{"id":125135,"date":"2020-11-28T21:56:36","date_gmt":"2020-11-28T20:56:36","guid":{"rendered":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=125135"},"modified":"2020-11-29T19:14:45","modified_gmt":"2020-11-29T18:14:45","slug":"la-transmission-des-savoirs","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2020\/11\/28\/la-transmission-des-savoirs\/","title":{"rendered":"<b>\u00ab\u00a0La transmission des savoirs\u00a0\u00bb<\/b>"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Marais-1-300x200.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"200\" class=\"alignleft size-medium wp-image-11678\" srcset=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Marais-1-300x200.jpg 300w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Marais-1-1024x684.jpg 1024w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Marais-1.jpg 1039w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"p1\"><a href=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2020\/08\/20\/piqure-de-rappel-la-transmission-des-savoirs-a-becherel-le-19-avril-2014-2\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">Conf\u00e9rence donn\u00e9e \u00e0 la f\u00eate du livre de B\u00e9cherel<\/a>, le 19 avril 2014, \u00e0 propos de <i>La transmission des savoirs <\/i>par Genevi\u00e8ve Delbos et Paul Jorion (Maison des Sciences de l&rsquo;Homme, 1984).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p class=\"p1\">\u00c7a me fait extr\u00eamement plaisir qu\u2019on me demande de reparler de la transmission parce que cela renvoie donc \u00e0 ce livre que j\u2019ai \u00e9crit avec Genevi\u00e8ve Delbos et qui a paru en 1984. Il m\u2019est arriv\u00e9 une seule fois qu\u2019on m\u2019ait demand\u00e9 de reparler de \u00e7a. C\u2019\u00e9tait inattendu et c\u2019\u00e9tait loin. C\u2019\u00e9tait l\u2019Unesco qui m\u2019avait demand\u00e9 d\u2019en parler, de venir en parler \u00e0 Nagoya au Japon. C&rsquo;\u00e9tait en avril 2005. Et depuis, non, on me demande essentiellement de parler de la crise financi\u00e8re de 2008, et aujourd&rsquo;hui de l&rsquo;actualit\u00e9 financi\u00e8re. Et cela me fait donc extr\u00eamement plaisir que l&rsquo;on m&rsquo;ait demand\u00e9 aujourd&rsquo;hui de reparler de cette transmission des savoirs \u00e0 laquelle nous nous \u00e9tions int\u00e9ress\u00e9s \u00e0 la fin des ann\u00e9es 70 et le d\u00e9but des ann\u00e9es 80.<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p class=\"p4\"><b>\u00catres humains et milieux<\/b><\/p>\n<p class=\"p1\">Le probl\u00e8me s\u2019\u00e9tait pos\u00e9, en fait, de la mani\u00e8re suivante\u00a0: j\u2019avais donc rencontr\u00e9 Genevi\u00e8ve Delbos qui \u00e9tait une sociologue de formation et qui s\u2019\u00e9tait int\u00e9ress\u00e9e \u00e0 deux m\u00e9tiers &#8211; c\u2019\u00e9tait du c\u00f4t\u00e9 de Saint-Nolf, en Loire-Atlantique &#8211; elle s\u2019\u00e9tait int\u00e9ress\u00e9e aux ostr\u00e9iculteurs qui se trouvent l\u00e0 et aux paludiers. Et \u00e0 l\u2019\u00e9poque &#8211; on \u00e9tait alors en 1977 &#8211; le m\u00e9tier du sel \u00e9tait un m\u00e9tier qui \u00e9tait enti\u00e8rement en train de dispara\u00eetre. \u00c7a n\u2019existait pratiquement plus. Les gens qui le pratiquaient, c\u2019\u00e9tait dans le bassin de Gu\u00e9rande et du Mes, il n\u2019y en avait peut-\u00eatre plus qu\u2019une demi-douzaine encore dans ce m\u00e9tier du sel.<\/p>\n<p class=\"p1\">Pourquoi ce m\u00e9tier \u00e9tait-il en train de dispara\u00eetre\u00a0? Eh bien, vous le savez sans doute, c\u2019est un m\u00e9tier qui d\u00e9pend \u00e9norm\u00e9ment de la qualit\u00e9 du temps qu\u2019il fait et il suffit souvent d\u2019une s\u00e9rie de mauvaises ann\u00e9es, disons, je ne sais pas, 5 ann\u00e9es de mauvais temps durant l\u2019\u00e9t\u00e9, o\u00f9 on ne fait pas ou tr\u00e8s peu de sel, et on se trouve \u00e9limin\u00e9, on a \u00e9puis\u00e9 ses r\u00e9serves et on est oblig\u00e9 d\u2019aller travailler \u00e0 autre chose. Le m\u00e9tier, en fait, avait \u00e9t\u00e9 handicap\u00e9 de mani\u00e8re majeure par les ann\u00e9es 30. Avec des \u00e9t\u00e9s \u00ab\u00a0pourris\u00a0\u00bb, pluvieux et relativement froids, la r\u00e9colte du sel, dans le bassin de Gu\u00e9rande, avait pratiquement disparu. C\u2019\u00e9tait reparti un petit peu, un m\u00e9tier exerc\u00e9 par des gens qui faisaient \u00e7a par habitude, parce que \u00e7a se pratiquait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de chez soi.<\/p>\n<p class=\"p1\">On s\u2019est retrouv\u00e9 donc vers 1977, autour de ces ann\u00e9es-l\u00e0, avec un probl\u00e8me majeur qui \u00e9tait qu\u2019on avait un milieu extr\u00eamement particulier, ce milieu des marais salants, \u00e0 cet endroit, l\u2019arri\u00e8re-pays de La Baule pour ceux qui ne connaissent pas \u00e7a. Un environnement qui avait \u00e9t\u00e9 fa\u00e7onn\u00e9 par l&rsquo;homme au fil des si\u00e8cles. L\u2019origine, comme vous le savez, c\u2019est bien entendu l\u2019\u00e9poque romaine, o\u00f9 on avait d\u00e9but\u00e9 cette activit\u00e9. Mais, ce que nous savons, la m\u00e9moire remonte en fait essentiellement au XVIII<span class=\"s1\"><sup>e<\/sup><\/span> si\u00e8cle quand ce m\u00e9tier avait red\u00e9marr\u00e9. Vous savez que le Moyen-\u00e2ge et la Renaissance ont \u00e9t\u00e9 froids : on appelle parfois cette \u00e9poque \u00ab\u00a0le petit \u00e2ge glaciaire\u00a0\u00bb. Ce n\u2019est certainement pas \u00e0 cette \u00e9poque-l\u00e0 qu\u2019on aurait pu faire du sel \u00e0 Gu\u00e9rande par \u00e9vaporation de l\u2019eau de mer.<\/p>\n<p class=\"p1\">Et donc, on se trouve dans une situation o\u00f9 on a un milieu extr\u00eamement d\u00e9licat parce qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 fa\u00e7onn\u00e9 d\u2019une mani\u00e8re bien particuli\u00e8re par le travail de vastes surfaces argileuses par des hommes et des femmes et il faut le prot\u00e9ger. C\u2019est une grande vasi\u00e8re comme on dit, qui est une fray\u00e8re extraordinaire. Une fray\u00e8re, vous le savez peut-\u00eatre, c\u2019est un endroit o\u00f9 des esp\u00e8ces de poissons qui vivent en mer viennent d\u00e9poser leurs \u0153ufs dans des eaux saum\u00e2tres : l\u00e0 o\u00f9 l\u2019eau de mer vient se m\u00ealer \u00e0 celle du delta d\u2019une rivi\u00e8re, et o\u00f9 l\u2019eau n\u2019a plus la concentration en sel de l\u2019eau de mer. Et donc, des endroits comme ces marais c\u00f4tiers, et en particulier ces r\u00e9serves d\u2019eau qu\u2019on constitue pour exercer le m\u00e9tier du sel, ce sont des endroits o\u00f9 une \u00e9norme activit\u00e9 biologique a lieu. Les poissons frayent l\u00e0, les alevins naissent l\u00e0. Il y a \u00e9videmment beaucoup d\u2019oiseaux parce qu\u2019il y a beaucoup de petits poissons. C\u2019est un endroit de grande biodiversit\u00e9. C\u2019est un milieu extr\u00eamement pr\u00e9cieux qu\u2019il faut imp\u00e9rativement prot\u00e9ger.<\/p>\n<p class=\"p1\">Et donc dans ces ann\u00e9es, la fin des ann\u00e9es 70, on se dit\u00a0: \u00ab\u00a0Il n\u2019y a pas d\u2019autre option : il faut transformer cet endroit-l\u00e0 en r\u00e9serve naturelle puisqu\u2019il a cess\u00e9 d\u2019\u00eatre utilis\u00e9 par l\u2019homme : on va nommer des fonctionnaires pour s\u2019occuper de ce milieu-l\u00e0 et leur donner les moyens pour qu\u2019il ne se d\u00e9grade pas davantage parce qu\u2019il y aurait l\u00e0 une catastrophe \u00e9cologique en puissance.\u00a0\u00bb Et on fait alors des calculs, et on s\u2019aper\u00e7oit que \u00e7a reviendrait extr\u00eamement cher d\u2019entretenir un milieu comme ce milieu-l\u00e0, celui des marais salants, si on ne l\u2019exploitait pas de la mani\u00e8re qui \u00e9tait devenue traditionnelle : de mani\u00e8re salicole, pour produire du sel. On a alors fait un autre calcul, on s\u2019est dit\u00a0: \u00ab\u00a0Est-ce que \u00e7a ne co\u00fbterait pas moins cher de faire revenir des paludiers\u00a0?\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"p1\">Et vous avez devin\u00e9 la r\u00e9ponse : \u00e7a co\u00fbtait effectivement moins cher. Or on \u00e9tait dans cette r\u00e9gion des marches de Bretagne, dans une situation bien particuli\u00e8re sur le plan \u00e9conomique. Les chantiers de l\u2019Atlantique \u00e0 Saint-Nazaire p\u00e9riclitaient. Et il y avait donc une g\u00e9n\u00e9ration de fils et de filles de ces travailleurs<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>des chantiers pour lesquels il fallait trouver du travail ; le probl\u00e8me ne date pas d\u2019aujourd\u2019hui de trouver du travail pour les jeunes ! Et on s\u2019est dit\u00a0: \u00ab\u00a0On va faire une \u00e9cole !\u00a0\u00bb. Et cette \u00e9cole fonctionne toujours. Un de mes fils est pass\u00e9 par l\u00e0, o\u00f9 il a trouv\u00e9 sa compagne qui venait, elle aussi, apprendre ce m\u00e9tier.<\/p>\n<p class=\"p4\"><b>Transmettre un m\u00e9tier, transmettre des savoirs\u00a0?<\/b><\/p>\n<p class=\"p1\">Donc on s\u2019est dit, on va faire une \u00e9cole, on va enseigner le travail du marais.<\/p>\n<p class=\"p1\">C\u2019est l\u00e0 que la question de la transmission du savoir s\u2019est pos\u00e9e. On ne trouvait pas de gens qui auraient pu venir expliquer comment il faut faire du sel. Il y avait bien ces quelques vieux, ces anciens, qui connaissaient toujours le m\u00e9tier. On envoyait en apprentissage chez eux ces jeunes qui voulaient apprendre le m\u00e9tier du sel et ces jeunes faisaient toujours la m\u00eame remarque\u00a0: \u00ab\u00a0Les vieux ne parlent pas. Ils ne disent rien. Quand on leur pose une question, ils disent \u2018Travaille\u2019. Ils ne r\u00e9pondent pas\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"p1\">Le savoir du sel n\u2019\u00e9tait pas formul\u00e9 ! C\u2019est ce que nous avons compris, Genevi\u00e8ve et moi. Dit de mani\u00e8re plus savante, il n\u2019y avait pas de repr\u00e9sentation conceptuelle du travail du sel. C\u2019est un travail qu\u2019on savait faire ou qu\u2019on ne savait pas faire, mais il n\u2019\u00e9tait pas accompagn\u00e9 d\u2019un discours. Il n\u2019y avait pas de narration. Il n\u2019y avait pas de th\u00e9orie autour du m\u00e9tier du sel.<\/p>\n<p class=\"p1\">Comment faire alors pour r\u00e9apprendre le m\u00e9tier\u00a0? Eh bien, on pouvait envoyer donc des jeunes travailler avec les anciens mais ces jeunes \u00e9taient extr\u00eamement frustr\u00e9s pour la raison que je viens de dire : \u00ab\u00a0Les vieux n\u2019expliquent rien !\u00a0\u00bb Pourquoi est-ce que \u00e7a se passait de cette mani\u00e8re-l\u00e0\u00a0? C\u2019est parce que dans le recrutement de nouveaux paludiers tel qu\u2019il se faisait autrefois, le probl\u00e8me d\u2019un savoir formul\u00e9 ne se posait absolument pas. C\u2019\u00e9tait un m\u00e9tier qu\u2019on faisait en famille et les enfants apprenaient ce m\u00e9tier peu \u00e0 peu, de le voir faire, sans devoir \u00e0 la limite jamais poser de questions parce qu\u2019on les m\u00ealait petit \u00e0 petit de plus en plus \u00e0 ce m\u00e9tier. Par exemple, quand les parents \u00e9taient occup\u00e9s sur la saline, eh bien, on d\u00e9limitait un petit espace pour les enfants quand ils \u00e9taient encore tout petits et qu\u2019ils accompagnaient au marais, o\u00f9 ils allaient pouvoir mimer les grands, \u00e0 leur mani\u00e8re, sur un marais miniature. On allait faire un petit barrage. Il y aurait de l\u2019eau qui entrerait, etc. Ils s\u2019occuperaient de cette mani\u00e8re-l\u00e0.<\/p>\n<p class=\"p1\">Et quand les enfants grandissaient, on les faisait intervenir progressivement, selon une logique que Genevi\u00e8ve a r\u00e9sum\u00e9 comme ceci\u00a0: \u00ab\u00a0On passe du suppl\u00e9ment au compl\u00e9ment\u00a0\u00bb. C\u2019est-\u00e0-dire que, de temps \u00e0 autre, quand on a besoin d\u2019aide, on demande aux enfants relativement grands, je ne sais pas, quand ils ont 8-9 ans\u00a0: \u00ab\u00a0Est-ce que tu peux aider \u00e0 faire ceci ou cela\u00a0?\u00a0\u00bb. Les enfants, l\u2019ayant vu faire, le font, mais c\u2019est un suppl\u00e9ment au sens o\u00f9 il n\u2019y a pas de v\u00e9ritable n\u00e9cessit\u00e9 \u00e0 ce qu\u2019ils le fassent : on n\u2019a pas vraiment besoin d\u2019eux pour le faire. Et quand ils deviennent un peu plus grands, \u00e0 ce moment-l\u00e0, on passe d\u2019une logique de suppl\u00e9ment comme celui-l\u00e0, \u00e0 une logique de compl\u00e9ment, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019on commence \u00e0 leur demander, comme \u00e0 la ferme, de faire des choses parce qu\u2019on a besoin de ce travail suppl\u00e9mentaire. Par exemple\u00a0: \u00ab\u00a0Il n\u2019y a personne pour le moment pour s\u2019occuper du tracteur. Toi, t\u2019es l\u00e0 ! Eh bien, prends le tracteur et ram\u00e8ne-le \u00e0 la ferme\u00a0\u00bb, etc. C\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019ils commencent \u00e0 intervenir pour faire des t\u00e2ches qui doivent \u00eatre faites et pour lesquelles un adulte n\u2019est pas disponible \u00e0 ce moment pr\u00e9cis. Et ensuite, petit \u00e0 petit, \u00e9videmment, on s\u2019int\u00e8gre de plus en plus \u00e0 ce m\u00e9tier parce qu\u2019on vous demande de faire des choses de plus en plus par rapport au processus qui est en train de se d\u00e9rouler. Au point que vient le moment o\u00f9 on vous demande de remplacer un adulte qui ne sera pas l\u00e0, par exemple, parce que l\u2019adulte doit aller \u00e0 la ville pour aller chez le m\u00e9decin ou une indisponibilit\u00e9 de ce genre-l\u00e0. \u00c0 ce moment-l\u00e0, l\u2019adolescent a pleinement trouv\u00e9 sa place dans l\u2019unit\u00e9 de production et il devient participant \u00e0 part enti\u00e8re de ce m\u00e9tier sans que jamais un discours d\u2019enseignement ait \u00e9t\u00e9 tenu, une transmission orale du savoir qui aurait \u00e9t\u00e9 syst\u00e9matique et dont on pourrait dire\u00a0: \u00ab\u00a0Voil\u00e0 : un processus de transmission est en cours\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"p1\">Le moment le plus r\u00e9v\u00e9lateur, c\u2019est celui-ci\u00a0: c\u2019est le moment o\u00f9 les adultes ne demandent plus \u00e0 un jeune d\u2019intervenir de mani\u00e8re ponctuelle pour faire un remplacement, pour \u00ab\u00a0boucher un trou\u00a0\u00bb, c\u2019est le moment o\u00f9 l\u2019adulte lui dit\u00a0: \u00ab\u00a0Fais-le ! Maintenant tu vas le faire tout seul\u00a0\u00bb. Et \u00e0 ce moment-l\u00e0, ce qui se passe toujours, c\u2019est le jeune qui se tourne alors vers les adultes et dit\u00a0: \u00ab\u00a0Mais non ! Je ne sais pas encore ce qu\u2019il faut faire !\u00a0\u00bb. Et les adultes lui disent\u00a0: \u00ab\u00a0Si, maintenant, tu sais comment on fait !\u00a0\u00bb. Et il y a cette surprise, ce, comment dire\u00a0? cette sorte de sentiment de malentendu de celui qui dit\u00a0: \u00ab\u00a0Mais non, je ne sais pas encore\u00a0\u00bb et l\u2019adulte qui lui r\u00e9pond\u00a0: \u00ab\u00a0En fait, maintenant, tu sais ! Parce qu\u2019il y a rien d\u2019autre \u00e0 savoir !\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"p1\">Nous avons eu, Genevi\u00e8ve et moi, deux enfants \u00e0 cette \u00e9poque : un gar\u00e7on et une fille, et nous leur lisions bien entendu de belles histoires pour les endormir, et en leur lisant <i>Le livre de la jungle<\/i> de Kipling &#8211; le vrai livre &#8211; nous \u00e9tions tomb\u00e9s sur l\u2019une des histoires, qui ne se passe pas du tout dans la jungle des Indes, mais qui est une histoire se passant chez les Esquimaux : \u00ab\u00a0Quiquern\u00a0\u00bb, et l\u00e0 nous avons eu la surprise de retrouver la m\u00eame chose : le jeune Inuit qui croit ne rien savoir encore et \u00e0 qui les adultes disent \u00e0 ce moment-l\u00e0 : \u00ab\u00a0Si ! Il n\u2019y a rien de plus \u00e0 apprendre ! Tu es maintenant, toi, chasseur de phoques !\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"p1\">Au moment o\u00f9 l\u2019\u00e9cole a commenc\u00e9 de se mettre en place, comme on ne savait pas trop \u00e0 qui s\u2019adresser pour enseigner au sens traditionnel ce m\u00e9tier, on a demand\u00e9 \u00e0 Genevi\u00e8ve, qui \u00e9tait en train de faire ce travail d\u2019entretiens avec de vieux paludiers, si elle ne pouvait pas venir et commencer \u00e0 transmettre ce qu\u2019elle avait compris de ce que les vieux disaient sur ce m\u00e9tier.<\/p>\n<p class=\"p4\"><b>Savoirs \u00ab\u00a0th\u00e9oriques\u00a0\u00bb et savoirs \u00ab\u00a0pratiques\u00a0\u00bb<\/b><\/p>\n<p class=\"p1\">La question qui se posait \u00e0 nous, c\u2019\u00e9tait\u00a0: \u00ab\u00a0Pourquoi est-ce que c\u2019est si difficile ? Pourquoi est-ce que cette conceptualisation n\u2019a pas lieu\u00a0? Pourquoi est-ce que celui qui fait ce m\u00e9tier pendant des ann\u00e9es, pourquoi est-ce qu\u2019il n\u2019a pas une repr\u00e9sentation, je dirais, sous forme d\u2019un discours qui peut \u00eatre tenu en disant : \u2018Dans ce type de circonstances, on fait ceci. Dans tel autre, on fait cela\u2019, etc\u00a0\u00bb. La question se posait \u00e0 nous\u00a0: \u00ab\u00a0Pourquoi est-ce que cette traduction sous forme <i>proc\u00e9durale<\/i> n\u2019a pas lieu\u00a0?\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"p1\">Et la r\u00e9ponse, elle nous a \u00e9t\u00e9 r\u00e9v\u00e9l\u00e9e de mani\u00e8re un petit peu indirecte, parce que sont apparus \u00e0 ce moment l\u00e0 \u00e9galement dans le paysage, \u00e0 cette \u00e9poque-l\u00e0 aussi, du milieu \u00e0 la fin des ann\u00e9es 70, un certain nombre de scientifiques. Les scientifiques se sont mis aussi \u00e0 s\u2019int\u00e9resser \u00e0 cette activit\u00e9-l\u00e0 et ils ont introduit par exemple, parmi d\u2019autres choses, une r\u00e9flexion relevant d\u2019une m\u00e9t\u00e9orologie scientifique. On a introduit le \u00ab\u00a0p\u00e8se-sel\u00a0\u00bb, ou <i>salinom\u00e8tre<\/i>, qui est en fait, un densim\u00e8tre. C\u2019est un instrument de mesure physique qui permet de voir la concentration de l\u2019eau en sel dissout. Et ces scientifiques sont arriv\u00e9s, et ils ont dit\u00a0: \u00ab\u00a0Chers amis paludiers, votre m\u00e9tier va se simplifier de mani\u00e8re drastique parce qu\u2019aujourd\u2019hui nous vous apportons l\u2019instrument qui vous dira s\u2019il y a assez de sel dissout dans l\u2019eau pour que l\u2019eau s\u2019\u00e9vapore et le sel se pr\u00e9cipite en une heure, en deux heures, etc. Rien qu\u2019en lisant la jauge ou le cadran\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"p1\">Et l\u00e0, la r\u00e9action des paludiers qui \u00e9tait toujours d\u2019ordre pratique, a \u00e9t\u00e9 tout \u00e0 fait remarquable et nous a fait comprendre de quoi il \u00e9tait v\u00e9ritablement question, quand ils ont dit\u00a0: \u00ab\u00a0Ce p\u00e8se-sel, \u00e7a ne sert absolument \u00e0 rien !\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"p2\">\n<p class=\"p1\">Quelques-uns l\u2019avaient utilis\u00e9 et, au bout de quelque temps \u00e9taient donc arriv\u00e9s \u00e0 la conclusion\u00a0: \u00ab\u00a0\u00c7a ne sert absolument \u00e0 rien !\u00a0\u00bb. Pourquoi est-ce que \u00e7a ne sert absolument \u00e0 rien, alors qu\u2019en fait, dans la repr\u00e9sentation du scientifique, c\u2019\u00e9tait \u00e7a l\u2019instrument qui allait permettre d\u2019absolument tout comprendre\u00a0? Eh bien, c\u2019est parce que les circonstances, la situation particuli\u00e8re, les \u00ab\u00a0impond\u00e9rables\u00a0\u00bb, d\u2019un marais salant font qu\u2019effectivement, le paludier a raison : la question qui lui importe \u00e0 lui, ce n\u2019est pas de savoir quelle est la concentration en sel de l\u2019eau \u00e0 un moment pr\u00e9cis.<\/p>\n<p class=\"p1\">Mais avant d\u2019aller plus loin, je voudrais rapidement vous parler d\u2019autre chose : ce qui m\u2019\u00e9tait venu \u00e0 l\u2019esprit au moment o\u00f9 nous avons commenc\u00e9 \u00e0 discuter de \u00e7a, de cette histoire de <i>p\u00e8se-sel<\/i>. Il m\u2019est revenu, \u00e0 moi qui avais appris la p\u00eache \u00e0 l\u2019Ile de Houat quelques ann\u00e9es auparavant, il m\u2019est revenu un exemple du m\u00eame type. J\u2019avais assist\u00e9 \u00e0 des r\u00e9unions entre p\u00eacheurs et scientifiques o\u00f9 ceux-ci disaient aux p\u00eacheurs\u00a0: \u00ab\u00a0Ecoutez, nous, nous savons parfaitement bien ce que c\u2019est qu\u2019un homard, et nous allons vous expliquer ce que c\u2019est. C\u2019est <i>homarus gammarus (Linn. 1758)<\/i>, etc., le terme latin. Nous allons vous expliquer comment \u00e7a marche le homard et \u00e7a va vous aider dans votre m\u00e9tier de p\u00eacheurs de homards\u00a0\u00bb. Et m\u00eame r\u00e9action qu\u2019avec le <i>p\u00e8se-sel<\/i> : imaginez le p\u00eacheur levant les bras au ciel et s\u2019exclamant\u00a0: \u00ab\u00a0Mais tout \u00e7a ne pr\u00e9sente aucun int\u00e9r\u00eat. Vous nous dites, vous, scientifiques, qu\u2019il n\u2019y a qu\u2019une seule esp\u00e8ce de homards alors que n\u2019importe quel p\u00eacheur sait qu\u2019il y a deux esp\u00e8ces de homards : il y a les <i>coureurs<\/i> et les <i>grottiers<\/i>. Les coureurs, ce sont des homards qui sont bleu clair, \u00e0 la carapace lisse, et qui se d\u00e9placent en permanence. Les grottiers sont beaucoup plus gros, ils sont noirs et leur carapace est couverte de <i>gravant<\/i> (des vers polych\u00e8tes tubicoles) et de <i>limu<\/i> (des algues filamenteuses). Ils vivent dans une grotte. Les coureurs, on les p\u00eache avec une fili\u00e8re de 40 casiers (pi\u00e8ges) alors que les grottiers, on les p\u00eache un casier \u00e0 la fois, qu\u2019on s\u2019efforce de mouiller sur la petite plage de sable qui s\u2019ouvre devant sa grotte\u00a0\u00bb. Et c\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0 que les scientifiques l\u00e8vent eux les bras au ciel en s\u2019\u00e9criant : \u00ab\u00a0Mais non, il n\u2019y a qu\u2019une seule esp\u00e8ce de homard\u00a0: vous nous racontez des bobards, etc.\u00a0\u00bb. Et le p\u00eacheur r\u00e9torquait\u00a0: \u00ab\u00a0Mais non, untel, il gagne sa vie comme p\u00eacheur de grottiers et tel autre, il gagne sa vie comme p\u00eacheur de coureurs !\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"p1\">Alors, la r\u00e9alit\u00e9, c\u2019est quoi\u00a0? J\u2019ai r\u00e9fl\u00e9chi. Je me suis dit\u00a0: \u00ab\u00a0Bon, comment r\u00e9concilier ces deux mondes\u00a0?\u00a0\u00bb Du point de vue biologique, proprement g\u00e9n\u00e9tique, les biologistes avaient raison, mais si les p\u00eacheurs s\u2019\u00e9taient convaincus comme eux de l\u2019id\u00e9e qu\u2019il n\u2019y avait qu\u2019une seule esp\u00e8ce de homards alors que pour devenir un bon p\u00eacheur de homards il fallait se sp\u00e9cialiser dans l\u2019une des deux activit\u00e9s de grottiers ou de coureurs, que se serait-il pass\u00e9\u00a0? Rapha\u00ebl \u00e9tait un sp\u00e9cialiste des coureurs alors que Jean-Michel \u00e9tait un sp\u00e9cialiste des grottiers. Ils faisaient tous les deux un bon m\u00e9tier. S\u2019ils s\u2019\u00e9taient dit\u00a0: \u00ab\u00a0Il n\u2019y a qu\u2019une esp\u00e8ce de homard et on va tous les p\u00eacher de la m\u00eame mani\u00e8re\u00a0\u00bb, eh bien, ils n\u2019auraient pas pu gagner leur vie comme ils le faisaient. Qu\u2019est-ce qui se passait\u00a0? C\u2019\u00e9tait que du point de vue du p\u00eacheur, tout se passait comme si leur repr\u00e9sentation \u00e9tait la repr\u00e9sentation correcte.<\/p>\n<p class=\"p2\">\n<p class=\"p1\">J\u2019ai r\u00e9fl\u00e9chi un peu et il est possible que l\u2019explication soit la suivante. On sait que pour des animaux territoriaux, comme par exemple certaines esp\u00e8ces de poissons, il peut y avoir deux types de comportement. Par exemple, les tacons, les jeunes saumons qui se trouvent alors en eau douce, l\u00e0 o\u00f9 les \u0153ufs ont \u00e9clos, dans une rivi\u00e8re, il y a deux attitudes possibles pour ces jeunes saumons\u00a0: soit de se poster dans un petit tourbillon d\u2019eau o\u00f9 ils vont capter ce qui passera \u00e0 leur port\u00e9e et ils mangeront de cette mani\u00e8re-l\u00e0, soit de se d\u00e9placer en banc. C\u2019est-\u00e0-dire que, je ne sais pas si l\u2019explication est vraie que, dans le cas des homards, il y aurait deux comportements, de la m\u00eame mani\u00e8re que ce qu\u2019on observe chez les jeunes saumons. C\u2019est une possibilit\u00e9. Le scientifique expliquant qu\u2019il n\u2019y a qu\u2019une seule esp\u00e8ce et qu\u2019il faut la traiter comme une seule esp\u00e8ce et que le comportement doit \u00eatre le m\u00eame, quelque chose lui \u00e9chappait en tout cas, qui le ridiculisait aux yeux du p\u00eacheur parce que le p\u00eacheur se disait\u00a0: \u00ab\u00a0Il y a quelque chose d\u2019essentiel que le scientifique ne comprend pas\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"p1\">M\u00eame chose dans le cas des paludiers, des saliculteurs. Ce discours du p\u00e8se-sel nous expliquant qu\u2019il irait dire quand le sel allait se former, ce n\u2019\u00e9tait pas un discours adapt\u00e9. Et pourquoi\u00a0? Parce que, quand vous parlez \u00e0 des paludiers, quand vous regardez comment ils font, vous vous apercevez qu\u2019ils ont des <i>loties<\/i>, qui sont des ensembles d\u2019<i>\u0153illets<\/i> qui sont eux les derni\u00e8res surfaces d\u2019\u00e9vaporation d\u2019une saline, d\u2019un marais salant, celle d\u2019o\u00f9 l\u2019eau ne sortira pas autrement que par \u00e9vaporation, et o\u00f9 le sel va pr\u00e9cipiter.<\/p>\n<p class=\"p2\">\n<p class=\"p1\">Si vous ne connaissez pas le fonctionnement d\u2019un marais, \u00e7a se passe de la mani\u00e8re suivante. On stocke de l\u2019eau de mer \u00e0 mar\u00e9e haute, en g\u00e9n\u00e9ral aux mar\u00e9es hautes de tr\u00e8s fort coefficient. On stocke dans une <i>vasi\u00e8re<\/i>, c\u2019est-\u00e0-dire une r\u00e9serve d\u2019eau, qui est aliment\u00e9e par un <i>\u00e9tier<\/i>, un chenal communiquant directement avec la mer. Et par un labyrinthe de surfaces de chauffe comme on dit, de rigoles et de surfaces plus grandes comme des <i>fards<\/i> et des <i>adernes, <\/i>l\u2019eau va devenir de plus en plus concentr\u00e9e en sel. Elle va arriver finalement dans ce qu\u2019on appelle le \u00ab\u00a0c\u0153ur du marais\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire donc l\u2019endroit o\u00f9 la derni\u00e8re \u00e9vaporation aura lieu, o\u00f9 il faut qu\u2019on parvienne \u00e0 une concentration tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9e, suffisante pour que le sel pr\u00e9cipite.<\/p>\n<p class=\"p1\">Vous savez sans doute que dans les marais salants de Loire-Atlantique, contrairement \u00e0 d\u2019autres, comme en M\u00e9diterran\u00e9e, l\u2019eau ne s\u2019\u00e9vapore pas enti\u00e8rement, et ne doit pas s\u2019\u00e9vaporer enti\u00e8rement, pour ne pas ab\u00eemer la surface fragile en argile de l\u2019\u0153illet. Le sel pr\u00e9cipite de deux mani\u00e8res\u00a0: il y a une partie du sel qui va aller surnager en surface de l\u2019eau, ce qu\u2019on appelle la <i>fleur de sel<\/i>, qui est de texture fine, et il y a le <i>gros sel<\/i> qui va pr\u00e9cipiter sur le fond et qu\u2019on va aller racler avec le <i>las<\/i> pour le ramener sur la <i>ladure<\/i>, le petit terre-plein qu\u2019il y a l\u00e0.<\/p>\n<p class=\"p1\">Et quand vous regardez faire un paludier, il va vous expliquer que le comportement de chacun de ces \u0153illets qui fait, si j\u2019ai bon souvenir, c\u2019est 9 m sur 7 m, que le comportement de chacun de ces petits carr\u00e9s dans l\u2019exploitation, que le comportement de chacun est diff\u00e9rent, et qu\u2019il faut les conna\u00eetre individuellement, qu\u2019il faut apprendre leur comportement un par un. Il y a des drames anciens dont on se souvient\u2026 Je ne sais plus exactement ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9, mais un jeune qui avait appris le m\u00e9tier du sel n\u2019avait pas pu reprendre le marais de son p\u00e8re, mais qui avait d\u00fb prendre le marais de son beau-p\u00e8re et qui s\u2019est retrouv\u00e9 avec tous ces \u0153illets auxquels il ne comprenait strictement rien parce qu\u2019il \u00e9tait entr\u00e9 dans cette autre exploitation non pas par ce long processus d\u2019apprentissage dont j\u2019ai parl\u00e9, entre l\u2019\u00e2ge de 6 ans et l\u2019\u00e2ge de 18 ans auquel on lui aurait dit\u00a0: \u00ab\u00a0Voil\u00e0, tu connais le marais ! Maintenant, c\u2019est toi qui sait faire !\u00a0\u00bb. Il d\u00e9couvrait d\u2019un seul coup ce marais qui lui \u00e9tait parfaitement \u00e9tranger alors que pour nous, b\u00e9otiens, ou vu d&rsquo;avion, tout \u00e7a semble exactement la m\u00eame chose : chacun de ces \u0153illets semble identique \u00e0 chacun des autres, mais non : dans certains, il y aura des algues de tel type, des diatom\u00e9es de tel type qui vont appara\u00eetre chaque ann\u00e9e et qui donneront une couleur particuli\u00e8re, et dans les autres pas ; il y aura des salicornes qui tenteront d\u2019envahir \u00e0 partir des ponts, etc. Et tout \u00e7a, c\u2019est parce que c\u2019est un milieu extr\u00eamement d\u00e9licat en r\u00e9alit\u00e9. C\u2019est parce qu\u2019il y a des tourbillons de vent qui vont se faire en fonction des lev\u00e9es de terre qui sont ici ou l\u00e0. Le fait qu\u2019un \u0153illet se trouve \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de la <i>lotie<\/i> ou en fin de parcours, le fait qu\u2019il soit expos\u00e9 plut\u00f4t au vent d\u2019Ouest ou plut\u00f4t au vent d\u2019Est, et ainsi de suite.<\/p>\n<p class=\"p1\">C\u2019est un milieu qui est \u00e0 ce point particulier qu\u2019on comprend facilement pourquoi un savoir d\u2019ordre g\u00e9n\u00e9ral ne pr\u00e9sente pas grand int\u00e9r\u00eat au sens de pouvoir \u00eatre transmis en disant simplement\u00a0: \u00ab\u00a0Voil\u00e0, quand vous avez votre \u0153illet, faites ceci ou cela\u00a0\u00bb. Non, la r\u00e9alit\u00e9 est trop subtile pour la raison que je viens de dire, au point que, quand justement un marais est transmis non pas d\u2019un p\u00e8re \u00e0 son fils mais d\u2019un beau-p\u00e8re \u00e0 son fils, \u00e7a ne marche pas d\u2019embl\u00e9e, alors m\u00eame que ce beau-fils appartenait \u00e0 ce milieu, mais qui se retrouve perplexe devant un marais qu\u2019il ne conna\u00eet pas. C\u2019est un marais autre que celui o\u00f9 lui avait grandi et qu\u2019il connaissait celui-l\u00e0, par c\u0153ur.<\/p>\n<p class=\"p1\">On comprend la difficult\u00e9 qui \u00e9tait celle de restaurer un savoir de ce type-l\u00e0. D\u2019une certaine mani\u00e8re, c\u2019est un probl\u00e8me qui se rencontre dans beaucoup d\u2019apprentissages professionnels o\u00f9 il y a les choses qu\u2019on peut apprendre sur un banc d\u2019\u00e9cole parce qu\u2019elles peuvent \u00eatre conceptualis\u00e9es, \u00eatre expliqu\u00e9es sous une forme th\u00e9orique et d\u2019autres, qu\u2019il faut apprendre simplement en les faisant. Nous nous sommes int\u00e9ress\u00e9s un petit peu, \u00e0 cette \u00e9poque-l\u00e0, aux \u00e9coles d\u2019apprentissage maritime parce que c\u2019est un m\u00e9tier qui n\u2019\u00e9tait pas tellement \u00e9loign\u00e9 de celui de la saliculture et, en fait, c\u2019\u00e9tait souvent des gens du m\u00eame milieu c\u00f4tier, de Bretagne m\u00e9ridionale, qui choisissaient l\u2019un ou choisissaient l\u2019autre. Les \u00e9coles d\u2019apprentissage maritime existaient depuis longtemps pour permettre d\u2019apprendre comment gagner sa vie dans la marine marchande par exemple mais il y avait aussi des sections p\u00eache. Et nous nous sommes dit\u00a0: \u00ab\u00a0Comment est-ce qu\u2019ils font \u00e0 la p\u00eache parce que la p\u00eache est un petit peu comme \u00e7a aussi ?\u00a0\u00bb. L\u00e0 aussi, un p\u00eacheur apprend \u00e0 conna\u00eetre ses fonds de p\u00eache, il apprend \u00e0 savoir qu\u2019il faut proc\u00e9der selon les endroits de telle ou telle mani\u00e8re. Par exemple, si on cherche des grottiers, il faut savoir qu\u2019il y a des grottes \u00e0 certains endroits. Il faut savoir \u00e0 quel endroit elles se trouvent parce que ce n\u2019est pas visible \u00e0 partir de la surface. Il faut deviner, ou bien quelqu\u2019un vous l\u2019aura dit. Maintenant, par la plong\u00e9e sous-marine, on peut voir qu\u2019\u00e0 tel endroit il y a une petite plage devant une petite grotte et que, par cons\u00e9quent, il y aura probablement un homard qui sera post\u00e9 l\u00e0 (c\u2019est un animal extr\u00eamement rapide et agile sous l\u2019eau).<\/p>\n<p class=\"p4\"><b>Savoir \u00ab\u00a0scientifique\u00a0\u00bb et savoir \u00ab\u00a0scolaire\u00a0\u00bb<\/b><\/p>\n<p class=\"p1\">Alors nous sommes all\u00e9s consulter les manuels d\u2019\u00e9coles d\u2019apprentissage maritime, voir comment c\u2019\u00e9tait. Et l\u00e0, nous avons eu une autre surprise. Parce qu\u2019on nous avait dit\u00a0: \u00ab\u00a0Oui voil\u00e0 : on enseigne quand m\u00eame un savoir de type scientifique \u00e0 ces jeunes gens. C\u2019est un savoir de type g\u00e9n\u00e9raliste et donc \u00e7a ne peut que leur servir, ces questions de physique, de biologie. C\u2019est quelque chose qui leur constituera un bagage qui n\u2019est pas n\u00e9gligeable\u00a0\u00bb. Et l\u00e0, nous nous sommes aper\u00e7us d\u2019une chose, d\u2019une chose \u00e9tonnante, c\u2019est que ce n\u2019\u00e9tait pas du savoir scientifique qui se trouvait-l\u00e0. Ce qui se faisait passer pour un savoir scientifique &#8211; et nous l\u2019avons appel\u00e9, pour le distinguer, nous l\u2019avons appel\u00e9 \u00ab\u00a0savoir scolaire\u00a0\u00bb &#8211; c\u2019\u00e9tait un ensemble de propositions du format\u00a0: \u00ab\u00a0Telle chose est de telle mani\u00e8re. Ceci est comme ceci, et cela comme cela\u00a0\u00bb mais qui ne composait pas du tout ce qu\u2019on pourrait appeler un \u00e9difice th\u00e9orique. Il n\u2019y avait pas de connexion entre les \u00e9l\u00e9ments de cette suite de propositions. C\u2019\u00e9tait bien un ensemble de propositions mais qui \u00e9taient produites sur le mod\u00e8le, je dirais, du cat\u00e9chisme plut\u00f4t que du trait\u00e9 scientifique, constitu\u00e9 de propositions qui \u00e9taient r\u00e9p\u00e9t\u00e9es telles quelles de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration. Et \u00e7a existe, j\u2019imagine, dans tous les milieux. Quand je suis entr\u00e9 dans le milieu de la finance, j\u2019ai d\u00e9couvert la m\u00eame chose : qu\u2019il y avait un \u00ab\u00a0cat\u00e9chisme\u00a0\u00bb o\u00f9 on disait de la m\u00eame mani\u00e8re\u00a0: \u00ab\u00a0Ceci est comme ceci, et cela, comme cela\u00a0\u00bb. Et le probl\u00e8me &#8211; je vais quand m\u00eame faire une allusion \u00e0 la crise de 2008 dans le monde financier, c\u2019est que ce qu\u2019on appelle \u00ab\u00a0science\u00a0\u00bb \u00e9conomique est, en fait, le plus souvent aussi un ensemble de propositions disjointes qui n\u2019ont pas de relation particuli\u00e8re les unes avec les autres et qu\u2019on r\u00e9p\u00e8te sous la forme d\u2019un endoctrinement comme \u00e9tant la mani\u00e8re dont il faudrait comprendre les choses.<\/p>\n<p class=\"p1\">Ce qu\u2019il nous fallait, \u00e0 nous qui r\u00e9fl\u00e9chissions en tant que sociologues \u00e0 un sujet comme celui-l\u00e0, c\u2019\u00e9tait de faire comprendre \u00e0 ceux qui allaient enseigner ce type de savoir, d\u2019une part, qu\u2019il y avait une part irr\u00e9ductible \u00e0 un enseignement oral, une partie d\u2019ordre simplement empirique, de comprendre son marais parce que telle <i>lotie<\/i> est de telle mani\u00e8re, tel <i>\u0153illet<\/i> de telle mani\u00e8re, qu\u2019on ne pourrait pas aller au-del\u00e0 de \u00e7a en termes de g\u00e9n\u00e9ralisation et qu\u2019effectivement, de dire : \u00ab\u00a0Le <i>p\u00e8se-sel<\/i> va vous permettre de r\u00e9soudre tous les probl\u00e8mes\u2026\u00a0\u00bb, ce n\u2019\u00e9tait pas l\u2019approche qu\u2019il fallait. Donc, il fallait, d\u2019une certaine mani\u00e8re, dissocier la partie de ce qui serait appris par un enseignement et ce qui ne pourrait \u00eatre appris que dans un affrontement avec la r\u00e9alit\u00e9 empirique, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il fallait d\u00e9couvrir dans sa singularit\u00e9 telle qu\u2019elle est, dans sa sp\u00e9cificit\u00e9.<\/p>\n<p class=\"p1\">Aristote a dit\u00a0: \u00ab\u00a0Il n\u2019y a de science que de l\u2019universel\u00a0\u00bb mais \u00e0 quoi sont confront\u00e9s les p\u00eacheurs, les saliculteurs, les ostr\u00e9iculteurs\u00a0? C\u2019est \u00e0 la singularit\u00e9 du monde tel qu\u2019il est v\u00e9ritablement. C\u2019est le fait que chacune de ces choses auxquelles ils doivent se confronter dans la r\u00e9alit\u00e9 quotidienne ne rel\u00e8ve pas du g\u00e9n\u00e9ralisable, n\u2019est pas \u00ab\u00a0une <i>instance<\/i> de X\u00a0ou de Y\u00a0\u00bb. On ne travaille pas avec \u00ab\u00a0de l\u2019universel\u00a0\u00bb, mais avec des cas singuliers, qui sont chacun dans leur particularit\u00e9 absolue. Oui, on sait qu\u2019il y a \u00ab\u00a0de l\u2019eau\u00a0\u00bb, on sait qu\u2019il y a \u00ab\u00a0du vent\u00a0\u00bb mais \u00e7a ne d\u00e9passe pas de beaucoup l\u2019int\u00e9r\u00eat qu\u2019il y a \u00e0 savoir des choses aussi g\u00e9n\u00e9rales. Quand vous \u00ab\u00a0r\u00e9glez l\u2019eau\u00a0\u00bb dans un marais, le d\u00e9bit de l\u2019eau que vous laissez entrer par chacune des <em>douelles<\/em> qui se trouvent l\u00e0, il y a deux consid\u00e9rations\u00a0: l\u2019une c\u2019est de ne pas le noyer : qu\u2019il n\u2019y ait pas beaucoup trop d\u2019eau et que \u00e7a prenne un temps fou \u00e0 s\u2019\u00e9vaporer et, l\u2019autre, c\u2019est de le laisser s\u2019ass\u00e9cher. Et donc, quand vous avez vos 40 \u0153illets, aucun savoir qu\u2019on vous aura expliqu\u00e9 assis sur un banc d\u2019\u00e9cole ne pourra vous dire comment faire pour r\u00e9gler l\u2019eau. Il faudra que vous d\u00e9couvriez comment l\u2019eau se comporte dans cet environnement pr\u00e9cis o\u00f9 vous \u00eates, en fonction d\u2019un certain ensoleillement ce jour-l\u00e0, d\u2019un certain type de vent ce jour-l\u00e0, d\u2019une combinaison particuli\u00e8re de ce soleil-l\u00e0 avec ce vent-l\u00e0, etc. Par ailleurs, il y a moyen aussi de transmettre un certain savoir de type g\u00e9n\u00e9raliste, utilisable parce que ce sont des principes tout \u00e0 fait g\u00e9n\u00e9raux, mais le savoir qui se faisait passer dans les \u00e9coles d\u2019apprentissage maritimes comme \u00e9tant le \u00ab\u00a0savoir scientifique\u00a0\u00bb en question &#8211; parce que c\u2019\u00e9tait sous cette appellation-l\u00e0 que les enseignants le proposaient &#8211; n\u2019\u00e9tait pas v\u00e9ritablement le savoir scientifique mais un \u00ab\u00a0savoir scolaire\u00a0\u00bb fait d\u2019une collection h\u00e9t\u00e9roclite de propositions disparates, et que si on voulait v\u00e9ritablement qu\u2019un savoir scientifique, parlant de l\u2019universel, soit diffus\u00e9 dans ces \u00e9coles, il fallait authentiquement le b\u00e2tir, parce qu\u2019il ne s\u2019y trouvait pas encore.<\/p>\n<p class=\"p1\">Sur ce que je viens de dire, sur la diff\u00e9rence entre un savoir <i>scolaire<\/i> et un savoir de type <i>scientifique<\/i>, l\u2019historien des sciences Paul Feyerabend (1924-1994) a racont\u00e9 une anecdote \u00e9difiante. Il \u00e9tait d\u2019origine allemande mais avait fait toute sa carri\u00e8re aux \u00c9tats-Unis. Il \u00e9voquait une exp\u00e9rience qui \u00e9tait de cet ordre-l\u00e0 qui avait \u00e9t\u00e9 faite dans des \u00e9coles allemandes o\u00f9 on avait demand\u00e9 aux professeurs d\u2019expliquer une question classique en physique, celle du principe d\u2019inertie. C\u2019est un probl\u00e8me qui avait \u00e9t\u00e9 r\u00e9solu par Galil\u00e9e alors que l\u2019explication fautive d\u2019Aristote avait \u00e9t\u00e9 accept\u00e9e pendant pr\u00e8s de 2.000 ans. L\u2019exp\u00e9rience est la suivante\u00a0: nous allons faire passer un bateau en-dessous d\u2019un pont. Et sur ce pont se trouvera un observateur ayant un boulet dans une main. Tout en haut du m\u00e2t du bateau, il y aura un homme qui sera l\u00e0 et qui aura lui aussi un boulet dans la main. Le m\u00e2t passera suffisamment pr\u00e8s du pont pour que les deux hommes puissent, de la m\u00eame hauteur et au m\u00eame moment, laisser tomber dans le bateau le boulet qu\u2019ils tiennent : celui qui est dans le bateau en mouvement, tout en haut du m\u00e2t, et celui qui est sur le pont, qui est statique, vont laisser tomber leur boulet simultan\u00e9ment. Est-ce que les deux boulets vont tomber au m\u00eame endroit dans le navire\u00a0?<\/p>\n<p class=\"p1\">Et donc il s\u2019agit du principe qu\u2019on appelle d\u2019inertie, celle de celui qui est sur un pont qui ne bouge pas par rapport au reste de la plan\u00e8te Terre, et celle du boulet qui est port\u00e9 par celui qui se trouve en haut du m\u00e2t, et qui est lui dans un bateau en mouvement. Ce boulet l\u00e0 est en d\u00e9placement au moment o\u00f9 il tombe puisque le m\u00e2t se d\u00e9place en tant que partie du bateau, alors que celui qui va tomber du pont est statique. Et la question qui \u00e9tait pos\u00e9e, c\u2019\u00e9tait\u00a0: les deux boulets vont-ils tomber au m\u00eame endroit\u00a0? La question se pose puisque les deux boulets sont distincts et vont \u00eatre l\u00e2ch\u00e9s d\u2019endroits diff\u00e9rents. Vont-ils tomber au m\u00eame endroit, oui ou non\u00a0? Et la r\u00e9ponse correcte, c\u2019est qu\u2019ils ne vont pas tomber au m\u00eame endroit. Le boulet qui est l\u00e2ch\u00e9 par l\u2019homme en haut du m\u00e2t va tomber exactement au pied du m\u00e2t parce qu\u2019il fait partie d\u2019un syst\u00e8me o\u00f9 ce boulet se d\u00e9place avec le reste du navire, le m\u00e2t y compris. Le boulet ne va pas tomber verticalement par rapport au monde environnant mais par rapport au bateau en mouvement. Il va tomber verticalement \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du syst\u00e8me constitu\u00e9 par le bateau, par l\u2019homme en haut du m\u00e2t du bateau et par le boulet, et tomber verticalement dans cet ensemble. C\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019en fait, par rapport au monde ambiant, il va parcourir une certaine courbe qui fera qu\u2019il tombera au pied du m\u00e2t en train de se d\u00e9placer. Tandis que le boulet l\u00e2ch\u00e9 par celui qui se trouve sur le pont, pendant qu\u2019il tombe, le bateau va continuer d\u2019avancer, si bien qu\u2019il tombera un peu en arri\u00e8re du mat.<\/p>\n<p class=\"p1\">Et donc Feyerabend rapportait qu\u2019on avait pos\u00e9 la question \u00e0 des professeurs de physique dans les lyc\u00e9es allemands et qu\u2019une majorit\u00e9 avaient donn\u00e9 une r\u00e9ponse fausse, affirmant que les deux boulets allaient tomber au m\u00eame endroit : ils offraient la m\u00eame r\u00e9ponse erron\u00e9e qu\u2019aurait donn\u00e9 Aristote au IV<span class=\"s1\"><sup>e<\/sup><\/span> si\u00e8cle av. J-C.. C\u2019est-\u00e0-dire que l\u2019opinion r\u00e9vis\u00e9e par Galil\u00e9e, au d\u00e9but du XVII<span class=\"s1\"><sup>e<\/sup><\/span> si\u00e8cle, la repr\u00e9sentation correcte du principe d\u2019inertie, n\u2019avait toujours pas \u00e9t\u00e9 assimil\u00e9e trois si\u00e8cles plus tard par une majorit\u00e9 des professeurs de physique dans les lyc\u00e9es.<\/p>\n<p class=\"p1\">Ce qui nous renvoie \u00e0 cette notion de \u00ab\u00a0savoir scolaire\u00a0\u00bb qui se constitue <i>en rapport<\/i> avec le savoir scientifique mais qui en est d\u00e9connect\u00e9e, et que l\u2019on retrouve dans les \u00e9coles sous la forme d\u2019un ensemble de propositions disparates, ne reproduisant pas v\u00e9ritablement le savoir scientifique, faute d\u2019\u00eatre rattach\u00e9es \u00e0 l\u2019authentique th\u00e9orie scientifique qui les fonde et qui semble donc inconnue en r\u00e9alit\u00e9 des enseignants, ce qui fait que ces propositions seront vraies ou fausses sur le plan scientifique, priv\u00e9es qu\u2019elles sont de la globalit\u00e9 de la th\u00e9orie qui les relierait de mani\u00e8re coh\u00e9rente les unes aux autres. Mais, comme je l\u2019ai dit, le ph\u00e9nom\u00e8ne est tr\u00e8s g\u00e9n\u00e9ral : j\u2019ai vu dans les meilleures banques des coll\u00e8gues respect\u00e9s de tous, qui r\u00e9p\u00e9taient comme des perroquets des \u00e2neries, incapables de pouvoir m\u00eame visualiser le m\u00e9canisme global qui sous-tendait ce dont ils entendaient parler.<\/p>\n<p class=\"p4\"><b>L\u2019entr\u00e9e dans le m\u00e9tier<\/b><\/p>\n<p class=\"p1\">Voil\u00e0 donc la r\u00e9flexion qui nous avait conduits \u00e0 \u00e9crire ce livre pendant que se d\u00e9roulait cette exp\u00e9rience parall\u00e8le qui \u00e9tait d\u2019essayer de comprendre comment permettre \u00e0 une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration de paludiers d\u2019exploiter ces marais salants alors qu\u2019il y avait eu une rupture dans la transmission des connaissances, \u00e0 savoir que des jeunes gens allaient s\u2019installer sans \u00eatre pass\u00e9s par l\u2019ensemble de ces \u00e9tapes successives dont j\u2019ai parl\u00e9, qui \u00e9taient d\u2019avoir d\u2019abord jou\u00e9 au bord du marais pendant que les parents abattaient le vrai boulot, puis de devenir un <i>suppl\u00e9ment<\/i> par rapport \u00e0 la logique du travail sur le marais, et enfin, ensuite, de s\u2019\u00eatre int\u00e9gr\u00e9s petit \u00e0 petit dans le processus du travail, au point d\u2019arriver un jour en position de savoir, non pas de savoir per\u00e7u par soi-m\u00eame puisqu\u2019il y a cet \u00e9tonnement qui consiste \u00e0 dire\u00a0: \u00ab\u00a0Mais non, je ne sais pas encore !\u00a0\u00bb et qu\u2019on lui r\u00e9ponde\u00a0: \u00ab\u00a0Si, parce qu\u2019en fait, tu sais : il n\u2019y a rien de plus \u00e0 apprendre que ce que tu sais d\u00e9j\u00e0 !\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"p1\">Comment reconstituer une g\u00e9n\u00e9ration de paludiers ? Et donc, nous \u00e9tions arriv\u00e9s \u00e0 cette conclusion\u00a0: il faut certainement produire un savoir \u00ab\u00a0vrai\u00a0\u00bb de type scientifique qui servira de cadre mais qu\u2019on ne peut pas b\u00e2tir de mani\u00e8re tr\u00e8s stable \u00e0 partir du savoir qui est d\u00e9j\u00e0 diffus\u00e9 dans les \u00e9coles, lequel ne fait pas l\u2019affaire, parce qu\u2019il lui manque pr\u00e9cis\u00e9ment cette coh\u00e9rence interne du discours. Par ailleurs, il y a des limites \u00e0 ce qui pourra \u00eatre enseign\u00e9 de cette mani\u00e8re-l\u00e0, sous la forme de savoir universel, parce que les milieux o\u00f9 se d\u00e9roulent ces activit\u00e9s sont des milieux extr\u00eamement particuliers et non seulement particuliers mais o\u00f9 la singularit\u00e9 de chacun de ces types de circonstances sont extr\u00eames. Si vous avez quatre \u0153illets, quatre de ces bassins de 9 m sur 7 m, m\u00eame se jouxtant, leur comportement sera probablement diff\u00e9rent, malgr\u00e9 leur proximit\u00e9 dans l\u2019espace, chacun ayant sa propre histoire, qu\u2019il va falloir se repr\u00e9senter : que dans celui-ci, il y a toujours du <i>limu, <\/i>des algues vertes. Alors que dans un autre, il n\u2019y aura jamais de <i>limu<\/i>. Dans celui-ci, les salicornes pousseront au bord et essayeront d\u2019envahir la surface, tandis que dans cet autre, on n\u2019aura jamais ce probl\u00e8me, etc.<\/p>\n<p class=\"p1\">Ce sont des m\u00e9tiers qu\u2019on apprend par apprentissage, ce qui veut dire qu\u2019il y a un ma\u00eetre, un ma\u00eetre ou une ma\u00eetresse, qui va \u00ab\u00a0faire entrer le m\u00e9tier\u00a0\u00bb plut\u00f4t que l\u2019enseigner et dont un des r\u00f4les sera de dire un jour\u00a0: \u00ab\u00a0Maintenant, tu le connais suffisamment pour pouvoir le faire tout seul\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"p1\">De mon c\u00f4t\u00e9, j\u2019avais donc \u00e9crit un livre sur l\u2019Ile de Houat (<i>Les p\u00eacheurs d\u2019Houat,<\/i> 1983) o\u00f9 j\u2019avais v\u00e9cu en 1973-1974 et o\u00f9 j\u2019avais appris le m\u00e9tier de la p\u00eache. Et r\u00e9cemment, en 2012, on l\u2019a republi\u00e9 parce qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 \u00e9puis\u00e9 pendant un certain nombre d\u2019ann\u00e9es et on m\u2019a demand\u00e9 d\u2019\u00e9crire une nouvelle pr\u00e9face et j\u2019ai racont\u00e9 une anecdote qui \u00e9tait celle d\u2019un moment justement v\u00e9ritablement fondateur de ce point de vue-l\u00e0. Je suis donc un jeune qui vient de la ville, qui s\u2019installe dans l\u2019\u00eele, et qui demande aux p\u00eacheurs\u00a0: \u00ab\u00a0Est-ce que vous voulez bien que j\u2019apprenne le m\u00e9tier avec vous\u00a0?\u00a0\u00bb. On vous regarde d\u2019abord avec m\u00e9fiance, primo parce qu\u2019on sait que le m\u00e9tier est dangereux : on ne veut pas se retrouver avec des probl\u00e8mes. Il faut obtenir une d\u00e9rogation des autorit\u00e9s du <i>quartier maritime<\/i>, etc. Et une fois qu\u2019on est l\u00e0, on est un jeune avec ce statut particulier qui est d\u2019\u00eatre <i>mousse<\/i>. On est apprenti mais on n\u2019a pas le bon \u00e2ge. Moi, j\u2019avais 25 ans et, en fait, on est mousse normalement \u00e0 14 ans donc, voil\u00e0, il y a un d\u00e9calage. Il y a quelque chose qui ne va pas. Vous apprenez le m\u00e9tier. On vous montre comment \u00e7a se passe et, \u00ab\u00a0\u00e7a entre\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0\u00e7a n\u2019entre pas\u00a0\u00bb. Mais ce que je veux raconter, c\u2019est le moment suivant.\u00a0On est sur le port, en fin de journ\u00e9e. La plupart des bateaux sont d\u00e9j\u00e0 rentr\u00e9s et soudain il y a une fus\u00e9e : on voit dans le ciel une fus\u00e9e [utilis\u00e9e comme signal de d\u00e9tresse]. Alors on se regarde et on demande\u00a0: \u00ab\u00a0Qui c\u2019est qui n\u2019est pas encore rentr\u00e9\u00a0?\u00a0\u00bb\u00a0Eh bien le seul qui n\u2019est pas rentr\u00e9, c\u2019est Jean Perron. \u00c7a doit \u00eatre lui la fus\u00e9e !\u00a0C\u2019est qu\u2019il y a probl\u00e8me ! Et aussit\u00f4t, on regarde qui est l\u00e0 sur le port, qui pourrait sauter dans une embarcation. Et l\u00e0, c\u2019est un moment dont je me souviendrai toujours : ceux qui sont l\u00e0 se tournent vers moi et tous les regards sont pos\u00e9s sur moi. On me jauge. Qu\u2019est-ce que je connaissais alors du m\u00e9tier\u00a0? J\u2019\u00e9tais dans l\u2019ile depuis 3-4 mois. C\u2019\u00e9tait un regard affectueux, comme on porte sur un mousse, sur ceux qui sont la rel\u00e8ve. J\u2019ai dit\u00a0: \u00ab\u00a0Moi, je voudrais venir\u00a0\u00bb. Et le regard interrogateur de chacun vers les autres, c\u2019est\u00a0: \u00ab\u00a0Est-ce qu\u2019on le fait venir, oui ou non\u00a0?\u00a0\u00bb. Et quelqu\u2019un a dit, je crois que c\u2019est Jo Le Hyaric\u00a0: \u00ab\u00a0Allez, viens !\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"p1\">Et l\u00e0, c\u2019est un moment fondateur dans une vie, parce que c\u2019est ce moment o\u00f9 on vous fait comprendre\u00a0: \u00ab\u00a0Eh bien, voil\u00e0, le m\u00e9tier, tu le sais assez, tu le sais suffisamment pour le faire avec nous. On verra bien ce qui se passe\u00a0\u00bb. \u00c9videmment, si on fait une connerie, on se fera engueuler comme du pus mais \u00e7a, c\u2019est le sort de tous les mousses du monde : \u00e7a n\u2019a rien de sp\u00e9cial. Mais, en tout cas, vous avez \u00e9t\u00e9 reconnu. Il y a eu la reconnaissance qui a consist\u00e9 \u00e0 dire\u00a0: \u00ab\u00a0Tu peux venir avec nous parce que tu en sais, \u00e0 nos yeux, suffisamment comment faire pour que \u00e7a puisse bien se passer\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"p1\">Alors, comme je vous ai dit, il y a longtemps que je n\u2019ai pas parl\u00e9 de ce genre de choses. Ce sont des souvenirs qui datent de 40 ans et un peu plus. J\u2019ai la chance de revoir ces gens &#8211; enfin ceux qui vivent toujours. Malheureusement, quand on retourne 40 ans plus tard dans ces endroits-l\u00e0, eh bien, il y a beaucoup de gens dont on ne voit que la pierre tombale au cimeti\u00e8re, mais il y en a quelques-uns encore qui sont l\u00e0, avec qui on a appris ce genre de choses et avec qui on parle de ces choses comme elles se sont pass\u00e9es [si c\u2019\u00e9tait vrai en 2014, ce n\u2019est plus le cas, malheureusement, en 2021]. Une chose qui est vraie de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, c\u2019est que ce qui cr\u00e9e les liens et, justement, l\u2019appartenance \u00e0 une communaut\u00e9, c\u2019est de partager les m\u00eames exp\u00e9riences, souvent dramatiques, de s\u2019\u00eatre retrouv\u00e9s dans la communaut\u00e9 \u00e0 traverser la m\u00eame \u00e9preuve, quelque chose o\u00f9 on peut juger du caract\u00e8re de l\u2019autre. On jugera au passage son propre caract\u00e8re \u00e0 soi aussi parce qu\u2019on peut \u00eatre surpris par soi-m\u00eame, par la mani\u00e8re dont on r\u00e9agit dans des situations dramatiques. Mais il faut bien se dire que la mani\u00e8re dont on r\u00e9agira dans un milieu, dans une situation qu\u2019on d\u00e9couvre, elle se fait \u00e0 partir de son identification aux autres qui connaissent justement ce m\u00e9tier. Dans ces moments d\u2019h\u00e9sitation, on se dit\u00a0: \u00ab\u00a0Ah ben tiens, qu\u2019est-ce qu\u2019il ferait Jean-Michel en voyant \u00e7a, etc.\u00a0?\u00a0\u00bb et c\u2019est comme \u00e7a qu\u2019on r\u00e9sout le probl\u00e8me. Simplement, voil\u00e0, on ne sait pas ce que Jean-Michel aurait fait. On se reconstitue plus ou moins une image de lui, et \u00e0 partir de \u00e7a on se dit\u00a0: \u00ab\u00a0Voil\u00e0 ce qu\u2019il aurait fait !\u00a0\u00bb Peut-\u00eatre pas, ce n\u2019est peut-\u00eatre pas \u00e7a qu\u2019il aurait fait. Si \u00e7a se trouve, lui aurait fait une connerie. Mais on y arrive, simplement parce qu\u2019on s\u2019est dit : \u00ab\u00a0Qu\u2019est-ce qu\u2019il ferait Jean-Michel \u00e0 ma place ?\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"p4\"><b>Ce n\u2019est pas le savoir qui se transmet, c\u2019est le travail<\/b><\/p>\n<p class=\"p1\">Ce que nous avions d\u00e9couvert, et ce fut une surprise, nous avions appel\u00e9 \u00e7a\u00a0: \u00ab\u00a0Le savoir ne se transmet pas, il n\u2019y a que le travail qui se transmette\u00a0\u00bb. Une chose nous avait frapp\u00e9e dans ce processus de r\u00e9apprentissage, et en fait, on l\u2019observe dans un tas de m\u00e9tiers : il y a beaucoup plus de r\u00e9invention individuelle que de transmission \u00e0 proprement parler. Les trous dans ce qui est transmis sont en r\u00e9alit\u00e9 beaucoup plus nombreux qu\u2019on ne le pense, et beaucoup de questions se posent implicitement dont il faudra qu\u2019on d\u00e9cide soi-m\u00eame quelle en est la r\u00e9ponse.<\/p>\n<p class=\"p1\">Pourquoi\u00a0? Parce que nous sommes une esp\u00e8ce &#8211; je relisais Lacan l\u00e0-dessus r\u00e9cemment &#8211; ce que les biologistes appellent une esp\u00e8ce <i>n\u00e9ot\u00e8ne<\/i>, o\u00f9 les jeunes sont beaucoup plus d\u00e9munis que pour la plupart des animaux autour de nous. Le petit poussin hors de son \u0153uf, il ne faut rien lui apprendre : il court d\u00e9j\u00e0, il sait d\u00e9j\u00e0 ce qu\u2019il faut faire. Il voit une graine, il la mange. Nous ne sommes pas de ce type-l\u00e0 : il y a toute une p\u00e9riode assez longue o\u00f9 pour que nous sachions quelque chose, il faut qu\u2019on nous l\u2019enseigne. Mais par la suite, nous avons souvent le sentiment d\u2019<i>apprendre<\/i> quelque chose. Il y a toute l\u2019organisation scolaire o\u00f9 le professeur est l\u00e0 pour transmettre un certain type de savoir et il y a toujours une sorte de frustration de l\u2019enseignant de voir l\u2019enfant apprendre plein de choses en-dehors de l\u2019\u00e9cole. L\u2019enseignant aimerait bien que tout ce que l\u2019enfant sait, ce soit \u00e0 travers lui, mais l\u2019enfant est une petite machine en soi, qui est affreusement curieuse, qui va d\u00e9couvrir des choses de soi-m\u00eame. Les enseignants parmi nous savent que, quand on donne un cours aujourd\u2019hui, des \u00e9tudiants sont sur Wikip\u00e9dia en train d\u2019apprendre la m\u00eame chose. C\u2019\u00e9tait quoi\u00a0? C\u2019\u00e9tait il y a un mois \u00e0 Paris, \u00e0 l\u2019<i>\u00c9cole de Haute Finance<\/i>. Il y a un monsieur qui se met \u00e0 froncer les sourcils \u00e0 quelque chose que je dis. Et soudain, son visage s\u2019illumine et je le vois hocher de la t\u00eate. Et je sais ce qui s\u2019est pass\u00e9 : c\u2019est qu\u2019il a trouv\u00e9 sur Wikip\u00e9dia que, en d\u00e9pit de son scepticisme initial, ce que je disais \u00e9tait vrai. Du coup, je l\u2019interpelle, je lui dis\u00a0: \u00ab\u00a0Puisque vous \u00eates l\u00e0 sur l\u2019article, dites-nous les chiffres exacts parce que je ne les connais pas par c\u0153ur\u00a0\u00bb. Et tout le monde rit alors dans la salle. Mais c\u2019est comme \u00e7a que \u00e7a se passe maintenant. Et pour moi qui ne suis qu\u2019un enseignant amateur je dirais, ce n\u2019est pas une mauvaise chose que le savoir soit r\u00e9invent\u00e9 de mani\u00e8re individuelle, au lieu d\u2019\u00eatre transmis de mani\u00e8re, je dirais, un peu servile. \u00c7a ne fait pas de diff\u00e9rence en r\u00e9alit\u00e9 la mani\u00e8re dont le savoir se retrouve l\u00e0 o\u00f9 on en a vraiment besoin. Nous sommes peut-\u00eatre un peu victime de l\u2019illusion selon laquelle les mots diraient bien davantage que ce qu\u2019ils disent. En r\u00e9alit\u00e9, nous comblons sans cesse les vides de ce qui nous parvient de mani\u00e8re tr\u00e8s incompl\u00e8te : nous sommes toujours pr\u00e9sents avec notre propre m\u00e9moire qui s\u2019est d\u00e9j\u00e0 constitu\u00e9e de certaines fa\u00e7ons et c\u2019est cette m\u00e9moire d\u00e9j\u00e0 toute constitu\u00e9e qui va nous permettre de lire dans un texte quelque chose qui s\u2019y trouve ou qui ne s\u2019y trouve pas vraiment mais que nous allons apporter comme un suppl\u00e9ment \u00e0 nous. Ce qui se passe r\u00e9ellement \u00e0 la lecture n\u2019est pas quelque chose qui soit enti\u00e8rement d\u00e9terminable \u00e0 partir du texte qui se trouve l\u00e0 sous nos yeux.<\/p>\n<p class=\"p1\">J\u2019\u00e9cris des livres o\u00f9 j\u2019essaie d\u2019expliquer des choses complexes en finance, de les expliquer de mani\u00e8re \u00e0 ce que ce soit compr\u00e9hensible par quelqu\u2019un qui est pass\u00e9 sans doute par l\u2019\u00e9cole, parce qu\u2019il y a des raisonnements qui ne sont pas n\u00e9cessairement \u00e9vidents, mais je le fais d\u2019une mani\u00e8re qui permette que je r\u00e9ussisse de mon c\u00f4t\u00e9 l\u2019exercice de pouvoir lui faire comprendre quelque chose qui est dans un tout autre domaine que le sien, \u00e0 quelqu\u2019un qui a une \u00e9ducation dans une autre sp\u00e9cialit\u00e9 et qui est suffisamment familier avec l\u2019id\u00e9e que le langage fonctionne d\u2019une mani\u00e8re sp\u00e9cifique dans chaque domaine particulier.<\/p>\n<p class=\"p1\">On nous dit &#8211; parce que \u00e7a arrange bien les affaires de celui qui le dit : \u00ab\u00a0N\u2019essayez pas de comprendre \u00e7a, ces choses sont bien trop compliqu\u00e9es ! Les <i>produits d\u00e9riv\u00e9s<\/i>, n\u2019essayez pas de comprendre si le probl\u00e8me de la <i>liquidit\u00e9<\/i> se pose de telle ou telle mani\u00e8re parce que vous allez y passer des heures et finalement vous n\u2019y auriez toujours rien compris\u00a0\u00bb. Et je m\u2019efforce moi d\u2019expliquer cela suffisamment pour que quand la personne se retrouve dans une situation<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>de ce type-l\u00e0 et qu\u2019un banquier lui dise une fois de plus\u00a0: \u00ab\u00a0Je pourrais vous l\u2019expliquer, mais c\u2019est tr\u00e8s compliqu\u00e9\u00a0\u00bb, que cette personne se l\u00e8ve alors dans la salle et dise\u00a0: \u00ab\u00a0En fait, ce n\u2019est pas si compliqu\u00e9 que \u00e7a. J\u2019ai lu l\u2019explication chez Jorion : \u00e7a fonctionne de telle et telle mani\u00e8re\u00a0\u00bb. Et qu\u2019il d\u00e9sar\u00e7onne alors le banquier qui va devoir inventer un autre type d\u2019argument pour tenter d\u2019expliquer pourquoi les choses ne devraient pas changer.<\/p>\n<p class=\"p4\"><b>En guise de conclusion sur la transmission du savoir\u00a0: ses limites<\/b><\/p>\n<p class=\"p1\">Ce qu\u2019il y a, c\u2019est que dans l\u2019enseignement, il y a souvent &#8211; et ce n\u2019est pas propre aux enseignants mais, je dirais, c\u2019est plus perceptible pour nous sans doute &#8211; une repr\u00e9sentation de la science qu\u2019on appelle \u00ab\u00a0scientiste\u00a0\u00bb, dont les pr\u00e9tentions vont au-del\u00e0 de ce que la science peut v\u00e9ritablement accomplir, qui lui attribue des pouvoirs qui ne sont pas v\u00e9ritablement les siens, qui simplifient les probl\u00e8mes, qui transmet une repr\u00e9sentation des math\u00e9matiques comme \u00e9tant inscrites dans le monde d\u2019une mani\u00e8re qui n\u2019est pas ce qu\u2019on observe. J\u2019ai personnellement eu la chance d\u2019avoir comme professeur de math\u00e9matiques pour les sciences sociales, Georges-Th\u00e9odule Guilbaud (1912-2008), un math\u00e9maticien qui s\u2019\u00e9tait int\u00e9ress\u00e9 tout particuli\u00e8rement aux math\u00e9matiques comme instrument de connaissance et qui faisait partie de ces math\u00e9maticiens qui tentaient pr\u00e9cis\u00e9ment de d\u00e9boulonner une conception des math\u00e9matiques comme allant au-del\u00e0 de ce qu\u2019elles peuvent v\u00e9ritablement faire. Il avait publi\u00e9 un livre intitul\u00e9 <i>Le\u00e7ons d\u2019\u00e0 peu pr\u00e8s <\/i>(1985), o\u00f9 il reprenait des choses que je l\u2019avais entendu dire dans des cours et o\u00f9 il insistait sur cette dimension : un plombier \u00e0 qui il posait la question\u00a0: \u00ab\u00a0Comment vous calculez la circonf\u00e9rence\u00a0?\u00a0\u00bb et le plombier lui r\u00e9pondait\u00a0: \u00ab\u00a0Bah, 3,1415 si c\u2019est du cuivre et 3,1416 si c\u2019est du zinc\u00a0\u00bb. C\u2019est-\u00e0-dire que le plombier avait d\u00e9couvert qu\u2019on ne pouvait pas faire exactement la m\u00eame chose pour des m\u00e9taux diff\u00e9rents.<\/p>\n<p class=\"p1\">Et ce sur quoi Guilbaud a attir\u00e9 l\u2019attention aussi &#8211; et moi, j\u2019ai repris \u00e7a un petit peu de chez lui dans mon bouquin qui s\u2019appelle <i>Comment la v\u00e9rit\u00e9 et la r\u00e9alit\u00e9 furent invent\u00e9es <\/i>(2009), qui est une r\u00e9flexion justement sur la naissance de ces deux concepts dans nos civilisations, la phrase c\u00e9l\u00e8bre d\u2019Eugene Wigner, un math\u00e9maticien allemand, qui dit\u00a0: \u00ab\u00a0L&rsquo;efficacit\u00e9 d\u00e9raisonnable des math\u00e9matiques en sciences naturelles\u00a0\u00bb. Dans un livre, fameux \u00e0 l\u2019\u00e9poque, de 1945, par Daval et Guilbaud, <i>Le raisonnement math\u00e9matique<\/i>, ils attiraient l\u2019attention sur le fait que cette pr\u00e9tendue extraordinaire rencontre entre les math\u00e9matiques et le monde n\u2019avait jamais eu lieu : que les premi\u00e8res tentatives que nous avons faites pour essayer, justement, de mod\u00e9liser math\u00e9matiquement le monde ont \u00e9t\u00e9 des \u00e9checs retentissants, chose que nous nous sommes empress\u00e9s d\u2019ignorer. Il est ainsi impossible de mesurer avec la m\u00eame unit\u00e9 la diagonale et le c\u00f4t\u00e9 d\u2019un carr\u00e9. Je viens de faire allusion \u00e0 \u03c0 : il est impossible de faire un calcul exact de la<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>circonf\u00e9rence d\u2019un cercle \u00e0 partir de son diam\u00e8tre, de m\u00eame pour sa surface : on se retrouve avec des d\u00e9cimales \u00e0 l\u2019infini, etc. Tout cela, nous le mettons gaiement<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>entre parenth\u00e8ses.<\/p>\n<p class=\"p1\">Un philosophe des sciences, qui s\u2019appelle Emile Meyerson (1859-1933), avait attir\u00e9 l\u2019attention dans les ann\u00e9es 20-30 sur le fait que la r\u00e9sistance du monde \u00e0 notre soif de le comprendre nous l\u2019appelons : l\u2019<i>irrationnel<\/i>. Par exemple, les nombres <i>irrationnels<\/i>, justement, qui sont des nombres avec des d\u00e9cimales \u00e0 l\u2019infini mais qui nous sont cependant indispensables, comme le rapport entre la circonf\u00e9rence d\u2019un cercle et son diam\u00e8tre, nous les appelons <i>irrationnels<\/i>. Nous reconnaissons l\u2019existence d\u2019un probl\u00e8me comme signalant un <i>irrationnel<\/i> mais au lieu de nous y arr\u00eater, disait-il, nous passons outre comme si le probl\u00e8me ne se posait pas en r\u00e9alit\u00e9. Et c\u2019est pour \u00e7a qu\u2019un probl\u00e8me qui appara\u00eet relativement simple quand on le pose comme \u00e7a : produire un carr\u00e9 et un cercle de la m\u00eame surface, la fameuse quadrature du cercle, est insoluble parce que le cercle implique quand nous l\u2019abordons (il n\u2019y est pour rien !), des <i>irrationnels<\/i> et le carr\u00e9 pas<i>. <\/i>Une certaine repr\u00e9sentation \u00ab\u00a0scientiste\u00a0\u00bb des math\u00e9matiques, excessive par rapport \u00e0 ce qu\u2019elles peuvent vraiment faire, chez ceux qui sont pass\u00e9s par l\u2019\u00e9cole, va les emmener sur une voie de garage parce qu\u2019ils auront tendance \u00e0 conceptualiser le probl\u00e8me d\u2019une mani\u00e8re trop ambitieuse, trop confiante quant aux capacit\u00e9s des filets que nous jetons sur le monde.<\/p>\n<p class=\"p1\">Et c\u2019est pour cela, pour combler les lacunes des outils que nous offrent les math\u00e9matiques et la science, que le savoir empirique dont j\u2019ai longuement parl\u00e9 aujourd\u2019hui est irr\u00e9ductible : si vous devez d\u00e9crire la diff\u00e9rence de deux types de bois \u00e0 une personne, vous pourrez le faire jusqu\u2019\u00e0 un certain point avec des mots mais il viendra un moment o\u00f9 il faudra faire voir les deux bois, les faire toucher, les montrer dans le contexte de leur utilisation par nous. De la m\u00eame mani\u00e8re, vous pouvez expliquer ce que c\u2019est du b\u00e9ton mais il faudra en jour que vous en fassiez pour comprendre vraiment \u00ab\u00a0comment \u00e7a marche\u00a0\u00bb le b\u00e9ton. Ce que le filet que jettent nos phrases \u00e0 propos du monde est capable de produire, nous exag\u00e9rons \u00e0 tout moment la port\u00e9e que cela peut avoir. On peut descendre jusqu\u2019\u00e0 une certaine profondeur mais, pour le reste, on retombe sur la conclusion qu\u2019avait d\u00e9j\u00e0 tir\u00e9e Aristote : qu\u2019il y des v\u00e9rit\u00e9s par simple d\u00e9finition, d\u2019autres qui sont les conclusions de syllogismes bien form\u00e9s \u00e0 partir de pr\u00e9misses dont nous avions d\u00e9termin\u00e9 par ailleurs qu\u2019elles \u00e9taient vraies. Mais il reste l\u2019autre v\u00e9rit\u00e9, celle qui constitue le point de d\u00e9part : celle qui nous est transmise par nos cinq sens, en touchant, en voyant, en \u00e9coutant, en go\u00fbtant, en reniflant, et dont on ne peut pas faire l\u2019\u00e9conomie. Nous ne pourrions pas vivre dans un monde dont les v\u00e9rit\u00e9s seraient d\u00e9termin\u00e9es seulement par des conclusions de syllogismes. Cela, nous n\u2019avons pas la capacit\u00e9 de le faire.<\/p>\n<p class=\"p1\"><b>Un mot sur l\u2019Internet<\/b><\/p>\n<p class=\"p1\">Avant de terminer, je vais dire un mot sur la mani\u00e8re dont les choses ont chang\u00e9. J\u2019y ai fait allusion \u00e0 propos de ce monsieur qui v\u00e9rifiait en direct ce que je disais dans mon cours en allant voir sur son ordinateur ce que l\u2019on en disait sur Wikip\u00e9dia. Je veux dire l\u2019Internet et la capacit\u00e9 qu\u2019il nous offre aujourd\u2019hui de d\u00e9couvrir des monceaux d\u2019informations de mani\u00e8re beaucoup plus simple que ce n\u2019\u00e9tait le cas autrefois : toutes ces choses qui exigeaient de vous d\u2019aller \u00e0 la biblioth\u00e8que, et parfois une biblioth\u00e8que lointaine quand on travaillait sur un sujet un peu pointu. Passer des heures \u00e0 attendre des livres, \u00e0 chercher vainement dans des livres qui n\u2019\u00e9taient pas les bons parce que, eh bien, il n\u2019y avait pas de fonction \u00ab\u00a0Recherche\u00a0\u00bb avec sa petite loupe, qui nous permet maintenant de d\u00e9couvrir instantan\u00e9ment dans un bouquin o\u00f9 se trouve le mot que vous cherchez.<\/p>\n<p class=\"p1\">On entend formuler beaucoup de critiques \u00e0 propos des jeunes qui ne sauraient plus \u00e9crire, qui manqueraient absolument de curiosit\u00e9, qui ne prononceraient plus que des monosyllabes, etc. Mais il faut mettre en parall\u00e8le l\u2019extraordinaire chance qui est la leur\u00a0: que ce processus d\u2019apprentissage par l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019information, qui se faisait seulement par des livres o\u00f9 on lisait ce qui \u00e9tait \u00e9crit, s\u2019est consid\u00e9rablement simplifi\u00e9. Le processus est colossalement facilit\u00e9. Il est possible maintenant d\u2019\u00e9crire en un mois un article scientifique qu\u2019il fallait un an pour \u00e9crire avant l\u2019av\u00e8nement de l\u2019Internet. \u00c9galement parce qu\u2019on peut tr\u00e8s facilement tester son texte aupr\u00e8s d\u2019autrui par un mail aussit\u00f4t le texte est achev\u00e9, sans devoir le r\u00e9diger sur une feuille de papier, devoir mettre la lettre dans une enveloppe, la mettre \u00e0 la poste et ainsi de suite, ou attendre ensuite que ce soit publi\u00e9 dans une revue, un processus qui prenait d\u2019habitude &#8211; et qui prend toujours une \u00e9ternit\u00e9 quand on continue de passer par le support papier &#8211; un an ou deux avant que l\u2019on ait le moindre \u00e9cho de ce qu\u2019on a pu penser un jour. Aujourd\u2019hui je peux \u00e9crire directement dans l\u2019espace d\u2019\u00e9dition de mon blog et quand j\u2019ai mis le point final \u00e0 mon texte, cliquer sur le bouton \u00ab\u00a0Publier\u00a0\u00bb, et aussit\u00f4t, \u00e0 la vitesse de la lumi\u00e8re passant dans la fibre, les huit milliards d\u2019habitants de la terre peuvent lire ce que j\u2019ai eu l\u2019envie de leur faire savoir.<\/p>\n<p class=\"p1\">Pour enrichir notre repr\u00e9sentation du milieu des marais salants de Gu\u00e9rande, quelques photos sur ce site web\u00a0: <a href=\"https:\/\/www.casadeltravel.fr\/visiter-les-marais-salants-de-guerande-avec-un-paludier\/\">https:\/\/www.casadeltravel.fr\/visiter-les-marais-salants-de-guerande-avec-un-paludier\/<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Marais-1-300x200.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"200\" class=\"alignleft size-medium wp-image-11678\" srcset=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Marais-1-300x200.jpg 300w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Marais-1-1024x684.jpg 1024w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Marais-1.jpg 1039w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"p1\"><a href=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2020\/08\/20\/piqure-de-rappel-la-transmission-des-savoirs-a-becherel-le-19-avril-2014-2\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">Conf\u00e9rence donn\u00e9e \u00e0 la f\u00eate du livre de B\u00e9cherel<\/a>, le 19 avril 2014, \u00e0 propos de <i>La transmission des savoirs <\/i>par Genevi\u00e8ve Delbos et Paul Jorion (Maison des Sciences de l&rsquo;Homme, 1984).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p class=\"p1\">\u00c7a me fait extr\u00eamement plaisir qu\u2019on [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3,2095],"tags":[1965,6558,464,574,3345,225,3702],"class_list":["post-125135","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-anthropologie","category-education","tag-les-pecheurs-dhouat","tag-apprentissage","tag-la-transmission-des-savoirs","tag-marais-salants","tag-paludiers","tag-peche","tag-saliculture"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/125135","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=125135"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/125135\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":125159,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/125135\/revisions\/125159"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=125135"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=125135"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=125135"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}