{"id":126072,"date":"2021-01-05T16:26:25","date_gmt":"2021-01-05T15:26:25","guid":{"rendered":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=126072"},"modified":"2021-01-05T16:26:25","modified_gmt":"2021-01-05T15:26:25","slug":"les-grands-bancs-1987","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2021\/01\/05\/les-grands-bancs-1987\/","title":{"rendered":"<strong>Les <em>Grands Bancs<\/em><\/strong> (1987)"},"content":{"rendered":"<blockquote><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-125037\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/LAne-300x112.png\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"112\" srcset=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/LAne-300x112.png 300w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/LAne.png 415w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/>\r\n<p class=\"p1\"><b>Les <em>Grands Bancs<\/em> <\/b>a paru dans <b>L&rsquo;\u00c2ne Le magazine freudien<\/b>,\u00a032, 1987 : 23.<\/p>\r\n<\/blockquote>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Je l\u2019ai trouv\u00e9 vers les quatre heures sur les quais, \u00e0 deux pas de l\u2019H\u00f4tel de Ville. Quatorze ans \u00e0 l\u2019esp\u00e9rer, une ann\u00e9e de recherche active. J\u2019ai pass\u00e9 la soir\u00e9e, puis une partie de la nuit \u00e0 le lire. D\u2019abord sur le divan, puis sur le divan devenu lit. La larme m\u2019est mont\u00e9e \u00e0 l\u2019\u0153il d\u00e8s le d\u00e9part des bisquines pour la \u00ab&nbsp;caravane&nbsp;\u00bb vers les bancs aux noms si peu bretons, <em>Bouqueri<\/em>, <em>Bas-de-l\u2019eau<\/em>, <em>Parc \u00e0 Meury<\/em>, <em>Saint-Georges<\/em>, <em>Beauvoir-\u00f4-le-Mont<\/em>&#8230; J\u2019ai pleur\u00e9 quand les femmes n\u2019en crurent pas leurs yeux devant les coquilles vides, dans les parcs d\u00e9vast\u00e9s. Puis, lorsque la peau de vache de m\u00e8re retrouve enfin sur la gr\u00e8ve le corps de son mari emport\u00e9 dans un coup de vent et en pr\u00e9vient des fermiers, avec ses mots de paysanne qui ne parle qu\u2019&nbsp;\u00ab&nbsp;utile&nbsp;\u00bb&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je viens de retrouver en bas mon homme qu\u2019\u00e9tait noy\u00e9. La mer l\u2019a rendu. Faudrait que vous m\u2019aidiez \u00e0 l\u2019enlever&nbsp;\u00bb, alors, la lucidit\u00e9 excessive du petit matin aidant, j\u2019ai pleur\u00e9 comme un veau.<\/p>\r\n\r\n<!--more-->\r\n\r\n\r\n\r\n<p>J\u2019ai entendu parler de <em>La caravane de P\u00e2ques<\/em> de Roger Vercel (Albin Michel 1948) aux premiers temps de ma fr\u00e9quentation des p\u00eacheurs. C\u2019\u00e9tait \u00e0 Houat, apr\u00e8s une projection de <a href=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2018\/12\/22\/la-mer-et-les-jours-1958\/\" rel=\"noopener\" target=\"_blank\">\u00ab&nbsp;La mer et les jours&nbsp;\u00bb<\/a> (1958), le film de Ren\u00e9 Vogel et Alain Kaminker durant le tournage duquel le second se noya. Les lumi\u00e8res s\u2019\u00e9taient rallum\u00e9es dans le grenier du foyer Saint-Paul et tandis que pas seulement les femmes se mouchaient bruyamment, un homme m\u2019avait dit avec un sourire de contentement&nbsp;: \u00ab&nbsp;T&rsquo;as lu <em>La caravane de P\u00e2ques<\/em>&nbsp;? \u00c7ui-l\u00e0 aussi il avait compris quelque chose \u00e0 la vie des p\u00eacheurs&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>J\u2019aurais pu, bien s\u00fbr, le trouver en biblioth\u00e8que mais une d\u00e9marche aussi profane ne convenait pas \u00e0 ce qui \u00e9tait devenu pour moi une \u00ab&nbsp;l\u00e9gende&nbsp;\u00bb. Les Anglo-saxons appellent \u00ab&nbsp;cult&nbsp;\u00bb ces livres et films qui, provoquant un maelstr\u00f6m passionnel, rassemblent rapidement autour d\u2019eux un petit groupe d\u2019adulateurs [PJ 2021 : l\u2019expression a fait son chemin depuis 1987]. Il faut poss\u00e9der un <em>cult-book<\/em> comme un morceau de soi-m\u00eame, dont la perte sera ressentie comme une amputation et n\u00e9cessitera un deuil. Ne me dites pas non plus qu\u2019on le trouve en Livre de Poche. D\u2019abord je ne vous croirais pas, et puis, je vous l\u2019ai dit&nbsp;: il s\u2019agissait d\u2019une <em>qu\u00eate<\/em>. Il fallait le trouver sous sa forme pristine et quasiment unique&nbsp;: LE livre, m\u00eame si le petit <em>17\u00e8 mille<\/em> inscrit en couverture me nargue m\u00e9chamment.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>La caravane, c\u2019\u00e9tait la procession des bateaux cancalais qui, chaque printemps, avaient le droit de draguer les hu\u00eetres \u00ab&nbsp;sauvages&nbsp;\u00bb de la baie de Saint-Malo durant soixante heures de mar\u00e9es. C\u2019\u00e9tait encore le temps de la marine \u00e0 voiles, il fallait de solides bisquines et pas mal de toile pour \u00ab&nbsp;rayer&nbsp;\u00bb de quatre dragues, le bateau d\u00e9rivant en crabe. L\u2019hu\u00eetre \u00e9tait encore une hu\u00eetre, pas la gryph\u00e9e (rebaptis\u00e9e <em>crassostrea<\/em> en 1955) que l\u2019on trouve aujourd\u2019hui&nbsp;: la \u00ab&nbsp;plate&nbsp;\u00bb et non la \u00ab&nbsp;creuse&nbsp;\u00bb. Celle de \u00ab&nbsp;belle taille&nbsp;\u00bb \u00e9tait vendue aussit\u00f4t aux grossistes, la petite \u00e9tait conserv\u00e9e et \u00ab&nbsp;parqu\u00e9e&nbsp;\u00bb \u00e0 plat dans les \u00ab&nbsp;\u00e9talages&nbsp;\u00bb, enclos d\u00e9coup\u00e9s sur l\u2019estran et entour\u00e9s de murets, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle atteigne la taille. Les femmes entretenaient les \u00e9talages, redistribuant les coquillages sur leur surface apr\u00e8s chaque mar\u00e9e. Les hommes s\u2019adonnaient \u00e0 la petite p\u00eache, mais c\u2019\u00e9tait pendant ces quelques jours de la caravane que se d\u00e9cidait l\u2019ann\u00e9e.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>L\u2019action du livre se d\u00e9roule au d\u00e9but des ann\u00e9es vingt, lors de la premi\u00e8re \u00ab&nbsp;maladie&nbsp;\u00bb de la plate, quand les bancs de Saint-Malo crev\u00e8rent. Comme il n\u2019y a plus d\u2019hu\u00eetres, la transmission du travail est interrompue, le fils part \u00ab&nbsp;faire m\u00e9cano&nbsp;\u00bb, la fille va \u00ab&nbsp;faire bonne&nbsp;\u00bb \u00e0 Paris. Le p\u00e8re se noie au retour d\u2019une exp\u00e9dition dramatique, tentative futile de d\u00e9couvrir des hu\u00eetres saines sur un banc plus lointain et plus profond. La m\u00e8re, qui s\u2019est querell\u00e9e avec le Bon Dieu lorsqu\u2019il laissa mourir son vieux p\u00e8re, survivra, louant des chambres aux estivants et vendant toujours son poisson&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je ne serai point toute seule&nbsp;\u00bb, dit-elle \u00e0 son fils, \u00ab&nbsp;j\u2019ai mes morts&nbsp;\u00bb.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>C\u2019est un m\u00e9lo, et c\u2019est pour cela que c\u2019est si vrai. Pier-Jakez H\u00e9lias dans son <em>Cheval d\u2019orgueil<\/em> \u2013 sur lequel bon nombre d\u2019ethnologues jug\u00e8rent habile de cracher \u2013 \u00e9crivit que, \u00ab&nbsp;la vie des pauvres gens ressemble assez souvent \u00e0 ces romans ou \u00e0 ces pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre que les critiques bourgeois, dans leur confortable suffisance, appellent de mauvais m\u00e9lodrames&nbsp;\u00bb. Ces vies-l\u00e0 sont du m\u00e9lo parce qu\u2019une vie de p\u00eacheur ou de femme de p\u00eacheur, c\u2019\u00e9tait, c\u2019est et ce sera toujours une chienne de vie. Qui dit autre chose ne sait pas de quoi il parle. Ce sont souvent de pauvres gens que les ethnologues observent et parfois, ostensiblement du haut vers le bas. Mais chut&nbsp;! Ce n\u2019est pas bien de dire cela.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>\u00ab&nbsp;Pourquoi les romanciers font-ils souvent de la meilleure anthropologie que les ethnologues&nbsp;?&nbsp;\u00bb, demandais-je il y a quelques ann\u00e9es&nbsp;? Ce que l\u2019on aimerait savoir sur l\u2019autre, ne s\u2019\u00e9crirait-il pas beaucoup mieux comme fiction, sous la forme romanesque&nbsp;? Eh si&nbsp;! Mille fois mieux m\u00eame, encore faudrait-il pouvoir l\u2019\u00e9crire. Pour parler des Grands Valets comme le fait H\u00e9lias, ou des Cancalais comme le fait Vercel, il ne suffit pas d\u2019avoir pass\u00e9 avec eux une, deux, ni m\u00eame dix ann\u00e9es. Pour qu\u2019un v\u00e9cu global vous revienne ainsi, sur le mode de l\u2019intuitif, il n\u2019y a qu\u2019une condition \u00e0 remplir, mais elle est consid\u00e9rable&nbsp;: il faut avoir grandi en son sein, il faut avoir d\u00fb lutter contre ses moulins \u00e0 vent et ses figures de ma\u00eetrise. L\u2019ethnologue n\u2019a h\u00e9las acc\u00e8s qu\u2019\u00e0 l\u2019explicite qu\u2019il se construit&nbsp;: l\u2019intuitif il ne l\u2019atteindra jamais que comme l\u2019int\u00e9riorisation de cet explicite. L\u2019ethnologue est condamn\u00e9 \u00e0 \u00eatre le \u00ab&nbsp;savant&nbsp;\u00bb de celui qu\u2019il observe&nbsp;: s\u2019il veut \u00e9crire des romans, il faudra qu\u2019il raconte sa propre rue, sa vie \u00e0 lui, m\u00eame si ce n\u2019est qu\u2019une vie d\u2019ethnologue&nbsp;: le m\u00e9lodrame, s\u2019il en faut vraiment, est toujours \u00e0 port\u00e9e de la main.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Comme quoi, ce qui d\u00e9cide d\u2019une vie, ce n\u2019est pas qu\u2019on ait \u00e9t\u00e9 bon en maths ou en fran\u00e7ais, mais c\u2019est ce livre offert un jour \u00e0 celui qui n\u2019est pas encore un adolescent, mais plus tout \u00e0 fait un enfant&nbsp;: <em>Capitaines Courageux<\/em> dans l\u2019&nbsp;\u00ab&nbsp;Id\u00e9al Biblioth\u00e8que&nbsp;\u00bb (tout un programme&nbsp;!). Lu ardemment parce que cette histoire de petit coq en p\u00e2te litt\u00e9ralement tomb\u00e9 au beau milieu de la vie difficile de pauvres gens, distille un message pas tr\u00e8s compliqu\u00e9, pas tr\u00e8s subtil, mais pr\u00e9cis\u00e9ment celui qui compte \u00e0 ce moment-l\u00e0, le \u00ab&nbsp;Tu seras un homme mon fils&nbsp;!&nbsp;\u00bb, de l\u2019astucieux Kipling.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Paris, le 10 mai 1987.<\/p>\r\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-125037\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/LAne-300x112.png\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"112\" srcset=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/LAne-300x112.png 300w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/LAne.png 415w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/p>\n<p class=\"p1\"><b>Les <em>Grands Bancs<\/em> <\/b>a paru dans <b>L&rsquo;\u00c2ne Le magazine freudien<\/b>,\u00a032, 1987 : 23.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Je l\u2019ai trouv\u00e9 vers les quatre heures sur les quais, \u00e0 deux pas de l\u2019H\u00f4tel de Ville. Quatorze ans \u00e0 l\u2019esp\u00e9rer, une ann\u00e9e de recherche active. J\u2019ai pass\u00e9 la soir\u00e9e, puis [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3,7781],"tags":[7795,7793,7796,7794,4452],"class_list":["post-126072","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-anthropologie","category-pecheries","tag-la-caravane-de-paques","tag-cancale","tag-pier-jakez-helias","tag-roger-vercel","tag-rudyard-kipling"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/126072","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=126072"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/126072\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":126076,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/126072\/revisions\/126076"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=126072"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=126072"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=126072"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}