{"id":125531,"date":"2020-12-19T18:53:02","date_gmt":"2020-12-19T17:53:02","guid":{"rendered":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=125531"},"modified":"2023-12-05T21:04:24","modified_gmt":"2023-12-05T20:04:24","slug":"les-nervures-du-chaos-ou-une-physique-sociale-de-durkheim-a-lacan-1988","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2020\/12\/19\/les-nervures-du-chaos-ou-une-physique-sociale-de-durkheim-a-lacan-1988\/","title":{"rendered":"<b>\u00ab&nbsp;Les nervures du chaos&nbsp;\u00bb ou une physique sociale de Durkheim \u00e0 Lacan<\/b> (1988)"},"content":{"rendered":"<blockquote><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-125533\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Synapse.png\" alt=\"\" width=\"335\" height=\"68\" srcset=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Synapse.png 335w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Synapse-300x61.png 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 335px) 100vw, 335px\" \/>\r\n<p><strong>\u00ab\u00a0Les nervures du chaos\u00a0\u00bb ou une physique sociale de Durkheim \u00e0 Lacan<\/strong> a paru dans <strong>Synapse<\/strong>, mai 1988, n\u00b044 : 30-40<\/p>\r\n<\/blockquote>\r\n\r\n<p>L\u2019ethnologie est aujourd\u2019hui affreusement morose\u00a0: elle se t\u00e2te, elle se cherche, elle ne sait plus o\u00f9 elle en est. On lui a dit et r\u00e9p\u00e9t\u00e9 que son objet de recherche \u00e9tait constitu\u00e9 de populations sauvages et primitives et, dans la mesure o\u00f9 celles-ci s\u2019empaysannent ou s\u2019urbanisent, l\u2019ethnologie est pr\u00eate \u00e0 croire que sa morosit\u00e9 a bien l\u00e0 sa source\u00a0: son d\u00e9clin refl\u00e8terait la disparition de ce dont elle parle et son d\u00e9c\u00e8s co\u00efnciderait avec celui du dernier Sauvage emplum\u00e9, du dernier repr\u00e9sentant d\u2019une culture que l\u2019on puisse authentiquement qualifier de \u00ab\u00a0sauvage\u00a0\u00bb, de \u00ab\u00a0primitive\u00a0\u00bb ou de \u00ab\u00a0traditionnelle\u00a0\u00bb.<\/p>\r\n\r\n<p><!--more--><\/p>\r\n\r\n<p>Mais l\u00e0 bien s\u00fbr ne peut pas \u00eatre la raison r\u00e9elle du sentiment de d\u00e9clin aujourd\u2019hui ressenti par l\u2019ensemble des repr\u00e9sentants de la profession\u00a0: imaginer que telle puisse \u00eatre la raison v\u00e9ritable reviendrait \u00e0 assimiler la t\u00e2che de l\u2019ethnologie au simple inventaire des cultures exotiques et reviendrait aussi \u00e0 croire que la recension d\u2019une culture particuli\u00e8re est une t\u00e2che finie qui pourrait se r\u00e9sumer en un nombre pr\u00e9cis de pages d\u2019\u00e9criture recensant dans tous leurs d\u00e9tails un nombre non moins exact d\u2019institutions et de domaines culturels.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>L\u2019ethnologie est sans doute un savoir sur l\u2019homme dont l\u2019objet privil\u00e9gi\u00e9 est constitu\u00e9 de soci\u00e9t\u00e9s de petite taille. Mais toute soci\u00e9t\u00e9 \u2013 quel que soit par ailleurs son degr\u00e9 de modernit\u00e9 \u2013 peut \u00eatre envisag\u00e9e, examin\u00e9e avec un rapport de grossissement variable, \u00e0 un niveau de lecture proprement ethnologique, c\u2019est-\u00e0-dire, tel qu\u2019y soient bien lisibles, des groupes de solidarit\u00e9\u00a0: solidarit\u00e9 sans doute entre personnes, mais aussi solidarit\u00e9 entre groupes de personnes, ou m\u00eame, solidarit\u00e9 entre divers regroupements de tels groupes, et ainsi de suite jusqu\u2019au niveau des nations (voire m\u00eame des Nations-Unies\u00a0!).<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Non, la morosit\u00e9 de l\u2019ethnologie a sa source ailleurs\u00a0: dans le peu d\u2019int\u00e9r\u00eat que pr\u00e9sente aujourd\u2019hui au lecteur, \u00e0 l\u2019acheteur de livres, son objet. L\u2019ethnologie est une de ces sciences sociales qui rel\u00e8vent aussi de ce que les Anglo-saxons appellent encore \u00ab\u00a0humanit\u00e9s\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire, rel\u00e8vent d\u2019un objet de savoir l\u00e9gitime pour l\u2019honn\u00eate homme, pour tout homme et pour toute femme instruits, quels que soient par ailleurs leurs occupations professionnelles et leurs int\u00e9r\u00eats. Et ce qui d\u00e9termine \u00e0 chaque instant la popularit\u00e9 d\u2019une \u00ab\u00a0humanit\u00e9\u00a0\u00bb est aussi ce qui d\u00e9terminera \u2013 avec les d\u00e9lais oblig\u00e9s dus aux pesanteurs institutionnelles \u2013 sa vigueur en tant que discipline, en raison de l\u2019\u00a0\u00ab\u00a0appel d\u2019air\u00a0\u00bb financier qu\u2019induit toujours avec elle, l\u2019existence d\u2019un public, d\u2019une communaut\u00e9 de lecteurs potentiels de ce qui s\u2019y \u00e9crit et de ce qui s\u2019y publie.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Pourquoi alors le manque d\u2019int\u00e9r\u00eat actuel pour l\u2019ethnologie\u00a0? Parce qu\u2019elle apparait toute enti\u00e8re tourn\u00e9e vers ce pass\u00e9 hypoth\u00e9tique, mythique, de notre propre culture que semblent bien repr\u00e9senter ces soci\u00e9t\u00e9s primitives que l\u2019ethnologue \u00e9tudie encore de pr\u00e9f\u00e9rence \u00e0 toutes autres. C\u2019est en effet \u00e0 une mani\u00e8re de pass\u00e9 que s\u2019int\u00e9resse l\u2019ethnologie \u2013 non pas la toute premi\u00e8re qui ambitionnait dans les derni\u00e8res ann\u00e9es du XVIIIe si\u00e8cle de classifier l\u2019Homme \u00e0 la fa\u00e7on dont la science zoologique et selon les crit\u00e8res de l\u2019anatomie compar\u00e9e \u2013 mais la seconde ethnologie, celle \u00ab\u00a0culturelle\u00a0\u00bb, anthropologie \u00ab\u00a0culturelle\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0sociale\u00a0\u00bb, qui \u00e9tudiait les mondes primitifs au titre de syst\u00e8mes\u00a0: qui ambitionnait de reconstituer par des moyens indirects ce qu\u2019avait \u00e9t\u00e9 notre pass\u00e9 d\u2019avant les temps historiques, d\u2019avant que les historiens grecs, les Thucydide et les H\u00e9rodote, n\u2019entreprennent de donner \u00e0 la m\u00e9moire un support mat\u00e9riel susceptible de survivre \u00e0 toutes les ruptures de la tradition orale. Cette t\u00e2che se trouvait d\u2019ailleurs, attribu\u00e9e explicitement \u00e0 l\u2019ethnologie sous la plume des folkloristes anglais de la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du XIXe si\u00e8cle (les Lang, Gomme, Hartland, Clodd et autres) ainsi que sous celle des classicistes plus authentiquement ethnologiques que furent William Robertson Smith et son \u00e9l\u00e8ve Sir James Frazer.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Si l\u2019on examine alors avec soin le pass\u00e9 de l\u2019ethnologie, on d\u00e9couvre sans peine la confirmation de ce que j\u2019avance ici\u00a0: ses \u00e9poques de grandeur sont peu nombreuses et alternent avec d\u2019autres de morosit\u00e9 et de d\u00e9clin. Les premi\u00e8res correspondent tr\u00e8s exactement \u00e0 ce qu\u2019on appelle aujourd\u2019hui \u00ab\u00a0r\u00e9ponse \u00e0 une demande sociale\u00a0\u00bb\u00a0: la demande socialement pertinente qui, motiv\u00e9e par des pr\u00e9occupations contemporaines, pose \u00e0 l\u2019ethnologie des questions qui soient authentiquement de son ressort et contribuent ainsi \u00e0 restaurer cette discipline au centre du d\u00e9bat intellectuel.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Bien s\u00fbr, les situations varient selon les circonstances locales, et il convient d\u2019examiner chaque \u00e9cole nationale dans la perspective qui lui est propre. Ainsi, au moment de la Guerre de s\u00e9cession qui d\u00e9chira les \u00c9tats-Unis, \u00ab\u00a0ethnologues\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0anthropologues\u00a0\u00bb anglais s\u2019affront\u00e8rent sur la question de \u00ab\u00a0La Place du N\u00e8gre dans la Nature\u00a0\u00bb selon le titre \u2013 pastichant celui de l\u2019ouvrage fameux de T. H. Huxley paru la m\u00eame ann\u00e9e (1863)\u00a0: \u00ab\u00a0Evidence as to Man\u2019s Place in Nature\u00a0\u00bb &#8211; d\u2019un article de James Hunt, Pr\u00e9sident de la tr\u00e8s raciste <em>Anthropological Society of London<\/em> qui avait pris fait et cause pour les \u00c9tats conf\u00e9d\u00e9r\u00e9s, alors que l\u2019<em>Ethnological Society of London<\/em> soutenait, au contraire, les \u00c9tats de l\u2019Union.\u00a0<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Au XXe si\u00e8cle, deux p\u00e9riodes\u00a0: les ann\u00e9es vingt et les ann\u00e9es soixante furent fastes \u00e0 l\u2019ethnologie. Marvin Harris a soulign\u00e9 le r\u00f4le jou\u00e9 par le d\u00e9bat qui agitait l\u2019opinion durant les ann\u00e9es vingt autour de la lib\u00e9ralisation des m\u0153urs sexuelles dans la popularit\u00e9 croissante de l\u2019ethnologie. Qu\u2019on pense en particulier aux pr\u00e9occupations curieuses de <em>Sex and Repression in Savage Society <\/em>(1927) et de <em>The Sexual Life of Savages in NorthWestern Melanesia <\/em>(1929) de Bronislaw Malinowski ou de <em>Coming of Age in Samoa <\/em>(1928) de Margaret Mead (Harris 1969\u00a0: 431). Ce regard ainsi tourn\u00e9 vers les m\u0153urs sexuelles des cultures dites primitives visait \u00e0 resituer notre propre morale sexuelle dans une perspective relativiste. Malinowski participa oralement comme par \u00e9crit (et m\u00eame pratiquement, aux dires de l\u2019une de ses filles, Helena Wayne-Malinowska) aux d\u00e9bats sur l\u2019amour libre dont la presse se faisait alors abondamment l\u2019\u00e9cho. L\u2019ouvrage de Margaret Mead d\u00e9fendait, lui, la th\u00e8se selon laquelle l\u2019adolescence est une cr\u00e9ation artificielle de nos cultures, cons\u00e9quence d\u2019une latence impos\u00e9e \u00e0 la sexualit\u00e9 alors que l\u2019av\u00e8nement de la pubert\u00e9 l\u2019autorise et que le d\u00e9sir est d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sent sinon pressant.\u00a0<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Quant aux ann\u00e9es soixante, elles nous sont encore trop proches [\u00e9crit en 1988] pour qu\u2019il faille rappeler les questionnements qui surgirent alors \u00e0 la faveur d\u2019un passage brutal de la p\u00e9nurie d\u2019apr\u00e8s-guerre \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 dite \u00ab\u00a0de consommation\u00a0\u00bb, et les interrogations concomitantes relatives \u00e0 une \u00ab\u00a0qualit\u00e9 de vie\u00a0\u00bb d\u00e9sormais oubli\u00e9e \u2013 qui aurait \u00e9t\u00e9 propre aux petites communaut\u00e9s. D\u2019o\u00f9 ce regain d\u2019int\u00e9r\u00eat pour l\u2019ethnologie d\u00e9positaire de la sagesse des soci\u00e9t\u00e9s plus simples, qui, selon Pierre Clastres (<em>La soci\u00e9t\u00e9 contre l\u2019\u00c9tat<\/em>, 1974) auraient su se pr\u00e9server des horreurs de l\u2019\u00c9tat pour avoir su pr\u00e9voir sa venue et ainsi s\u2019en pr\u00e9munir. Ceci ne diminuant en rien le m\u00e9rite consid\u00e9rable des \u0153uvres r\u00e9novatrices de la discipline qui apparurent \u00e0 ce moment-l\u00e0, je renvoie bien entendu en particulier \u00e0 l\u2019\u0153uvre de Claude L\u00e9vi-Strauss.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>L\u2019int\u00e9r\u00eat port\u00e9 \u00e0 la litt\u00e9rature ethnologique, s\u2019il s\u2019exprime toujours une demande sociale, correspond donc \u00e0 des p\u00e9riodes, soit d\u2019int\u00e9r\u00eat authentique pour les cultures dites primitives \u2013 en ce qu\u2019elles seraient les d\u00e9tentrices d\u2019alternatives aux choix dissonants que nous aurions involontairement faits, soit d\u2019int\u00e9r\u00eat pour elles au titre de donn\u00e9es indirectes sur le pass\u00e9 inconnu de nos propres soci\u00e9t\u00e9s \u2013 et auquel il serait loisible de revenir, du moins quant \u00e0 \u00e9clairer certains de ses aspects. Il n\u2019est cependant pas permis d\u2019assimiler les p\u00e9riodes d\u2019int\u00e9r\u00eat du grand public pour l\u2019ethnologie \u00e0 l\u2019ensemble des p\u00e9riodes o\u00f9 se manifestent des \u00ab\u00a0inqui\u00e9tudes de soci\u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb puisque celles-ci peuvent tout aussi bien inciter \u2013 et selon les modalit\u00e9s exactes que prend alors cette inqui\u00e9tude \u2013 \u00e0 chercher des r\u00e9assurances en portant le regard vers le pass\u00e9, ou \u00e0 se griser au contraire des audaces de la fuite en avant, pour autant que l\u2019avenir imm\u00e9diatement pr\u00e9visible apparaisse, lui, comme le dispensateur plausible de lendemains qui chanteraient \u00e0 nouveau. Les ann\u00e9es quatre-vingt finissantes constituent \u00e0 ce point de vue, une p\u00e9riode appartenant \u00e0 ce deuxi\u00e8me type, o\u00f9 la dissipation des inqui\u00e9tudes est esp\u00e9r\u00e9e du c\u00f4t\u00e9 des d\u00e9veloppements technologiques d\u2019un futur d\u00e9j\u00e0 connu dans ses grandes lignes, plut\u00f4t que du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019exploration r\u00e9p\u00e9t\u00e9e des d\u00e9lices suppos\u00e9es d\u2019un pass\u00e9 plus ou moins recul\u00e9, d\u2019autant que les d\u00e9sillusions du n\u00e9o-rousseauisme des ann\u00e9es soixante-dix sont encore fraiches dans les m\u00e9moires.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Est-ce dire que l\u2019entreprise ethnologique soit proche de son terme\u00a0? Non, si l\u2019on admet que la l\u00e9gitimit\u00e9 de sa poursuite sera toujours ind\u00e9pendante du degr\u00e9 plus ou moins avanc\u00e9 de modernisation de ces soci\u00e9t\u00e9s \u00ab\u00a0primitives\u00a0\u00bb qui ont, en effet, retenu avant toutes autres le regard inquisiteur de l\u2019ethnologue. La t\u00e2che d\u2019inventaire a sans doute perdu de son urgence puisque l\u2019on peut raisonnablement consid\u00e9rer qu\u2019elle est en grande partie achev\u00e9e\u00a0: la connaissance des soci\u00e9t\u00e9s et des cultures n\u2019exige nullement que, comme on le constate souvent aujourd\u2019hui, la totalit\u00e9 des villages d\u2019une m\u00eame aire culturelle soit consciencieusement \u00e9puis\u00e9e par l\u2019observation. Une plaisanterie classique dans les corridors de l\u2019ethnologie veut que chaque famille d\u2019Indiens nord-am\u00e9ricains compte en sus de ses parents proches et parents \u00e9loign\u00e9s,\u2026 son ethnologue. Mais la t\u00e2che de construction d\u2019une science humaine \u00e0 proprement parler, de l\u2019anthropologie sociale ou de l\u2019anthropologie culturelle est, elle, \u00e0 peine entam\u00e9e et l\u2019examen de ses implications non encore entrepris.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Une difficult\u00e9 se rencontre cependant ici, bien r\u00e9elle et cependant rarement \u2013 sinon jamais \u2013 mentionn\u00e9e\u00a0: l\u2019effet d\u2019une \u00ab\u00a0r\u00e9sistance\u00a0\u00bb au savoir dispens\u00e9 par l\u2019anthropologie, r\u00e9sistance au sens o\u00f9 la psychanalyse parle d\u2019une \u00ab\u00a0r\u00e9sistance \u00e0 la psychanalyse\u00a0\u00bb, \u00e0 savoir, r\u00e9sistance \u00e0 l\u2019av\u00e8nement, \u00e0 l\u2019\u00e9mergence d\u2019une repr\u00e9sentation de l\u2019homme per\u00e7ue comme impliquant un \u00ab\u00a0rabaissement\u00a0\u00bb de celle v\u00e9hicul\u00e9e par la langue et la culture commune. On sait la r\u00e9sistance \u00e0 laquelle se heurt\u00e8rent certaines red\u00e9finitions du cadre g\u00e9n\u00e9ral au sein duquel l\u2019homme se repr\u00e9sentait sa condition et son \u00eatre\u00a0: r\u00e9volution copernicienne qui d\u00e9pla\u00e7a la plan\u00e8te que nous habitons du centre de l\u2019univers vers sa p\u00e9riph\u00e9rie, r\u00e9volution linn\u00e9enne qui compte pour la premi\u00e8re fois l\u2019homme au rang des animaux, r\u00e9volution freudienne enfin, qui d\u00e9pla\u00e7a la conscience individuelle du centre du sujet humain vers sa p\u00e9riph\u00e9rie. Le savoir \u2013 encore peu connu \u2013 que v\u00e9hicule l\u2019ethnologie en tant que \u00ab\u00a0science anthropologique\u00a0\u00bb contribue en effet \u00e0 cette \u00ab\u00a0d\u00e9portation\u00a0\u00bb g\u00e9n\u00e9rale de l\u2019homme d\u2019un centre initialement postul\u00e9 vers une p\u00e9riph\u00e9rie ensuite reconnue comme son lieu r\u00e9el d\u2019existence, et ce d\u00e9centrement, comme ceux qui l\u2019ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9, est con\u00e7u par certains (dont des ethnologues, et parfois de renom), comme un rabaissement de plus, et est combattu en cette qualit\u00e9, souvent d\u2019ailleurs \u00e0 titre pr\u00e9ventif\u00a0: comme prophylaxie d\u2019un mal \u00e0 venir et qu\u2019il s\u2019agit de vaincre d\u00e8s ses toutes premi\u00e8res manifestations.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Il est bien vrai sans doute que l\u2019apport nouveau d\u2019une science anthropologique b\u00e2tissant sur l\u2019acquis de l\u2019ethnologie conduit, une fois de plus, \u00e0 un \u00ab\u00a0d\u00e9senchantement du monde\u00a0\u00bb &#8211; selon l\u2019expression juste de Max Weber \u2013 mais il est vrai aussi que, pareil \u00e0 ceux qui l\u2019ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 dans cette voie, il apporte par l\u2019acc\u00e8s facilit\u00e9 de l\u2019homme aux termes, sinon de sa vraie nature, du moins d\u2019une version plus approch\u00e9e de celle-ci, des conditions am\u00e9lior\u00e9es pour une r\u00e9conciliation \u2013 bien entendu \u00e0 jamais turbulente \u2013 de l\u2019homme avec lui-m\u00eame.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>C\u2019est dans cette mesure que la science anthropologique (au contraire de l\u2019inventaire ethnographique) constitue un discours portant sur l\u2019avenir de l\u2019homme plut\u00f4t que son pass\u00e9. La contribution de la science anthropologique \u00e0 la technologie de pointe, et, plus pr\u00e9cis\u00e9ment, la part de son savoir qui peut \u00eatre imm\u00e9diatement mise en \u0153uvre dans une reformulation du projet et des solutions de l\u2019Intelligence Artificielle, nous est, comme le dit l\u2019Ecriture, donn\u00e9e par surcro\u00eet.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>L\u2019insistance nerveuse de certains ethnologues contemporains \u00e0 consid\u00e9rer qu\u2019est d\u00e9finitivement close l\u2019\u00e9poque durant laquelle les ethnologues s\u2019efforc\u00e8rent de construire une science de l\u2019homme comparable dans ses pr\u00e9tentions \u00e0 une science de la nature, fait peser sur eux le soup\u00e7on que cette soudaine pr\u00e9cipitation r\u00e9v\u00e8le que pour le type de pens\u00e9e dont ils sont les repr\u00e9sentants, le temps est, d\u2019une certaine mani\u00e8re, compt\u00e9. L\u2019\u00e9volution que l\u2019on observe dans l\u2019\u0153uvre de Clifford Geertz (1926-2006) \u2013 puisqu\u2019il a choisi de se trouver \u00e0 la pointe de ce combat \u2013 est, \u00e0 ce point de vue, r\u00e9v\u00e9latrice, puisqu\u2019elle r\u00e9v\u00e8le un style qui \u00e9volue avec le temps de la critique pos\u00e9e \u00e0 l\u2019invective pure et simple. Les temps seraient venus, selon lui, de subordonner l\u2019ethnologie toute enti\u00e8re aux exigences de l\u2019herm\u00e9neutique, et l\u2019on serait en droit de tonner \u00e0 son exemple contre tous ceux qui refuseraient d\u2019obtemp\u00e9rer sur le champ, en adjurant Satan et ses pompes, \u00e0 savoir, toute ambition de r\u00e9aliser l\u2019ethnologie comme science de l\u2019Homme \u00e0 proprement parler. L\u2019inqui\u00e9tude que r\u00e9v\u00e8lent les textes au ton de moins en moins ma\u00eetris\u00e9 de Clifford Geertz, est contemporaine de la premi\u00e8re grande moisson de ce qui fut sem\u00e9 tout au long d\u2019un si\u00e8cle d\u2019ethnologie, et il est difficile d\u2019imaginer qu\u2019une telle co\u00efncidence dans le temps soit enti\u00e8rement fortuite. Y aurait-il alors dans les premi\u00e8res conclusions \u00e0 tirer, quelque chose qui puisse d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 vraiment d\u00e9ranger\u00a0? Si la r\u00e9colte \u00e9tait aussi maigre que le r\u00e9p\u00e8te Geertz \u00e0 longueur de pages, pourquoi consacre-t-il une telle \u00e9nergie \u00e0 exorciser ceux qui apparaissent bien comme ses d\u00e9mons\u00a0?<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Est-il possible alors en quelques phrases de dresser le tableau des acquis d\u2019une anthropologie sociale et culturelle qui constituerait le versant th\u00e9orique de l\u2019ethnologie\u00a0? Quelles sont les lignes de force qui se d\u00e9gagent de l\u2019inventaire des soci\u00e9t\u00e9s et des cultures dites traditionnelles qui constituent l\u2019objet privil\u00e9gi\u00e9 de l\u2019ethnologie\u00a0? Partons d\u2019une dichotomie banale\u00a0: envisag\u00e9es dans une perspective comparative, les soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles r\u00e9v\u00e8lent des plages de contraintes\u00a0: des passages oblig\u00e9s, et des plages de chaos\u00a0: un espace ouvert aux variations libres. C\u2019est ce double aspect qui permet \u00e0 chaque chercheur, selon son go\u00fbt, de concentrer son attention, soit sur les premi\u00e8res \u2013 ce qui permet de mettre en place les lin\u00e9aments d\u2019une science de l\u2019homme, comme discours th\u00e9orique (mod\u00e9lisant) sur les r\u00e9gularit\u00e9s, soit sur les secondes \u2013 ce qui permet d\u2019avancer que tout n\u2019est que chaos et arbitraire, et se voit ainsi fond\u00e9e l\u2019affirmation que seule une herm\u00e9neutique (\u00e9clectique) peut ent\u00e9riner l\u2019absence d\u2019ordre constat\u00e9e.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Concr\u00e9tisons cela par l\u2019exemple du rituel. Dans le rituel envisag\u00e9 dans une perspective transculturelle, tout appara\u00eet possible\u00a0: la gestuelle, la danse, le chant sont rebelles au regroupement par genres, et en cons\u00e9quence, \u00e0 la classification. L\u2019ethnologue qui s\u2019en fera une sp\u00e9cialit\u00e9 pourra alors, soit se d\u00e9sesp\u00e9rer de la r\u00e9alit\u00e9 chaotique qu\u2019il examine, soit au contraire, souligner par sa pers\u00e9v\u00e9rance, la vanit\u00e9 de toute science du rituel et par pr\u00e9t\u00e9rition, la vanit\u00e9 de toute science anthropologique. Les autres, se contenteront de constater que le rituel correspond pour le savoir \u00e0 une plage de chaos et verront dans cette constatation elle-m\u00eame le fait d\u2019une r\u00e9gularit\u00e9, qui d\u00e9bouche alors sur un d\u00e9sint\u00e9r\u00eat pour l\u2019\u00e9ventail des variations, con\u00e7ues d\u00e9sormais comme contingentes dans leurs modalit\u00e9s particuli\u00e8res. Ainsi, Durkheim reconnut dans le rituel la r\u00e9affirmation de l\u2019unit\u00e9 du groupe et la possibilit\u00e9 qui est offerte \u00e0 celui-ci dans la performance du rite de r\u00e9v\u00e9rer sa propre existence\u00a0; conception que l\u2019on peut r\u00e9sumer en disant que le rituel autorise le plaisir de chahuter entre soi et entre soi seulement. Quant \u00e0 L\u00e9vi-Strauss, il observe lui aussi la variabilit\u00e9 infinie du rituel et sa pr\u00e9disposition \u00e0 la redondance interne, et il attribue celle-ci \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 que pr\u00e9sente le rite d\u2019\u00eatre le pendant, enclin \u00e0 la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence, du mythe qui, lui, constituerait au contraire une plage de contraintes, et plus particuli\u00e8rement, le d\u00e9ploiement d\u2019une combinatoire (1971\u00a0: 596-603).<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Cette distribution h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne du contraint et du libre, qui surprend encore aujourd\u2019hui l\u2019ethnologue, et qu\u2019il met \u00e0 profit \u2013 une fois revenu de sa surprise \u2013 \u00e0 des fins pol\u00e9miques uniquement, n\u2019a rien qui puisse en fait \u00e9tonner le physicien contemporain des syst\u00e8mes complexes. Mais l\u2019ethnologie dans son ensemble est encore loin de se concevoir comme \u00e0 proprement parler une \u00ab\u00a0physique sociale\u00a0\u00bb. Pourtant l\u2019id\u00e9e n\u2019est pas neuve, ni en anthropologie, ni dans les sciences de l\u2019homme en g\u00e9n\u00e9ral\u2026<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>C\u2019est Quetelet, la d\u00e9mographie statisticien du milieu du XIXe si\u00e8cle, qui lan\u00e7a l\u2019expression de \u00ab\u00a0physique sociale\u00a0\u00bb pour souligner la r\u00e9gularit\u00e9 proprement physique des ph\u00e9nom\u00e8nes qu\u2019il \u00e9tudiait, telle la r\u00e9partition en courbe de Gauss de la taille des conscrits. On sait qu\u2019Auguste Comte aurait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 cette \u00e9tiquette de \u00ab\u00a0physique sociale\u00a0\u00bb \u00e0 celle de \u00ab\u00a0sociologie\u00a0\u00bb si Quetelet ne l\u2019avait pr\u00e9cis\u00e9ment pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 dans cet usage du <em>label<\/em>. Mais c\u2019est sans aucun doute Durkheim qui, sans recourir au terme, posa les fondements d\u2019une authentique physique sociale en montrant dans un premier temps que la diff\u00e9renciation sociale en occupations sp\u00e9cialis\u00e9es apparaissait \u2013 de mani\u00e8re quasiment physique \u2013 lorsque les soci\u00e9t\u00e9s atteignaient une certaine taille, et dans un deuxi\u00e8me temps en montrant que le suicide, en d\u00e9pit de la complexit\u00e9 psychologique du processus qui conduit \u00e0 le commettre \u2013 fait de d\u00e9lib\u00e9ration, d&rsquo;h\u00e9sitations, couvrant parfois une p\u00e9riode tr\u00e8s longue, s\u2019inscrit cependant dans la logique d\u2019une r\u00e9gularit\u00e9 r\u00e9currente et susceptible de la quantification la plus rigoureuse. En anthropologie aussi, l\u2019id\u00e9e d\u2019une physique sociale est pr\u00e9sente depuis fort longtemps, m\u00eame si ce n\u2019est que de mani\u00e8re intermittente. Dans les premi\u00e8res ann\u00e9es du si\u00e8cle, \u00e0 Cambridge, Rivers et ses \u00e9l\u00e8ves, Brenda Seligmann, Armstrong, Barnard s\u2019efforc\u00e8rent les premiers de rendre compte des syst\u00e8mes de parent\u00e9 classificatoires en termes d\u2019une physique (Jorion 1983). Si bien que Frazer s\u2019indigna en quelques phrases que Geertz aujourd\u2019hui ne renierait pas. Sir James \u00e9crivit en effet dans son <em>Folklore in the Old Testament <\/em>(1918, vol II\u00a0: 231)\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0\u2026 car personne, autant que je sache, ne s\u2019est encore hasard\u00e9 \u00e0 pr\u00e9tendre que la soci\u00e9t\u00e9 soit soumise \u00e0 une loi physique en vertu de laquelle les communaut\u00e9s humaines tendraient, comme les cristaux, \u00e0 s\u2019int\u00e9grer et \u00e0 se d\u00e9sint\u00e9grer automatiquement et inconsciemment, selon les r\u00e8gles math\u00e9matiques rigides, en \u00e9l\u00e9ments rigoureusement sym\u00e9triques\u00a0\u00bb. (Cit\u00e9 par L\u00e9vi-Strauss dans <em>Les structures \u00e9l\u00e9mentaires de la parent\u00e9<\/em>, 1949\u00a0: 175). C\u2019\u00e9tait bien entendu pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 cela que visaient les travaux contemporains de Rivers et de ses \u00e9l\u00e8ves, et c\u2019est lui qui \u00e9tait implicitement vis\u00e9 par les fl\u00e8ches de Frazer.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>C\u2019est bien s\u00fbr chez L\u00e9vi-Strauss que l\u2019on trouve la version la plus d\u00e9velopp\u00e9e de l\u2019\u00e9quivalent d\u2019une physique\u00a0: qu\u2019il s\u2019agisse de ses travaux d\u2019anthropologie structurale consacr\u00e9s \u00e0 la parent\u00e9 ou au mythe, ou de diverses consid\u00e9rations proprement physiques relatives \u00e0 l\u2019histoire des soci\u00e9t\u00e9s, telles celles d\u00e9velopp\u00e9es dans <em>Race et histoire<\/em> (1952), quand il montre \u00e0 quel point le destin d\u2019une culture particuli\u00e8re d\u00e9pend de la pr\u00e9sence de voisins nombreux et culturellement divers. Ceci dit, la physique sociale que l\u2019on trouve chez L\u00e9vi-Strauss pr\u00e9sente certains traits sp\u00e9cifiques\u00a0:<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>\u25cf Une pr\u00e9dilection pour les syst\u00e8mes combinatoires de nature <em>m\u00e9canique<\/em> (ce qui s\u2019accorde \u00e0 sa conception du structural),<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>\u25cf Une absence quasi-absolue du sujet humain dans la th\u00e9orisation (l\u2019hostilit\u00e9 grandissante, au cours des ann\u00e9es, de L\u00e9vi-Strauss \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la psychanalyse est \u00e0 ce point de vue symptomatique d\u2019un choix qui exclut le sujet humain de la probl\u00e9matique).<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Car toute physique sociale digne de ce nom ne peut faire l\u2019\u00e9conomie du sujet humain et se contenter de n\u2019envisager celui-ci que de mani\u00e8re \u00ab\u00a0statistique\u00a0\u00bb (statistique qui se r\u00e9sout en une <em>M\u00e9canique Statistique)<\/em> soit sous la forme collective d\u2019une culture, soit sous la forme universelle de dispositifs cognitifs au fonctionnement uniforme chez des individus s\u2019identifiant \u00e0 des machines \u00ab\u00a0cognitives\u00a0\u00bb. Au couple Culture\/Cognition, il convient \u2013 pour reprendre les termes d\u2019un d\u00e9bat qui secoue l\u2019anthropologie dans les ann\u00e9es cinquante \u2013 de substituer le couple structure\/sentiment, soit celui qui allie (et non \u00ab\u00a0oppose\u00a0\u00bb) les ensembles collectifs structur\u00e9s mais dynamiques, et le v\u00e9cu singulier de ces structures par la personne. Comme je l\u2019ai formul\u00e9 ailleurs (1987), \u00ab\u00a0le sentiment est l\u2019\u00e9mergence \u00e0 la conscience du sujet des effets de structure qui le constituent\u00a0; la structure et le sentiment ne sont rien d\u2019autre que les deux modes d\u2019une m\u00eame substance sous leurs rapports respectivement objectiviste et subjectiviste\u00a0\u00bb (p.174). L\u2019observation statistique des comportements humains r\u00e9v\u00e8le la structure (ni n\u00e9cessairement d\u00e9terministe, ni n\u00e9cessairement statique) comme mod\u00e9lisation de r\u00e9gularit\u00e9s \u00e0 vocation normative (d\u2019o\u00f9 l\u2019illusion d\u2019un <em>effet attracteur du comportement moyen<\/em>, dont Quetelet, pr\u00e9cis\u00e9ment se fit le champion (Jorion 1983 b)\u00a0; l\u2019observation clinique, au contraire, r\u00e9v\u00e8le le sentiment comme \u00ab\u00a0tiraillements\u00a0\u00bb dans la personne des effets de structure.\u00a0<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Rien ne s\u2019oppose donc \u00e0 ce que l\u2019on \u00e9tudie l\u2019humain en le traitant, si l\u2019on peut dire, par les \u00ab\u00a0deux bouts\u00a0\u00bb qui se sont impos\u00e9s \u00e0 la conscience spontan\u00e9e des \u00ab\u00a0acteurs\u00a0\u00bb que nous sommes tous\u00a0: le <em>sentiment<\/em> comme \u00ab\u00a0craquement personnalis\u00e9\u00a0\u00bb des effets de <em>structure<\/em>, et la <em>structure<\/em> comme manifestation collective des <em>sentiments<\/em> qui agitent les consciences individuelles. Et pour utiliser des termes \u00e0 la fois moins dat\u00e9s et moins vagues, parlons de la \u00ab\u00a0dynamique\u00a0 de l\u2019affect\u00a0\u00bb au lieu de \u00ab\u00a0sentiments\u00a0\u00bb, et nous aurons reconnu ainsi la compl\u00e9mentarit\u00e9 <em>objective<\/em> qui unit, pour celui qui \u00e9tudie l\u2019humain \u2013 il faudrait dire \u00ab\u00a0sans craindre le courroux des dieux\u00a0\u00bb &#8211; et sans se priver non plus des mod\u00e9lisations formelles, math\u00e9matiques, qui sont \u00e0 la disposition de tout \u00ab\u00a0savant\u00a0\u00bb, la sociologie d\u2019inspiration durkheimienne, puis \u00ab\u00a0bourdieusienne\u00a0\u00bb, et la m\u00e9tapsychologie freudienne, puis lacanienne. Car le paradoxe n\u2019est qu\u2019apparent d\u2019une ethnologie r\u00e9concili\u00e9e avec elle-m\u00eame \u2013 puisque tourn\u00e9e cette fois vers l\u2019avenir \u2013 et ayant fait sien le projet d\u2019une physique sociale unifi\u00e9e, connectant la double ambition de Durkheim et de Lacan, sans n\u00e9gliger bien entendu les contributions proprement anthropologiques qui \u00e9mergent au sein m\u00eame de la discipline, celles, en particulier, de Lewis H. Morgan, de Rivers et de L\u00e9vi-Strauss.\u00a0<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Au-del\u00e0 de l\u2019engagement qui r\u00e9unit ces noms autour d\u2019un projet authentique de progr\u00e8s dans la connaissance de l\u2019homme (et non du ressassement, rencontr\u00e9 ailleurs, de l\u2019affirmation lasse de sa nature \u00ab\u00a0insondable\u00a0\u00bb), ce qui les rapproche, c\u2019est la transgression de ces tabous qui nous interdiraient de faire relever l\u2019homme d\u2019un discours de science naturelle, transgression dont Linn\u00e9, Darwin ou Freud furent d\u00e9j\u00e0 les h\u00e9ros. Freud posa sur les plages <em>chaotiques <\/em>de l\u2019homme un regard de savant, et Lacan eut le double m\u00e9rite d\u2019\u00e9claircir ce qui, au sein de ce chaos, d\u00e9coule de l\u2019inscription du sujet dans le <em>champ<\/em> du langage, et plus pr\u00e9cis\u00e9ment dans celui de <em>salangue<\/em> faite de <em>signifiants<\/em> aux significations accessoires, et de mobiliser pour le progr\u00e8s de la connaissance de ces zones obscures, l\u2019outil indispensable de la math\u00e9matique.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Si l\u2019on abandonne alors le r\u00eave leibnizien d\u2019une physique sociale con\u00e7ue sur le mod\u00e8le de la m\u00e9canique classique, toute en ellipses immuables et en mouvements d\u2019horlogerie, pour une physique sociale \u00ab\u00a0des turbulences\u00a0\u00bb o\u00f9 alternent plages d\u2019ordre et plages de chaos, mais en sachant que ce dernier contient encore en lui-m\u00eame des \u00ab\u00a0filaments\u00a0\u00bb d\u2019organisation dignes d\u2019\u00e9tude, cette physique sociale \u2013 dont les conditions sont aujourd\u2019hui r\u00e9unies \u2013 pourra rendre compte aussi bien des affaires personnelles de l\u2019homme que des m\u00e9tamorphoses de son histoire collective. \u00c0 condition bien entendu que son regard porte \u00e0 la fois sur ce qui s\u2019impose \u00e0 l\u2019attention comme l\u2019ordre des soci\u00e9t\u00e9s et des sujets humains et sur ces r\u00e9gularit\u00e9s plus confuses que l\u2019on pourrait appeler les <em>nervures du chaos<\/em>.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>R\u00c9F\u00c9RENCES BIBLIOGRAPHIQUES<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>P. Clastres. <em>La soci\u00e9t\u00e9 contre l\u2019Etat<\/em>. Minuit, Paris, 1974.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>J. Frazer. <em>Folklore in the Old Testament<\/em>. Vol II, Macmillan, London, 1918.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>C. Geertz. <em>Local Knowledge<\/em>, Basic Books, New York, 1983.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>M. Harris. <em>The Rise of Anthropological Theory<\/em>, Routledge &amp; Kegan Paul, London, 1969.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>J. Hunt. \u201cOn the Negro\u2019s Place in Nature\u201d, <em>Memoirs read before the Anthropological Society of London<\/em>, Vol. I, 1863-1864 : 1-64.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>T. H. Huxley. <em>Evidence as to Man\u2019s Place in Nature<\/em>, London, 1863.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>P. Jorion. \u00ab\u00a0Ils firent de l\u2019ethnologie une science\u00a0\u00bb, <em>l\u2019Homme<\/em>, XXIII (3), 1983\u00a0: 115-222.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>P. Jorion. \u00ab\u00a0Effet attracteur de la performance \u00e9conomique moyenne\u00a0\u00bb, <em>Revue de l\u2019Institut de Sociologie<\/em>, (3-4), 1983\u00a0: 423-437.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>P. Jorion. \u00ab\u00a0Le sujet dans la parent\u00e9 africaine\u00a0\u00bb, in <em>Aspects du malaise dans la civilisation<\/em>, Navarin, Paris, 1987\u00a0: 174-181.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>C. L\u00e9vi-Strauss. <em>Les structures \u00e9l\u00e9mentaires de la parent\u00e9<\/em>, P.U.F., Paris, 1949.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>C. L\u00e9vi-Strauss. <em>Race et histoire<\/em>, UNESCO, Paris, 1952.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>C. L\u00e9vi-Strauss. <em>L\u2019Homme nu<\/em>, Plon, Paris, 1971.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>B. Malinowski. <em>Sex and Repression in Savage Society<\/em>, Kegan Paul, Trench, Trubner, London, 1927.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>B. Malinowski. <em>The Sexual Life of Savages on North-Western Melanesia<\/em>, Kegan Paul, Trench, Trubner, London, 1929.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>M. Mead. <em>Coming of Age in Samoa<\/em>, 1928 (Morrow, 1973).<\/p>\r\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-125533\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Synapse.png\" alt=\"\" width=\"335\" height=\"68\" srcset=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Synapse.png 335w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Synapse-300x61.png 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 335px) 100vw, 335px\" \/><\/p>\n<p><strong>\u00ab\u00a0Les nervures du chaos\u00a0\u00bb ou une physique sociale de Durkheim \u00e0 Lacan<\/strong> a paru dans <strong>Synapse<\/strong>, mai 1988, n\u00b044 : 30-40<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019ethnologie est aujourd\u2019hui affreusement morose\u00a0: elle se t\u00e2te, elle se cherche, elle ne sait plus o\u00f9 elle en est. On lui a dit et [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3,4],"tags":[4464,1764,3568,97,7677,829,155,7716,7717,1421,7715,7452],"class_list":["post-125531","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-anthropologie","category-sociologie","tag-anthropologie","tag-auguste-comte","tag-bronislaw-malinowski","tag-claude-levi-strauss","tag-clifford-geertz","tag-emile-durkheim","tag-jacques-lacan","tag-margaret-mead","tag-marvin-harris","tag-pierre-clastres","tag-quetelet","tag-structure-et-sentiment"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/125531","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=125531"}],"version-history":[{"count":7,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/125531\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":138093,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/125531\/revisions\/138093"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=125531"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=125531"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=125531"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}