{"id":126184,"date":"2021-01-11T20:12:58","date_gmt":"2021-01-11T19:12:58","guid":{"rendered":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=126184"},"modified":"2021-01-11T20:19:30","modified_gmt":"2021-01-11T19:19:30","slug":"fou-sauvage-ou-les-deux-a-la-fois-1982","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2021\/01\/11\/fou-sauvage-ou-les-deux-a-la-fois-1982\/","title":{"rendered":"<b>Fou, Sauvage, ou les deux \u00e0 la fois<\/b> (1982)"},"content":{"rendered":"\r\n<blockquote><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-125141\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/LHomme.png\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"260\" \/>\r\n<p><strong>Fou, Sauvage, ou les deux \u00e0 la fois<\/strong><\/p>\r\n<p>A paru dans <strong><i>L\u2019Homme, avr.-juin 1982, XXII (2) : 87-92.<\/i><\/strong><\/p>\r\n<\/blockquote>\r\n\r\n<ul class=\"wp-block-list\">\r\n<li><em>\u00c0 propos de Thierry GINESTE, Victor de l\u2019Aveyron, dernier enfant sauvage, premier enfant fou,<\/em> Paris <em>Le Sycomore<\/em>, 1981, XVI + 327 p., bibl., index, ill ; (\u00ab Les Hommes et leurs Signes)<\/li>\r\n<\/ul>\r\n\r\n<p>Dans cet ouvrage, Thierry Gineste a r\u00e9uni un essai de sa composition et un recueil de documents relatifs \u00e0 celui qui devint \u00ab Victor, l\u2019enfant sauvage de l\u2019Aveyron \u00bb. Dans la mesure o\u00f9 l\u2019introduction de Gineste s\u2019appuie sur les documents (beaucoup moins qu\u2019on ne s\u2019y attendrait cependant), disons quelques mots de ceux-ci. Les deux m\u00e9moires d\u2019Itard nous \u00e9taient connus (Malson 1964; Lane 1976, etc.), comme ceux de Pinel (Herv\u00e9 1911 ; Copans &amp; Jamin 1978) ; quant aux autres documents, il fallait se contenter jusqu\u2019ici des extraits pr\u00e9sent\u00e9s par Lane dans <em>The Wild Boy of Aveyron<\/em>. Parmi les textes \u00ab retrouv\u00e9s\u00a0\u00bb et publi\u00e9s pour la premi\u00e8re fois dans un dossier sur Victor, on notera la pol\u00e9mique inaugur\u00e9e puis entretenue par Gabriel Feydel, homme de lettres, journaliste et pamphl\u00e9taire qui, h\u00e9ritier de Fontenelle, crie \u00e0 la supercherie et d\u00e9fend brillamment son hypoth\u00e8se provocatrice, ainsi que deux articles anonymes publi\u00e9s dans <em>La D\u00e9cade philosophique<\/em> en 1800 et 1801. <!--more-->Ces deux textes importants soul\u00e8vent \u00e9videmment la question de l\u2019identit\u00e9 de leur auteur. Gineste consid\u00e8re qu\u2019il s\u2019agit probablement de J.-J. Virey; cette hypoth\u00e8se me semble cependant peu vraisemblable, et il ne fait aucun doute pour moi que leur auteur est J.-M. Deg\u00e9rando. Je n\u2019entrerai pas ici dans les d\u00e9tails, mais Virey (pp. 179-197) d\u00e9fend un point de vue strictement rousseauiste : on trouve (pp. 196-197) chez lui des accents tr\u00e8s proches du <em>Discours sur les sciences et les arts<\/em>, alors que l\u2019auteur des deux articles anonymes attaque avec virulence la position rousseauiste dans la perspective de l<em>\u2019<\/em><a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Soci%C3%A9t%C3%A9_des_id%C3%A9ologues\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><em>Id\u00e9ologie<\/em><\/a>. Ceci suffirait \u00e0 refuser la paternit\u00e9 de ces textes \u00e0 Virey ; quant \u00e0 l\u2019attribuer \u00e0 Deg\u00e9rando, il n\u2019est qu\u2019\u00e0 remarquer la similitude entre le texte, sign\u00e9, de Deg\u00e9rando (pp. 252-257) et les textes anonymes ; similitude des th\u00e8mes \u2014 \u00ab idiotisme moral \u00bb (p. 253), \u00ab imb\u00e9cilit\u00e9 apparente produite par les causes morales \u00bb (p. 320) \u2014, mais aussi similitude des formules : \u00ab conclure de l\u2019analogie des effets \u00e0 l\u2019analogie des causes\u00bb (p. 253), \u00ab rapprocher le tableau des effets de celui des causes \u00bb (p. 173), \u00ab on n\u2019a pas manqu\u00e9 de conclure que la similitude des effets supposait la similitude des causes \u00bb (p. 320).<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>D\u00e8s lors un soup\u00e7on : Gineste lit-il avec suffisamment d\u2019attention les documents qu\u2019il r\u00e9unit pour nous avec beaucoup de soin ? Le sous-titre de l\u2019ouvrage, <em>Dernier enfant sauvage, premier enfant fou<\/em>, souligne l\u2019intention de l\u2019auteur d\u2019annexer Victor \u00e0 l\u2019histoire de la psychiatrie. A priori, pourquoi pas ? Le jeune Sauvage appartient d\u00e9j\u00e0 aux histoires de la philosophie, de l\u2019anthropologie, de la psychologie et de la p\u00e9dagogie; pourquoi pas \u00e0 l\u2019histoire de la psychiatrie? Le pr\u00e9texte \u00e0 cette annexion r\u00e9side dans le diagnostic d\u2019idiotie port\u00e9 par Pinel : \u00ab on ne trouve presque aucun point de conformit\u00e9 entre lui et les individus qui composent les hordes sauvages \u00bb, et voil\u00e0 Victor rapproch\u00e9 d\u2019une collection d\u2019enfants disgraci\u00e9s que, moins m\u00e9canistes, nous appellerions \u00ab cas sociaux\u00a0\u00bb plut\u00f4t qu\u2019 \u00ab idiots \u00bb. \u00ab Ses actes ext\u00e9rieurs, born\u00e9s \u00e0 une sorte d\u2019instinct animal, nous ont donn\u00e9 l\u2019id\u00e9e de le comparer avec les enfants et les adultes dont les facult\u00e9s morales sont plus ou moins l\u00e9s\u00e9es, et qui, incapables de pourvoir \u00e0 leur subsistance, sont confin\u00e9s dans les hospices nationaux \u00bb (p. 215). Encore que, sous ce rapport, Victor ne supporte pas la comparaison : \u00ab il existe une disparit\u00e9 remarquable entre l\u2019enfant de l\u2019Aveyron et les idiots des hospices relativement aux objets de subsistance \u00bb (p. 212). Les moins l\u00e9gitimes inventeurs de la phr\u00e9nologie, Gall et Spurzheim, porteront un jugement identique. Qu\u2019\u00e0 la diff\u00e9rence des enfants de Bic\u00eatre (selon Itard) ou de la Salp\u00e9tri\u00e8re (selon Deg\u00e9rando), Victor ait v\u00e9cu cinq \u00e0 sept ans seul dans les bois appara\u00eet en fin de compte comme accessoire \u00e0 Pinel, sa nosographie ne distinguant pas les \u00ab\u00a0idiots des villes \u00bb des \u00ab\u00a0idiots des bois\u00a0\u00bb ; ce qui souligne bien que si Pinel r\u00e9pond \u00e0 une question, ce n\u2019est pas celle que se posent ses contemporains quand ils reconnaissent en Victor un \u00ab Sauvage \u00bb. Je suivrais volontiers Tinland (1968 : 83) quand il \u00e9crit : \u00ab\u00a0L\u2019engouement mondain pour la fille de Sogny, pour Peter, pour Victor [&#8230;] serait incompr\u00e9hensible si leurs contemporains n\u2019avaient vu en eux que des idiots comme ceux que Pinel voyait \u00e0 Bic\u00eatre. \u00bb<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>En fait, la r\u00e9ponse de Pinel ne porte que sur une des cinq questions que les contemporains se posent. Les cart\u00e9siens se demandent si Victor peut nous r\u00e9v\u00e9ler, non contamin\u00e9es par l\u2019\u00e9ducation, les id\u00e9es inn\u00e9es que Dieu d\u00e9pose dans notre \u00e2me ; les linn\u00e9ens veulent savoir s\u2019il est un exemple de retour, par atavisme \u00e0 la forme sauvage de l\u2019humanit\u00e9 (<em>homo ferus<\/em>) ; les rousseauistes l\u2019imaginent comme \u00ab un sauvage absolument sauvage \u00bb, selon l\u2019expression de Buffon (<em>De l\u2019Homme<\/em>, 1749), r\u00e9sistant involontaire aux s\u00e9ductions de la civilisation (eux seuls ne risquent pas d\u2019\u00eatre d\u00e9\u00e7us, car comme l\u2019\u00e9crit Rousseau : \u00ab J\u2019aime encore mieux voir les hommes brouter l\u2019herbe dans les champs, que s\u2019entred\u00e9vorer dans les villes \u00bb [<em>Derni\u00e8re R\u00e9ponse<\/em>, 1752]) ; les sensualistes condillaciens cherchent l\u2019homme-statue, l\u2019homme absolument priv\u00e9 de contacts sociaux, \u00ab l\u2019homme v\u00e9ritablement sauvage, celui qui ne doit rien \u00e0 ses pareils \u00bb (Itard); quant \u00e0 Pinel, il nosographie les devant-\u00eatre-assist\u00e9s et&#8230; enferm\u00e9s.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Le jugement de Pinel illustre bien le fait que les tenants de th\u00e9ories diff\u00e9rentes (dont le fondement est toujours m\u00e9taphysique, comme l\u2019a soulign\u00e9 Duhem) ne dialoguent jamais, mais parlent chacun pour soi. Involontairement il fait appel au paralogisme connu sous le nom de \u00ab r\u00e9duction \u00bb : si Victor est idiot, c\u2019est qu\u2019il n\u2019est pas sauvage ; comme si la notion d\u2019homme sauvage avait la moindre place dans son syst\u00e8me. Il s\u2019\u00e9tonne d\u2019ailleurs de bonne foi qu\u2019on puisse parler de \u00ab sauvage \u00bb \u00e0 son sujet\u00a0 : \u00ab on ne trouve aucun point de conformit\u00e9 entre lui et les individus qui composent les hordes sauvages. Il ne faut pour s\u2019en convaincre qu\u2019une simple lecture d\u2019un recueil qu\u2019on vient de publier sous le titre <em>Voyages chez les peuples sauvages, ou l\u2019homme de la nature <\/em>\u00bb (p. 215). Bien s\u00fbr, en se penchant sur un cas clinique et en faisant comme si le diagnostic pouvait dire \u00ab oui, il s\u2019agit bien d\u2019un homme de la nature \u00bb, Pinel disqualifie indirectement les questions que se posent cart\u00e9siens, rousseauistes et sensualistes ; mais ainsi, il permet \u00e0 tous ceux qui se d\u00e9clarent d\u00e9\u00e7us de cautionner avec enthousiasme le diagnostic d\u2019imb\u00e9cilit\u00e9. Deg\u00e9rando a donc raison de d\u00e9noncer les tenants de l\u2019idiotie comme \u00e9tant des philosophes d\u00e9sappoint\u00e9s, en particulier les rousseauistes : \u00ab\u00a0Quelques personnes qui veulent voir dans l\u2019homme solitaire l\u2019homme de la nature, selon lesquelles l\u2019\u00e9tat sauvage est non seulement l\u2019\u00e9tat primitif de l\u2019homme, mais encore son \u00e9tat le plus parfait pendant que la civilisation et l\u2019\u00e9tat de soci\u00e9t\u00e9 n\u2019en sont au contraire que la d\u00e9g\u00e9n\u00e9ration s\u2019indign\u00e8rent que l\u2019homme de la nature r\u00e9pond\u00eet si peu \u00e0 leurs esp\u00e9rances\u00a0\u00bb [c\u2019est en particulier le cas de Virey : \u00ab Je suis f\u00e2ch\u00e9 de voir l\u2019homme naturel si \u00e9go\u00efste \u00bb], ou \u00ab redout\u00e8rent qu\u2019une exp\u00e9rience sans r\u00e9plique v\u00eent d\u00e9mentir leur hypoth\u00e8se. Ils se h\u00e2t\u00e8rent donc d\u2019affirmer que cet enfant \u00e9tait n\u00e9 imb\u00e9cile, et qu\u2019une l\u00e9sion naturelle de ses organes physiques ou de ses facult\u00e9s morales pouvait seule avoir produit des r\u00e9sultats si contraires \u00e0 leur attente \u00bb (p. 253).\u00a0<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>\u00c0 l\u2019\u00e9tiologie de Pinel, vieille de deux mill\u00e9naires et non questionn\u00e9e (frayeur maternelle, vers, ou premi\u00e8re dentition difficile), Deg\u00e9rando, avant Itard, oppose \u00ab une sorte d\u2019idiotisme moral, semblable dans ses effets \u00e0 l\u2019idiotisme physique \u00bb et produit par \u00ab quelques circonstances extraordinaires, comme un long isolement, une existence brutale \u00bb. Deg\u00e9rando est un <em>Id\u00e9ologue<\/em>, le rousseauisme est pour lui d\u00e9pass\u00e9, les partisans du \u00ab sophiste de Gen\u00e8ve \u00bb, comme l\u2019appelle M. de La Harpe, sont pour lui autant d\u2019esprits attard\u00e9s ; les valeurs qu\u2019il d\u00e9fend sont d\u00e9j\u00e0 celles d\u2019un XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle conqu\u00e9rant. Qu\u2019on en juge par les termes qu\u2019il emploie pour r\u00e9pondre \u00e0 la question de savoir si Victor est un homme de la nature (pp. 175-179) :<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>1) Veut-on dire un homme qui \u00ab n\u2019ait jamais \u00e9t\u00e9 modifi\u00e9 par aucune circonstance ext\u00e9rieure et accessoire \u00bb ? \u00ab Si l\u2019on adopte cette premi\u00e8re d\u00e9finition, je dirai qu\u2019elle ne convient en aucune mani\u00e8re au Sauvage de l\u2019Aveyron, qu\u2019elle ne peut m\u00eame s\u2019appliquer \u00e0 aucun individu, et que jamais il n\u2019exista d\u2019exemple d\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne semblable. \u00bb<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>2) Veut-on entendre un Homme qui \u00ab n\u2019a point \u00e9prouv\u00e9 l\u2019influence des causes ext\u00e9rieures qui appartiennent \u00e0 l\u2019ordre moral \u00bb ? (C\u2019est le cas d\u2019Itard : \u00ab En lui donnant ce sentiment \u2014 du juste et de l\u2019injuste \u2014 je venais d\u2019\u00e9lever l\u2019homme sauvage \u00e0 toute la hauteur de l\u2019homme moral \u00bb, p. 300.) \u00ab Si l\u2019on adopte cette d\u00e9finition, le Sauvage de l\u2019Aveyron peut r\u00e9aliser cette hypoth\u00e8se, mais alors on ne pourra rien en d\u00e9duire pour accuser, avec quelque fondement, ou la sagesse de la nature, ou la dignit\u00e9 de l\u2019esp\u00e8ce humaine. \u00bb\u00a0<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>3) \u00ab Veut-on entendre par l\u2019Homme de la Nature, l\u2019Homme qui r\u00e9pond exactement \u00e0 la destination de la Nature, qui r\u00e9alise les intentions qu\u2019elle a eues sur notre esp\u00e8ce ? \u00bb Mais la nature \u00ab nous a destin\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9tat de soci\u00e9t\u00e9, et [au] d\u00e9veloppement de nos facult\u00e9s, que cet \u00e9tat suppose et d\u00e9termine [\u2026] dans ce cas le Sauvage de l\u2019Aveyron n\u2019est plus l\u2019Homme de la Nature, et [&#8230;] personne m\u00eame n\u2019en est plus \u00e9loign\u00e9 que lui. \u00bb<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Deg\u00e9rando conclut par une boutade, mais une boutade r\u00e9v\u00e9latrice : il existe bien un homme de la nature, mais ce n\u2019est pas celui que certains crurent un instant voir incarn\u00e9 en Victor, et qui se h\u00e2t\u00e8rent de m\u00e9dicaliser (psychiatriser) l\u2019enfant quand il n\u2019apparut pas \u00e0 la hauteur de sa t\u00e2che philosophique : \u00ab Mais lorsqu\u2019en traversant un paisible hameau, je trouve une famille d\u2019honn\u00eates et laborieux cultivateurs, devant \u00e0 son \u00e9conomie et \u00e0 ses soins une douce aisance, dont les membres sont \u00e9troitement unis entre eux ; qui dans leur modeste vie, ne sont tourment\u00e9s ni par le remords, ni par l\u2019ambition, ni par la crainte ; lorsque j\u2019y vois un bon p\u00e8re, un bon fils, des \u00e9poux tendres, des citoyens fid\u00e8les, des \u00eatres heureux et contents [&#8230;], alors je dis : <em>j\u2019ai trouv\u00e9 l\u2019Homme de la Nature <\/em>\u00bb (p. 179).\u00a0<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>D\u00e8s lors, pour peu que la question ait un sens, l\u2019homme de la nature n\u2019est ni le Pongo [orang-outang] que Jean-Jacques envisage un moment comme candidat possible, ni cet homme de <em>l\u2019\u00e2ge des cabanes<\/em> qu\u2019il retint ensuite, mais le paysan fran\u00e7ais. On notera le chemin parcouru depuis La Bruy\u00e8re, et l\u2019on d\u00e9couvre les d\u00e9buts du populisme ruraliste. Donc le d\u00e9bat est loin d\u2019\u00eatre insignifiant pour nous, puisqu\u2019il oppose les deux sources morales de l\u2019anthropologie fran\u00e7aise contemporaine : glorification rousseauiste du Sauvage lointain ou glorification populiste du Paysan proche. L\u2019axe est d\u00e9j\u00e0 dessin\u00e9, opposant deux vari\u00e9t\u00e9s du fantasme romantique : l\u2019exotique et le quotidien.\u00a0<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Notons toutefois une alternative, Feydel s\u2019en prend \u00e0 la cr\u00e9dulit\u00e9 de ses contemporains : \u00ab Il a d\u00fb arriver que, dans le nombre des polissons qui, pour fuir l\u2019\u00e9cole ou le troupeau, ou pour d\u2019autres motifs, se jettent tous les ans dans les bois, quelques-uns aient \u00e9t\u00e9 pouss\u00e9s par les circonstances extraordinaires, \u00e0 jouer le r\u00f4le de sauvage (p. 132) ; quant \u00e0 Bory de Saint-Vincent (1825 : 271), il inaugure une formule qui fera recette en incriminant les journalistes : \u00ab Ce sauvage de l\u2019Aveyron, v\u00e9ritable idiot, sale et d\u00e9go\u00fbtant, auquel de nos jours des gens que tourmente la manie d\u2019\u00e9crire voulurent donner de la c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 pour s\u2019en faire une.\u00a0\u00bb<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Mais revenons \u00e0 Gineste et \u00e0 son ambition de voir dans Victor un jalon de l\u2019histoire de la psychiatrie. \u00ab\u00a0Idiot \u00bb, Victor l\u2019\u00e9tait sans doute, mais, quels que soient la sympathie ou le d\u00e9go\u00fbt qu\u2019il nous inspire, c\u2019est l\u00e0 la r\u00e9ponse la plus plate au d\u00e9bat dont il fut le pr\u00e9texte. Dans la mesure o\u00f9 nous ne pouvons \u00e9chapper \u00e0 une histoire pr\u00e9sentiste qui traduit les questions que se pos\u00e8rent nos pr\u00e9d\u00e9cesseurs en autres questions qui gardent un sens pour nous, Victor appartient bien aux histoires de l\u2019anthropologie, de la philosophie, de la psychologie et de la p\u00e9dagogie. Mais dans l\u2019histoire de la psychiatrie, je dirais qu\u2019il n\u2019est rien. Consid\u00e9r\u00e9 comme un idiot, tout ce qui fait du Sauvage de l\u2019Aveyron un cas exemplaire est n\u00e9cessairement gomm\u00e9. R\u00e9v\u00e9lateur de l\u2019homme avant \u2014 ou \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de \u2014 la socialisation, d\u00e9positaire du fonds instinctuel de celui qui est livr\u00e9 \u00e0 ses simples sensations mais priv\u00e9 du commerce d\u2019autres \u00eatres humains, individu ensauvag\u00e9 et rebelle \u00e0 tout apprivoisement ult\u00e9rieur, Victor est le support d\u2019un quadruple d\u00e9bat philosophique entre rousseauistes, cart\u00e9siens (on ne s\u2019\u00e9tonnera pas que Gall [le phr\u00e9nologue] se r\u00e9v\u00e8le tel), partisans tardifs de Linn\u00e9 (Blumenbach, Lawrence, Prichard, qui \u00e9tayent leur monog\u00e9nisme par l\u2019hypoth\u00e8se de l\u2019homme comme animal domestique), et <em>Id\u00e9ologues<\/em> plus ou moins proches du sensualisme condillacien. Chez Pinel, Victor est class\u00e9 idiot dans une double logique du maintien de l\u2019ordre : maintien de l\u2019ordre par internement, car si Pinel brise les cha\u00eenes, ses \u00ab idiots des hospices \u00bb n\u2019en sont pas moins enferm\u00e9s : sourds-muets, albinos, \u00e9pileptiques, objets proprement inclassables, mais insupportables et rassembl\u00e9s \u00e0 ce titre ; maintien de l\u2019ordre rationnel, par classement au sein d\u2019une nosographie symptomatique (son \u00e9tiologie, nous l\u2019avons dit, est antique et rudimentaire).<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>J\u2019\u00e9voquais plus haut la lecture n\u00e9gligente par Gineste des documents qu\u2019il a r\u00e9unis. Ne nie-t-il pas qu\u2019Itard soit un \u00e9l\u00e8ve de Locke et de Condillac, sous pr\u00e9texte que l\u2019on ne retrouvera pas leurs livres dans sa biblioth\u00e8que (p. 82) ? Pourtant les r\u00e9f\u00e9rences louangeuses aux ma\u00eetres du sensualisme foisonnent ; Condillac est cit\u00e9 en \u00e9pigraphe au premier rapport : \u00ab\u00a0Le plus grand fonds des id\u00e9es des hommes est dans leur commerce r\u00e9ciproque \u00bb (p. 217), et hommage est rendu \u00ab \u00e0 la force de leur g\u00e9nie et \u00e0 la profondeur de leurs m\u00e9ditations \u00bb (p. 251). Gineste nie aussi qu\u2019il existe un diff\u00e9rend entre Itard et Pinel et parle de leur \u00ab\u00a0opposition mythique\u00a0\u00bb (p. 92). C\u2019est l\u00e0, je crois, un des dommages possibles d\u2019une approche \u00ab psychiatrique \u00bb du Sauvage de l\u2019Aveyron, car les auteurs qui se sont pench\u00e9s sur le conflit entre Itard et Pinel ne se sont pas tromp\u00e9s.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>\u00a0Avec Victor, les <em>Id\u00e9ologues<\/em> \u2014 et Itard en est un, et non des plus ti\u00e8des \u2014 avaient trouv\u00e9 l\u2019homme-statue ; Itard lui-m\u00eame le qualifie d\u2019 \u00ab homme-plante\u00a0\u00bb (p. 290). Sicard, instructeur des sourds-et-muets et patron d\u2019Itard, \u00e9crit dans la <em>Gazette de France<\/em> que cet enfant \u00ab\u00a0sera l\u2019objet des observations des vrais philosophes \u00bb ; iront le visiter \u00ab sans doute avec empressement ceux qui, depuis longtemps, d\u00e9siraient qu\u2019on \u00e9lev\u00e2t loin de toute soci\u00e9t\u00e9 et de toute communication intellectuelle, un enfant \u00e0 qui personne n\u2019e\u00fbt jamais parl\u00e9, et dont on aurait \u00e9pi\u00e9 jusque aux moindres mouvements qu\u2019il aurait employ\u00e9s, pour l\u2019expression de ses premi\u00e8res pens\u00e9es : si tant est qu\u2019on puisse penser sans signes fixes et convenus. Cet enfant est tout trouv\u00e9 \u00bb (pp. 119-120). Plus tard, il rappellera que \u00ab des tentatives bien louables ont \u00e9t\u00e9 faites pour d\u00e9velopper son intelligence et faire faire quelques pas \u00e0 la Science Id\u00e9ologique \u00bb (p. 308).<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>D\u2019Itard \u00e0 Pinel, on passe de la philosophie \u00e0 la m\u00e9decine. Pinel l\u2019ignore, tout comme ses descendants lointains. Itard feint d\u2019\u00e9voquer un pass\u00e9 ancien quand il parle d\u2019 \u00ab une m\u00e9decine, dont les vues n\u00e9cessairement born\u00e9es par une doctrine toute m\u00e9canique, ne pouvaient s\u2019\u00e9lever aux consid\u00e9rations philosophiques des maladies de l\u2019entendement\u00a0\u00bb (p. 219). Il n\u2019ignore pas davantage le souci m\u00e9dical du maintien de l\u2019ordre quand il s\u2019\u00e9crie dans sa propre prosopop\u00e9e: \u00ab \u2018 Malheureux\u2019, lui dis-je, comme s\u2019il e\u00fbt pu m\u2019entendre, et avec un v\u00e9ritable serrement de c\u0153ur, \u2018puisque mes peines sont perdues, et tes efforts infructueux, reprends avec le chemin de tes for\u00eats, le go\u00fbt de ta vie primitive ; ou, si tes nouveaux besoins te mettent dans la d\u00e9pendance de la soci\u00e9t\u00e9, expie le malheur de lui \u00eatre inutile, et va mourir \u00e0 Bic\u00eatre, de mis\u00e8re et d\u2019ennui\u2019 \u00bb (p. 287).<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>R\u00c9F\u00c9RENCES<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>BORY DE SAINT-VINCENT, J.-B.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>1825 <em>Dictionnaire classique d\u2019histoire naturelle<\/em>, VIII. Paris, Rey &amp; Gravier.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>BUFFON<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>1971 <em>De l\u2018Homme<\/em>, 1749. Pr\u00e9sentation et notes de Mich\u00e8le Duchet. Paris, Maspero.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>COPANS, J. &amp; J. JAMIN, eds.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>1978 <em>Aux Origines de l\u2019anthropologie fran\u00e7aise. Les M\u00e9moires de la Soci\u00e9t\u00e9 des Observateurs de l\u2018Homme en l\u2018an VIII<\/em>. Textes publi\u00e9s et pr\u00e9sent\u00e9s par J. C. &amp; J. J. Pr\u00e9face de J.-P. Faivre. Paris, Le Sycomore (\u00ab Les Hommes et leurs Signes\u00a0\u00bb).<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>HERV\u00c9, G.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>1911 \u00ab Le Sauvage de l\u2019Aveyron devant les Observateurs de l\u2019Homme \u00bb, <em>Revue anthropologique <\/em>XXI : 383-394 et 411-454.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>LANE, H.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>1976 <em>The Wild Boy of Aveyron<\/em>. Cambridge, Mass., Harvard University Press. (Ed. anglaise: London, George Allen &amp; Unwin, 1977. Trad. fran\u00e7. par C. Butel, sous le titre : <em>L\u2019Enfant sauvage de l\u2019Aveyron<\/em>, Paris, Payot, \u00a1979.)<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>MALSON, L.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>1964 <em>Les Enfants sauvages. Mythe et r\u00e9alit\u00e9<\/em>. Paris, Union g\u00e9n\u00e9rale d\u2019\u00c9ditions\u00a0<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>(\u00a0\u00ab\u00a010\/18\u00a0\u00bb).<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>ROUSSEAU, J.-J.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>1964 \u00ab\u00a0Derni\u00e8re r\u00e9ponse de J.-J. Rousseau de Gen\u00e8ve \u00bb, 1752, in <em>\u0152uvres compl\u00e8tes<\/em>, III. Paris, Gallimard (\u00ab La Pl\u00e9iade \u00bb) : 71-96.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>TINLAND, F.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>1968 <em>L\u2019Homme sauvage. Homo ferus et homo sylvestris<\/em>. Paris, Payot.<\/p>\r\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-125141\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/LHomme.png\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"260\" \/><\/p>\n<p><strong>Fou, Sauvage, ou les deux \u00e0 la fois<\/strong><\/p>\n<p>A paru dans <strong><i>L\u2019Homme, avr.-juin 1982, XXII (2) : 87-92.<\/i><\/strong><\/p>\n<\/blockquote>\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li><em>\u00c0 propos de Thierry GINESTE, Victor de l\u2019Aveyron, dernier enfant sauvage, premier enfant fou,<\/em> Paris <em>Le Sycomore<\/em>, 1981, XVI + 327 p., bibl., index, ill [&hellip;]<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3,7,20,8],"tags":[7807,7810,7808,784,3718,7809,7806],"class_list":["post-126184","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-anthropologie","category-histoire","category-philosophie","category-philosophie-des-sciences","tag-degerando","tag-ideologues","tag-itard","tag-jean-jacques-rousseau","tag-linne","tag-pinel","tag-victor-de-laveyron"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/126184","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=126184"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/126184\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":126189,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/126184\/revisions\/126189"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=126184"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=126184"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=126184"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}