{"id":126225,"date":"2021-01-13T18:14:04","date_gmt":"2021-01-13T17:14:04","guid":{"rendered":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=126225"},"modified":"2021-01-13T18:14:04","modified_gmt":"2021-01-13T17:14:04","slug":"un-ethnologue-proprement-dit-1980","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2021\/01\/13\/un-ethnologue-proprement-dit-1980\/","title":{"rendered":"<b>Un ethnologue proprement dit<\/b> (1980)"},"content":{"rendered":"\r\n<blockquote><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-125141\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/LHomme.png\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"260\" \/>\r\n<p><strong>Un ethnologue proprement dit<\/strong><\/p>\r\n<p>A paru dans <strong><i>L\u2019Homme, oct.-d\u00e9c. 1980, XX (4) : 119-128.<\/i><\/strong><\/p>\r\n<\/blockquote>\r\n\r\n\r\n\r\n<ul class=\"wp-block-list\">\r\n<li>\u00c0 propos d\u2019une r\u00e9\u00e9dition de James Cowles PRICHARD, <em>Researches into the Physical History of Man<\/em>. Edited with an introductory essay by George Stocking, Jr. Chicago, The University of Chicago Press, 1973, CXLIV + 568 p., bibl., index. [1<sup>re<\/sup> \u00e9d. 1813.]<\/li>\r\n<\/ul>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>L\u2019\u00e9poque de l\u2019anthropologie \u00e0 laquelle appartient James Cowles Prichard est mal connue. Tr\u00e8s r\u00e9cemment encore, la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle constituait un blanc sur la carte historiographique de l\u2019anthropologie. Les rares auteurs qui s\u2019attachaient \u00e0 \u00e9crire l\u2019histoire de notre discipline s\u2019empressaient d\u2019accrocher l\u2019\u00e9volutionnisme social de la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle aux Lumi\u00e8res fran\u00e7aises et \u00e9cossaises, pourtant depuis longtemps \u00e9teintes. Soixante-dix \u00e0 quatre-vingts ans de l\u2019histoire de l\u2019anthropologie \u00e9taient ainsi pass\u00e9s sous silence, prix \u00e0 payer pour le ridicule attach\u00e9 aujourd\u2019hui \u00e0 un temps o\u00f9 une \u00e9nergie consid\u00e9rable \u00e9tait consacr\u00e9e exclusivement \u00e0 la cr\u00e2niom\u00e9trie.&nbsp;<\/p>\r\n\r\n<!--more-->\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Quel manuel d\u2019anthropologie r\u00e9cent mentionne les textes importants du d\u00e9but du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle<em>, L\u2019Histoire naturelle de l\u2019Homme<\/em> (1821) de Lac\u00e9p\u00e8de ou <em>L\u2019Homme<\/em> (1825) de Bory de Saint-Vincent ? Pourtant, apr\u00e8s les premiers appels du pied au XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, c\u2019est bien alors que s\u2019inaugure une r\u00e9flexion anthropologique v\u00e9ritablement empirique. <a href=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2020\/12\/29\/edward-burnett-tylor-1979\/\" rel=\"noopener\" target=\"_blank\">E. B. Tylor<\/a>, que nous consid\u00e9rons souvent comme \u00ab le fondateur de l\u2019anthropologie moderne&nbsp;\u00bb, attribuait pr\u00e9cis\u00e9ment ce titre \u00e0 Prichard, et dans l\u2019effervescence pal\u00e9ontologique des ann\u00e9es 1860, James Hunt, le tr\u00e8s raciste pr\u00e9sident de l\u2019Anthropological Society of London (fond\u00e9e par J. Hunt et R. Burton \u2014 sans doute le victorien le plus haut en couleur \u2014, s\u00e9cessionnistes de la languissante Ethnological Society of London), se plaignait am\u00e8rement \u2014 \u00ab il ne s\u2019agit pas d\u2019un mince d\u00e9shonneur \u00bb, disait-il \u2014 que les ouvrages de Prichard fussent encore consid\u00e9r\u00e9s comme les ouvrages anthropologiques de r\u00e9f\u00e9rence (Hunt 1863 : 8).&nbsp;<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Alors que les livres autrefois consacr\u00e9s \u00e0 l\u2019histoire de l\u2019anthropologie mentionnaient, et parfois examinaient en d\u00e9tail, l\u2019\u0153uvre de Prichard (de Quatrefages 1867; Haddon 1910), les ouvrages plus r\u00e9cents, soit l\u2019ignoraient tout \u00e0 fait (Lowie 1937; Kardiner &amp; Preble 1961), soit ne lui r\u00e9servaient qu\u2019une attention distraite. C\u2019est le cas de Penniman qui, dans <em>A Hundred Years of Anthropology<\/em> (1935), lui consacre seulement deux pages ; encore est-ce surtout pour le brocarder, lui attribuant l\u2019opinion qu\u2019Adam et \u00c8ve devaient \u00eatre noirs, ou, d\u00e9formant l\u2019esprit de ses remarques sur la vari\u00e9t\u00e9 de moutons \u00ab ancon \u00bb dont les courtes pattes leur interdisent de sauter les haies (pp. 62-63), laissant entendre que Prichard voyait dans une telle mutation un heureux effet de cette harmonie qui r\u00e9jouissait Bernardin de Saint-Pierre. Seules trouvent gr\u00e2ce aux yeux de Penniman les quelques phrases qui lui permettent de compter Prichard au nombre des pr\u00e9curseurs de Darwin, exercice gratuit auquel tous les naturalistes du XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle peuvent aussi bien \u00eatre soumis. C\u2019est aussi le cas de Burrow, encore plus \u00e9conome que Penniman, puisque dans son remarquable ouvrage, <em>Evolution and Society. A Study in Victorian Social Theory<\/em>, o\u00f9 il analyse pourtant l\u2019\u0153uvre d\u2019auteurs plus anciens, il n\u2019\u00e9voque Prichard que dans une note en bas de page qui lui reconna\u00eet cependant la qualit\u00e9 de \u00ab&nbsp;plus \u00e9minent des ethnologues anglais&nbsp;\u00bb (1966: 123).<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>&nbsp;C\u2019est seulement depuis peu que Prichard a recouvr\u00e9 la faveur des commentateurs : Harris lui consacre quelques pages dans <em>The Rise of Anthropological Theory<\/em> (1969), de m\u00eame que Voget dans <em>A History of Ethnology<\/em> (1975). Mais si l\u2019on excepte un petit ouvrage consacr\u00e9 \u00e0 Prichard peu de temps apr\u00e8s sa mort par J. A. Symonds (1849), aucune analyse d\u00e9taill\u00e9e n\u2019avait \u00e9t\u00e9 faite de l\u2019\u0153uvre de l\u2019ethnologue anglais. C\u2019est pourquoi l\u2019on saura gr\u00e9 \u00e0 George Stocking d\u2019avoir republi\u00e9 la premi\u00e8re \u00e9dition (1813) du principal ouvrage de Prichard, ces <em>Researches into the Physical History of Man<\/em>, dont le titre appellera en \u00e9cho, un demi-si\u00e8cle plus tard, les <em>Researches into the Early History of Mankind and the Development of Civilization<\/em> (1865) de E. B. Tylor. On remerciera aussi Stocking d\u2019avoir fait pr\u00e9c\u00e9der cette r\u00e9\u00e9dition d\u2019une introduction substantielle (110 pages) qui nous \u00e9claire sur cette p\u00e9riode peu \u00e9tudi\u00e9e de l\u2019anthropologie britannique dont Prichard fut le plus beau fleuron.&nbsp;<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Il faut s\u2019interroger sur ce silence de trois quarts de si\u00e8cle qui r\u00e8gne sur l\u2019histoire de l\u2019anthropologie, et sur l\u2019\u0153uvre de son plus brillant repr\u00e9sentant. Stocking a raison d\u2019incriminer la d\u00e9finition actuelle de l\u2019anthropologie (p. xii) qui ne laisse aucune place \u00e0 son \u00e9quivalent d\u2019autrefois, l\u2019 \u00ab&nbsp;ethnologie&nbsp;\u00bb \u00e0 proprement parler; celle-ci convoquait aux fins de classement des races un amalgame de preuves qui nous paraissent aujourd\u2019hui relever de branches distinctes du savoir : l\u2019anthropologie physique, l\u2019anthropologie sociale et la pal\u00e9ontologie naissante, mais aussi la philologie et les religions compar\u00e9es. Le concept de \u00ab&nbsp;race&nbsp;\u00bb permettait d\u2019ailleurs un subterfuge dont tous n\u2019\u00e9taient pas dupes, et particuli\u00e8rement Paul Broca. Dans l\u2019article \u00ab&nbsp;Anthropologie&nbsp;\u00bb qu\u2019il r\u00e9digea en 1867 pour le <em>Nouveau dictionnaire encyclop\u00e9dique des sciences m\u00e9dicales<\/em>, Broca remarquait que l\u2019usage de ce mot pour d\u00e9signer une vari\u00e9t\u00e9 du groupe humain \u00e9vite d\u2019avoir \u00e0 se prononcer sur la question de l\u2019interfertilit\u00e9 de ces diverses vari\u00e9t\u00e9s. Le mot \u00ab&nbsp;esp\u00e8ce&nbsp;\u00bb r\u00e9soudrait cette question par la n\u00e9gative, alors que le mot \u00ab vari\u00e9t\u00e9 \u00bb impliquerait au contraire que le groupe humain ne constitue qu\u2019une seule esp\u00e8ce. Si l\u2019on ne s\u2019\u00e9tait accord\u00e9 sur le terme \u00ab race \u00bb, monog\u00e9nistes et polyg\u00e9nistes utiliseraient des mots diff\u00e9rents que l\u2019agnostique en ces mati\u00e8res rejetterait pareillement (1867: 197).&nbsp;<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Nous sourions quand H\u00e9rault de S\u00e9chelles consid\u00e8re que les gens de lettres, en 1785, ont les id\u00e9es \u00ab&nbsp;bien plus combin\u00e9es et plus r\u00e9fl\u00e9chies que celles des philosophes anciens \u00bb (in Gaillard 1977 : 153). Pourtant, c\u2019est un reproche semblable que nous adressons \u00e0 nos pr\u00e9d\u00e9cesseurs en anthropologie, leurs propos nous paraissant souvent confus pour la simple raison que nous voulons y reconna\u00eetre, inextricablement m\u00eal\u00e9es, des notions que nous avons pris l\u2019habitude, depuis, de distinguer. En l\u2019occurrence, ce qui nous d\u00e9range chez Prichard, c\u2019est ce qui nous appara\u00eet comme un certain laxisme dans l\u2019application de \u2014 ce qui deviendra \u2014 la m\u00e9thode diffusionniste \u00e0 un continuum empirique allant du \u00ab physique \u00bb au \u00ab&nbsp;moral \u00bb de l\u2019homme, ou, si l\u2019on veut, de ses os \u00e0 ses c\u00e9r\u00e9monies.&nbsp;<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Mais la principale raison qui a fait tomber l\u2019\u0153uvre de Prichard dans l\u2019oubli est celle qui permet aujourd\u2019hui \u00e0 l\u2019historien \u00ab&nbsp;charitable \u00bb de le remettre en selle : son caract\u00e8re d\u00e9j\u00e0 fonci\u00e8rement r\u00e9trograde au moment m\u00eame de sa conception. En cultivant une vision pass\u00e9iste, Prichard se mettait \u2014 bien s\u00fbr \u00e0 son insu \u2014 en position de devenir \u00e0 nos yeux le cha\u00eenon manquant entre le XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle et la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du XIX<sup>e<\/sup>. Mais seulement dans la mesure o\u00f9 nous ne voulons rien entendre d\u2019une anthropologie fascin\u00e9e par les cr\u00e2nes et ancr\u00e9e dans une phr\u00e9nologie vou\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9chec, d\u2019une anthropologie r\u00e9ductionniste et scientiste, spiritualiste et la\u00efque.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>En fait, il est assez rassurant que l\u2019\u0153uvre de Prichard ait pu, m\u00eame provisoirement, \u00eatre oubli\u00e9e. Cela signifie que l\u2019histoire des id\u00e9es attache plus de prix aux r\u00e9volutionnaires et aux non-conformistes qu\u2019aux autorit\u00e9s incontest\u00e9es de leur temps pour leur z\u00e8le \u00e0 d\u00e9fendre les valeurs \u00e9tablies. Car Prichard maintint avec \u00e9l\u00e9gance le drapeau d\u2019une cause qui apparaissait aux esprits modernistes de l\u2019\u00e9poque d\u00e9finitivement perdue. N\u2019est-ce pas comme \u00e0 contrec\u0153ur qu\u2019en 1867 de Quatrefages \u00e9crit : \u00ab&nbsp;Toutefois il est un homme dont il serait injuste de ne pas au moins mentionner le nom et les ouvrages. Je veux parler du docteur James Cowles Prichard \u00bb (1867: 17).<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>James Cowles Prichard (1786-1848) fut, pratiquement toute sa vie, m\u00e9decin dans la ville de Bristol, apr\u00e8s avoir \u00e9tudi\u00e9 successivement \u00e0 \u00c9dimbourg, Cambridge et Oxford. De confession quaker par tradition familiale, il se tourna ensuite vers l\u2019\u00c9vang\u00e9lisme, ce qui lui permit de poursuivre des \u00e9tudes \u00e0 l\u2019Universit\u00e9, dont l\u2019acc\u00e8s \u00e9tait alors r\u00e9serv\u00e9 aux membres de l\u2019\u00c9glise anglicane. Il \u00e9tait \u00e0 la fois g\u00e9n\u00e9raliste et psychiatre, et r\u00e9put\u00e9 pour la foi qu\u2019il accordait \u00e0 la toute r\u00e9cente pharmacop\u00e9e chimique : Thomas Hodgkin devait dire dans un \u00e9loge de son d\u00e9funt ami : \u00ab En tant que m\u00e9decin praticien, le Dr. Prichard \u00e9tait remarquable par la s\u00fbret\u00e9 de son diagnostic, et par la rapidit\u00e9 et l\u2019\u00e9nergie qu\u2019il mettait dans l\u2019administration des rem\u00e8des&nbsp;\u00bb (1850 : 206). De 1845 \u00e0 sa mort, en 1848, il v\u00e9cut \u00e0 Londres o\u00f9 il pr\u00e9sida l\u2019Ethnological Society of London, honneur qui lui aurait certainement \u00e9t\u00e9 accord\u00e9 plus t\u00f4t s\u2019il n\u2019avait v\u00e9cu en province. Il mourut, affirme Hodgkin, d\u2019avoir exerc\u00e9 sa charge d\u2019Inspecteur des Asiles d\u2019Ali\u00e9n\u00e9s (Commissioner of Lunacy) dans des conditions difficiles, \u00ab&nbsp;ce qui attire une fois de plus notre attention sur les r\u00e9compenses accord\u00e9es au m\u00e9rite intellectuel et celle r\u00e9serv\u00e9es aux exploits militaires \u00bb (<em>ibid.<\/em>: 207).<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Si nous n\u00e9gligeons les ouvrages \u00ab professionnels \u00bb de Prichard, m\u00e9dicaux et biologiques, son livre le plus connu fut <em>Researches into the Physical History of Man<\/em> dont la premi\u00e8re \u00e9dition de 1813 d\u00e9veloppait sa th\u00e8se en m\u00e9decine, essai exceptionnellement long, soutenue \u00e0 \u00c9dimbourg en 1808. Ce m\u00eame ouvrage connut encore deux autres \u00e9ditions (en 1826, et en cinq volumes publi\u00e9s de 1836 \u00e0 1847) consid\u00e9rablement augment\u00e9es par de nouveaux apports de mat\u00e9riel ethnographique, le th\u00e8me se d\u00e9pla\u00e7ant d\u2019ailleurs de la simple justification du r\u00e9cit adamique vers une illustration du d\u00e9terminisme du milieu, pr\u00e9figuration de Ritter.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Les deux autres ouvrages anthropologiques les plus notables de Prichard furent <em>The Eastern Origin of the Celtic Nations<\/em> (1831), o\u00f9 il s\u2019opposait \u00e0 l\u2019opinion alors d\u00e9fendue par quelques-uns, selon laquelle les peuples celtes constituaient un ensemble absolument distinct du reste de l\u2019humanit\u00e9 (p. Lxxiii), et <em>The Natural History of Man<\/em> (1843), ouvrage dans lequel il r\u00e9sumait ses th\u00e9ories anthropologiques \u00e0 l\u2019intention du grand public, faisant \u00e0 cette occasion plus que des concessions au \u00ab d\u00e9g\u00e9n\u00e9rationnisme \u00bb de l\u2019homme de la rue, en admettant, par exemple, que le Boschiman devait \u00eatre une forme d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9e du Hottentot (pp. lxxxvii-vii). Ce dernier livre fut traduit en fran\u00e7ais par F. Roulin et publi\u00e9 en deux volumes \u00e0 Paris, la m\u00eame ann\u00e9e, sous le titre <em>Histoire naturelle de l\u2019Homme<\/em>.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>En r\u00e9sistant \u00e0 l\u2019esprit du temps \u00e0 partir d\u2019un a priori moral \u2014 l\u2019unit\u00e9 sp\u00e9cifique du groupe humain \u2014, Prichard \u00e9vita de se laisser enfermer dans l\u2019impasse du polyg\u00e9nisme, lequel \u00e9tait bien entendu condamn\u00e9 \u00e0 moyen terme par le triomphe du darwinisme qui, sans vraiment donner raison aux monog\u00e9nistes, faisait tomber la pol\u00e9mique en d\u00e9su\u00e9tude. Mais c\u2019\u00e9tait surtout politiquement que le polyg\u00e9nisme \u00e9tait condamn\u00e9, dans la mesure o\u00f9 son apparent progressisme scientifique servait de caution th\u00e9orique aux esclavagistes des \u00c9tats conf\u00e9d\u00e9r\u00e9s, qui ne devaient pas tarder \u00e0 \u00eatre vaincus sur le terrain. Tout comme la querelle sur la personne de Napol\u00e9on, l\u2019opposition entre monog\u00e9nistes et polyg\u00e9nistes d\u00e9partageait de fa\u00e7on assez paradoxale le camp des anthropologues et celui des ethnologues. Du c\u00f4t\u00e9 des monog\u00e9nistes, on trouvait des hommes tr\u00e8s religieux comme Prichard ou le quaker Hodgkin, mais aussi Th. H. Huxley qui devait dire que, pareils aux serpents morts entourant le berceau d\u2019Hercule, les cadavres de th\u00e9ologiens entourent le berceau de toute nouvelle science ; les polyg\u00e9nistes, eux, comptaient dans leurs rangs le raciste James Hunt qui se f\u00e9licitait de la r\u00e9pression sanglante de la r\u00e9volte noire \u00e0 la Jama\u00efque (Hunt 1866a&nbsp; : lxxviii), mais aussi celui qu\u2019il aurait qualifi\u00e9 de \u00ab&nbsp;n\u00e9grophile \u00bb s\u2019il n\u2019avait \u00e9t\u00e9 son ami, Broca, sympathique aux Communards et appel\u00e9 par la gauche \u00e0 si\u00e9ger au s\u00e9nat.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Comme l\u2019a fort bien not\u00e9 Hodgkin, le polyg\u00e9nisme avait contre lui de trop bien rendre compte des faits, et du m\u00eame coup le monog\u00e9nisme \u00e9tait heuristiquement plus rentable car plus difficile \u00e0 accorder avec les apparences : l\u2019hypoth\u00e8se de l\u2019origine ind\u00e9pendante \u00e0 partir de plusieurs couples, \u00ab en fournissant une explication toute faite aux nombreuses vari\u00e9t\u00e9s de morphologie, de couleur et de stature, a tendance \u00e0 diminuer l\u2019ardeur de la recherche; alors que le d\u00e9sir de d\u00e9couvrir la preuve de connexions, malgr\u00e9 la diversit\u00e9, est comme la lanterne qui \u00e9claire notre chemin dans l\u2019obscurit\u00e9 de la nuit \u00bb (Hodgkin 1850: 186).<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>En d\u00e9fendant jusqu\u2019au milieu du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle la chronologie mosa\u00efque et le r\u00e9cit adamique, Prichard assura la survie de l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019une descendance unique de l\u2019homme. Le darwinisme liquidera le polyg\u00e9nisme en substituant un couple de primates inconnus \u00e0 Adam et \u00c8ve; c\u2019est cette substitution m\u00eame qui nous semble aujourd\u2019hui d\u00e9cisive, mais elle pouvait appara\u00eetre relativement subsidiaire \u00e0 certains esprits de l\u2019\u00e9poque, puisque Hunt s\u2019opposait au darwinisme en lui reprochant, avec quelque raison d\u2019ailleurs, de simplement reformuler la doctrine prichardienne de l\u2019unit\u00e9 de l\u2019homme (Hunt 1866b).<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Deux repr\u00e9sentations concurrentes se proposent pour rendre compte de cette \u00ab ethnologie \u00bb du d\u00e9but du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle : celle d\u2019une \u00ab proto-anthropologie \u00bb se dissolvant vers 1865 pour se restructurer dans la premi\u00e8re probl\u00e9matique \u00ab&nbsp;moderne \u00bb de l\u2019anthropologie \u2014 l\u2019\u00e9volutionnisme; celle d\u2019une anthropologie progressant sans rupture mais dont se d\u00e9tachent successivement la psychologie, la philologie, l\u2019anthropologie physique, la pal\u00e9ontologie et l\u2019arch\u00e9ologie pr\u00e9historique, pour ne laisser fonctionner sous les noms d\u2019ethnologie et d\u2019anthropologie qu\u2019une histoire sp\u00e9culative, de plus en plus sociologisante, centr\u00e9e sur la description des \u00ab&nbsp;peuples sauvages&nbsp;\u00bb. Quoi qu\u2019il en soit de la r\u00e9alit\u00e9 de la seconde description, l\u2019id\u00e9e d\u2019une rupture est sugg\u00e9r\u00e9e par l\u2019incapacit\u00e9 de notre vocabulaire anthropologique contemporain \u00e0 rendre compte de cette proto-anthropologie autrement que comme une simple monstruosit\u00e9. On serait tent\u00e9 de parler d\u2019 \u00ab \u00e9volutionnisme \u00bb dans le cas de Prichard si le concept avait conserv\u00e9 un sens plus proche de son sens premier. Prichard est <em>\u00e9volutionniste<\/em> dans la mesure o\u00f9 il s\u2019int\u00e9resse avant tout au d\u00e9veloppement de la \u00ab civilisation \u00bb, mais le courant auquel nous appliquons le qualificatif est fonci\u00e8rement progressiste, alors que le syst\u00e8me de Prichard exclut l\u2019id\u00e9e m\u00eame de progr\u00e8s, et est, \u00e0 tout prendre, nous l\u2019avons vu, plut\u00f4t \u00ab d\u00e9g\u00e9n\u00e9rationniste \u00bb ou \u00ab&nbsp;d\u00e9rivationniste \u00bb, s\u2019attachant plus au m\u00e9canisme global de la \u00ab Chute \u00bb, o\u00f9 s\u2019inscrivent une multitude de \u00ab rechutes \u00bb localis\u00e9es \u2014 telle cette d\u00e9rivation du Hottentot en Boschiman.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Prichard ne doute pas de la r\u00e9alit\u00e9 de la Chute, et il est certain pour lui qu\u2019Adam connut la Vraie Religion. Pourtant il se montre toujours pr\u00eat \u00e0 mettre la perspective progressiste en parall\u00e8le avec la sienne propre, d\u2019o\u00f9 ces formulations hybrides qui semblent m\u00e9nager la ch\u00e8vre et le chou, par exemple, \u00e0 propos du chamanisme, \u00ab cette forme de superstition qui convient \u00e0 l\u2019humanit\u00e9 qui a perdu depuis longtemps, ou n\u2019a pas encore atteint par l\u2019art et la technique, la ma\u00eetrise des \u00e9l\u00e9ments physiques \u00bb (p. lxxxvi). La fa\u00e7on dont Prichard soumet le t\u00e9moignage biblique \u00e0 une imitation de critique historique est aussi tr\u00e8s curieuse : c\u2019est au seul titre de t\u00e9moin-privil\u00e9gi\u00e9, par exemple, que Mo\u00efse est convoqu\u00e9 : \u00ab Nous invoquons seulement l\u2019autorit\u00e9 de Mo\u00efse pour les faits qui eurent lieu \u00e0 une \u00e9poque peu \u00e9loign\u00e9e de la sienne et dont il aurait eu connaissance par le t\u00e9moignage humain uniquement&nbsp;\u00bb (p. 472). De m\u00eame, quand il est question du d\u00e9luge, le statut que Prichard reconna\u00eet \u00e0 la relation biblique ne permet pas qu\u2019on l\u2019oppose \u00e0 une version \u00ab scientifique \u00bb, l\u2019ordre naturel ne pouvant \u00eatre boulevers\u00e9 par le miracle, mais seulement momentan\u00e9ment suspendu : \u00ab Mais cet \u00e9v\u00e9nement [le d\u00e9luge] \u00e9tant tout \u00e0 fait miraculeux et hors du cours naturel des choses, nous ne pouvons pas compter que ses conditions et ses cons\u00e9quences s\u2019encha\u00eenent selon une connexion naturelle. \u00bb Le d\u00e9luge pass\u00e9, les animaux furent \u00ab&nbsp;certainement report\u00e9s dans leurs anciens s\u00e9jours par les m\u00eames moyens surnaturels qui les avaient d\u00e9plac\u00e9s, ou dans ces lieux pour lesquels leur constitution avait \u00e9t\u00e9 originellement cr\u00e9\u00e9e \u00bb (pp. 138-139).<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Stocking r\u00e9sume avec bonheur ce qui distingue la position de Prichard de celle de Tylor, inventeur d\u2019un nouveau paradigme anthropologique dans le dernier quart du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle :<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>\u00ab&nbsp;Chez Prichard, l\u2019unit\u00e9 psychique de l\u2019humanit\u00e9 n\u2019est pas le point de d\u00e9part de la r\u00e9flexion sur le d\u00e9veloppement de la civilisation, mais le point d\u2019aboutissement de sa r\u00e9flexion sur l\u2019unit\u00e9 de l\u2019homme. Tandis que Tylor fit appel \u00e0 l\u2019unit\u00e9 psychique comme \u00e0 un principe qui lui permettait d\u2019\u00e9tablir la s\u00e9quence uniforme du d\u00e9veloppement de la religion, Prichard prit les r\u00e9gularit\u00e9s qu\u2019il observait dans le domaine de la religion comme base pour fonder l\u2019unit\u00e9 psychique de l\u2019homme. Ce qui revient \u00e0 dire qu\u2019ils s\u2019int\u00e9ressaient aux m\u00eames ph\u00e9nom\u00e8nes, mais \u00e0 des probl\u00e8mes diff\u00e9rents. En fait, on pourrait dire que, de Prichard \u00e0 Tylor, le donn\u00e9 et la probl\u00e9matique sont invers\u00e9s : la pr\u00e9occupation constante de Prichard fut l\u2019unit\u00e9 de l\u2019homme, celle de Tylor fut le d\u00e9veloppement de la religion&nbsp;\u00bb (p. XCI).<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Prichard est aussi, \u00e0 sa fa\u00e7on, un \u00ab&nbsp;diffusionniste \u00bb. Il s\u2019efforce de connecter par le m\u00e9canisme de l\u2019emprunt la totalit\u00e9 des cultures alors connues. Mais ce qui l\u2019int\u00e9resse, ce ne sont pas tant les p\u00e9rip\u00e9ties historiques en elles-m\u00eames que la mise en \u00e9vidence du postulat de l\u2019unit\u00e9 originelle de l\u2019homme, apparemment d\u00e9mentie par l\u2019\u00e9parpillement actuel de la famille humaine. Le diffusionnisme de Prichard est donc purement instrumental et ne d\u00e9borde pas du domaine de l\u2019administration de la preuve; l\u2019int\u00e9r\u00eat pour le cheminement de traits culturels isol\u00e9s, pr\u00e9occupation majeure des futurs diffusionnistes, lui reste \u00e9tranger. Mais le principe de la reconstruction historique est le m\u00eame :<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>\u00ab &#8230; l\u2019autorit\u00e9 directe de l\u2019histoire ne nous fournit qu\u2019une repr\u00e9sentation imparfaite de l\u2019origine des nations. C\u2019est pourquoi nous d\u00e9pendons souvent de la lumi\u00e8re r\u00e9fl\u00e9chie qui nous vient de la comparaison des langues, de l\u2019analyse des institutions civiles et religieuses et des affabulations mythologiques, ou d\u2019une d\u00e9marcation nette des affinit\u00e9s entre us et coutumes de diff\u00e9rentes tribus&nbsp;\u00bb (pp. 243-244).&nbsp;<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Prichard recourt aussi, et massivement, aux donn\u00e9es que nous appellerions d\u2019anthropologie physique, ce qui le situe sans \u00e9quivoque dans son si\u00e8cle, mais l\u2019usage qu\u2019il en fait est tr\u00e8s diff\u00e9rent de celui qu\u2019en font ses adversaires polyg\u00e9nistes. Ceux-ci pratiquent un r\u00e9ductionnisme biologisant o\u00f9 le physique de l\u2019homme est la clef de sa culture, dans une perspective physiognomoniste o\u00f9 se lit encore l\u2019impact de la phr\u00e9nologie, \u00ab id\u00e9ologie scientifique&nbsp;\u00bb selon les termes de Canguilhem, qui anticipa abusivement sur le d\u00e9veloppement de la neurophysiologie, mais troubla n\u00e9anmoins consid\u00e9rablement cette proto-anthropologie qui nous occupe. Prichard, lui, ne lit dans le physique que le sympt\u00f4me du culturel, \u00e0 chaque \u00e9poque de la civilisation correspond un ensemble strictement d\u00e9fini de caract\u00e8res physiques : une couleur de peau, une morphologie et un volume cr\u00e2nien, par exemple (p. lxxxix). C\u2019est dans cette optique qu\u2019Adam, \u00c8ve, No\u00e9 (p. 555) et, d\u2019une fa\u00e7on plus g\u00e9n\u00e9rale, \u00ab les plus anciennes nations dont nous ayons le souvenir, \u00e9taient des N\u00e8gres \u00bb (p. 473). Et c\u2019est dans la m\u00eame optique aussi que se situe son hypoth\u00e8se surprenante que <em>le teint du N\u00e8gre s\u2019\u00e9claircirait \u00e0 mesure qu\u2019il se christianiserait<\/em>. Le niveau de la civilisation est la variable ind\u00e9pendante, la couleur de la peau, la variable d\u00e9pendante. Le climat, qui pour Buffon ou Jauffret constituait le facteur d\u00e9terminant la couleur de la peau, est pour Prichard \u00e0 peine un facteur favorisant : \u00ab &#8230; dans ces races qui subissent l\u2019effet de la civilisation, un climat temp\u00e9r\u00e9 augmente la tendance aux vari\u00e9t\u00e9s claires \u00bb (p. 232).<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Les <em>Researches into the Physical History of Man<\/em> comprennent deux parties d\u2019importance sensiblement \u00e9gale. Dans la premi\u00e8re, Prichard s\u2019efforce de montrer que la vari\u00e9t\u00e9 des types physiques humains n\u2019exc\u00e8de pas celle que l\u2019on rencontre couramment au sein des autres esp\u00e8ces animales ; il met ensuite en \u00e9vidence que chaque esp\u00e8ce animale est issue d\u2019une petite population unique dont on peut localiser le berceau, et qu\u2019il en est de m\u00eame pour l\u2019homme. Dans la deuxi\u00e8me partie, il se fait fort de d\u00e9montrer cette origine unique en reliant historiquement toutes les populations humaines. Il consacre un soin tout particulier \u00e0 mettre en \u00e9vidence que les anciens \u00c9gyptiens (p. 377) et les anciens \u00ab Hindous&nbsp;\u00bb (p. 392) \u00e9taient <em>des N\u00e8gres originaires sinon de la m\u00eame r\u00e9gion, du moins de nations contigu\u00ebs<\/em> (p. 471). Plus d\u2019un quart du volume est consacr\u00e9 \u00e0 la d\u00e9monstration de ce point particulier, que l\u2019on retrouvera \u00e9voqu\u00e9 en des termes tr\u00e8s semblables par les \u00ab migrationnistes \u00bb anglais (hyper-diffusionnistes), cent ans plus tard.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Le pi\u00e8ge que nous tend involontairement le texte de Prichard est celui d\u2019une familiarit\u00e9 trompeuse sugg\u00e9r\u00e9e par une lecture transformiste. Pi\u00e8ge d\u2019autant plus r\u00e9el qu\u2019il est tentant de voir \u2014 comme n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 le faire Penniman \u2014 une pr\u00e9figuration du transformisme darwinien dans le fixisme de Prichard. Pourtant rien ne leur est commun : le paradigme biblique donne la totalit\u00e9 des esp\u00e8ces, ou tout au moins des genres, comme cr\u00e9\u00e9e simultan\u00e9ment. C\u2019est \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de ce paradigme, et tout particuli\u00e8rement chez Buffon, comme l\u2019a montr\u00e9 Lovejoy (1959 : 84-113), que na\u00eet l\u2019hypoth\u00e8se qu\u2019un seul type aurait \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 dans chaque genre, et que les diff\u00e9rentes esp\u00e8ces se seraient constitu\u00e9es par \u00ab d\u00e9viation naturelle&nbsp;\u00bb (p. 13) \u00e0 partir de ce type. On con\u00e7oit alors l\u2019impi\u00e9t\u00e9 d\u2019un Linn\u00e9 qui place les singes anthropo\u00efdes aux c\u00f4t\u00e9s de l\u2019homme dans le genre <em>Homo<\/em>, donc \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de ce que les esprits \u00e9clair\u00e9s consid\u00e8rent un espace possible de \u00ab d\u00e9viation naturelle \u00bb. C\u2019est \u00e0 ce mini-transformisme, qui ne d\u00e9borde jamais les limites du genre, que s\u2019apparente le fixisme de Prichard. Avant d\u2019\u00eatre un pr\u00e9curseur de Darwin, Prichard est donc d\u2019abord un \u00e9l\u00e8ve de Buffon, et c\u2019est bien tel qu\u2019il apparaissait \u00e0 de Quatrefages huit ans apr\u00e8s la parution de L\u2019<em>Origine des esp\u00e8ces<\/em>: \u00ab Prichard est essentiellement de l\u2019\u00e9cole de Buffon; mais on voit partout qu\u2019il a su profiter des progr\u00e8s de la science \u00bb (de Quatrefages 1867 : 17).<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Prichard s\u2019int\u00e9resse au m\u00e9canisme de cette d\u00e9viation naturelle : \u00ab acqu\u00e9rir une id\u00e9e des causes en g\u00e9n\u00e9ral qui pr\u00e9disposent principalement \u00e0 la production des vari\u00e9t\u00e9s&nbsp;\u00bb (p. 204). \u00ab Les climats ont des effets sur ces variations&nbsp;\u00bb (p. 207), mais \u00ab&nbsp;la cause de loin la plus puissante de l\u2019\u00e9volution [<em>sic<\/em>] des vari\u00e9t\u00e9s dans le r\u00e8gne animal est la domestication&nbsp;\u00bb (p. 208), car \u00ab les animaux \u00e0 l\u2019\u00e9tat sauvage se procurent une alimentation simple et peu vari\u00e9e, en quantit\u00e9s pr\u00e9caires et insuffisantes \u00bb (p. 208). \u00ab Dans la race humaine, la vie civilis\u00e9e est \u00e0 la condition des Sauvages, ce que, chez les animaux inf\u00e9rieurs, l\u2019\u00e9tat domestique est \u00e0 la condition naturelle ou sauvage \u00bb (p. 209). Cette opinion, qui explique l\u2019int\u00e9r\u00eat port\u00e9 par l\u2019\u00e9poque aux \u00ab hommes sauvages \u00bb d\u2019une part, aux \u00ab enfants sauvages&nbsp;\u00bb d\u2019autre part, sera reprise par Spencer et par Schopenhauer, et plus r\u00e9cemment encore banalis\u00e9e par K. Lorenz. Prichard, lui, l\u2019emprunte \u00e0 Blumenbach, le fondateur d\u2019une ethnologie bas\u00e9e sur la cr\u00e2niologie : \u00ab L\u2019homme est un animal domestique [&#8230;] C\u2019est <em>par lui<\/em> que les autres animaux domestiques ont \u00e9t\u00e9 conduits \u00e0 cet \u00e9tat de perfection. Il est le seul qui se soit men\u00e9 <em>soi-m\u00eame<\/em> \u00e0 la perfection \u00bb (Blumenbach 1865 : 340).<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>On ne saurait conclure sans attirer l\u2019attention sur une particularit\u00e9 de cet ouvrage compos\u00e9 de la r\u00e9\u00e9dition des <em>Researches into the Physical History of Man<\/em> et d\u2019une longue introduction de Stocking. Il ne s\u2019agit pas vraiment de la r\u00e9\u00e9dition longtemps attendue d\u2019un classique de la litt\u00e9rature anthropologique devenu introuvable, mais plut\u00f4t d\u2019un essai de Stocking, intitul\u00e9 <em>From Chronology to Ethnology<\/em>, trop long pour faire un article, trop court pour faire un livre, suivi de la premi\u00e8re version du principal ouvrage de Prichard, pr\u00e9sent\u00e9 l\u00e0 surtout \u00e0 titre illustratif. Est-ce \u00e0 dire que la lecture en soit inutile ? Pas n\u00e9cessairement. Bien s\u00fbr, les donn\u00e9es ethnographiques sont toutes de deuxi\u00e8me main et ne r\u00e9pondent pas toujours \u00e0 nos crit\u00e8res d\u2019authenticit\u00e9, mais l\u2019\u00e9criture de Prichard est extr\u00eamement plaisante et l\u2019humour vient toujours \u00e0 propos voiler des articulations qui, sinon, seraient sans doute fort laborieuses. Les questions que Prichard pose, et auxquelles il r\u00e9pond quelquefois, nous sont bien entendu \u00e9trang\u00e8res, elles ont cess\u00e9 d\u2019\u00eatre l\u00e9gitimes au sein de notre domaine, mais on se prend souvent \u00e0 songer qu\u2019il s\u2019agissait de questions premi\u00e8res auxquelles, pr\u00e9alablement \u00e0 toute recherche empirique de terrain, une anthropologie digne de ce nom aurait d\u00fb r\u00e9pondre.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Quoi qu\u2019il en soit de l\u2019actualit\u00e9 de Prichard l\u2019ethnologue, il est un autre Prichard qui demeure avec nous, c\u2019est Prichard le philanthrope, membre de l\u2019Aborigines Protection Society, cr\u00e9\u00e9e pour rem\u00e9dier au \u00ab contraste surprenant entre le comportement des Britanniques chez eux et outre-mer \u00bb (Stocking 1971 : 370) ; la loi fran\u00e7aise interdisait la cr\u00e9ation d\u2019un \u00e9quivalent de l\u2019Aborigines Protection Society, c\u2019est pourquoi William Edwards, qui avait \u00e9t\u00e9 pressenti par ses compatriotes britanniques, fonda, \u00e0 partir d\u2019un n\u00e9ologisme, la Soci\u00e9t\u00e9 d\u2019Ethnologie de Paris (Hunt 1865 : xcvi-xcvii). Celui qui, vers 1840, d\u00e9clarait qu\u2019 \u00ab&nbsp;une tache ind\u00e9l\u00e9bile marquera les nations chr\u00e9tiennes et civilis\u00e9es quand il appara\u00eetra que, par la recherche \u00e9go\u00efste de leur seul avantage, elles auront d\u00e9truit et d\u00e9plac\u00e9 tant de familles et tant de nations, et ceci, sinon en les assassinant r\u00e9ellement \u2014 encore qu\u2019il semble que la pratique se r\u00e9pande aujourd\u2019hui \u2014, du moins en les privant de leurs moyens de subsistance, et en les soumettant \u00e0 la tentation de s\u2019empoisonner elles-m\u00eames et de concourir ainsi \u00e0 leur propre d\u00e9ch\u00e9ance. Lorsque cette \u0153uvre [de mort] sera arriv\u00e9e \u00e0 son terme, les seules excuses ou circonstances att\u00e9nuantes que l\u2019on pourra lui trouver seront celles qu\u2019invoqua le premier meurtrier pour la mort de son fr\u00e8re. Et nous serions tent\u00e9s de croire que ce r\u00e9cit fut toujours destin\u00e9 \u00e0 illustrer les temps o\u00f9 les Europ\u00e9ens christianis\u00e9s n\u2019auront laiss\u00e9 sur la terre aucun vestige vivant de ces nombreuses races qui habitent aujourd\u2019hui des r\u00e9gions lointaines, mais qui conna\u00eetront bient\u00f4t le sort funeste que nous leur avons r\u00e9serv\u00e9, si nous persistons dans la m\u00e9thode qui fut la n\u00f4tre jusqu\u2019ici, depuis le temps de Pizarre et de Cort\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 nos colons anglais en Afrique du Sud&nbsp;\u00bb (cit\u00e9 par Hodgkin 1850 : 202).<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p><strong>R\u00c9F\u00c9RENCES BIBLIOGRAPHIQUES<\/strong><\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>BLUMENBACH, J. F.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>1865 <em>The Anthropological Treatises of Blumenbach and Hunter<\/em>. Traduit par Th. Bendyshe. London.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>BROCA, P. P.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>1867 \u00ab Broca on Anthropology \u00bb, <em>The Anthropological Review<\/em> 5 : 193-204.&nbsp;<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>BURROW, J. W.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>1966 <em>Evolution and Society<\/em>. <em>A Study in Victorian Social Theory, <\/em>Cambridge University Press.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>GAILLARD, Y.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>1977 <em>Buffon. Biographie imaginaire et r\u00e9elle, suivie de Voyage \u00e0 Montbard (1785) par H\u00e9rault de S\u00e9chelles<\/em>. Paris, Hermann.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>HADDON, A. C., with the help of A. H. Quiggin<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>1910 <em>History of Anthropology<\/em>. London, Watts &amp; Co.&nbsp;<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>HARRIS, M.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>1969 <em>The Rise of Anthropological Theory<\/em>. <em>A History of Theories of Culture<\/em>. London, Routledge &amp; Kegan Paul.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>HODGKIN, T.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>1850 \u00ab Obituary of Dr. Prichard (1849) \u00bb, <em>Journal of the Ethnological Society of London<\/em> II : 182-207.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>HUNT, J.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>1863 \u00ab Introductory Address on the Study of Anthropology, <em>The Anthropological Review<\/em> I : I-20.&nbsp;<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>1865 \u00ab The President\u2019s Address&nbsp;\u00bb , <em>Journal of the Anthropological Society of London<\/em> 3: LXXXV &#8211; CXIII.&nbsp;<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>1866a \u00ab The President\u2019s Address \u00bb, JASL . : LIX-LXXXI.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>1866b \u00ab On the Application of the Principle of Natural Selection to Anthropology. In reply to views advocated by some of Mr. Darwin\u2019s disciples&nbsp;\u00bb <em>The Anthropological Review <\/em>4 : 320-340.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>KARDINER, A. &amp; E. PREBLE<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>1961 <em>They Studied Man<\/em>. London, Socker &amp; Warburg. (Trad. fran\u00e7.: A. GU\u00c9RIN, <em>Introduction \u00e0 l\u2018ethnologie<\/em>. Paris, Gallimard, 1966.)<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>LOVEJOY, A. D.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>1959 \u00ab Buffon and the Problem of Species \u00bb, in B. GLASS, D. TEMKIN &amp; W. L. STRAUSS, <em>Forerunners of Darwin, 1745-1859<\/em>. Baltimore, The Johns Hopkins Press : 84-103.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>LOWIE, R.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>1937 <em>The History of Ethnological Theory<\/em>. New York, Holt, Rinehart &amp; Winston. (Trad. fran\u00e7. : H. GREMONT &amp; H. SADOUL, <em>Histoire de l\u2019ethnologie classique des origines \u00e0 la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale<\/em>. Paris, Payot, 1971.)<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>PENNIMAN, T. K., with the help of B. Blackwood &amp; J. S. Weiner<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>1935 <em>A Hundred Years of Anthropology<\/em>. 3rd ed., London, Duckworth, 1965.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>QUATREFAGES, A. DE<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>1867 <em>Rapport sur les progr\u00e8s de l\u2018anthropologie<\/em>. Paris.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>STOCKING, G.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>1971 \u00ab What\u2019s in a Name ? The Origins of the Royal Anthropological Institute \u00bb, <em>Man<\/em>, n.s., 6 (3) : 369-390.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>SYMONDS, J. A.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>1849 <em>Some Account of the Life and Character of the Late James Cowles Prichard<\/em>. Bristol.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>VOGET, F. W.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>1975 <em>A History of Ethnology<\/em>. New York, Holt, Rinehart &amp; Winston.<\/p>\r\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-125141\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/LHomme.png\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"260\" \/><\/p>\n<p><strong>Un ethnologue proprement dit<\/strong><\/p>\n<p>A paru dans <strong><i>L\u2019Homme, oct.-d\u00e9c. 1980, XX (4) : 119-128.<\/i><\/strong><\/p>\n<\/blockquote>\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>\u00c0 propos d\u2019une r\u00e9\u00e9dition de James Cowles PRICHARD, <em>Researches into the Physical History of Man<\/em>. Edited with an introductory essay by George Stocking, Jr. Chicago, The University of Chicago [&hellip;]<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[7159,7158,7815,7338],"class_list":["post-126225","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-anthropologie","tag-anthropologie-evolutionniste","tag-edward-burnett-tylor","tag-james-cowles-prichard","tag-unite-psychique-du-genre-humain"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/126225","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=126225"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/126225\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":126228,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/126225\/revisions\/126228"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=126225"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=126225"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=126225"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}