{"id":125331,"date":"2020-12-08T01:45:02","date_gmt":"2020-12-08T00:45:02","guid":{"rendered":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=125331"},"modified":"2020-12-08T01:45:02","modified_gmt":"2020-12-08T00:45:02","slug":"le-moment-du-verbe-le-signifiant-et-son-efficace-1998","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2020\/12\/08\/le-moment-du-verbe-le-signifiant-et-son-efficace-1998\/","title":{"rendered":"<b>Le moment du Verbe : le signifiant et son efficace<\/b> (1998)"},"content":{"rendered":"\r\n<blockquote><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-125141\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/LHomme.png\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"260\" \/>\r\n<p><strong>Le moment du Verbe : le signifiant et son efficace<\/strong><\/p>\r\n<p>A paru dans <strong>L&rsquo;Homme 145, <span class=\"documentYear\">1998 :<\/span><span class=\"documentPageRange\">\u00a0239-248<\/span><\/strong><\/p>\r\n<\/blockquote>\r\n\r\n\r\n\r\n<p><code>\u00c0 propos de Elisabeth Roudinesco et Michel Plon, <em>Dictionnaire de la psychanalyse<\/em>, Paris : Fayard 1997<\/code><\/p>\r\n<p>Dans le<em> Dictionnaire de la psychanalyse<\/em> d\u2019\u00c9lisabeth Roudinesco et Michel Plon, on trouve des articles biographiques, d\u2019autres consacr\u00e9s aux soci\u00e9t\u00e9s et \u00e9coles psychanalytiques, des monographies conceptuelles, ou ayant trait aux ouvrages de Sigmund Freud et aux revues o\u00f9 ses articles furent publi\u00e9s pour la premi\u00e8re fois.\u00a0<\/p>\r\n\r\n<p><!--more--><\/p>\r\n\r\n<p>Les biographies constituent la majeure partie de l\u2019ouvrage, elles portent non seulement sur les psychanalystes et cas c\u00e9l\u00e8bres mais aussi sur divers acteurs de la premi\u00e8re heure, comme des parents proches de Freud, ou des \u00e9crivains et musiciens entr\u00e9s en contact avec lui, comme Thomas Mann, Gustav Mahler ou Romain Rolland. L\u2019int\u00e9r\u00eat pr\u00eat\u00e9 aux trag\u00e9dies personnelles fait de la lecture de ces articles une exp\u00e9rience souvent \u00e9mouvante. Ces drames sont bien entendu nombreux au sein d\u2019un mouvement que le nazisme voulut doublement an\u00e9antir, de mani\u00e8re directe en \u00e9liminant les personnes du fait de leur origine ethnique, et de mani\u00e8re indirecte en \u00e9radiquant les id\u00e9es dont celles-ci \u00e9taient les porte-paroles, le nazisme s\u2019\u00e9tant pos\u00e9 comme on sait, en ennemi de la pens\u00e9e en g\u00e9n\u00e9ral et de la psychanalyse en particulier. On lira comme des hommages \u00e9loquents aux victimes de la barbarie &#8211; et de la stupidit\u00e9 au sens large &#8211; les articles d\u00e9di\u00e9s \u00e0 Sabina Spielrein, Eva Freud, Eug\u00e9nie Sokolnicka, Johan Rittmeister et bien d\u2019autres. La contrainte que les auteurs se sont impos\u00e9e de ne consacrer d\u2019article s\u00e9par\u00e9 qu\u2019aux personnes d\u00e9c\u00e9d\u00e9es conduit cependant \u00e0 un grave d\u00e9s\u00e9quilibre lorsqu\u2019il s\u2019agit d\u2019un mouvement comme la psychanalyse qui n&rsquo;a pas m\u00eame cent ans. Pour retrouver dans les pages de ce dictionnaire les acteurs toujours en vie, le lecteur est oblig\u00e9 de se livrer \u00e0 de nombreuses contorsions, recherchant leur trace au sein des organisations auxquelles ils ont appartenu, au niveau des concepts qu\u2019ils ont manipul\u00e9s, voire au contact des morts qu\u2019ils ont connus.\u00a0<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Les textes traitant des soci\u00e9t\u00e9s et \u00e9coles psychanalytiques nationales sont \u00e9galement nombreux, et c\u2019est probablement l\u00e0 que le lecteur fran\u00e7ais d\u00e9j\u00e0 f\u00e9ru de psychanalyse d\u00e9couvrira le mat\u00e9riel le plus neuf. Les pionniers de la psychanalyse dans chacun des pays o\u00f9 elle est pr\u00e9sente sont en effet non seulement r\u00e9pertori\u00e9s, mais leur place dans son \u00e9mergence en mati\u00e8re de cr\u00e9ation d\u2019institutions ou de traductions des textes du p\u00e8re fondateur est document\u00e9e de mani\u00e8re tr\u00e8s pr\u00e9cise.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Les articles conceptuels \u00e9vitent d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment l\u2019\u00e9cueil qui aurait consist\u00e9 \u00e0 vouloir concurrencer le <em>Vocabulaire de la psychanalyse<\/em> de Jean Laplanche et Jean-Bertrand Pontalis , et se contentent souvent, avec beaucoup de sagesse, de r\u00e9sumer la contribution de ces auteurs ou de renvoyer \u00e0 leur ouvrage insurpass\u00e9. \u00c0 de tr\u00e8s rares exceptions pr\u00e8s (le \u00ab traumatisme de la naissance\u00a0\u00bb d\u2019Otto Rank, l\u2019\u00ab\u00a0aphanisis\u00a0\u00bb d\u2019Ernest Jones, le \u00ab\u00a0self\u00a0\u00bb de Winnicott), l\u2019ensemble des concepts pr\u00e9sent\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 introduits par trois auteurs seulement\u00a0: Freud lui-m\u00eame, M\u00e9lanie Klein et Jacques Lacan. Ce choix correspond \u00e0 la repr\u00e9sentation que l\u2019on se fait en France de l\u2019histoire de la m\u00e9tapsychologie psychanalytique\u00a0: un \u00e9difice th\u00e9orique qui ne b\u00e9n\u00e9ficia quasiment pas de l\u2019existence, aux Etats-Unis, d\u2019une vaste communaut\u00e9 d\u2019analystes.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Les monographies portant sur les livres de Freud contiennent chaque fois un r\u00e9sum\u00e9 tr\u00e8s complet, un historique des traductions, aussi bien en anglais qu&rsquo;en fran\u00e7ais, et des probl\u00e8mes conceptuels que celles-ci soulev\u00e8rent.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Dans tous les articles de nature proprement historique on retrouve le style d\u2019\u00c9lisabeth Roudinesco, que l\u2019on connaissait d\u00e9j\u00e0 pour l\u2019avoir savour\u00e9 dans ses ouvrages pr\u00e9c\u00e9dents consacr\u00e9s \u00e0 l\u2019<em>Histoire de la psychanalyse en France<\/em> (1982, 1986) ou \u00e0 <em>Jacques Lacan<\/em> (1993) . Le style est \u00e0 la fois enjou\u00e9 et \u00e9pique, parcouru d\u2019un souffle hugolien qui transpara\u00eet non seulement dans l\u2019\u00e9criture mais aussi dans les choix \u00e9thiques de l\u2019auteur, lesquels sont sans \u00e9quivoque r\u00e9publicains &#8211; voire jacobins, socialistes &#8211; \u00e0 la mani\u00e8re de Jean Jaur\u00e8s, ou franchement populistes &#8211; dans le meilleur sens du terme, c\u2019est-\u00e0-dire manifestant leur sympathie spontan\u00e9e pour le \u00ab peuple\u00a0\u00bb, au premier rang duquel se place la classe ouvri\u00e8re.\u00a0<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Ainsi, par exemple, quand la France se voit d\u00e9cerner un brevet de \u00ab\u00a0fille a\u00een\u00e9e du freudisme\u00a0\u00bb pour \u00eatre le pays o\u00f9 le nombre de psychanalystes par habitant est le plus \u00e9lev\u00e9, o\u00f9 toute forme de traitement de la psychose aussi bien que de la n\u00e9vrose se situe peu ou prou par rapport \u00e0 la psychanalyse, et o\u00f9 non seulement les philosophes mais aussi les intellectuels dans leur ensemble ont plac\u00e9 la psychanalyse au centre de leur <em>Weltanschaung<\/em>. Ainsi dans la tristesse manifest\u00e9e de voir Freud utiliser le mot \u00ab socialiste \u00bb pour d\u00e9signer une id\u00e9ologie de gauche concurrente, celle-ci totalitaire. Ainsi encore dans la sympathie exceptionnelle manifest\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9gard des repr\u00e9sentants du courant \u00ab freudo-marxiste \u00bb au sein du mouvement psychanalytique, qui s\u2019exprime en particulier dans un portrait inattendu par sa chaleur de Wilhelm Reich, dont les auteurs soulignent l\u2019influence visible sur <em>L\u2019Anti-Oedipe<\/em> de Gilles Deleuze et F\u00e9lix Guattari . Ainsi enfin dans la compassion exprim\u00e9e pour les \u00ab\u00a0hyst\u00e9riques de Charcot\u00a0\u00bb, dont la condition de \u00ab\u00a0femmes issues du peuple\u00a0\u00bb\u00a0mises en sc\u00e8ne par un cabotin g\u00e9nial du savoir est amplement soulign\u00e9e tant dans l\u2019article consacr\u00e9 au ma\u00eetre lui-m\u00eame que dans ceux qui le sont aux plus c\u00e9l\u00e8bres d\u2019entre elles, Blanche Wittmann, Rosalie Dubois et \u00ab\u00a0Augustine\u00a0\u00bb.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>De cette partie historique se d\u00e9gagent plusieurs th\u00e8mes : la d\u00e9nonciation des falsifications historiographiques, la pr\u00e9pond\u00e9rance des techniques suggestives, telle l\u2019hypnose, par rapport \u00e0 la composante neurophysiologique dans l\u2019origine du freudisme, la place de la psychanalyse dans le courant r\u00e9formateur de la Haskalah au sein de la communaut\u00e9 juive, la vertu th\u00e9rapeutique de la cure psychanalytique. C\u2019est l\u00e0 que ce <em>Dictionnaire de la psychanalyse<\/em> se r\u00e9v\u00e8le un ouvrage militant, voire pol\u00e9mique, dans la meilleure acception de ces deux termes, au sens o\u00f9 ils d\u00e9notent la responsabilit\u00e9 assum\u00e9e par des auteurs qui s&rsquo;engagent pleinement dans les textes qu\u2019ils \u00e9crivent. La preuve est faite ici qu\u2019un dictionnaire ne doit pas n\u00e9cessairement \u00eatre neutre, du moment qu\u2019il prouve son attachement \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 historique et que ses options philosophiques et politiques sont parfaitement visibles aux yeux du lecteur.\u00a0<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Sur cette question de la v\u00e9rit\u00e9 historique, le <em>Dictionnaire de la psychanalyse<\/em> n\u2019est en fait pas tendre pour son fondateur-m\u00eame, Sigmund Freud, accus\u00e9 d\u2019avoir, avec son comp\u00e8re des premiers temps, Josef Breuer, falsifi\u00e9 le compte rendu des cures de certaines de leurs patientes \u00ab\u00a0hyst\u00e9riques\u00a0\u00bb afin d\u2019\u00e9tablir une ant\u00e9riorit\u00e9 fictive de leur m\u00e9thode th\u00e9rapeutique par rapport \u00e0 celle de Pierre Janet, connue sous l\u2019appellation d\u2019\u00ab\u00a0analyse psychologique\u00a0\u00bb. Plus tard Freud aurait continu\u00e9 de remodeler l\u2019histoire de sa m\u00e9thode, pratiquant lui-m\u00eame, et imposant \u00e0 ses coll\u00e8gues les plus proches, la r\u00e9tention d\u2019information et la m\u00e9moire s\u00e9lective.\u00a0<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Ernest Jones, auteur des trois tomes de la biographie de Freud, confondue avec l\u2019histoire officielle du mouvement, et ce faisant devenue la caution de l\u2019ensemble des demi-v\u00e9rit\u00e9s et mensonges par omission voulus par le ma\u00eetre, appara\u00eet comme le principal personnage contre qui ce <em>Dictionnaire de la psychanalyse<\/em> est r\u00e9dig\u00e9. Le r\u00f4le de Jones en tant qu\u2019organisateur et ambassadeur du mouvement psychanalytique est abondamment soulign\u00e9\u00a0; le fait qu\u2019il ait \u00e9t\u00e9 l\u2019auteur d\u2019un compromis pass\u00e9 avec les nazis pour op\u00e9rer l&rsquo;\u00ab\u00a0aryanisation\u00a0\u00bb de la psychanalyse en Allemagne n\u2019est pas pass\u00e9 sous silence non plus. L\u2019accent mis sur la suggestion, et non sur la neurophysiologie, comme principale source de la technique freudienne, constitue une autre mani\u00e8re de prendre Jones \u00e0 contrepied. Je reviendrai plus loin sur ce point.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>\u00a0Curieusement, de la b\u00eate noire de l\u2019ouvrage qu&rsquo;est donc Ernest Jones, un portrait tr\u00e8s pr\u00e9cis et finalement extr\u00eamement attachant est dress\u00e9 dans l\u2019article biographique qui le concerne, ce qui contribue \u00e0 faire de lui, de mani\u00e8re inattendue, le personnage central de l\u2019ouvrage. Si les auteurs ne qualifient pas Ernest Jones de saint Paul du mouvement psychanalytique, le parall\u00e8le s\u2019impose cependant de lui-m\u00eame au lecteur.\u00a0<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Sur ce sujet de la v\u00e9rit\u00e9 historique, il est int\u00e9ressant que pr\u00e9cis\u00e9ment sur un point &#8211; l&rsquo;abandon de la th\u00e8se de la s\u00e9duction dans l&rsquo;\u00e9tiologie des n\u00e9vroses hyst\u00e9riques &#8211; o\u00f9 Freud fut jug\u00e9 coupable de falsification par un mouvement d&rsquo;opinion n\u00e9 au milieu des ann\u00e9es 80, le <em>Dictionnaire<\/em> prend au contraire sans \u00e9quivoque le parti du fondateur de la psychanalyse, rejetant cat\u00e9goriquement l\u2019accusation de tromperie. Rappelons que, confront\u00e9 de mani\u00e8re r\u00e9currente par ses patientes n\u00e9vros\u00e9es au r\u00e9cit d&rsquo;abus sexuels perp\u00e9tr\u00e9s sur elles par leur p\u00e8re, Freud juge en 1897 qu&rsquo;un certain nombre de ces souvenirs de violence sont en r\u00e9alit\u00e9 fantasmatiques. On conna\u00eet les mots par lesquels il conclut la lettre qu&rsquo;il adresse \u00e0 Wilhelm Fliess le 21 septembre 1897 pour lui annoncer ce revirement, dont il pr\u00e9dit qu\u2019il se manifestera pour lui par une perte de revenus\u00a0: \u00ab\u00a0Rebecca, \u00f4te ta robe, tu n&rsquo;es plus fianc\u00e9e.\u00a0\u00bb\u00a0<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>En 1984, ce renoncement \u00e0 l&rsquo;hypoth\u00e8se de la s\u00e9duction fut qualifi\u00e9 par Jeffrey Masson de mensonge strat\u00e9gique visant \u00e0 favoriser l&rsquo;acceptation de la psychanalyse par l&rsquo;opinion. Au contraire, dans le \u00ab sc\u00e9nario \u00bb qu&rsquo;il r\u00e9digea pour Hollywood \u00e0 la fin des ann\u00e9es 50, Jean-Paul Sartre avait fait de cette v\u00e9ritable conversion intellectuelle le tournant fondateur de la psychanalyse en tant que science de l&rsquo;inconscient . Ce <em>Sc\u00e9nario Freud<\/em> est \u00e0 juste titre abondamment mentionn\u00e9 dans le <em>Dictionnaire de la psychanalyse<\/em>\u00a0; il constitue en effet la \u00ab\u00a0fiction historique\u00a0\u00bb consacr\u00e9e \u00e0 la psychanalyse ayant le mieux saisi l&rsquo;essence m\u00eame de cette science. \u00c0 propos de la pol\u00e9mique engag\u00e9e par Masson, les auteurs du <em>Dictionnaire<\/em> \u00e9crivent\u00a0: \u00ab Dans le contexte des ann\u00e9es 1990, le retour \u00e0 la th\u00e9orie de la s\u00e9duction fut donc d&rsquo;abord une r\u00e9action contre l&rsquo;orthodoxie psychanalytique puis le sympt\u00f4me majeur d&rsquo;une forme am\u00e9ricaine d&rsquo;antifreudisme o\u00f9 se m\u00ealaient la victimologie, le culte fanatique des minorit\u00e9s opprim\u00e9es et l&rsquo;apologie d&rsquo;une technique de l&rsquo;aveu, largement appuy\u00e9e sur la pharmacologie\u00a0\u00bb (p. 966).<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Comme j\u2019y ai d\u00e9j\u00e0 fait allusion, lorsque l\u2019on s\u2019interroge sur les sources de la pens\u00e9e freudienne, il convient de se prononcer quant au poids \u00e0 attribuer respectivement \u00e0 l\u2019apport du courant issu de la neurophysiologie, transmis par l\u2019enseignement m\u00e9dical traditionnel, et \u00e0 celui du courant issu des techniques suggestives, descendant en droite ligne de la pseudo-science du \u00ab\u00a0magn\u00e9tisme animal\u00a0\u00bb fond\u00e9e par Franz Anton Mesmer et r\u00e9fut\u00e9e en 1784 par une c\u00e9l\u00e8bre commission d\u2019enqu\u00eate constitu\u00e9e de membres de l\u2019Institut et pr\u00e9sid\u00e9e par Vicq d\u2019Azyr. Les deux influences sont certainement pr\u00e9sentes chez Freud\u00a0: ses ma\u00eetres viennois en m\u00e9decine, tels Ernst W. von Br\u00fccke ou Theodor Meynert, sont physiologues, tandis que les Fran\u00e7ais auxquels le fondateur de la psychanalyse s\u2019int\u00e9resse, Charcot \u00e0 Paris, Li\u00e9beault et Bernheim \u00e0 Nancy, pratiquent l\u2019hypnose &#8211; mais comme il conviendra de le pr\u00e9ciser, \u00e0 des titres divers.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>L\u2019enjeu est le suivant\u00a0: faut-il, comme le fait Ernest Jones, minimiser parmi les \u00e9l\u00e9ments constitutifs du freudisme l\u2019apport du courant issu des techniques suggestives, ou faut-il, comme \u00c9lisabeth Roudinesco et Michel Plon, privil\u00e9gier celui-ci et minimiser au contraire l\u2019apport du courant issu de la neurophysiologie\u00a0? La r\u00e9ponse est, \u00e0 mon sens, que le <em>Dictionnaire<\/em> attribue trop de poids \u00e0 l\u2019influence du courant issu des techniques de suggestion. Charcot, dont on sait l\u2019ascendant qu\u2019il eut sur Freud jeune homme, utilise sans doute l\u2019hypnose, mais nullement \u00e0 des fins th\u00e9rapeutiques\u00a0: Charcot recourt \u00e0 l\u2019hypnose, et le <em>Dictionnaire<\/em> le souligne lui-m\u00eame \u00e0 plusieurs reprises, pour induire chez ses patientes des sympt\u00f4mes hyst\u00e9riques, et mettre ainsi en \u00e9vidence, aux yeux de ses \u00e9tudiants, que l\u2019hyst\u00e9rie est une pathologie <em>fonctionnelle<\/em> et non <em>organique<\/em>. Freud utilisera l\u2019hypnose dans ses th\u00e9rapies, mais pendant quelques ann\u00e9es seulement, comme un pis-aller en l\u2019absence d\u2019autres techniques qui le satisferaient davantage, telles celle qu\u2019il finira par adopter\u00a0: l\u2019association libre par l\u2019analysant en position couch\u00e9e, l\u2019analyste se tenant hors de son champ visuel.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Tout au contraire, Freud r\u00e9dige en 1895 un ouvrage complet dans la perspective neurophysiologique\u00a0: son <em>Esquisse d\u2019une psychologie scientifique<\/em>. Le manuscrit ne sera jamais publi\u00e9 \u00e0 l\u2019initiative de Freud lui-m\u00eame. Ce seront ses descendants qui prendront, en 1950, l\u2019initiative de la publication d\u2019un volume appel\u00e9 en fran\u00e7ais <em>Naissance de la psychanalyse<\/em> et o\u00f9 le texte de l\u2019<em>Esquisse<\/em> est pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 d\u2019une s\u00e9lection de la correspondance de Freud et de Wilhelm Fliess, correspondance contemporaine de la r\u00e9daction du manuscrit. Aucun article du <em>Dictionnaire<\/em> n\u2019est consacr\u00e9 sp\u00e9cialement \u00e0 l\u2019<em>Esquisse<\/em>.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>L\u2019<em>Esquisse d\u2019une psychologie scientifique<\/em>, bien qu\u2019elle vise les m\u00eames fins que les livres ult\u00e9rieurs de comprendre la n\u00e9vrose, est bel et bien un ouvrage de neurophysiologie, tout occup\u00e9 \u00e0 formuler des hypoth\u00e8ses relatives aux influx nerveux et aux m\u00e9canismes qui peuvent expliquer aussi bien le fonctionnement normal de la pens\u00e9e que ses alt\u00e9rations dans l\u2019aphasie, la n\u00e9vrose ou la psychose. Dans un livre publi\u00e9 il y a une vingtaine d\u2019ann\u00e9es et consacr\u00e9 \u00e0 l\u2019<em>Esquisse<\/em>, Karl. H. Pribram et Merton M. Gill soulignent que les d\u00e9couvertes faites au cours du si\u00e8cle qui suivit confirm\u00e8rent largement les hypoth\u00e8ses formul\u00e9es par Freud quant aux m\u00e9canismes \u00e0 l\u2019oeuvre . Moi-m\u00eame, quand en 1989 je publiai un ouvrage proposant le programme de ce que serait une recherche en Intelligence artificielle tenant compte des acquis de l\u2019anthropologie et de la psychanalyse [<em>Principes des syst\u00e8mes intelligents<\/em>], j\u2019utilisai \u00e0 de nombreuses reprises, comme fil conducteur, les th\u00e8mes de ce livre posthume de Freud .<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Bien s\u00fbr, on pourrait arguer du fait que Freud choisit de ne pas publier son ouvrage, qu\u2019il pr\u00e9f\u00e9ra donner \u00e0 ses recherches ult\u00e9rieures une orientation inspir\u00e9e des techniques suggestives. Ce serait cependant oublier que le dernier chapitre de l\u2019<em>Interpr\u00e9tation des r\u00eaves<\/em> reprend largement l\u2019argument de l\u2019<em>Esquisse<\/em>. Ce serait oublier aussi que la probl\u00e9matique ult\u00e9rieure de Freud, m\u00eame si elle s\u2019\u00e9cartera de plus en plus de la neurophysiologie, demeurera cantonn\u00e9e dans le cadre d\u2019une physiologie, ou tout au moins d\u2019une pseudo-physiologie o\u00f9 des \u00ab\u00a0organes\u00a0\u00bb exercent des \u00ab\u00a0fonctions\u00a0\u00bb. M\u00eame si Freud aura souvent recours \u00e0 des m\u00e9taphores <em>hydrauliques<\/em>, il ne s&rsquo;agira jamais du langage propre aux techniques de la suggestion\u00a0: en termes de \u00ab\u00a0fluides animaux\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0vitaux\u00a0\u00bb.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Autre originalit\u00e9 du <em>Dictionnaire de la psychanalyse<\/em>, sa pr\u00e9sentation du mouvement psychanalytique comme l&rsquo;une des manifestations du mouvement moderniste Haskalah au sein de la communaut\u00e9 juive. On trouve ainsi un article consacr\u00e9 \u00e0 la \u00ab\u00a0jud\u00e9it\u00e9\u00a0\u00bb qualifi\u00e9e de \u00ab\u00a0fait et mani\u00e8re de se sentir ou d&rsquo;\u00eatre juif ind\u00e9pendamment du juda\u00efsme\u00a0\u00bb\u00a0(p. 554). La revendication fi\u00e8re d\u2019Anna Freud du nom de \u00ab\u00a0science juive\u00a0\u00bb pour la psychanalyse, est rappel\u00e9e. Les auteurs qualifient Freud de \u00ab\u00a0savant universaliste\u00a0\u00bb\u00a0et de \u00ab\u00a0juif spinoziste\u00a0\u00bb (ibid.). Souvenons-nous qu&rsquo;un autre phare de la pens\u00e9e du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, Albert Einstein, affirmait \u00ab\u00a0Je crois au Dieu de Spinoza qui se r\u00e9v\u00e8le dans l&rsquo;harmonie ordonn\u00e9e de ce qui existe, non \u00e0 un Dieu qui se pr\u00e9occupe du destin et des actes des hommes\u00a0\u00bb .<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Comme l\u2019ont bien per\u00e7u les auteurs du <em>Dictionnaire<\/em>, c\u2019est \u00e0 ce chapitre de Freud et la jud\u00e9it\u00e9 que se rattachent les deux livres atypiques de son oeuvre que sont <em>Totem et tabou<\/em> (1913) et <em>L\u2019homme Mo\u00efse et la religion monoth\u00e9iste<\/em> (1939). Sous une forme diff\u00e9rente et selon un autre type d\u2019argumentation, ils visent tous deux le m\u00eame objectif\u00a0: poser le regard de la psychanalyse sur l\u2019histoire (sp\u00e9culative) des religions en mettant le juda\u00efsme au centre de l&rsquo;interrogation. Les deux tournants auxquels Freud s\u2019attache en particulier sont celui qui voit le juda\u00efsme polyth\u00e9iste se transformer en monoth\u00e9isme mosa\u00efque et celui qui voit \u00e9merger le christianisme \u00e0 partir du juda\u00efsme. Freud insiste sur la continuit\u00e9 logique\u00a0: le Christ est un doublet de Mo\u00efse qui fut probablement lui aussi sacrifi\u00e9 dans une r\u00e9p\u00e9tition du meurtre primordial du p\u00e8re. Si bien que le christianisme est \u00ab\u00a0une mani\u00e8re\u00a0\u00bb de juda\u00efsme\u00a0: \u00ab\u00a0Les peuples qui s\u2019adonnent aujourd\u2019hui \u00e0 l\u2019antis\u00e9mitisme ne sont devenus que tardivement chr\u00e9tiens et y furent souvent oblig\u00e9s par une contrainte sanglante. On pourrait dire qu\u2019ils sont tous \u201cmal-baptis\u00e9s\u201d\u00a0; sous une mince teinture de christianisme, ils sont rest\u00e9s ce qu\u2019\u00e9taient leurs anc\u00eatres \u00e9pris d\u2019un polyth\u00e9isme barbare [\u2026]. Leur antis\u00e9mitisme est au fond de l\u2019antichristianisme.\u00a0\u00bb Freud insiste aussi sur les discontinuit\u00e9s, sur le basculement du P\u00e8re au Fils\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019ancien Dieu, le Dieu-p\u00e8re passa au second plan. Le Christ son fils prit sa place comme aurait voulu le faire \u00e0 une \u00e9poque r\u00e9volue chacun des fils r\u00e9volt\u00e9s. Paul, le continuateur du juda\u00efsme, fut aussi son destructeur. S\u2019il r\u00e9ussit, ce fut certainement d\u2019abord parce que, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019id\u00e9e de r\u00e9demption, il parvint \u00e0 conjurer le spectre de la culpabilit\u00e9 humaine et ensuite parce qu\u2019il abandonna l\u2019id\u00e9e que le peuple juif \u00e9tait le peuple \u00e9lu et qu\u2019il renon\u00e7a au signe visible de cette \u00e9lection\u00a0: la circoncision. La religion put ainsi devenir universelle et s\u2019adresser \u00e0 tous les hommes\u00a0\u00bb.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p><em>L\u2019avenir d\u2019une illusion<\/em> fut publi\u00e9 en 1927, \u00e0 mi-parcours entre <em>Totem et tabou<\/em> et la version finale de <em>L\u2019homme Mo\u00efse<\/em>. En 1913, Freud scrute la religion sous le microscope ethnographique et en d\u00e9couvre l\u2019origine dans le meurtre primordial du p\u00e8re\u00a0; en 1927 il affirme que la religion est une illusion et que l\u2019homme peut s\u2019en passer comme il peut se d\u00e9barrasser de la n\u00e9vrose\u00a0; en 1939 enfin, Freud affirme que le freudisme se situe dans la ligne qui conduit du meurtre primordial au juda\u00efsme et du juda\u00efsme au christianisme\u00a0; il sous-entend que son mouvement n\u2019est pas pour autant une religion. Ceci est certainement vrai si une religion exige que l\u2019on croie en Dieu et en l\u2019immortalit\u00e9 de l\u2019\u00e2me. Et pourtant, vingt-six ans auront suffi pour que la psychanalyse passe sur la question de son rapport \u00e0 la religion, d\u2019une position offensive \u00e0 une position d\u00e9fensive.\u00a0<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Quand Lacan situe le sens de son \u00ab\u00a0excommunication\u00a0\u00bb (l\u2019expression est de lui) de l\u2019<em>International Psychoanalytical Association<\/em> en 1963, dans son \u00ab\u00a0retour \u00e0 Freud\u00a0\u00bb, nul n\u2019ignore que ce \u00ab\u00a0retour\u00a0\u00bb se con\u00e7oit avant tout par rapport aux trois textes que Lacan qualifie de \u00ab\u00a0canoniques\u00a0\u00bb, <em>L\u2019interpr\u00e9tation des r\u00eaves<\/em> (1900), la<em> Psychopathologie de la vie quotidienne<\/em> (1901) et <em>Le mot d\u2019esprit et sa relation \u00e0 l\u2019inconscient<\/em> (1905)\u00a0: les trois ouvrages consacr\u00e9s \u00e0 ce qu\u2019il appellera \u00ab\u00a0l\u2019effet de signifiant\u00a0\u00bb.\u00a0<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Nul ne doute en France que le lacanisme se situe l\u00e9gitimement comme le prolongement, l\u2019extension du freudisme. Mais, \u00e0 partir de Lacan, l&rsquo;inconscient cesse d&rsquo;\u00eatre le grenier o\u00f9 s&rsquo;accumulent en d\u00e9sordre les repr\u00e9sentations de pulsions qui, du fait de la censure, ne peuvent acc\u00e9der \u00e0 la conscience\u00a0: d\u00e9sormais, \u00ab\u00a0l\u2019inconscient est structur\u00e9 comme un langage\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0l\u2019inconscient est une cha\u00eene de signifiants\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0l\u2019inconscient est effet de signifiant\u00a0\u00bb. Le <em>signifiant<\/em> lacanien ce n\u2019est pas la <em>signification<\/em>, c\u2019est l\u2019origine de ce qui appara\u00eet \u00e0 un sujet comme de la signification, sans \u00eatre porteur soi-m\u00eame de signification. Et ceci, parce qu\u2019en r\u00e9alit\u00e9, les <em>sujets<\/em> sont l\u2019effet de la <em>cha\u00eene signifiante<\/em>, c\u2019est la cha\u00eene signifiante qui engendre les sujets et non l\u2019inverse\u00a0; la signification, c&rsquo;est le sentiment qui \u00e9merge dans un individu comme la cons\u00e9quence du fait qu&rsquo;un sujet, c&rsquo;est un effet de la cha\u00eene signifiante. Autrement dit, du point de vue des sujets que nous sommes, il existe une transcendance du signifiant, que l\u2019on peut alors aussi bien appeler, du nom qui fut classiquement le sien dans la culture, de \u00ab\u00a0Verbe\u00a0\u00bb.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>En d\u2019autres termes, si, comme le veut Freud, le juda\u00efsme est le moment du P\u00e8re, et le christianisme le moment du Fils, alors le freudisme achev\u00e9 en lacanisme est lui-m\u00eame le moment du Verbe, autrement dit du Saint-Esprit. Or il ne suffit pas qu\u2019un discours ne suppose ni l\u2019existence de Dieu ni l\u2019immortalit\u00e9 de l\u2019\u00e2me pour qu\u2019il ne puisse \u00eatre le fondement d\u2019une religion &#8211; le bouddhisme en fait foi. Le freudisme achev\u00e9 en lacanisme suppose une eschatologie : la logique de la cha\u00eene signifiante qui g\u00e9n\u00e8re des sujets comme ses effets. Si l\u2019on veut \u00e9viter alors \u00e0 la psychanalyse d\u2019\u00eatre l\u2019avatar ultime du monoth\u00e9isme, il faut encore d\u00e9chirer le voile qui assure au signifiant sa transcendance au sein de l\u2019explication m\u00e9tapsychologique. Et ce, m\u00eame si le prix \u00e0 payer est celui d\u2019un rabaissement de plus, apr\u00e8s celui qui d\u00e9logea notre plan\u00e8te du centre de l\u2019univers, celui qui rangea notre esp\u00e8ce parmi les autres, ou celui qui reconnut notre comportement comme d\u00e9termin\u00e9 par des forces obscures.\u00a0<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>En ce qui concerne la validit\u00e9 th\u00e9rapeutique de la technique analytique, il y a dans le <em>Dictionnaire de la psychanalyse<\/em> une singuli\u00e8re anomalie\u00a0: le contraste existant entre l&rsquo;accent mis sur les \u00e9checs retentissants de la psychanalyse dans le traitement des n\u00e9vroses, soulign\u00e9s en particulier pour ce qui touche aux cas princeps tels \u00ab\u00a0Anna O.\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Emmy von N.\u00a0\u00bb ou l&rsquo;\u00ab\u00a0homme aux loups\u00a0\u00bb, et la revendication, souvent r\u00e9p\u00e9t\u00e9e, d&rsquo;une efficacit\u00e9 th\u00e9rapeutique de la psychanalyse dans le traitement des psychoses &#8211; celles-ci \u00e9tant pourtant autrement rebelles \u00e0 toute th\u00e9rapie. Ainsi, on peut lire au terme de l\u2019ouvrage, que la psychanalyse \u00ab\u00a0reste la m\u00e9thode la plus efficace, sur la longue dur\u00e9e, pour le traitement de toutes les affections psychiques\u00a0\u00bb (p. 1149). Pourtant, au fil des pages, on aura appris \u00e0 propos de Bertha Pappenheim (\u00ab\u00a0Anna O.\u00a0\u00bb) qu\u2019\u00ab\u00a0elle n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 gu\u00e9rie de ses sympt\u00f4mes hyst\u00e9riques au cours de la cure\u00a0\u00bb (p. 762), de Fanny Moser (\u00ab\u00a0Emmy von N.\u00a0\u00bb) qu\u2019\u00ab\u00a0elle ne fut jamais gu\u00e9rie de sa n\u00e9vrose\u00a0\u00bb (p. 695), et de Sergue\u00ef Constantinovitch Pankejeff (\u00ab\u00a0L\u2019homme aux loups\u00a0\u00bb), que treize ans apr\u00e8s la fin de sa cure avec Freud il fut diagnostiqu\u00e9 par Ruth Mack-Brunswick, qui l\u2019avait repris en analyse, comme ne pr\u00e9sentant \u00ab\u00a0pas une n\u00e9vrose mais une parano\u00efa\u00a0\u00bb (p.757).<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Le lecteur est ainsi confront\u00e9 \u00e0 une double information contradictoire\u00a0: d\u2019une part le compte rendu d\u2019\u00e9checs retentissants, d\u2019autre part les affirmations p\u00e9remptoires quant \u00e0 l\u2019efficacit\u00e9 de la technique. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce type de contradiction qui trahit la faiblesse du <em>Dictionnaire de la psychanalyse<\/em>\u00a0: on peut lire l\u2019ouvrage de la premi\u00e8re page \u00e0 la derni\u00e8re sans pouvoir se convaincre si oui ou non la psychanalyse permet de gu\u00e9rir la psychose &#8211; au sens banal o\u00f9 l\u2019on cesserait d\u2019\u00eatre diagnostiqu\u00e9 \u00ab\u00a0psychotique\u00a0\u00bb \u00e0 la fin du traitement &#8211; ou si tout au moins elle gu\u00e9rit la n\u00e9vrose\u00a0; on ne peut davantage deviner si la psychanalyse elle-m\u00eame est aujourd\u2019hui vivante ou bien morte.\u00a0<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>C\u2019est que le regard pos\u00e9 par le <em>Dictionnaire de la psychanalyse<\/em> d&rsquo;\u00c9lisabeth Roudinesco et de Michel Plon est tout entier en ext\u00e9riorit\u00e9, apparemment fascin\u00e9 par les personnes et leurs institutions, mais de fait indiff\u00e9rent aux buts que s\u2019assigne la technique analytique, en particulier quant \u00e0 la demande de l\u2019analysant, que celle-ci se situe ou non par rapport \u00e0 un objectif de gu\u00e9rison. Tout \u00e0 fait significative de ce point de vue me para\u00eet \u00eatre l&rsquo;absence d&rsquo;article traitant du concept central de la psychanalyse &#8211; le nom du m\u00e9canisme-m\u00eame de la cure &#8211; \u00e0 savoir l&rsquo;\u00ab\u00a0anamn\u00e8se\u00a0\u00bb, le concept apparent\u00e9 de \u00ab\u00a0rem\u00e9moration\u00a0\u00bb n\u2019apparaissant pas davantage\u00a0et le terme de \u00ab\u00a0souvenir\u00a0\u00bb lui-m\u00eame ne se voyant pas attribuer de notice sp\u00e9cifique.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Bien entendu, il serait injuste de confondre les propos d\u2019un <em>Dictionnaire de la psychanalyse<\/em> avec ce que seraient les pr\u00e9occupations d\u2019un \u00ab Trait\u00e9 de psychanalyse \u00bb. Pourtant on pouvait esp\u00e9rer une r\u00e9f\u00e9rence ne serait-ce que minimale aux principes d\u2019une analyse, \u00e0 ce qui peut s\u2019y passer et ne pas s\u2019y passer, \u00e0 o\u00f9 cela vous laisse en fin de parcours &#8211; pour autant que l\u2019analyse soit terminable, au-del\u00e0 des imbroglios du transfert et du contre-transfert o\u00f9 l\u2019analyse \u00e9choue parce qu\u2019il ne reste plus pour l\u2019analyste et l\u2019analysant qu\u2019une \u00e2me pour deux, et de la m\u00e9lancolie qui touche aussi bien l\u2019un que l\u2019autre lorsque l\u2019analyse au contraire r\u00e9ussit.\u00a0<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>En r\u00e9alit\u00e9, une psychanalyse, c\u2019est-\u00e0-dire une anamn\u00e8se, cela r\u00e9ussit ou cela rate, et lorsque cela r\u00e9ussit, une vie se modifie qualitativement, comme elle peut l\u2019\u00eatre dans toute autre exp\u00e9rience-limite, d\u2019une mani\u00e8re tr\u00e8s semblable \u00e0 celle qu\u2019\u00e9voquent ceux qui sont all\u00e9s jusqu\u2019aux portes de la mort puis sont revenus parmi les vivants.\u00a0<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Une analyse, c\u2019est le travail de l\u2019analyste qui laisse se construire en lui, comme un double parasitaire, l\u2019inconscient d\u2019un ou d\u2019une autre, pour laisser \u00e9chapper parfois le mot qui dans la gorge ou dans le corps m\u00eame de l\u2019analysant reste bloqu\u00e9 par les malheurs d\u2019une vie\u00a0: l\u2019<em>interpr\u00e9tation<\/em>. L\u2019esprit-frappeur, qui donna raison \u00e0 Jung contre Freud\u00a0 et que l\u2019analysant induit par d\u00e9charges dans le mobilier du cabinet de l\u2019analyste, tant l\u2019\u00e9nergie d\u00e9gag\u00e9e par la r\u00e9miniscence est parfois grande. C\u2019est le partage d\u2019une autre vie par l\u2019analyste, litt\u00e9ralement <em>com-patissant<\/em>, oblig\u00e9 d\u2019exon\u00e9rer parfois un analysant pr\u00eat \u00e0 se charger de mani\u00e8re excessive\u00a0: \u00ab\u00a0Ce n\u2019est pas vous\u00a0: c\u2019est le monde\u00a0!\u00a0\u00bb C\u2019est l\u2019interpr\u00e9tation qui n\u2019a pu \u00eatre dite, mais qui rattrape, comme hallucination verbale, l\u2019analysant qui d\u00e9boule les escaliers \u00e0 la sortie de la s\u00e9ance.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>C\u2019est la r\u00e9miniscence de soi, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de huit ans, sur le bord d\u2019un \u00e9tang en Suisse, fixant le dos d\u2019un autre petit gar\u00e7on de deux ans son a\u00een\u00e9, dont on se dit\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019aurais un grand fr\u00e8re comme lui, si je n\u2019avais pas tu\u00e9 le mien\u00a0\u00bb. Puis la d\u00e9couverte du malentendu fond\u00e9 sur un simple effet de signifiant\u00a0: oui, le mot \u00ab\u00a0fr\u00e8re\u00a0\u00bb peut exister sans que l\u2019on ait de fr\u00e8re\u00a0; si l\u2019on n\u2019en a pas, ce n\u2019est pas n\u00e9cessairement de l\u2019avoir tu\u00e9. La remont\u00e9e, \u00e0 partir de l\u00e0, au fil des s\u00e9ances, au cours des semaines et des mois. La mort soudain rencontr\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e2ge de quatre ans, assis \u00e0 une terrasse, sur la place de Brignoles\u00a0: des cris que l\u2019on per\u00e7oit, tout proches, \u00ab Il est mort !\u00a0\u00bb, et l\u2019on d\u00e9tourne aussit\u00f4t les yeux du motocycliste renvers\u00e9 pour fixer dans son assiette les radis et le beurre. Mais bien des ann\u00e9es plus tard l\u2019on s\u2019\u00e9crie un jour sur le divan de l\u2019analyste, \u00ab\u00a0Et toutes ces choses que l\u2019on n\u2019arrive pas \u00e0 comprendre\u00a0! \u2026 comme les radis\u00a0! \u2026 \u00bb, \u00e0 la suite de quoi, sid\u00e9r\u00e9 par ses propres paroles, on s\u2019entend encha\u00eener aussit\u00f4t, \u00ab\u00a0Allons bon ! \u2026 oui, oui, c\u2019est bien moi qui ait dit \u00e7a\u2026 il va falloir maintenant trouver ce que \u00e7a peut bien vouloir dire !\u00a0\u00bb. Sa propre mort, en amont, rencontr\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e2ge de six semaines, \u00e0 Rotterdam, \u00e0 l\u2019atterrissage d\u2019un transport de troupes non pressuris\u00e9 et le visage de son p\u00e8re pench\u00e9 sur soi, <em>vu<\/em> pour la premi\u00e8re fois sans doute, pronon\u00e7ant ces paroles\u00a0: \u00ab\u00a0Il pourrait mourir.\u00a0\u00bb Enfin ce cauchemar qui accompagna chaque fois la fi\u00e8vre durant l\u2019enfance, la sensation d\u2019\u00e9crasement de la langue contre le palais, le tam-tam en crescendo dans les oreilles, et la lumi\u00e8re au bout du tunnel, celle que l\u2019on voit aussi \u00e0 la fin du voyage\u00a0: je suis n\u00e9, enfin !<\/p>\r\n\r\n\r\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-125141\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/LHomme.png\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"260\" \/><\/p>\n<p><strong>Le moment du Verbe : le signifiant et son efficace<\/strong><\/p>\n<p>A paru dans <strong>L&rsquo;Homme 145, <span class=\"documentYear\">1998 :<\/span><span class=\"documentPageRange\">\u00a0239-248<\/span><\/strong><\/p>\n<\/blockquote>\n<p><code>\u00c0 propos de Elisabeth Roudinesco et Michel Plon, <em>Dictionnaire de la psychanalyse<\/em>, Paris : Fayard 1997<\/code><\/p>\n<p>Dans le<em> Dictionnaire de la psychanalyse<\/em> d\u2019\u00c9lisabeth Roudinesco et Michel [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[9],"tags":[7689,7686,7688,155,7687,1805,403],"class_list":["post-125331","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-psychanalyse","tag-anamnese","tag-elisabeth-roudinesco","tag-ernest-jones","tag-jacques-lacan","tag-michel-plon","tag-psychanalyse-2","tag-sigmund-freud"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/125331","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=125331"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/125331\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":125334,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/125331\/revisions\/125334"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=125331"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=125331"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=125331"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}