{"id":125828,"date":"2020-12-29T20:18:51","date_gmt":"2020-12-29T19:18:51","guid":{"rendered":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=125828"},"modified":"2020-12-29T20:20:40","modified_gmt":"2020-12-29T19:20:40","slug":"edward-burnett-tylor-1979","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2020\/12\/29\/edward-burnett-tylor-1979\/","title":{"rendered":"<b>Edward Burnett Tylor<\/b> (1979)"},"content":{"rendered":"\r\n<blockquote><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Cours-ULB-1-300x167.jpeg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"167\" class=\"alignleft size-medium wp-image-125839\" srcset=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Cours-ULB-1-300x167.jpeg 300w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Cours-ULB-1-1024x569.jpeg 1024w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Cours-ULB-1-768x427.jpeg 768w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Cours-ULB-1-1536x854.jpeg 1536w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Cours-ULB-1-2048x1139.jpeg 2048w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Cours-ULB-1-672x372.jpeg 672w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Cours-ULB-1-1038x576.jpeg 1038w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/>\r\n<p><strong>Edward Burnett Tylor (1832-1917)<\/strong><\/p>\r\n<p>A paru dans les notes de mon cours <strong><i>Encyclop\u00e9die de l&rsquo;ethnologie et histoire des doctrines ethnologiques<\/i><\/strong> publi\u00e9es aux Presses Universitaires de Bruxelles en 1979, pp. 19-24.<\/p>\r\n<\/blockquote>\r\n\r\n\r\n<p>Edward Burnett Tylor est sans aucun doute la plus grande vedette qu\u2019ait connue l\u2019anthropologie. On peut se faire une id\u00e9e de sa popularit\u00e9 en consultant quelques ouvrages consacr\u00e9s \u00e0 l\u2019histoire de l\u2019anthropologie. Ainsi dans l\u2019<em>History of Anthropology<\/em> de A. C. Haddon, publi\u00e9 en 1934, E. B. Tylor arrive en t\u00eate des citations \u00e0 \u00e9galit\u00e9 avec Grafton Elliot Smith, l\u2019hyper-diffusionniste alors au sommet de sa popularit\u00e9. Dans <em>A Hundred&nbsp; Years of Anthropology<\/em> de T. K. Penniman, publi\u00e9 en 1935, Tylor arrive second derri\u00e8re Darwin, qui intervient bien entendu comme influence d\u00e9terminante sur le cours de l\u2019anthropologie, plut\u00f4t que comme anthropologue proprement dit&nbsp;; il en va de m\u00eame pour le troisi\u00e8me, Charles Lyell, \u00e9quivalent de Darwin dans la fondation de la g\u00e9ologie moderne. Si l\u2019on prend un ouvrage plus r\u00e9cent comme <a href=\"https:\/\/www.persee.fr\/doc\/hom_0439-4216_1978_num_18_1_367840\" rel=\"noopener\" target=\"_blank\"><em>A History of Ethnology<\/em><\/a> (1975) de Fred W. Voget, Tylor y obtient encore une tr\u00e8s honorable troisi\u00e8me place derri\u00e8re Bronislaw Malinowski et Herbert Spencer, le Comte anglais, certainement survaloris\u00e9.<\/p>\r\n\r\n<!--more-->\r\n\r\n\r\n\r\n<p>C\u2019est dire qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un personnage consid\u00e9rable dans l\u2019histoire de l\u2019anthropologie, encore que la place qui lui est encore aujourd\u2019hui reconnue exag\u00e8re son originalit\u00e9 par rapport \u00e0 ses contemporains William Robertson Smith, J. F. McLennan ou m\u00eame C. S. Wake. Une chose est s\u00fbre en tout cas, et cela ressort de la lecture que l\u2019on peut encore faire de ses textes aujourd\u2019hui, Tylor \u00e9tait un \u00ab&nbsp;professionnel&nbsp;\u00bb, il savait ce qu\u2019\u00e9tait la rigueur scientifique, la critique des sources et il fit appel \u00e0 toutes les possibilit\u00e9s qu\u2019offrait la statistique de son temps, reconnaissant sa dette intellectuelle vis-\u00e0-vis de Quetelet.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Son anti-cl\u00e9ricalisme violent peut para\u00eetre aujourd\u2019hui excessif, mais les pr\u00e9tentions de l\u2019\u00c9glise \u00e0 r\u00e9gler le savoir constituaient encore de son temps une r\u00e9elle menace et la violence de Tylor n\u2019\u00e9tait sans doute pas d\u00e9mesur\u00e9e par rapport \u00e0 celle de ses adversaires. Bien s\u00fbr, une partie de la renomm\u00e9e de Tylor est \u00e0 imputer \u00e0 sa remarquable long\u00e9vit\u00e9 puisqu\u2019on trouve de ses articles aussi bien dans le premier num\u00e9ro de la revue d\u2019Anthropologie anglaise (1863), qu\u2019\u00e0 la veille de la premi\u00e8re guerre mondiale. Il \u00e9tait \u00e9galement un auteur remarquablement prolixe puisque sa bibliographie \u00e9tablie en 1907 recense 262 publications.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Edward Burnett Tylor est n\u00e9 le 2 octobre 1832 \u00e0 Camberwell en Angleterre dans un milieu tr\u00e8s ais\u00e9, son p\u00e8re poss\u00e9dant une fonderie. Ses parents comme ceux de <a href=\"https:\/\/www.persee.fr\/doc\/hom_0439-4216_1980_num_20_4_368138\" rel=\"noopener\" target=\"_blank\">James Cowles Prichard<\/a> (1786-1848) \u00e9taient Quakers et le syst\u00e8me d\u2019enseignement classique lui \u00e9tait donc aussi ferm\u00e9. Il eut une \u00e9ducation priv\u00e9e puis voyagea, la vie des affaires lui \u00e9tant refus\u00e9e vu sa sant\u00e9 fragile (qui ne l\u2019emp\u00eachera pas de vivre 85 ans). En 1856, il visite l\u2019Am\u00e9rique Centrale, et rencontre \u00e0 Cuba Henry Christy, un arch\u00e9ologue qui jouerait un r\u00f4le d\u00e9cisif en arch\u00e9ologie pr\u00e9historique&nbsp;: il serait entre autres avec John Evans un des plus chauds partisans de Boucher de Perthes en Angleterre. Tylor passe six mois au Mexique et publiera en 1861 <em>Anahuac<\/em>, \u00ab&nbsp;un r\u00e9cit de voyage verbeux&nbsp;\u00bb qui t\u00e9moigne de sa vision a-sociologique par son indiff\u00e9rence au Mexique contemporain qu\u2019il a pourtant pu observer \u00e0 loisir. Seules l\u2019int\u00e9ressent dans la civilisation mexicaine, les antiquit\u00e9s qui lui paraissent \u00e9clairer le pass\u00e9 de la vieille Angleterre. En 1865, il publie <em>Researches in the Early History of Mankind<\/em>, puis, en 1871, <em>Primitive Culture<\/em>, ses deux principaux ouvrages. En 1884, quand le poste est cr\u00e9\u00e9, il est nomm\u00e9 Charg\u00e9 de conf\u00e9rences (Reader) en Anthropologie \u00e0 Oxford, en 1896 le cours est transform\u00e9 en Chaire (Professorship). Il mourra en 1917, alors que le type d\u2019anthropologie qu\u2019il pratique appartient d\u00e9j\u00e0 au pass\u00e9.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Ses deux principales contributions \u00e0 l\u2019anthropologie (il se qualifiait d\u2019&nbsp;\u00ab&nbsp;anthropologist&nbsp;\u00bb, et Max M\u00fcller appelait l\u2019anthropologie \u00ab&nbsp;la science de Mr. Tylor&nbsp;\u00bb), sont la \u00ab&nbsp;th\u00e9orie des survivances&nbsp;\u00bb et la \u00ab&nbsp;th\u00e9orie de l\u2019animisme&nbsp;\u00bb sorte de mod\u00e8le \u00e9volutif des religions.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Sa th\u00e9orie des survivances est issue de sa conviction que \u00ab&nbsp;la distance est minime entre un laboureur anglais et un N\u00e8gre du centre de l\u2019Afrique&nbsp;\u00bb (dixit). La civilisation se d\u00e9veloppe progressivement de son propre mouvement&nbsp;; sont seules capables de la freiner, d\u2019anciennes institutions qui continuent \u00e0 \u00ab&nbsp;tra\u00eener&nbsp;\u00bb alors qu\u2019elles appartiennent \u00e0 un stade d\u00e9pass\u00e9 de la culture&nbsp;: les \u00ab&nbsp;superstitions&nbsp;\u00bb qu\u2019il rebaptisera \u00ab&nbsp;survivances&nbsp;\u00bb&nbsp;; l\u2019anthropologie est la \u00ab&nbsp;science du r\u00e9formateur&nbsp;\u00bb, son r\u00f4le est de mettre en \u00e9vidence les survivances, de les d\u00e9noncer et de participer \u00e0 leur \u00e9limination en couvrant de honte leurs pratiquants par la mise en avant de la relation entre leurs croyances et celles, similaires des Sauvages. Ceci pour le bonheur de l\u2019homme. On comprend pourquoi il affirmera dans un po\u00e8me que le r\u00f4le de l\u2019homme primitif est de d\u00e9noncer le th\u00e9ologien.&nbsp; (<em>La Double ballade d\u2019un homme primitif<\/em>, en collaboration avec le folkloriste Andrew Lang).<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>On a souvent essay\u00e9 de mettre l\u2019\u00e9volutionnisme de Tylor en rapport avec le darwinisme.&nbsp; Burrow et Stocking ont bien mis en \u00e9vidence que l\u2019\u00e9volutionnisme de Tylor n\u2019entretient en fait avec le darwinisme que des liens tr\u00e8s t\u00e9nus. Tylor n\u2019\u00e9tait pas vraiment en prise avec les id\u00e9es de son temps, l\u2019agitation intellectuelle qui caract\u00e9risera la concurrence entre les deux soci\u00e9t\u00e9s britanniques d\u2019Ethnologie et d\u2019Anthropologie dans les ann\u00e9es 1860 [PJ 2020 : autour de la l\u00e9gitimit\u00e9 de l&rsquo;esclavage], le laissera indiff\u00e9rent bien qu\u2019il ait appartenu aux deux. Son \u00e9volutionnisme est pr\u00e9-darwinien, et se rattache \u00e0 celui des philosophes \u00e9cossais du d\u00e9but du si\u00e8cle. Le but qu\u2019il assigne \u00e0 l\u2019anthropologie est d\u2019appliquer \u00e0 la culture les m\u00e9thodes de classification syst\u00e9matiques famili\u00e8res aux naturalistes. Dans une certaine mesure m\u00eame, on peut consid\u00e9rer que sa th\u00e9orie des survivances constitue un darwinisme \u00e0 l\u2019envers puisqu\u2019il souligne la survivance des \u00ab&nbsp;inadapt\u00e9s&nbsp;\u00bb que sont ces superstitions qui subsistent d\u2019une \u00e9poque \u00e0 l\u2019autre alors que le lien s\u2019est perdu entre leur pratique et le cadre (pseudo-)th\u00e9orique qui leur donnait une signification.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>La th\u00e9orie des survivances de Tylor sera \u00e0 l\u2019origine du d\u00e9veloppement des \u00e9tudes folkloriques de la fin du XIXe si\u00e8cle en Grande-Bretagne (la revue <em>Folk-Lore<\/em> \u00e0 laquelle collabor\u00e8rent de nombreux anthropologues, dont James Frazer et Malinowski). En affirmant que les faits folkloriques sont en fait des survivances et donc des t\u00e9moignages sur notre pass\u00e9, Tylor en fera un mat\u00e9riau de premier plan dans cette reconstruction historique sp\u00e9culative que furent l\u2019\u00e9volutionnisme et le diffusionnisme. La Grande-Bretagne conna\u00eetra ainsi une g\u00e9n\u00e9ration remarquable de folkloristes tels Lang, E. S. Hartland ou Frazer. La d\u00e9couverte par Moses Gaster du caract\u00e8re r\u00e9cent des principaux faits de folklore, et le discr\u00e9dit de la th\u00e9orie de Tylor seront fatals aux \u00e9tudes folkloriques en Grande-Bretagne.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Malgr\u00e9 son caract\u00e8re de monstruosit\u00e9, la survivance assurait toutefois une certaine vraisemblance&nbsp; au mod\u00e8le \u00e9volutionniste&nbsp;; en donnant du poids \u00e0 l\u2019id\u00e9e que toutes les institutions n\u2019\u00e9voluent pas \u00e0 la m\u00eame vitesse, elle permettait aussi d\u2019attribuer un sens \u00e0 certains faits qui en \u00e9taient apparemment d\u00e9pourvus, ces superstitions et autres faits folkloriques dont Wittgenstein devait d\u00e9couvrir que leur sens est pr\u00e9cis\u00e9ment de ne pas en avoir (\u00ab&nbsp;Commentaires sur Le Rameau d\u2019Or de Frazer&nbsp;\u00bb),&nbsp; En fait, la survivance constituait aussi une astuce qui permettait \u00e0 Tylor de r\u00e9soudre toutes les anomalies qui pouvaient appara\u00eetre dans son raisonnement. Ainsi dans son projet d\u2019exposer les rouages d\u2019un m\u00e9canisme tr\u00e8s simpliste de d\u00e9veloppement de la civilisation (\u00ab&nbsp;..&nbsp; il faut \u00e9liminer de notre repr\u00e9sentation de la pens\u00e9e et de l\u2019action humaine toute id\u00e9e de hasard et d\u2019intervention arbitraire, et leur substituer une th\u00e9orie du d\u00e9veloppement&nbsp;\u00bb), il mit au point ce qu\u2019il appelait la m\u00e9thode des \u00ab&nbsp;adh\u00e9sions&nbsp;\u00bb, ce que nous appellerions des corr\u00e9lations (<em>Journal Roy. Anthrop. Inst.<\/em> 1888&nbsp;:&nbsp; 245-269).<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Tylor examina pour 350 populations les usages relatifs au mariage et \u00e0 la filiation, et s\u2019effor\u00e7a de mettre en \u00e9vidence des <em>adh\u00e9sions<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire des concordances \u00ab&nbsp;sup\u00e9rieures au niveau du hasard&nbsp;\u00bb, en vue de constituer une \u00ab&nbsp;\u00e9chelle du d\u00e9veloppement des civilisations&nbsp;\u00bb (ce qu\u2019on appellerait dans l\u2019optique \u00e9volutionniste de l\u2019anthropologie marxiste actuelle&nbsp; \u00ab&nbsp;une analyse de formations sociales en vue d\u2019\u00e9tablir les lois historiques de la succession des modes de production&nbsp;\u00bb) [PJ 2020 : on enseignait l&rsquo;\u00ab&nbsp;anthropologie marxiste&nbsp;\u00bb en facult\u00e9 au moment o\u00f9 j&rsquo;\u00e9crivais cela]. L\u2019astuce constituait bien entendu \u00e0 qualifier de survivances toutes les institutions qui apparaissaient comme anomalies dans le sch\u00e9ma d\u2019interpr\u00e9tation.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Dans une large mesure, sa th\u00e9orie des survivances se r\u00e9v\u00e9lait progressiste. D\u2019abord elle allait \u00e0 l\u2019encontre du polyg\u00e9nisme en traitant l\u2019homme comme une esp\u00e8ce unique et en d\u00e9montrant l\u2019&nbsp;\u00ab&nbsp;unit\u00e9 psychique de l\u2019Homme&nbsp;\u00bb \u00e0 partir d\u2019\u00e9l\u00e9ments tels que la tr\u00e8s grande ressemblance du langage gestuel partout o\u00f9 il appara\u00eet dans une soci\u00e9t\u00e9 humaine&nbsp;; ensuite, en consid\u00e9rant que le d\u00e9veloppement de la civilisation prend le mouvement global d\u2019un progr\u00e8s, malgr\u00e9 les contre-exemples exhib\u00e9s \u00e0 plaisir par les \u00ab&nbsp;th\u00e9ologiens&nbsp;\u00bb \u00e0 l\u2019appui de leur sch\u00e9ma d\u00e9g\u00e9n\u00e9rationniste.&nbsp; L\u2019aspect missionnaire et militant de ses recherches appara\u00eet d\u2019ailleurs tout particuli\u00e8rement ici, puisque ses hypoth\u00e8ses reposaient en derni\u00e8re instance sur sa conviction toute \u00ab&nbsp;politique&nbsp;\u00bb que la th\u00e9orie d\u00e9g\u00e9n\u00e9rationniste constituait une menace pour la confiance que l\u2019homme a en lui-m\u00eame.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>A ce propos, il \u00e9vita tr\u00e8s subtilement de se laisser pi\u00e9ger dans le choix entre \u00e9volutionnisme et diffusionnisme&nbsp;: tous deux t\u00e9moignaient, selon lui, de l\u2019unit\u00e9 de l\u2019Homme&nbsp;; d\u2019une part l\u2019emprunt faisait la preuve de l\u2019identit\u00e9 entre l\u2019homme inventeur et l\u2019homme emprunteur, d\u2019autre part, l\u2019invention ind\u00e9pendante faisait la preuve de l\u2019identit\u00e9 des inventeurs parall\u00e8les. L\u2019emprunt lui semblait cependant une d\u00e9marche plus courante puisqu\u2019il \u00e9crivait&nbsp;: \u00ab&nbsp;la civilisation est une plante plus souvent propag\u00e9e que d\u00e9velopp\u00e9e [\u00e0 partir de la graine]&nbsp;\u00bb.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Il ne faudrait pas pour autant imaginer une unanimit\u00e9 de ses contemporains sur ses vues. Comme le souligne Lang (1844-1912), dans ses \u00ab&nbsp;survivances&nbsp;\u00bb d\u2019autres chercheurs voyaient des innovations, des monstruosit\u00e9s ou de simples variations.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Passons maintenant \u00e0 sa th\u00e9orie de l\u2019animisme qui fut \u00e0 l\u2019origine d\u2019une querelle de priorit\u00e9 avec Herbert Spencer. Il s\u2019agit en fait d\u2019une th\u00e9orie de l\u2019\u00e9volution de la religion, de la croyance aux esprits jusqu\u2019au monoth\u00e9isme. On peut caract\u00e9riser cette th\u00e9orie comme l\u2019inverse de celle beaucoup plus sophistiqu\u00e9e et sociologique qui s\u2019\u00e9bauche chez Robertson Smith (l\u2019inspirateur principal du Freud de <em>Totem und Tabu<\/em>), et trouvera toute son extension chez Durkheim. Sa th\u00e9orie est en effet totalement psychologisante et m\u00e9caniste&nbsp;: la religion doit na\u00eetre, dit-il, partout o\u00f9 les hommes r\u00eavent la nuit, ont des fantasmes durant le jour et finissent par mourir.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>L\u2019\u00e9volution cro\u00eet en quelque sorte d\u2019elle-m\u00eame et accompagne m\u00e9caniquement le progr\u00e8s de la v\u00e9rit\u00e9 et l\u2019avancement de la science. De ce point de vue l\u2019\u00e9volutionnisme de Tylor r\u00e9v\u00e8le toute sa parent\u00e9 non avec le darwinisme, mais avec le comtisme. Le mouvement g\u00e9n\u00e9ral est celui d\u2019un progr\u00e8s analogue \u00e0 celui qui fait passer l\u2019individu de l\u2019enfance \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte, et il ne se prive pas de reconna\u00eetre dans les mythes des interpr\u00e9tations <em>infantiles<\/em> du monde par des hommes qui raisonnent sainement mais \u00e0 partir de pr\u00e9misses fausses.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Dans le d\u00e9tail, la religion na\u00eet avec la croyance dans les esprits qui, comme le note tr\u00e8s subtilement Lang, sont \u00ab&nbsp;ce que l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 est dans la mentalit\u00e9 populaire&nbsp;\u00bb.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Les hommes imaginent ensuite une association entre ces esprits et les morts dans la croyance aux m\u00e2nes. Une \u00e9tape suivante est constitu\u00e9e des d\u00e9mons et autres esprits de la nature. Ces esprits peuvent ensuite \u00eatre vus comme emprisonn\u00e9s dans des objets, c\u2019est le stade du f\u00e9tichisme, et lorsque le f\u00e9tiche incarne v\u00e9ritablement une divinit\u00e9, le stade suivant de l\u2019idol\u00e2trie est atteint. Les \u00e9tapes finales sont alors celles du polyth\u00e9isme et enfin du monoth\u00e9isme.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Tylor ayant ainsi mis en \u00e9vidence la continuit\u00e9 qui existe entre l\u2019animisme le plus primitif et le christianisme, pensait avoir port\u00e9 un coup s\u00e9v\u00e8re sinon au christianisme, du moins \u00e0 sa bureaucratie cl\u00e9ricale, et dans une certaine mesure on peut dire qu\u2019il y r\u00e9ussit.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Ce qu\u2019il y a d\u2019irritant chez Tylor, c\u2019est que malgr\u00e9 sa grande intelligence des faits anthropologiques et le s\u00e9rieux de ses travaux, il y a chez lui une sorte de fascination pour l\u2019explication plate qui rend les retomb\u00e9es actuelles de son \u0153uvre particuli\u00e8rement affligeantes. En apportant d\u2019un ton d\u2019autorit\u00e9 toute une s\u00e9rie de sch\u00e9mas un peu courts et tout impr\u00e9gn\u00e9s de scientisme na\u00eff, il aura rendu service \u00e0 un si\u00e8cle d\u2019anthropologues sans imagination en leur donnant une r\u00e9serve quasi in\u00e9puisable de banalit\u00e9s dans laquelle puiser.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>On peut opposer Tylor \u00e0 son ennemi scientifique Max M\u00fcller (1823-1900) dont Lang estimait que l\u2019anthropologie avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9barrass\u00e9e par Tylor. M\u00fcller \u00e9tait un connaisseur \u00e9rudit de la civilisation indienne, amateur d\u2019explications simples, voire simplistes, comme sa r\u00e9duction de toute mythologie en \u00ab&nbsp;solaire&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;lunaire&nbsp;\u00bb. Il \u00e9tait aussi l\u2019inventeur malheureux de la notion de <em>langue aryenne<\/em>. [PJ 2020 : M\u00fcller \u00e9tait convaincu que les civilisations indienne et grecque ne pouvaient \u00eatre pass\u00e9es par le stade de la \u00ab&nbsp;sauvagerie&nbsp;\u00bb, intuition correcte si, comme c\u2019\u00e9tait le cas dans le contexte de l\u2019\u00e9poque, la \u00ab&nbsp;sauvagerie&nbsp;\u00bb \u00e9tait assimil\u00e9e au <em>tot\u00e9misme<\/em>, lequel, comme le d\u00e9montr\u00e8rent \u00c9mile Durkheim et Marcel Mauss dans un article de 1902, n\u2019est autre que la pens\u00e9e archa\u00efque chinoise, une alternative radicale en effet aux pens\u00e9e grecque et indienne cf. mon <em>Comment la v\u00e9rit\u00e9 et la r\u00e9alit\u00e9 furent invent\u00e9es <\/em>(Gallimard 2009 : 22-24)].<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Pourtant la th\u00e9orie de la mythologie de M\u00fcller, dite de \u00ab&nbsp;pathologie du langage&nbsp;\u00bb, fait preuve de plus d\u2019imagination que toute l\u2019\u0153uvre mythologique de Tylor, qui ne vit jamais dans le mythe qu\u2019une \u00ab&nbsp;th\u00e9orie infantile&nbsp;\u00bb du monde produite par l\u2019imagination insuffisante de populations attard\u00e9es. Pour M\u00fcller la mythologie consistait dans une \u00e9laboration imaginative par des populations de faible civilisation sur des bribes de mythologies savantes, indiennes g\u00e9n\u00e9ralement&nbsp;; le mythe \u00e9tait construit sur une tentative d\u2019explication des noms des dieux, noms incompris car n\u2019ayant pas de sens dans une autre langue. M\u00eame si la th\u00e9orie de M\u00fcller est loin de constituer la clef universelle, elle rend compte au moins de certains faits mythologiques, ce qui n\u2019est pas le cas de l\u2019explication banale fournie par Tylor.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Mais la faiblesse la plus caract\u00e9ristique de l\u2019\u0153uvre de Tylor, c\u2019est d\u2019exprimer une pens\u00e9e du XIXe si\u00e8cle, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 l\u2019\u0153uvre de certains de ses coll\u00e8gues annonce d\u00e9j\u00e0 le XXe si\u00e8cle. On n\u2019y trouve aucunement le germe, tout au contraire, du credo fonctionnaliste de la solidarit\u00e9 des institutions au sein d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 particuli\u00e8re, principe indispensable \u00e0 toute approche de type sociologique. Seul Boas parviendrait \u00e0 mener jusqu\u2019au c\u0153ur du XXe si\u00e8cle une pens\u00e9e d\u00e9pass\u00e9e qui pr\u00e9tende que la compr\u00e9hension de l\u2019homme exige m\u00e9thodologiquement la d\u00e9sarticulation d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 en ses diverses institutions. Que lit-on en effet chez Tylor&nbsp;: \u00ab&nbsp;Une premi\u00e8re \u00e9tape dans l&rsquo;analyse d&rsquo;une civilisation consiste \u00e0 la diss\u00e9quer dans tous ses d\u00e9tails et \u00e0 classer ceux-ci dans leurs propres cat\u00e9gories (\u2026). Tout comme le catalogue de toutes les esp\u00e8ces de plantes et d\u2019animaux d\u2019une r\u00e9gion constitue sa Flore et sa Faune, de m\u00eame la liste de tous les articles qui constituent la vie de tous les jours d\u2019un peuple repr\u00e9sente tout ce que nous appelons sa \u2018culture\u2019&nbsp;\u00bb.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>On ne pouvait \u00eatre plus \u00e9loign\u00e9 de Durkheim, dix ans seulement avant lui. Tylor qui se r\u00e9clamait de Quetelet aurait pu m\u00e9diter ces propos de Durkheim&nbsp;:<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>\u00ab&nbsp;La soci\u00e9t\u00e9 renferme en elle les germes de tous les crimes qui vont se commettre. C\u2019est elle, en quelque sorte, qui les pr\u00e9pare, et le coupable n\u2019est que l\u2019instrument qui les ex\u00e9cute&nbsp;\u00bb (Physique Sociale).<\/p>\r\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Cours-ULB-1-300x167.jpeg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"167\" class=\"alignleft size-medium wp-image-125839\" srcset=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Cours-ULB-1-300x167.jpeg 300w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Cours-ULB-1-1024x569.jpeg 1024w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Cours-ULB-1-768x427.jpeg 768w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Cours-ULB-1-1536x854.jpeg 1536w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Cours-ULB-1-2048x1139.jpeg 2048w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Cours-ULB-1-672x372.jpeg 672w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Cours-ULB-1-1038x576.jpeg 1038w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/p>\n<p><strong>Edward Burnett Tylor (1832-1917)<\/strong><\/p>\n<p>A paru dans les notes de mon cours <strong><i>Encyclop\u00e9die de l&rsquo;ethnologie et histoire des doctrines ethnologiques<\/i><\/strong> publi\u00e9es aux Presses Universitaires de Bruxelles en 1979, pp. 19-24.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Edward Burnett Tylor est sans aucun doute la plus grande vedette qu\u2019ait connue l\u2019anthropologie. 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