{"id":125207,"date":"2020-12-01T13:20:50","date_gmt":"2020-12-01T12:20:50","guid":{"rendered":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=125207"},"modified":"2020-12-01T13:20:50","modified_gmt":"2020-12-01T12:20:50","slug":"reprendre-a-zero-1986","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2020\/12\/01\/reprendre-a-zero-1986\/","title":{"rendered":"<b>Reprendre \u00e0 z\u00e9ro<\/b> (1986)"},"content":{"rendered":"\r\n<blockquote><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-125141\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/LHomme.png\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"260\" \/>\r\n<p><strong>Reprendre \u00e0 z\u00e9ro<\/strong><\/p>\r\n<p>A paru dans <strong><i>L\u2019Homme 97-98, 1986, XXVI : 299-308<\/i><\/strong><\/p>\r\n<p>Comme mon programme n&rsquo;int\u00e9ressait pas grand monde, je l&rsquo;ai r\u00e9alis\u00e9 moi-m\u00eame dans <em>Comment la v\u00e9rit\u00e9 et la r\u00e9alit\u00e9 furent invent\u00e9es<\/em> (2009).<\/p>\r\n<\/blockquote>\r\n\r\n\r\n\r\n<p><em>\u2013 Sous couvert de \u00ab\u00a0scientificit\u00e9\u00a0\u00bb, l\u2019anthropologie s\u2019est enferm\u00e9e dans un discours objectiviste qui ne laisse aucune place \u00e0 ce que Sauvages, Barbares et Paysans savent et que nous ne savons pas. En cons\u00e9quence, l\u2019anthropologie n\u2019apporte plus rien de neuf, et la classe des intellectuels s\u2019en d\u00e9sint\u00e9resse. Or un domaine qui n\u2019int\u00e9resse plus que ses praticiens va vers une fin certaine.<\/em><\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p><em>On indique, \u00e0 titre d\u2019exemples, deux voies qui pourraient contribuer \u00e0 replacer l\u2019anthropologie au centre de la sc\u00e8ne intellectuelle\u00a0: premi\u00e8rement, l\u2019\u00e9clairage qu\u2019elle peut apporter \u00e0 l\u2019histoire et \u00e0 la philosophie des sciences \u00e0 partir de sa fr\u00e9quentation des mentalit\u00e9s autres\u00a0; deuxi\u00e8mement, le renfort qu\u2019elle apporterait aux autres sciences humaines en mettant au point une approche authentiquement anthropologique, au-del\u00e0 des h\u00e9sitations \u00e9clectiques entre \u00ab\u00a0psychologisme\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0sociologisme\u00a0\u00bb.<\/em><\/p>\r\n\r\n<!--more-->\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Reprendre \u00e0 z\u00e9ro, parce qu\u2019on ne peut pas continuer comme cela. Depuis longtemps il ne s\u2019est rien pass\u00e9 en anthropologie. Il y avait vers 1870 un programme, celui d\u2019une science de l\u2019Homme construite \u00e0 partir de l\u2019\u00e9tude des autres\u00a0: Sauvages, Barbares et Paysans. Il y eu un d\u00e9but, avec maintes r\u00e9ponses, certaines, pr\u00e9matur\u00e9es et irr\u00e9cup\u00e9rables, d\u2019autres qui demeurent g\u00e9niales\u00a0; mais au moins posait-on des questions et essayait-on d\u2019y r\u00e9pondre. Puis il y eut \u00e0 partir des ann\u00e9es 20 une morne parenth\u00e8se de trente ans durant laquelle les anthropologues s\u2019\u00e9vertu\u00e8rent \u00e0 convaincre les administrations coloniales que les Sauvages n\u2019\u00e9taient pas aussi stupides qu\u2019ils en avaient l\u2019air. \u00c0 ce discours lesdites administrations ne pouvaient rien entendre, et n\u2019entendirent rien. L\u2019anthropologie non plus n\u2019avait rien \u00e0 gagner, \u00e0 preuve que les jeunes nations ind\u00e9pendantes \u00e9rig\u00e8rent l\u2019anthropologue en symbole de la colonisation pass\u00e9e. Il y eut ensuite dix ann\u00e9es de structuralisme au cours desquelles on reprit l\u2019anthropologie l\u00e0 o\u00f9 elle s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9e en 1920. Et depuis, plus rien. Plus de r\u00e9ponses, surtout, plus de questions.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>L\u2019anthropologie va \u00e0 vau-l\u2019eau. Elle n\u2019int\u00e9resse plus que quelques personnes, les anthropologues eux-m\u00eames. Pour une science de l\u2019Homme, cela ne suffit pas. Toute science doit correspondre \u00e0 une demande sociale. Et cela vaut davantage encore pour les sciences de l\u2019Homme qui ont repris le flambeau des sciences morales d\u2019antan. Ce qu\u2019on leur demande, c\u2019est de dire des choses qui puissent servir ici et maintenant.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Serait-ce que les Sauvages n\u2019ont plus rien \u00e0 nous apprendre\u00a0? Ce n\u2019est apparemment pas l\u2019opinion des jeunes qui profitent des voyages dits d\u2019aventure pour leur rendre visite. Et qui, de cette mani\u00e8re, font leur propre anthropologie, sans passer par nos livres dont le caract\u00e8re laborieux rend la lecture p\u00e9nible. Ils vont voir les Sauvages dans ce m\u00eame mouvement de sympathie spontan\u00e9e pour ce qui vit, qui les conduit aussi vers les grands mammif\u00e8res, baleines, gorilles, dauphins. Ils confirment ainsi le message de L\u00e9vi-Strauss, le respect des autres cultures comme cas particulier du respect de la vie.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Autrefois, les intellectuels s\u2019int\u00e9ressaient aux Sauvages. Aujourd\u2019hui, de fa\u00e7on plus corporatiste, ils s\u2019int\u00e9ressent surtout aux p\u00e9riodes qui furent fastes aux intellectuels\u00a0: la Gr\u00e8ce antique et le XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Ils n\u2019ont pas tout \u00e0 fait tort\u00a0; c\u2019est en Gr\u00e8ce que furent pos\u00e9es toutes les questions qui m\u00e9ritaient de l\u2019\u00eatre, et que furent donn\u00e9es toutes les r\u00e9ponses qui m\u00e9ritaient d\u2019\u00eatre faites. Quant au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, ce fut pour les intellectuels le mod\u00e8le de la facilit\u00e9\u00a0: ils d\u00e9couvraient sans m\u00eame vraiment chercher, et ils marchaient comme un seul homme vers un avenir que la technologie allait rendre radieux.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Mais si les intellectuels ont abandonn\u00e9 le Sauvage parce qu\u2019incapable de sugg\u00e9rer des r\u00e9ponses aux questions qui se posent ici et maintenant, la faute en est avant tout aux anthropologues. Ils ont coul\u00e9 leur discours dans le moule objectiviste qui conduit \u00e0 \u00e9tiqueter comme faux tout ce qui n\u2019est pas connu. \u00c0 force, il devint \u00e9vident que les Sauvages n\u2019avaient rien \u00e0 nous apprendre.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Pour Tylor, l\u2019anthropologie devait \u00eatre la science du <em>r\u00e9formateur<\/em>, elle devait nous aider \u00e0 rep\u00e9rer la superstition afin d\u2019en d\u00e9barrasser le monde. De ce point de vue, le programme fut r\u00e9alis\u00e9. On peut m\u00eame dire que, emport\u00e9s par leur \u00e9lan, les anthropologues ont d\u00e9sign\u00e9 comme superstition <em>tout <\/em>ce qu\u2019ils ont trouv\u00e9 dans la vie des Sauvages\u00a0: croyances, magie, f\u00e9tichisme, mythes. Rien qui puisse nous apporter quoi que ce soit, si ce n\u2019est la confirmation ind\u00e9finie que l\u2019erreur est humaine.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Ce que les anthropologues auraient pu nous apprendre, c\u2019est comment nous pensons. L\u00e9vy-Bruhl avait commenc\u00e9\u00a0le travail. Mal lui en prit, ce qu\u2019il avait \u00e0 dire ne convenait pas du tout. Ce qu\u2019il fallait dire aux administrateurs coloniaux c\u2019\u00e9tait que, mine de rien, les Sauvages pensaient exactement comme nous \u2013 en faisant simplement tout le temps des erreurs. Leur dire que les Sauvages ne pensaient pas comme nous, c\u2019\u00e9tait simplement les enfoncer davantage dans leurs pr\u00e9jug\u00e9s d\u2019administrateurs. Car l\u2019anthropologie, comme l\u2019enfer, a toujours \u00e9t\u00e9 pav\u00e9e de bonnes intentions.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>On aurait pu apprendre \u00e9norm\u00e9ment de la querelle du tot\u00e9misme. Le d\u00e9bat faisait rage, des chercheurs quitt\u00e8rent en masse leurs domaines de recherche pour se faire anthropologues\u00a0: Wundt le devint \u00e0 cette occasion, et Frazer, et Durkheim et Freud. Ils nous dirent des choses fascinantes sur la nature du sacr\u00e9, sur l\u2019origine du tabou, sur la fonction du sacrifice. Et tout cela \u2013 on ne s\u2019en \u00e9tonne pas assez \u2013 n\u2019eut aucune influence sur l\u2019anthropologie. L\u2019explication qu\u2019on nous donne, c\u2019est que ces gens n\u2019\u00e9taient pas anthropologues. Ce qui est vrai. Mais ce qu\u2019il faut entendre, c\u2019est que l\u2019anthropologie s\u2019\u00e9tait construite autour du principe que les Sauvages n\u2019ont rien \u00e0 nous apprendre. Ce que l\u2019anthropologie allait expliquer, ce n\u2019\u00e9tait pas comment il peut y avoir plusieurs fa\u00e7ons de concevoir le monde \u2013 dont la n\u00f4tre est une vari\u00e9t\u00e9 -, mais pourquoi les Sauvages, pensant exactement comme nous, pouvaient n\u00e9anmoins \u00eatre constamment dans l\u2019erreur.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Une \u00e9cole anthropologique, le \u00ab\u00a0fonctionnalisme\u00a0\u00bb, s\u2019est enti\u00e8rement consacr\u00e9e \u00e0 expliquer les erreurs des Sauvages. Et la m\u00e9thode qu\u2019elle utilisa fut de dire que toutes ces erreurs \u00e9taient, d\u2019un certain point de vue, parfaitement <em>raisonnables<\/em>. Radcliffe-Brown montra que beaucoup d\u2019erreurs <em>individuelles<\/em> ont des cons\u00e9quences <em>collectives<\/em> tout \u00e0 fait b\u00e9n\u00e9fiques, ce qui les rend fort excusables. Quant \u00e0 Malinowski, il soutint que le raisonnement qui pr\u00e9side \u00e0 beaucoup d\u2019erreurs des Sauvages <em>aurait \u00e9t\u00e9 <\/em>tr\u00e8s raisonnable dans un contexte <em>l\u00e9g\u00e8rement<\/em> diff\u00e9rent (c\u2019est l\u2019explication \u00ab\u00a0expressive\u00a0\u00bb qu\u2019il utilise, par exemple, \u00e0 propos de la magie), ce qui rend ces erreurs aussi extr\u00eamement excusables. Cela ressemble fort \u00e0 du Piaget, et ce n\u2019est pas par hasard, cela date de la m\u00eame \u00e9poque et part du m\u00eame bon sentiment\u00a0: montrer que les Sauvages et enfants sont, quand m\u00eame, dans la bonne voie. On avait beaucoup reproch\u00e9 aux \u00e9volutionnistes de dire que les Sauvages \u00e9taient dans l\u2019Histoire du Monde <em>comme<\/em> des enfants. Les fonctionnalistes firent beaucoup mieux en d\u00e9montrant que les Sauvages <em>\u00e9taient<\/em> des enfants.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Avec <em>La Pens\u00e9e sauvage, <\/em>L\u00e9vi-Strauss posa \u00e0 nouveau le probl\u00e8me de la pens\u00e9e diff\u00e9rente, mettant fin au paternalisme charitable du fonctionnalisme. Il voulut prouver que la pens\u00e9e des Sauvages est aussi la n\u00f4tre, comme fonds archa\u00efque et comme alternative toujours pr\u00e9sente. Ce qu\u2019il disait-l\u00e0 \u00e9tait vrai\u00a0: il y a une fa\u00e7on de prendre le monde \u00e0 sa \u00ab\u00a0surface\u00a0\u00bb, de mani\u00e8re non conceptuelle, de travailler sur de pures corr\u00e9lations visuelles, sur des co-occurrences temporelles et spatiales. Et cette fa\u00e7on de faire est commune aux Sauvages et \u00e0 nous, m\u00eame si sa sp\u00e9cificit\u00e9 se distingue mieux dans la pratique des savoirs empiriques. Seulement voil\u00e0, si L\u00e9vy-Bruhl parlait bien de la \u00ab\u00a0pens\u00e9e sauvage\u00a0\u00bb au sens de L\u00e9vi-Strauss quand il parlait de \u00ab\u00a0mentalit\u00e9 primitive\u00a0\u00bb, il parlait aussi d\u2019autre chose, de la pens\u00e9e qu\u2019il faut bien appeler \u00ab\u00a0tot\u00e9mique\u00a0\u00bb faute de mieux. Et la pens\u00e9e tot\u00e9mique, on aura beau chercher dans les coins et les recoins de notre propre pens\u00e9e, on ne la trouvera pas. Il y a bien quelques brefs passages chez Emp\u00e9docle qui \u00e9voquent le d\u00e9coupage purement g\u00e9om\u00e9trique du monde propre \u00e0 la pens\u00e9e tot\u00e9mique, mais c\u2019est absolument tout. Nous avons bien, dans le pass\u00e9 de notre propre culture, chez Paracelse par exemple, une fa\u00e7on de cat\u00e9goriser le monde qui privil\u00e9gie les affinit\u00e9s essentielles et invisibles \u2013 comme le fait la pens\u00e9e tot\u00e9mique \u2013 par rapport aux ressemblances contingentes et visibles que privil\u00e9gie notre pens\u00e9e moderne. Mais, m\u00eame chez Paracelse, l\u2019existence de sympathies sous-jacentes ne remet pas en cause les grandes cat\u00e9gorisations fond\u00e9es sur les ressemblances et qui distinguent, \u00e0 la fa\u00e7on de la Gen\u00e8se, les plantes et les arbres, les animaux qui marchent, ceux qui volent, ceux qui rampent et ceux qui nagent.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Dans la pens\u00e9e tot\u00e9mique, rien de tout cela\u00a0: l\u2019univers tout entier est d\u00e9coup\u00e9 en deux, en quatre ou en huit, \u00ab\u00a0\u00e0 travers tout\u00a0\u00bb. Si bien que les hommes ne se trouvent pas dans un quartier, les animaux dans un autre, et les plantes dans un troisi\u00e8me. Non, il y a des hommes dans chacun des quartiers, et aussi des animaux, et aussi des plantes, et des points cardinaux, et des ph\u00e9nom\u00e8nes m\u00e9t\u00e9orologiques, et dans tel quartier on trouvera l\u2019opossum, et dans tel autre le vomi, et dans un troisi\u00e8me les b\u00e9b\u00e9s. Je d\u00e9fie qui que ce soit de montrer que nous avons quelque chose de semblable dans le pass\u00e9 de notre pens\u00e9e occidentale.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Ce qui ne veut pas dire que la pens\u00e9e tot\u00e9mique soit une pens\u00e9e de ploucs. On aura reconnu la pens\u00e9e australienne, et l\u2019on sait qu\u2019elle con\u00e7ut le mariage selon cette logique tot\u00e9mique. Il en allait de m\u00eame du mariage chinois\u00a0: la pens\u00e9e traditionnelle chinoise \u00e9tait tot\u00e9mique aussi bien que l\u2019australienne. On en retrouve la trace dans la g\u00e9omancie, et ses d\u00e9coupages g\u00e9om\u00e9triques \u00ab\u00a0\u00e0 travers tout\u00a0\u00bb. Et si l\u2019on doute encore de ce que j\u2019avance, on se posera la question de savoir pourquoi la \u00ab\u00a0classification chinoise\u00a0\u00bb de Borges, o\u00f9 Foucault voit le \u00ab\u00a0lieu de naissance\u00a0\u00bb de son livre <em>Les Mots et les choses<\/em>, nous \u00e9tait aussi immanquablement \u00ab\u00a0chinoise\u00a0\u00bb\u00a0?\u00a0<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>[\u00ab\u00a0\u2026\u00a0une certaine encyclop\u00e9die chinoise\u00a0\u00bb o\u00f9 il est \u00e9crit que \u00ab\u00a0les animaux se divisent en a) appartenant \u00e0 l\u2019empereur, b) embaum\u00e9s, c) apprivois\u00e9s, d) cochons de lait, e) sir\u00e8nes, f) fabuleux, g) chiens en libert\u00e9, h) inclus dans la pr\u00e9sente classification, i) qui s\u2019agitent comme des fous, j) innombrables, k) dessin\u00e9s avec un pinceau tr\u00e8s fin en poils de chameau, l) <em>et c\u00e6tera<\/em>, m) qui viennent de casser la cruche, n) qui de loin semblent des mouches.\u00a0\u00bb]<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Pens\u00e9e tot\u00e9mique, et qui nous est enti\u00e8rement \u00e9trang\u00e8re. Mais oui, <em>enti\u00e8rement<\/em>. Dommage que l\u2019anthropologie ne nous en ait jamais rien dit. Tout occup\u00e9e qu\u2019elle \u00e9tait \u00e0 dire \u2013 pareille au Schtroumpf \u00e0 lunettes \u2013 que les Sauvages n\u2019\u00e9taient pas scientifiques et que ce n\u2019\u00e9tait vraiment pas bien, l\u2019anthropologie a rat\u00e9 une excellente occasion de montrer ce qu\u2019elle pouvait faire. Pendant donc qu\u2019elle rab\u00e2chait, au nom de la science, que les Sauvages ne faisaient que dire des b\u00eatises, les historiens et les philosophes des sciences avaient enlev\u00e9 \u00e0 la Science sa t\u00eate pour voir comment elle fonctionnait \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Et ils s\u2019apercevaient, \u00f4 surprise, qu\u2019\u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la Science on trouvait un peu n\u2019importe quoi, que c\u2019\u00e9tait du bricolage et pas toujours tr\u00e8s propre.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Ce qui est triste pour les anthropologues, c\u2019est qu\u2019ils avaient tous les \u00e9l\u00e9ments en mains pour d\u00e9couvrir cela longtemps avant tout le monde\u00a0: ils avaient tous les modes de pens\u00e9e, l\u00e0, devant leurs yeux, il aurait suffi de les comparer.\u00a0<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Mais non, ils \u00e9taient si bien occup\u00e9s \u00e0 faire les bons \u00e9l\u00e8ves, \u00e0 dire que les autres \u00e9taient b\u00eates mais que nous \u00e9tions tr\u00e8s intelligents, que les \u00e9l\u00e9ments d\u2019une m\u00e9tath\u00e9orie qui permettrait une critique de la science comme discours de savoir, ce furent les philosophes qui les mirent en place. Et ce qui est encore plus triste, mais pas surprenant, c\u2019est que l\u2019anthropologie se trouve encore \u00e0 la remorque du d\u00e9bat. Ce n\u2019est que dans les toutes derni\u00e8res ann\u00e9es que les anthropologues britanniques se sont d\u00e9cid\u00e9s \u00e0 intervenir. En France, sur la science, les anthropologues n\u2019ont toujours rien \u00e0 dire.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Autre chose que l\u2019anthropologie aurait d\u00fb faire depuis longtemps\u00a0: se donner une th\u00e9orie digne de ce nom. Je ne veux pas dire que l\u2019anthropologie devrait avoir \u00e0 l\u2019heure qu\u2019il est une th\u00e9orie toute achev\u00e9e, mais elle pourrait au moins disposer d\u2019une <em>approche<\/em> qui lui serait propre. Or on constate que les anthropologues se satisfont, pour d\u00e9finir leur domaine, de l\u2019exotisme de leur objet (Sauvages, Barbares et Paysans) alors que, par ailleurs, ils sont pr\u00eats \u00e0 appr\u00e9hender cet objet n\u2019importe comment.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>On a parfois la chance de rencontrer un anthropologue qui tienne une ligne coh\u00e9rente, c\u2019est-\u00e0-dire qui en adopte une soit purement <em>psychologique<\/em> (comme Malinowski, qui ne voit que l\u2019individu et consid\u00e8re toute structure comme une illusion d\u2019optique, donc comme un ph\u00e9nom\u00e8ne relevant de la psychologie\u00a0; il nie par exemple qu\u2019il y ait de la parent\u00e9 classificatoire), soit purement <em>sociologique <\/em>(comme Dumont qui voit au contraire la cat\u00e9gorie de l\u2019\u00a0\u00ab\u00a0individu\u00a0\u00bb \u00e9merger dans un certain contexte social, et qui l\u2019explique donc en termes de structures). Mais la plupart des anthropologues n\u2019ont aucune tenue, m\u00e9langeant de mani\u00e8re \u00e9clectique approche psychologique et approche sociologique. Ce sont les \u00ab\u00a0th\u00e9orisations\u00a0\u00bb de ce type, faites de bric et de broc, qui soulignent cruellement l\u2019absence d\u2019une th\u00e9orie digne de ce nom.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Certains ont per\u00e7u ce probl\u00e8me et ont essay\u00e9 de le r\u00e9soudre. C\u2019est le cas de l\u2019\u00e9cole \u00ab\u00a0Culture et personnalit\u00e9\u00a0\u00bb. Il faut saluer leur tentative sympathique, m\u00eame si le r\u00e9sultat n\u2019est pas tr\u00e8s convaincant. Malgr\u00e9 leurs gros sabots, les culturalistes ont vu qu\u2019il y avait une difficult\u00e9 s\u00e9rieuse l\u00e0 o\u00f9 la majorit\u00e9 des anthropologues ne voyaient rien du tout. Que disent-ils\u00a0? Que les hommes ont des besoins, et que ces besoins s\u00e9cr\u00e8tent \u2013 au cours des \u00e2ges \u2013 des institutions pour se satisfaire. Ces institutions produisent \u00e0 leur tour des hommes qui trouvent ces institutions fort \u00e0 leur go\u00fbt\u00a0: ils pr\u00e9sentent la \u00ab\u00a0personnalit\u00e9 de base\u00a0\u00bb qui correspond \u00e0 celles-ci. L\u2019argument est bien s\u00fbr circulaire\u00a0: A d\u00e9termine B qui d\u00e9termine A. Encore que des op\u00e9rateurs de ce type-l\u00e0, cela existe\u00a0: on constate des ph\u00e9nom\u00e8nes de ce genre dans la formation des prix, par exemple.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Ce qui ne va \u00e9videmment pas, c\u2019est que les besoins humains \u00e9tant n\u00e9cessairement les m\u00eames au d\u00e9part, on ne parvient pas \u00e0 expliquer pourquoi les institutions prennent la vari\u00e9t\u00e9 des formes qu\u2019on leur conna\u00eet. Alors on introduit un <em>deus ex machina<\/em> qu\u2019on peut d\u00e9signer du nom qu\u2019on lui donne aujourd\u2019hui\u00a0: l\u2019\u00e9cologie. On dit que, les conditions \u00e9cologiques \u00e9tant diff\u00e9rentes au d\u00e9part, les m\u00eames besoins s\u00e9cr\u00e8tent les m\u00eames institutions mais sous des formes diff\u00e9rentes. Pourquoi pas apr\u00e8s tout\u00a0? On r\u00e9introduit ainsi le <em>climat<\/em> dans le r\u00f4le qu\u2019on lui faisait jouer \u00e0 l\u2019origine des cultures aux XVII<sup>e<\/sup> et XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cles. Seulement, \u00e7a ne marche pas. Parce qu\u2019il faudrait expliquer, par exemple, premi\u00e8rement, pourquoi le m\u00eame syst\u00e8me de parent\u00e9 \u2013 isomorphe au <em>Vierergruppe <\/em>de Klein \u2013 \u00e0 mariage pr\u00e9f\u00e9rentiel avec la cousine crois\u00e9e bilat\u00e9rale existe simultan\u00e9ment au cap de Bonne Esp\u00e9rance, au c\u0153ur de la for\u00eat amazonienne et sur la c\u00f4te Nord-Ouest de l\u2019Australie\u00a0; deuxi\u00e8mement, pourquoi des voisins parfois imm\u00e9diats ont des syst\u00e8mes de parent\u00e9 tout \u00e0 fait diff\u00e9rents alors qu\u2019ils vivent dans le m\u00eame milieu \u00e9cologique.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>On a assist\u00e9 \u00e0 d\u2019autres tentatives malheureuses de synth\u00e8se des approches psychologique et sociologique, pas n\u00e9cessairement toutes en anthropologie d\u2019ailleurs. Ce sont par exemple celles de type \u00ab\u00a0freudo-marxiste\u00a0\u00bb, qui combinent g\u00e9n\u00e9ralement des versions aplaties tant du marxisme que de la m\u00e9tapsychologie freudienne, et qui r\u00e9ussissent du coup le tour de force de mettre sur pied une \u00ab\u00a0th\u00e9orie\u00a0\u00bb qui soit \u00e0 la fois \u00e9clectique <em>et<\/em> dogmatique.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>L\u00e9vi-Strauss a propos\u00e9, lui aussi, une solution, mais beaucoup plus subtile. C\u2019est une solution <em>cart\u00e9sienne<\/em> (au sens technique) qui consid\u00e8re les structures sociales et culturelles comme projections des structures de l\u2019esprit dans le monde. Sociologie et psychologie sont donc dans un rapport sp\u00e9culaire\u00a0; l\u2019objet mir\u00e9, c\u2019est l\u2019esprit humain, et son reflet, c\u2019est la structure sociale ou culturelle. Mais ici aussi on rencontre des difficult\u00e9s insurmontables.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>D\u2019abord, est-ce que la structure de l\u2019esprit peut vraiment rendre compte des structures sociales\u00a0? La nature du social est d\u2019\u00eatre intersubjective et on voit mal comment l\u2019esprit pourrait \u00eatre autre que monadique. Il est possible que pour L\u00e9vi-Strauss l\u2019esprit ne rende compte que des structures culturelles, mais d\u2019o\u00f9 viennent alors les structures sociales\u00a0? La deuxi\u00e8me difficult\u00e9, c\u2019est qu\u2019\u00e0 chaque type de production culturelle (et sociale\u00a0?), il faut d\u00e9couvrir un <em>organe<\/em> correspondant. On se souvient que Chomsky a \u00e9chou\u00e9 \u00e0 d\u00e9crire un syst\u00e8me cognitif suffisamment complexe alors qu\u2019il n\u2019entendait rendre compte que du <em>seul<\/em> langage.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>\u00c0 l\u2019inverse du culturalisme, la solution l\u00e9vi-straussienne ne manque pas d\u2019\u00e9l\u00e9gance, mais elle est dispendieuse. \u00c0 la limite, le microcosme de l\u2019esprit devrait pr\u00e9senter la m\u00eame complexit\u00e9 que le macrocosme de la culture humaine. Ce qui n\u2019est pas vraisemblable, car on sait par ailleurs que des contraintes s\u2019exercent sur le culturel, qui n\u2019ont rien \u00e0 voir avec le psychologique, \u00e9tant d\u2019ordre soit purement physique, ou au point de rencontre du physique et du social. Ainsi, le fait qu\u2019il existe dix-sept motifs de base pour d\u00e9corer un mur n\u2019a rien \u00e0 voir avec l\u2019esprit humain, c\u2019est une simple cons\u00e9quence des propri\u00e9t\u00e9s topologiques d\u2019un espace \u00e0 deux dimensions.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Quant aux contraintes sur le culturel qui s\u2019exerceraient au point de rencontre du physique et du social, on en trouve un bel exemple chez les abeilles. L\u2019hypoth\u00e8se cart\u00e9sienne voudrait sans doute que, d\u2019une certaine fa\u00e7on, la forme hexagonale qui caract\u00e9rise l\u2019alv\u00e9ole rel\u00e8ve de la \u00ab\u00a0culture\u00a0\u00bb des abeilles, qu\u2019il y ait quelque part dans l\u2019esprit \u00ab\u00a0apien\u00a0\u00bb quelque chose d\u2019\u00a0\u00ab\u00a0hexagonal\u00a0\u00bb. En fait, pas du tout. La forme hexagonale r\u00e9sulte uniquement de la combinaison de contraintes purement physiques et de contraintes sociales. C\u2019est parce qu\u2019un essaim d\u2019abeilles construisant <em>simultan\u00e9ment<\/em> chacun un alv\u00e9ole (d\u2019une forme quelconque), <em>tous<\/em> ces alv\u00e9oles auront la m\u00eame forme hexagonale en vertu d\u2019un principe morphog\u00e9n\u00e9tique in\u00e9luctable (qui s\u2019exerce de la m\u00eame fa\u00e7on pour donner la forme hexagonale aux cellules de B\u00e9nard d\u2019un liquide en \u00e9bullition sur une surface uniform\u00e9ment chauff\u00e9e).<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Comment donc devrait proc\u00e9der l\u2019anthropologie pour mettre en place les conditions d\u2019une th\u00e9orie anthropologique digne de ce nom, c\u2019est-\u00e0-dire pour \u00e9laborer une approche proprement anthropologique\u00a0? Il lui faut d\u00e9passer l\u2019aporie sociologie <em>ou<\/em> psychologie, car l\u2019une et l\u2019autre sont partielles, et la cacophonie sociologie <em>et<\/em> psychologie, car elles sont contradictoires.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Il reste une derni\u00e8re possibilit\u00e9 qui, sans \u00eatre la bonne, va nous mettre sur la voie d\u2019une solution. Il s\u2019agit d\u2019une hypoth\u00e8se, elle aussi <em>cart\u00e9sienne<\/em> \u2013 mais diff\u00e9rente de celle de L\u00e9vi-Strauss -, consistant \u00e0 consid\u00e9rer les domaines du sociologique et du psychologique comme distincts, mais poss\u00e9dant un point d\u2019articulation, une <em>glande pin\u00e9ale<\/em>. On d\u00e9couvre soit un lieu pour le sociologique au sein du psychologique, la structure \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019individu\u00a0; soit, \u00e0 l\u2019inverse, un lieu pour le psychologique au sein du sociologique, l\u2019individu \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la structure. La premi\u00e8re option est celle que choisit Freud avec le \u00ab\u00a0complexe d\u2019\u0152dipe\u00a0\u00bb. Le complexe n\u2019est rien d\u2019autre que la <em>transsubstantiation<\/em> de la structure de parent\u00e9 en sentiment \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019individu. La deuxi\u00e8me option est centrale dans la \u00ab\u00a0psychologie des foules\u00a0\u00bb de Le Bon (qui est, bien s\u00fbr, une sociologie), sa notion de \u00ab\u00a0suggestion mutuelle\u00a0\u00bb renvoie \u00e0 l\u2019individu comme facteur de \u00ab\u00a0contagion psychique\u00a0\u00bb au c\u0153ur de la foule en tant que structure (peu structur\u00e9e dans l\u2019\u00e9meute, tr\u00e8s structur\u00e9e dans l\u2019arm\u00e9e ou l\u2019\u00c9glise).<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>L\u2019\u00e9cart minime qui existe entre la \u00ab\u00a0suggestion\u00a0\u00bb, comme foule dans l\u2019individu et la \u00ab\u00a0suggestion mutuelle\u00a0\u00bb comme individu dans la foule, indique qu\u2019il n\u2019y a pas pour le sociologique et le psychologique deux domaines distincts articul\u00e9s en un point, mais tout simplement un m\u00eame r\u00e9el (ph\u00e9nom\u00e9nal) envisag\u00e9 sous deux perspectives. Deux \u00e9clairages, deux \u00ab\u00a0modalit\u00e9s\u00a0\u00bb au sens spinoziste d\u2019une m\u00eame substance. A ne d\u00e9termine pas B qui d\u00e9termine A mais, plus simplement, A = B. Le sentiment, c\u2019est la structure localis\u00e9e dans l\u2019individu comme contrainte incontournable, comme <em>passion<\/em>. La structure, c\u2019est la passion envisag\u00e9e comme ph\u00e9nom\u00e8ne collectif, sous sa forme statistique.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Ce qui s\u2019est pass\u00e9 historiquement, c\u2019est la m\u00eame chose que lorsque la m\u00e9canique ondulatoire et la m\u00e9canique corpusculaire se sont retrouv\u00e9es sur les \u00ab\u00a0faits\u00a0\u00bb quantiques, avec chacune sa bonne explication. D\u2019o\u00f9 le d\u00e9bat onde ou corpuscule\u00a0? Alors que <em>ni<\/em> l\u2019onde <em>ni<\/em> le corpuscule ne sont bien s\u00fbr des objets r\u00e9els, mais des mod\u00e9lisations concurrentes au sein du monde (fictif) de la R\u00e9alit\u00e9 objective. Il en va de m\u00eame pour le sociologique et le psychologique qui sont tous deux des discours (historiques) ayant produit (ind\u00e9pendamment) leurs mod\u00e9lisations.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Maintenant que c\u2019est dit, certains s\u2019exclameront\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est \u00e9vident qu\u2019il s\u2019agit du m\u00eame r\u00e9el sous deux \u00e9clairages diff\u00e9rents. Tout le monde a toujours su cela\u00a0!\u00a0\u00bb Mais si on le savait, que ne l\u2019a-t-on dit\u00a0? Au lieu de quoi on nous disait que l\u2019individu existe et que la structure n\u2019est qu\u2019illusion, ou l\u2019inverse, ou bien encore qu\u2019ils se d\u00e9terminent l\u2019un l\u2019autre, ou finalement qu\u2019il s\u2019agit de trouver leur point d\u2019articulation. Ce qui est quand m\u00eame tout \u00e0 fait diff\u00e9rent, puisqu\u2019il y aurait donc deux choses et non une seule.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Si maintenant cela para\u00eet \u00e9vident, ce n\u2019est donc pas parce qu\u2019on le savait d\u00e9j\u00e0, mais parce qu\u2019on se rend compte soudain que les choses sont bien ainsi. Prenons un exemple, la prohibition de l\u2019inceste, dont L\u00e9vi-Strauss dit qu\u2019elle est <em>\u00e0 la fois <\/em>naturelle, puisque universelle, et culturelle, puisque \u00e9nonc\u00e9e comme loi. Comment est-il possible qu\u2019il y ait <em>\u00e0 la fois <\/em>prohibition explicite et horreur spontan\u00e9e\u00a0? Parce que c\u2019est la m\u00eame chose, parce que l\u2019horreur c\u2019est la structure comme sentiment, comme <em>passion<\/em>, et que la r\u00e8gle c\u2019est le sentiment collectif comme (repr\u00e9sentation de) la structure. Ce qui est bizarre ici, c\u2019est que la r\u00e8gle soit apparue n\u00e9cessaire, alors que la passion suffisait amplement. On peut dire que deux pr\u00e9cautions valent mieux qu\u2019une. Mais s\u2019il y a <em>repr\u00e9sentation <\/em>de la structure, c\u2019est parce qu\u2019ici la structure est simple et qu\u2019on la voit facilement. Quand les prohibitions qui portent sur l\u2019alliance sont \u00e0 ce point complexes qu\u2019il devient plus simple de dire avec qui il faut se marier qu\u2019avec qui on ne le peut pas (mariage prescriptif ou pr\u00e9f\u00e9rentiel), il y a toujours une r\u00e8gle, mais qui ne couvre plus l\u2019ensemble de la structure, parce que celle-ci est trop complexe pour \u00eatre vue dans sa totalit\u00e9\u00a0; et il faut plusieurs g\u00e9n\u00e9rations d\u2019anthropologues pour en trouver une repr\u00e9sentation (en l\u2019occurrence, math\u00e9matique). Pendant ce temps-l\u00e0, les gens qui vivent \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de cette structure, continuent de la vivre comme passion, trouvant spontan\u00e9ment les partenaires permis(es), avenant(e)s et joli(e)s.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Ce n\u2019est pas fini, nous n\u2019avons pr\u00e9sent\u00e9 ici qu\u2019un programme, il va falloir inventer un langage pour exprimer cette approche authentiquement anthropologique. Ce qu\u2019il fallait souligner, c\u2019est que deux dangers guettent l\u2019anthropologie\u00a0: le premier consiste \u00e0 prendre le ronron pour un signe de bonne sant\u00e9, alors qu\u2019il r\u00e9v\u00e8le en fait un \u00e9tat pr\u00e9-comateux\u00a0; le second conduit \u00e0 dire, comme c\u2019est, para\u00eet-il, la mode\u00a0: \u00ab\u00a0Oui, ce que nous avons fait n\u2019est pas tr\u00e8s bon, cela ressemble davantage \u00e0 de la mauvaise litt\u00e9rature qu\u2019\u00e0 une authentique science de l\u2019Homme, mais nous en avons tir\u00e9 les le\u00e7ons, d\u00e9sormais nous \u00e9crirons de la bonne litt\u00e9rature.\u00a0\u00bb Quelle capitulation\u00a0! C\u2019est comme s\u2019ils disaient\u00a0: \u00ab\u00a0Oui, nous nous sommes conduits comme des imb\u00e9ciles. Mais demain \u00e7a change\u00a0: dor\u00e9navant nous ferons les imb\u00e9ciles d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment\u00a0!\u00a0\u00bb Triste consolation. Ah, le chemin qui m\u00e8ne \u00e0 une science de l\u2019Homme est ardu, et bien des efforts paraissent avoir \u00e9t\u00e9 vains, mais tout d\u00e9couragement est pr\u00e9matur\u00e9. Il nous faut convaincre \u00e0 nouveau les intellectuels que nous avons quelque chose \u00e0 leur dire \u00e0 partir des Sauvages, Barbares, Paysans et, demain, Robots. La tentation est grande de s\u2019\u00e9crier\u00a0: \u00ab\u00a0Anthropologues debout\u00a0! La moisson est proche.\u00a0\u00bb<\/p>\r\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-125141\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/LHomme.png\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"260\" \/><\/p>\n<p><strong>Reprendre \u00e0 z\u00e9ro<\/strong><\/p>\n<p>A paru dans <strong><i>L\u2019Homme 97-98, 1986, XXVI : 299-308<\/i><\/strong><\/p>\n<p>Comme mon programme n&rsquo;int\u00e9ressait pas grand monde, je l&rsquo;ai r\u00e9alis\u00e9 moi-m\u00eame dans <em>Comment la v\u00e9rit\u00e9 et la r\u00e9alit\u00e9 furent invent\u00e9es<\/em> (2009).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><em>\u2013 Sous couvert de \u00ab\u00a0scientificit\u00e9\u00a0\u00bb, l\u2019anthropologie s\u2019est enferm\u00e9e dans un discours objectiviste [&hellip;]<\/em><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[3568,97,691],"class_list":["post-125207","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-anthropologie","tag-bronislaw-malinowski","tag-claude-levi-strauss","tag-lucien-levy-bruhl"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/125207","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=125207"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/125207\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":125210,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/125207\/revisions\/125210"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=125207"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=125207"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=125207"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}