenne\u00a0: <\/i><\/b><\/p>\n<p class=\"p4\">Des larmes chaudes.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/IMG_1394-230x300.jpeg\" alt=\"\" width=\"230\" height=\"300\" class=\"alignleft size-medium wp-image-124062\" srcset=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/IMG_1394-230x300.jpeg 230w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/IMG_1394.jpeg 397w\" sizes=\"auto, (max-width: 230px) 100vw, 230px\" \/><\/p>\n<p class=\"p1\">Un extrait de <a href=\"https:\/\/youtu.be\/Qt96xQlFvRk\" rel=\"noopener noreferrer\" target=\"_blank\">notre entretien<\/a> sur <em>PJ TV<\/em>, le 14 mai 2020.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p class=\"p4\"><b><i>Paul Jorion\u00a0: <\/i><\/b><\/p>\n<p class=\"p4\">Il y a deux types de personnes au monde : ceux qui ont vu des films des fr\u00e8res Dardenne, Jean-Pierre et Luc, et [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[7077],"tags":[3463,5542],"class_list":["post-124061","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-cinema","tag-freres-dardenne","tag-luc-dardenne"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/124061","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=124061"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/124061\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":124065,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/124061\/revisions\/124065"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=124061"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=124061"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=124061"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}