{"id":125140,"date":"2020-11-29T12:39:02","date_gmt":"2020-11-29T11:39:02","guid":{"rendered":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=125140"},"modified":"2020-11-29T12:55:25","modified_gmt":"2020-11-29T11:55:25","slug":"la-vraisemblance-discrete-du-prejuge-1989","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2020\/11\/29\/la-vraisemblance-discrete-du-prejuge-1989\/","title":{"rendered":"<b>La Vraisemblance discr\u00e8te du pr\u00e9jug\u00e9<\/b> (1989)"},"content":{"rendered":"<blockquote><p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-125141\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/LHomme.png\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"260\" \/><\/p>\n<p class=\"p1\"><b>La Vraisemblance discr\u00e8te du pr\u00e9jug\u00e9<\/b><\/p>\n<p>A paru dans <strong>L&rsquo;Homme 1989, 111-112 : 67-73<\/strong><\/p><\/blockquote>\n<p class=\"p1\"><em>\u2013 La succession historique de deux discours, le r\u00e9cit de voyage et l\u2019ethnologie, portant sur les soci\u00e9t\u00e9s primitives, incite \u00e0 croire \u00e0 une continuit\u00e9 entre les deux genres. L\u2019ethnologie \u00e9crite durant un si\u00e8cle sur le mode monographique emprunt\u00e9 au protocole scientifique ne serait alors qu\u2019une parenth\u00e8se. Il n\u2019en est rien\u00a0: l\u2019ambition, partiellement illusoire, du discours scientifique oblige cependant \u00e0 l\u2019explication ma\u00eetris\u00e9e\u00a0; la forme romanc\u00e9e au contraire, confondant \u00e0 dessein le vrai et le vraisemblable, permet au pr\u00e9jug\u00e9, \u00e0 l\u2019intuitif le moins accessible, d\u2019\u00e9voluer librement. Cette derni\u00e8re, par son recours au ressort psychologique en tant qu\u2019identification spontan\u00e9e au h\u00e9ros, omet la question fondatrice de l\u2019ethnologie\u00a0: le caract\u00e8re irr\u00e9ductible ou non de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 de l\u2019Autre.<\/em><\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p class=\"p3\">Dans la mesure o\u00f9 l\u2019ethnologie est discours, elle a affaire \u00e0 l\u2019\u00e9criture et par la m\u00eame est en relation banale avec la litt\u00e9rature. Mais l\u2019interrogation \u00ab\u00a0ethnologie et litt\u00e9rature\u00a0\u00bb, pour autant qu\u2019elle est f\u00e9conde, vise un rapport plus pr\u00e9cis entre notre discipline, \u00e0 savoir\u00a0: en tant que celle-ci implique un authentique <i>travail sur la langue<\/i>, accompagn\u00e9 ou non d\u2019un \u00e9panchement subjectif. Les propos que l\u2019on peut entendre aujourd\u2019hui dans les couloirs de l\u2019ethnologie affirment que le rapport entre ethnologie et litt\u00e9rature a toujours \u00e9t\u00e9 plus \u00e9troit qu\u2019il n\u2019a paru, voire m\u00eame que notre discipline n\u2019a valu ce qu\u2019elle vaut qu\u2019en tant que contribution \u00e0 la litt\u00e9rature ou tout au moins \u00e0 un type de discours fond\u00e9 sur le \u00ab\u00a0je de l\u2019\u00e9nonc\u00e9\u00a0\u00bb et qui s\u2019apparente davantage aux humanit\u00e9s qu\u2019aux sciences de l\u2019homme.<\/p>\n<p class=\"p3\">Cette th\u00e8se m\u00e9rite d\u00e9bat car, confirm\u00e9e, elle obligerait \u00e0 revoir, et de mani\u00e8re drastique, la pr\u00e9tention qui fut jusqu\u2019ici celle de l\u2019ethnologie, d\u2019\u00eatre \u2013 ou d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 \u2013 une science de l\u2019Homme. Confirm\u00e9e, elle nous forcerait \u00e0 admettre que le regard qui fut pos\u00e9 par nous, ethnologues, sur l\u2019autre, tendait et ne tendait qu\u2019\u00e0 susciter la complicit\u00e9 par l\u2019identification implicite, c\u2019est-\u00e0-dire, \u00e0 s\u2019\u00e9crire comme r\u00e9cit de fiction. La curiosit\u00e9 qui nous a conduits et qui nous conduit encore sous des cieux souvent peu cl\u00e9ments aurait \u00e9t\u00e9 motiv\u00e9e non par la qu\u00eate d\u2019un savoir \u00e0 constituer mais par la recherche d\u2019illustrations, d\u2019\u00a0\u00ab\u00a0embl\u00e8mes\u00a0\u00bb qui nous permettraient de ficeler au mieux un discours <i>exemplaire<\/i> et, pour reprendre un terme ancien, mais appropri\u00e9 ici, <i>\u00e9difiant<\/i>.<\/p>\n<p class=\"p3\">Cette parent\u00e9 affirm\u00e9e entre le \u00ab\u00a0souci litt\u00e9raire\u00a0\u00bb et le \u00ab\u00a0souci ethnologique\u00a0\u00bb a pour elle au moins la plausibilit\u00e9 que lui conf\u00e8re le rapprochement possible entre l\u2019ethnologie \u00e9crite et la tradition du r\u00e9cit de voyage. Car, que l\u2019on puise au hasard chez d\u2019Acosta (<i>Histoire naturelle et morale des Indes Occidentales<\/i>, 1589), L\u00e9ry (<i>Le Voyage en Terre du Br\u00e9sil<\/i>, 1578) ou leurs successeurs, on trouvera amplement de quoi se conforter dans l\u2019opinion qu\u2019il s\u2019agissait pour eux de tirer les le\u00e7ons, pour notre b\u00e9n\u00e9fice, des mis\u00e8res qui accablent un peuple priv\u00e9 \u2013 pour les auteurs les plus anciens \u2013 des lumi\u00e8res de Dieu, et \u2013 pour les plus r\u00e9cents \u2013 des institutions fond\u00e9es sur le Droit naturel ou sur la Raison.<\/p>\n<p class=\"p3\">Plausibilit\u00e9 donc de la th\u00e8se qui, entre le r\u00e9cit de voyage et l\u2019ethnologie moderne, suppose une continuit\u00e9 due \u00e0 un souci commun d\u2019\u00e9difier le lecteur par le r\u00e9cit de m\u0153urs exotiques constituant autant d\u2019illustrations parlantes, de r\u00e8gles de vie \u00e0 imiter ou plus souvent \u00e0 rejeter avec force au vu des cons\u00e9quences affreuses qu\u2019elles entrainent pour ceux qui s\u2019y conforment. Faut-il rappeler qu\u2019un tel souci d\u2019\u00e9dification fut repris par le roman depuis le d\u00e9clin comme genre des gestes et l\u00e9gendes (au sens d\u2019Andr\u00e9 Jolles [1874-1946]). Plausibilit\u00e9 d\u2019une continuit\u00e9 entre monographie ethnologique et r\u00e9cit de voyage cependant battue en br\u00e8che par la plausibilit\u00e9 contraire d\u2019une rupture entre eux, rupture qui aurait \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9e et dat\u00e9e par l\u2019attribution \u00e0 l\u2019ethnologie du r\u00f4le de science sociale ou de science de l\u2019Homme.<\/p>\n<p class=\"p3\">On peut tout aussi bien en effet, et l\u2019histoire de notre discipline au si\u00e8cle dernier fait plus qu\u2019y inviter, consid\u00e9rer que cette continuit\u00e9 pr\u00e9tendue rel\u00e8ve de l\u2019illusion, de l\u2019erreur de perspective, induite malencontreusement par la nature identiquement exotique de l\u2019objet embrass\u00e9 par l\u2019un comme par l\u2019autre. Et cela, ceux qui nous pressent aujourd\u2019hui de reconna\u00eetre enfin \u2013 et d\u2019en tirer les cons\u00e9quences \u2013 l\u2019\u00e9troite parent\u00e9 entre ethnologie et litt\u00e9rature, le savent pertinemment. Car ce qui les pousse depuis quelque temps \u00e0 mener campagne, ce n\u2019est pas seulement la recherche de la v\u00e9rit\u00e9, c\u2019est aussi, et peut-\u00eatre surtout, le sentiment d\u2019\u00e9c\u0153urement \u00e9prouv\u00e9 aujourd\u2019hui par tous, ethnologues comme lecteurs profanes (la chose nous est, h\u00e9las, confirm\u00e9e par les \u00e9diteurs que chacun de nous sollicite), devant le caract\u00e8re proprement illisible des monographies ethnographiques qui adoptent encore souvent le style surann\u00e9 du protocole scientifique fa\u00e7on second Empire.<\/p>\n<p class=\"p3\">Mais, faute de comprendre comment le style de la monographie est advenu \u00e0 l\u2019anthropologie, l\u2019herm\u00e9neute se prive des moyens de mener victorieusement son combat. D\u2019o\u00f9 nous vient donc cette forme d\u2019\u00e9criture qui distille l\u2019ennui avec tant d\u2019efficacit\u00e9, sinon de la rencontre d\u2019un ensemble de pr\u00e9occupations visant \u00e0 imposer au lecteur des <i>connotations<\/i> aujourd\u2019hui oubli\u00e9es, apr\u00e8s qu\u2019elles se sont d\u00e9valoris\u00e9es au cours d\u2019un long processus d\u2019\u00e9rosion\u00a0? Les limites oblig\u00e9es de l\u2019<i>adh\u00e9sion<\/i> du voyageur \u00e0 son propre propos furent rapidement atteintes. \u00c0 quoi bon en effet prendre les dieux \u00e0 t\u00e9moin, jurer de la v\u00e9racit\u00e9 de ses dires sur les livres sacr\u00e9s, appeler l\u2019abomination sur ses descendants jusqu\u2019\u00e0 la septi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration si jamais l\u2019on avait menti\u00a0: tout filou le fait bien mieux, m\u00fb qu\u2019il est par une conviction toute professionnelle\u00a0? Alors un d\u00e9placement eut lieu, en sciences morales comme en sciences naturelles, vers des garanties qui ne fussent plus li\u00e9es aux personnes, mais aux institutions. En imposant une retraite sur ces questions aux docteurs de l\u2019\u00c9glise, le Savant se mit d\u00e9sormais \u00e0 parler sur le ton de la d\u00e9monstration (<i>\u00e9pist\u00e9m\u00e8)<\/i>, abandonnant au profane et au politicien celui de l\u2019opinion <i>(doxa)<\/i>. Avec pour cons\u00e9quences, dans les propos de l\u2019honn\u00eate homme, le reflux de la rh\u00e9torique, qui comme on sait ne convient qu\u2019\u00e0 la d\u00e9fense des th\u00e8ses mal assur\u00e9es\u00a0; ce que l\u2019on peut d\u00e9crire en d\u2019autres termes comme la neutralisation de l\u2019affect dans le discours du Savant. Ainsi que l\u2019observ\u00e8rent les Anciens, la rh\u00e9torique n\u2019emporte la conviction qu\u2019en gagnant le c\u0153ur de celui \u00e0 qui l\u2019on parle\u00a0: ce qui vaut donc pour certains et non pour d\u2019autres et chaque fois pour un moment seulement. Le Savant a cess\u00e9 de discourir en son nom propre pour se transformer en porte-parole \u2013 si possible anonyme \u2013 d\u2019une Science qui s\u2019engendre pour le b\u00e9n\u00e9fice de tous et sans que ceux qui s\u2019expriment comme des desservants soient jamais ni juges ni parties. Ainsi s\u2019est constitu\u00e9 ce style propre de <i>s\u00e9rieux<\/i> qu\u2019a relev\u00e9 Bourdieu (1984\u00a0: 46-47) et qui sied \u00e0 tout membre de l\u2019Universit\u00e9.<\/p>\n<p class=\"p3\">Tout ceci fut oubli\u00e9, et parfois pour de tr\u00e8s bonnes raisons\u00a0: le discours d\u2019une science de l\u2019Homme ne peut, pas plus qu\u2019aucun autre, se concevoir enti\u00e8rement sur le mode de la d\u00e9monstration\u00a0; la neutralisation de l\u2019affect est, elle, toujours de l\u2019ordre du semblant puisque, comme l\u2019ont mis en \u00e9vidence \u00e0 la suite de Duhem les Kuhn et les Feyerabend, toute th\u00e9orie s\u2019impose par l\u2019inversion d\u2019un rapport de forces o\u00f9 l\u2019<i>adh\u00e9sion<\/i> des personnes est loin d\u2019\u00eatre un \u00e9l\u00e9ment indiff\u00e9rent \u2013 Sneed (1979) introduit comme l\u2019un des param\u00e8tres d\u2019une th\u00e9orie de physique math\u00e9matique la <i>croyance du physicien<\/i> \u00e0 une th\u00e9orie sp\u00e9cifique. Quant \u00e0 l\u2019universit\u00e9, qui croit encore aujourd\u2019hui au caract\u00e8re oblig\u00e9 de son d\u00e9sint\u00e9ressement dans la recherche d\u2019un Savoir dont l\u2019Humanit\u00e9 serait automatiquement la b\u00e9n\u00e9ficiaire\u00a0?.<\/p>\n<p class=\"p3\">Est-ce \u00e0 dire que les temps seraient revenus pour que le Savant adopte \u00e0 nouveau le style de l\u2019adh\u00e9sion v\u00e9h\u00e9mente \u00e0 son propre message, et sur un mode qui s\u2019est d\u00e9fini d\u2019<i>embl\u00e9e<\/i> comme celui du semblant\u00a0: celui de la fiction romanesque\u00a0?<\/p>\n<p class=\"p3\">Il y a en effet dans l\u2019exp\u00e9rience de terrain de chacun de nous certaines choses que nous pensions avoir comprises sur l\u2019humain et que ni la monographie ethnologique ni l&rsquo;ouvrage de th\u00e9orie anthropologique ne permettent de rendre dans leur v\u00e9racit\u00e9. Et cela, parce que ces choses ne se situent pas dans cet <i>espace de mod\u00e9lisation<\/i> qu\u2019est la \u00ab\u00a0r\u00e9alit\u00e9-objective\u00a0\u00bb, feuillet interm\u00e9diaire que la science moderne a voulu situer entre l\u2019\u00ab\u00a0existence-empirique\u00a0\u00bb du monde sensible de l\u2019\u00ab\u00a0\u00eatre-donn\u00e9\u00a0\u00bb de la chose-en-soi, mais dans un autre espace, l\u2019espace non th\u00e9orique de l\u2019exp\u00e9rience dite clinique, c\u2019est-\u00e0-dire l\u00e0 o\u00f9 se situe l\u2019homme en tant que singulier, en tant que Personne. Et cette occasion offerte \u00e0 chacun de nous de communiquer ce qu\u2019il a pu comprendre dans un registre autre que celui de la \u00ab\u00a0r\u00e9alit\u00e9-objective\u00a0\u00bb, rien ne s\u2019oppose \u00e0 ce qu\u2019il la saisisse, pour autant bien entendu qu\u2019il exprime cette exp\u00e9rience en phrases dont la forme s\u00e9duira un lecteur.<\/p>\n<p class=\"p3\">Mais il y a l\u00e0 des dangers dont le moindre n\u2019est pas la tentation d\u2019adjuger \u00e0 la forme litt\u00e9raire une valeur h\u00e9g\u00e9monique et de lui attribuer de fa\u00e7on dogmatique (et g\u00e9n\u00e9ralement sur un ton proph\u00e9tique) la vertu d\u2019\u00eatre le seul mode valide de transmission d\u2019un Savoir sur l\u2019humain. Pour construite qu\u2019elle soit, la convention d\u2019un espace de mod\u00e9lisation historiquement d\u00e9fini comme \u00ab\u00a0r\u00e9alit\u00e9-objective\u00a0\u00bb pr\u00e9sente des garanties (humaines et non transcendantales\u00a0!) de rigueur et de <i>droit de poursuite<\/i> pour la Rationalit\u00e9, qui ne se rencontrent nulle part ailleurs dans l\u2019univers du discours.<\/p>\n<p class=\"p3\">Si la forme litt\u00e9raire, dans la mesure o\u00f9 elle est associ\u00e9e au talent, assure le retour \u00e0 la lisibilit\u00e9, elle apporte aussi avec elle une bo\u00eete de Pandore dont nul ne peut pr\u00e9tendre ma\u00eetriser le chaos potentiel. Passons sur les ambigu\u00eft\u00e9s in\u00e9vitables du recours, pour repr\u00e9senter le r\u00e9el, \u00e0 un style originellement con\u00e7u pour mettre en sc\u00e8ne la fiction\u00a0: qui dira comment trier le vrai du vraisemblable lorsqu\u2019ils sont offerts ensemble \u00e0 la lecture\u00a0? Quel sera le statut, dans l\u2019<i>ethnologie subjective<\/i>, de ce que Barthes appelait l\u2019\u00ab\u00a0effet de r\u00e9el\u00a0\u00bb, truc d\u2019\u00e9criture \u00e9voquant un \u00e9l\u00e9ment du r\u00e9el historique pour mieux soutenir l\u2019<i>adh\u00e9sion<\/i> (ironique) du lecteur au d\u00e9roulement de la fiction (au moment o\u00f9 j\u2019\u00e9cris ces lignes un moineau est entr\u00e9 dans la cuisine par la fen\u00eatre entrouverte et picore des miettes de pain, reliefs d\u2019une table non d\u00e9barrass\u00e9e\u00a0: vrai ou faux\u00a0?). Ces ambigu\u00eft\u00e9s sont r\u00e9elles et propres \u00e0 l\u2019\u00e9criture litt\u00e9raire mais elles ne suffiraient pas \u00e0 la condamner comme v\u00e9hicule d\u2019un savoir\u00a0; malheureusement d\u2019autres p\u00e9rils plus s\u00e9rieux pour la connaissance sont tapis en son sein.<\/p>\n<p class=\"p3\">Dans un ouvrage r\u00e9cent (Delbos &amp; Jorion 1984), nous avions commenc\u00e9 un chapitre relatif \u00e0 la constitution d\u2019un savoir chez la personne par un long extrait d\u2019un conte de Kipling intitul\u00e9 <i>Quiquern (Le Second livre de la jungle)<\/i>. Le r\u00e9cit met en sc\u00e8ne le difficile apprentissage de la chasse par un jeune Esquimau, et nous observions \u00e0 propos de ce texte qu\u2019il n\u2019est possible de dire aussi VRAI sur la constitution d\u2019un savoir \u00e0 condition de dire aussi FAUX sur la vie des Esquimaux. Et ce parce qu\u2019il s\u2019agit de litt\u00e9rature, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019une mise en sc\u00e8ne talentueuse du vraisemblable et non d\u2019un rapport sur le vrai. Kipling, en \u00e9crivain, utilise avec maestria un proc\u00e9d\u00e9 qui fait jouer un double ressort\u00a0: d\u2019une part obliger le lecteur \u00e0 combler l\u2019ellipse in\u00e9vitable du r\u00e9cit \u00e0 partir de son intuition (qui n\u2019est autre que le savoir implicite qu\u2019il s\u2019est cr\u00e9\u00e9 \u00e0 partir de son propre v\u00e9cu), d\u2019autre part le forcer \u00e0 s\u2019abstraire de son environnement familier et \u00e0 remplir les blancs d\u2019une sc\u00e8ne inconnue, \u00e0 l\u2019aide d\u2019\u00e9l\u00e9ments pr\u00e9fabriqu\u00e9s qu\u2019il empruntera n\u00e9cessairement \u00e0 son exp\u00e9rience, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 son histoire.<\/p>\n<p class=\"p3\">Pour que ce proc\u00e9d\u00e9 r\u00e9ussisse, il faut que le cadre exotique qui sert de faire-valoir \u2013 et de rien d\u2019autre \u2013 \u00e0 la projection \u00ab\u00a0psychologique\u00a0\u00bb du lecteur dans l\u2019univers du r\u00e9cit soit celui d\u2019un exotisme <i>apprivois\u00e9\u00a0<\/i>: un exotisme aussi inattendu, que cet \u00ab\u00a0art d\u2019a\u00e9roport\u00a0\u00bb qui accueille le touriste \u00e0 l\u2019escale et ne ressemble en rien \u00e0 la production artistique locale mais accumule de mani\u00e8re synth\u00e9tique et excessive les caract\u00e8res de ce que le voyageur <i>croit<\/i> savoir du pays qu\u2019il traverse. Exotisme prisonnier d\u2019un imaginaire indigent, en l\u2019absence pr\u00e9cis\u00e9ment d\u2019un authentique savoir sur l\u2019autre. Pourquoi alors le chromo est-il convoqu\u00e9 plut\u00f4t que le tableau de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9\u00a0? Parce que l\u2019exotisme v\u00e9ridique, s\u2019il \u00e9tait reconstitu\u00e9 tel qu\u2019en lui-m\u00eame, \u00e0 savoir non comme inconnu mais comme incompr\u00e9hensible, <i>distrairait<\/i> le lecteur et interdirait par l\u00e0 m\u00eame cette projection du savoir personnel implicite qui, dans l\u2019alchimie de l\u2019\u00e9criture et de la lecture r\u00e9unies, fait au roman sa r\u00e9ussite.<\/p>\n<p class=\"p3\">C\u2019est l\u00e0 le ressort dit psychologique de la technique romanesque\u00a0: il s\u2019oppose \u00e0 la constitution <i>ma\u00eetris\u00e9e<\/i> de la connaissance. Bien plus, il substitue au savoir, impliquant une cr\u00e9ation <i>ex nihilo<\/i>, la confirmation pure et simple du pr\u00e9jug\u00e9\u00a0; d\u2019o\u00f9 le caract\u00e8re non accidentel de la vogue, chez Geertz et ses disciples, des thurif\u00e9raires du <i>pr\u00e9jug\u00e9<\/i> entendu comme disposition \u00e0 la connaissance (!), tels Dilthey et Gadamer. Car le ressort psychologique ne permet de combler le vide de l\u2019ellipse litt\u00e9raire que par l\u2019identification au h\u00e9ros\u00a0; autrement dit, il \u00e9vacue par un tour de passe-passe la question centrale de l\u2019anthropologie\u00a0: l\u2019identit\u00e9 ou non du sujet exotique et du sujet lecteur de roman exotique, du \u00ab\u00a0M\u00e9lan\u00e9sien de telle ou telle \u00eele\u00a0\u00bb et de nous-m\u00eames.<\/p>\n<p class=\"p3\">Malinowski, \u00ab\u00a0cr\u00e9ant\u00a0\u00bb de son propre aveu le Trobriandais, ne fit rien d\u2019autre que confier le sort de son texte \u00e0 la magie du ressort psychologique\u00a0: ce qui s\u2019engouffre invisiblement \u00e0 la lecture des <i>Argonauts of the Western Pacific <\/i>(1922), c\u2019est ce que Durkheim a appel\u00e9 notre \u00ab\u00a0social int\u00e9rioris\u00e9\u00a0\u00bb, notre identit\u00e9 sociale et culturelle dans la mesure o\u00f9 elle est inscrite en nous comme inaccessible \u00e0 la conceptualisation. Et c\u2019est pourquoi, sous la plume de Malinowski, le Trobriandais, repr\u00e9sentant authentique d\u2019une culture de Don, nous appara\u00eet sous les traits d\u2019un boutiquier malin et calculateur et que nous tendons \u00e0 le juger \u00ab\u00a0si humain\u00a0\u00bb, entendez, si \u00e9tonnamment semblable \u00e0 nous-m\u00eames. Sahlins (1976\u00a0: 83-86) a formul\u00e9 \u00e0 ce sujet la question qui s\u2019imposait\u00a0: si le Trobriandais est si semblable \u00e0 nous, dit-il en substance, pourquoi se conduit-il d\u2019une mani\u00e8re qui nous para\u00eet si \u00e9trange\u00a0?<\/p>\n<p class=\"p3\">C\u2019est pourquoi l\u2019\u00e9criture litt\u00e9raire \u2013 \u00e0 ne pas confondre avec le souci d\u2019\u00e9crire correctement et agr\u00e9ablement \u2013 tourne le dos \u00e0 la vocation de l\u2019anthropologie comme science de l\u2019Homme. Son recours \u00e0 l\u2019intuition du lecteur fait l\u2019\u00e9conomie de ce qui constitue l\u2019objet m\u00eame de l\u2019anthropologie\u00a0: rendre compte de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 de l\u2019autre en tant qu\u2019autre, et non pr\u00e9juger du r\u00e8glement de la question par son omission pure et simple. Ce que le romancier r\u00e9ussit comme son art, c\u2019est tirer, en vue de l\u2019identification spontan\u00e9e au h\u00e9ros, le parti le meilleur de l\u2019implicite que le lecteur v\u00e9hicule en lui-m\u00eame et projette sur le texte \u00e0 l\u2019occasion de sa lecture. Au contraire, et de mani\u00e8re irr\u00e9ductible, ce que l\u2019anthropologue r\u00e9ussit comme sa science, c\u2019est de ne tenir \u00e0 aucun prix pour acquise la transparence de l\u2019autre et de tendre vers l\u2019id\u00e9al d\u2019une explication totale de ce qui fait pour nous son alt\u00e9rit\u00e9. Les bornes de cette exigence tiennent bien entendu, dans un cas comme dans l\u2019autre, aux moyens que la langue met \u00e0 notre disposition.<\/p>\n<p class=\"p3\">La diff\u00e9rence est l\u00e0, essentiellement\u00a0: confiance d\u2019une part \u00e0 l\u2019intuition, \u00e0 l\u2019implicite, comme v\u00e9hicule de v\u00e9rit\u00e9\u00a0; renoncement d\u2019autre part \u00e0 l\u2019intuition en tant que d\u00e9positaire du pr\u00e9jug\u00e9 d\u00e9nonc\u00e9 dans son essence de non-savoir et constitution sous une forme non ambigu\u00eb d\u2019un savoir explicite. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 ce que Sperber a qualifi\u00e9 d\u2019<i>ethnographie interpr\u00e9tative<\/i>, toute en sous-entendus\u00a0; de l\u2019autre ce qu\u2019il a appel\u00e9 <i>anthropologie th\u00e9orique<\/i>, toute en points sur les i (Sperber 1982, chap. I). La premi\u00e8re demande sans doute un certain talent\u00a0: d\u00e9couvrir dans la langue la connaissance sur l\u2019Homme qui y est d\u00e9pos\u00e9e et construire un texte qui la d\u00e9veloppe de mani\u00e8re rh\u00e9torique pour induire le lecteur \u00e0 s\u2019y reconna\u00eetre et \u00e0 s\u2019y fondre. La seconde exige un autre talent\u00a0: contourner la langue en d\u00e9construisant le savoir spontan\u00e9 qui s\u2019y trouve et reb\u00e2tir avec des moyens \u00e9ventuellement appauvris par le refus de la m\u00e9taphore un visage de l\u2019autre. L\u2019identit\u00e9 de ce dernier \u00e0 nous-m\u00eame pourra le cas \u00e9ch\u00e9ant \u00eatre d\u00e9montr\u00e9e, mais elle ne peut en aucune mani\u00e8re \u00eatre tenu pour allant de soi. L\u2019une et l\u2019autre t\u00e2che sont complexes, mais celle de l\u2019anthropologue th\u00e9oricien rencontre une difficult\u00e9 qui lui est propre\u00a0: le portrait que nous dressons de cet autre que nous nous sommes choisi comme l\u2019objet de notre discipline, est condamn\u00e9 \u00e0 ne para\u00eetre plausible et acceptable \u00e0 l\u2019intelligence imm\u00e9diate que dans la mesure o\u00f9 il est fauss\u00e9\u00a0: ce qu\u2019a d\u2019invraisemblable et de r\u00e9tif \u00e0 la compr\u00e9hension un portrait authentiquement ressemblant constitue le d\u00e9fi d\u2019une anthropologie, science de l\u2019Homme. En abandonner le projet en raison de sa difficult\u00e9, c\u2019est trahir l\u2019un des id\u00e9aux les moins contestables de notre culture\u00a0: s\u2019efforcer de comprendre l\u2019autre pour l\u2019irr\u00e9ductibilit\u00e9 de son alt\u00e9rit\u00e9 et non pour ce qu\u2019un regard d\u2019incompr\u00e9hension distraitement pos\u00e9 sur lui refl\u00e8te n\u00e9cessairement de notre propre identit\u00e9.<\/p>\n<p class=\"p3\">R\u00c9F\u00c9RENCES BIBLIOGRAPHIQUES<\/p>\n<p class=\"p3\">BOURDIEU, P., 1984 <i>Homo academicus.<\/i> \u00c9d. De Minuit.<\/p>\n<p class=\"p3\">DELBOS, G. &amp; P. JORION, 1984 <i>La Transmission des savoirs<\/i>. Paris, \u00c9d. de la Maison des Sciences de l\u2019Homme.<\/p>\n<p class=\"p3\">MALINOWSKI, B., 1922 <i>Argonauts of the Western Pacific<\/i>. London, Routledge &amp; Sons.<\/p>\n<p class=\"p3\">SAHLINS, M., 1976 <i>Culture and Practical Reason.<\/i> Chicago, The University of Chicago Press.<\/p>\n<p class=\"p3\">SNEED, J., 1979 <i>The Logical Structure of Mathematical Physics<\/i>. 2<span class=\"s1\"><sup>nd<\/sup><\/span> Ed. Dordrecht, Reidel.<\/p>\n<p class=\"p4\">SPERBER, D., 1982 <i>Le Savoir des anthropologues<\/i>. Paris, Hermann.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-125141\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/LHomme.png\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"260\" \/><\/p>\n<p class=\"p1\"><b>La Vraisemblance discr\u00e8te du pr\u00e9jug\u00e9<\/b><\/p>\n<p>A paru dans <strong>L&rsquo;Homme 1989, 111-112 : 67-73<\/strong><\/p>\n<\/blockquote>\n<p class=\"p1\"><em>\u2013 La succession historique de deux discours, le r\u00e9cit de voyage et l\u2019ethnologie, portant sur les soci\u00e9t\u00e9s primitives, incite \u00e0 croire \u00e0 une continuit\u00e9 entre les deux genres. 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