{"id":126254,"date":"2021-01-16T18:56:17","date_gmt":"2021-01-16T17:56:17","guid":{"rendered":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=126254"},"modified":"2021-01-16T21:55:14","modified_gmt":"2021-01-16T20:55:14","slug":"lhonneur-perdu-de-la-collection-terre-humaine-1988","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2021\/01\/16\/lhonneur-perdu-de-la-collection-terre-humaine-1988\/","title":{"rendered":"<b>L\u2019honneur perdu de la collection \u00ab&nbsp;Terre Humaine&nbsp;\u00bb<\/b> (1988)"},"content":{"rendered":"<blockquote><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-125037\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/LAne-300x112.png\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"112\" srcset=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/LAne-300x112.png 300w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/LAne.png 415w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/>\r\n<p class=\"p1\"><strong>L\u2019honneur perdu de la collection \u00ab&nbsp;Terre Humaine&nbsp;\u00bb<\/strong> a paru dans <b>L&rsquo;\u00c2ne Le magazine freudien<\/b>,\u00a034, 1988&nbsp;: 24-25.<\/p>\r\n<\/blockquote>\r\n\r\n\r\n<p>Bien que l\u2019&nbsp;\u00ab&nbsp;enqu\u00eate de terrain&nbsp;\u00bb de l\u2019ethnologue constitue en effet, comme chacun l\u2019imagine, ses vacances, on aurait tort d\u2019imaginer pour autant qu\u2019il s\u2019agisse l\u00e0 d\u2019une mince affaire, ou qu\u2019elle soit sans risques pour celui qui la vit. Il y a vingt ans, Michel et Fran\u00e7oise Panoff publiaient <em>L\u2019ethnologue et son ombre<\/em>, ouvrage qui revenait avec insistance sur la dimension \u00ab&nbsp;gal\u00e8re&nbsp;\u00bb de tout terrain ethnologique, et qui fut dans l\u2019ensemble mal re\u00e7u pour cette raison m\u00eame&nbsp;: il ne fallait pas \u2013 disait-on \u2013 r\u00e9v\u00e9ler au monde les coulisses de l\u2019exploit ethnologique, fait d\u2019aventures captivantes sans doute, mais aussi de sinistres naufrages. D\u2019autant que certains, et non des moins fameux, font cependant carri\u00e8re sur les quelques provisions qu\u2019ils ou elles ont pu arracher \u00e0 l\u2019\u00e9pave avant son engloutissement.<\/p>\r\n\r\n<!--more-->\r\n\r\n\r\n<p>Les le\u00e7ons frustrantes que relatent l\u2019exp\u00e9rience exotique des pr\u00e9d\u00e9cesseurs sont support\u00e9es durant les quelques ann\u00e9es de l\u2019apprentissage comme le pr\u00e9lude in\u00e9vitable \u00e0 la seule exp\u00e9rience de terrain qui compte&nbsp;: la sienne propre. O\u00f9 l\u2019on d\u00e9couvre alors h\u00e9las quelquefois que l\u2019on n\u2019\u00e9tait pas fait pour la solitude prolong\u00e9e, ni pour l\u2019hostilit\u00e9 passive ou m\u00eame active de villageois dont la vie appara\u00eet sur le coup mesquine, brutale et abrutie. Mais il est alors bien tard&nbsp;: ethnologue l\u2019on est devenu et on le restera. La d\u00e9sillusion se maintiendra, cach\u00e9e&nbsp;: la carri\u00e8re sera men\u00e9e sur le mode du demi \u2013 ou des trois quarts de bluff. Ce sera sous l\u2019empire de la fatigue et de l\u2019alcool que l\u2019on confiera une nuit&nbsp;: \u00ab&nbsp;J\u2019ai r\u00e9colt\u00e9 trois mythes en tout et pour tout, est-ce que je peux d\u00e9cemment faire une th\u00e8se avec cela&nbsp;?&nbsp;\u00bb. Ou plus tristement encore, \u00ab&nbsp;Je me levais vers midi et je consacrais \u00e0 ma toilette plus d\u2019une heure. Parfois, je me brossais les dents pendant vingt minutes. \u00c0 dix-sept heures, vaincu par l\u2019\u00e9c\u0153urement qu\u2019ils provoquaient en moi, j\u2019allais me coucher&nbsp;\u00bb.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Les terrains les mieux pr\u00e9par\u00e9s, les plus proches des pr\u00e9f\u00e9rences initiales, virent ais\u00e9ment \u00e0 la haine de l\u2019autre&nbsp;: Sauvage coupable d\u2019\u00eatre le t\u00e9moin d\u2019une d\u00e9ch\u00e9ance, et dans la haine de soi&nbsp;: sa propre personne, insuffisamment et mal cartographi\u00e9e, inad\u00e9quate, incapable d\u2019approcher une vie qui est pourtant celle quotidienne de l\u2019homme objet d\u2019observation. Alors, quand on part \u00e0 contre-c\u0153ur : \u00ab&nbsp;un dernier recours, un pr\u00e9texte pour ne pas perdre une occasion d\u2019aller sur le terrain&nbsp;\u00bb, qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un troisi\u00e8me choix apr\u00e8s d\u2019autres plus s\u00e9duisants, quand enfin la fondation soutenant financi\u00e8rement votre aventure rejette un appel au secours&nbsp;: votre supplique d\u2019\u00eatre rappel\u00e9 et affect\u00e9 \u00e0 un autre terrain, alors, toutes les conditions sont r\u00e9unies d\u2019un naufrage, d\u2019un d\u00e9sastre personnel.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Et c\u2019est ce qui advint \u00e0 Colin M. Turnbull [1924-1994], autrefois ethnologue heureux des Pygm\u00e9es Mbuti, et devenu par indignit\u00e9, au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970, la b\u00eate noire de l\u2019ethnologie&nbsp;: rejet\u00e9 par la profession, pour une fois unanime, dans les t\u00e9n\u00e8bres ext\u00e9rieures. Mis au ban, c\u2019est peu de le dire, et ce dont il ne s\u2019est pas relev\u00e9, quinze ans plus tard. Il faut lire attentivement et, peut-\u00eatre, avec commis\u00e9ration, les quelques lignes prudentes qu\u2019il accepta d\u2019\u00e9crire en 1986 pour une deuxi\u00e8me \u00e9dition fran\u00e7aise de ses <em>Mountain People<\/em> (1972), traduits une premi\u00e8re fois en 1973 comme <em>Un peuple de fauves<\/em>, et une seconde fois aujourd\u2019hui \u2013 et de mal en pis &#8211; comme <em>Les Iks. Survivre par la cruaut\u00e9. Nord Ouganda.<\/em>&nbsp; \u00ab&nbsp;J\u2019ai supprim\u00e9 dans cette \u00e9dition <em>Terre Humaine<\/em>&nbsp;\u00bb, \u00e9crit-il, \u00ab&nbsp;deux passages qui suscit\u00e8rent, il y a quinze ans, beaucoup d\u2019\u00e9motion. Ces passages concernaient une solution autoritaire que je pr\u00e9conisais&nbsp;: le d\u00e9placement de cette population, dans son int\u00e9r\u00eat. Les Iks vivent toujours aupr\u00e8s de leur montagne sacr\u00e9e. Voil\u00e0 un fait objectif. Je regrette cette solution violente que je proposais, il y a quinze ans, et qui \u00e9tait l\u2019expression de mon d\u00e9sespoir devant une impasse&nbsp;\u00bb.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>H\u00e9las, il y a bien plus et bien d\u2019autres choses dans les passages aujourd\u2019hui censur\u00e9s qu\u2019un \u00ab&nbsp;simple&nbsp;\u00bb plan de d\u00e9portation des Ik pr\u00e9voyant \u00ab&nbsp;une op\u00e9ration d\u2019encerclement quasi militaire pour les emp\u00eacher de fuir&nbsp;\u00bb et la dispersion ult\u00e9rieure des hommes, des femmes et des enfants \u00ab&nbsp;par petits groupes d\u2019une dizaine&nbsp;\u00bb, il y a aussi l\u2019aveu d\u2019avoir soustrait \u00e0 la consommation d\u2019une population atteinte par une famine abjecte, deux petits l\u00e9opards, un babouin, un chimpanz\u00e9 et \u00ab&nbsp;d\u2019autres animaux domestiques plus communs&nbsp;\u00bb, il y a aussi et surtout cette mal\u00e9diction in\u00e9dite sous la plume d\u2019un ethnologue et adress\u00e9e \u00e0 ses h\u00f4tes&nbsp;:<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>\u00ab&nbsp;Heureusement, les Iks ne sont pas nombreux \u2013 environ deux mille \u2013 et ces ann\u00e9es ont encore sensiblement r\u00e9duit leur nombre. J\u2019esp\u00e8re donc que leur isolement restera aussi grand que par le pass\u00e9, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019ils disparaissent compl\u00e8tement. Je d\u00e9plore seulement que tant d\u2019individus doivent mourir lentement et douloureusement, avant que la fin arrive pour tous&nbsp;\u00bb.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Qu\u2019avaient donc fait les Ik \u00e0 Colin M. Turnbull pour m\u00e9riter tant de haine&nbsp;? Ils l\u2019ont moqu\u00e9, ridiculis\u00e9 pendant deux longues ann\u00e9es, sort commun \u00e0 bien des ethnologues. C\u2019est tout me direz-vous&nbsp;? Eh oui, c\u2019est tout mais c\u2019est beaucoup, car Turnbull n\u2019est apparemment pas de la race qui pardonne. Ils ont m\u00e9rit\u00e9 ainsi qu\u2019un ethnologue les mette en sc\u00e8ne, peut-\u00eatre \u00e0 jamais, comme ceux qui \u00ab&nbsp;surv\u00e9curent par la cruaut\u00e9&nbsp;\u00bb.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Population de chasseurs contrainte \u00e0 une reconversion rapide dans l\u2019agriculture, les Ik habitent au Nord Ouganda une zone-refuge de maigres savanes situ\u00e9es entre des collines parfois assez hautes. Les commentateurs r\u00e9cents [\u00e9crit en 1988] font grand cas de la cr\u00e9ation sur leur territoire du parc naturel de Kidepo&nbsp;: incons\u00e9quence en effet d\u2019une autorit\u00e9 coloniale (nous sommes en 1946), qui, sous pr\u00e9texte d\u2019abstraire l\u2019Homme de la Nature, l\u2019en exclut et le r\u00e9duit \u00e0 la faim. Il faut se souvenir cependant que les populations africaines \u00e9taient parvenues historiquement \u00e0 conqu\u00e9rir une certaine stabilit\u00e9 d\u00e9mographique malgr\u00e9 un tribut \u00e9norme pay\u00e9 \u00e0 la maladie&nbsp;; les apports \u2013 m\u00eame parcimonieux \u2013 de la m\u00e9decine europ\u00e9enne, tels que vaccinations, antibiotiques et antipalud\u00e9ens, conduisirent partout \u00e0 des explosions d\u00e9mographiques difficilement assimilables. Il ne va pas de soi, dans ces conditions, que les \u00e9tats issus de l\u2019ind\u00e9pendance puissent se permettre ais\u00e9ment de tol\u00e9rer en leur sein des populations, elles-m\u00eames en expansion, de chasseurs avides d\u2019immenses territoires de savanes.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>En 1964, Turnbull d\u00e9couvrit un peuple Ik afflig\u00e9 par la disette et partiellement absent, \u00e9migr\u00e9 vers des r\u00e9gions moins \u00e9prouv\u00e9es. Victime d\u2019une vision d\u00e9voy\u00e9e des sciences humaines qui envisage son r\u00f4le de mani\u00e8re caricaturalement objectiviste, Turnbull se con\u00e7ut semblable \u00e0 un correspondant de guerre&nbsp;: \u00ab&nbsp;l\u2019ethnographe est un reporter avant d\u2019\u00eatre un analyste&nbsp;\u00bb, \u00e9crivit-il lorsqu\u2019il eut \u00e0 se d\u00e9fendre devant ses confr\u00e8res. Aucune intervention donc de l\u2019ethnologue, dans un contexte qui s\u2019apparentait merveilleusement \u00e0 des \u00ab&nbsp;conditions exp\u00e9rimentales&nbsp;\u00bb. Geddes rel\u00e8ve dans le texte de Turnbull qu\u2019un jeune homme appel\u00e9 Kauar meurt d\u2019inanition alors m\u00eame que l\u2019ethnologue l\u2019employait \u00e0 collecter son courrier \u00e0 deux jours de marche, fait qui prend une dimension particuli\u00e8rement d\u00e9risoire lorsque l\u2019on sait que Turnbull disposait d\u2019une land-rover&nbsp;! \u00c0 sa d\u00e9charge toutefois, l\u2019incapacit\u00e9 manifeste de l\u2019ethnologue \u00e0 interpr\u00e9ter avec justesse les signes de la famine dans les personnes.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>D\u00e8s le d\u00e9but de son s\u00e9jour, l\u2019ethnographe s\u2019associa aux projets gouvernementaux de d\u00e9portation des Ik. Plus tard, il abusa aussi de sa situation d\u2019autorit\u00e9 en s\u2019introduisant par effraction dans les grottes sacr\u00e9es o\u00f9 les Ik enterrent leurs morts. C\u2019est ainsi que se construisit son opinion des Ik comme inf\u00e9rieurs en humanit\u00e9 aux babouins. Les Ik le lui rendirent bien. McCall, un coll\u00e8gue, a parfaitement analys\u00e9 la situation qui s\u2019\u00e9tait mise en place&nbsp;: dans le contexte existant de famine et d\u2019aide internationale, les Ik refusaient de reconna\u00eetre l\u2019extr\u00eame d\u00e9pendance o\u00f9 ils se trouvaient vis-\u00e0-vis de ceux qui pouvaient les aider d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre, et leur r\u00e9pondaient sur le mode d\u2019une d\u00e9rision que Joseph Towles (l\u2019ethnologue noir am\u00e9ricain qui accompagna Turnbull un moment) qualifie de \u00ab&nbsp;sto\u00efque&nbsp;\u00bb, et que McCall rapproche du <em>Galgenhumor<\/em> \u00e9voqu\u00e9 par Freud dans <em>Le mot d\u2019esprit<\/em>&nbsp;: le ricanement nietzsch\u00e9en exprimant une r\u00e9bellion sans espoir. L\u2019ethnologue \u00e9tait aux yeux des Ik l\u2019un des \u00e9l\u00e9ments du mal n\u00e9cessaire que constituait cette d\u00e9pendance \u00e0 l\u2019\u00e9gard de ceux qui contribuaient pourtant \u00e0 temp\u00e9rer quelque peu leur d\u00e9ch\u00e9ance.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Le texte, publi\u00e9 aujourd\u2019hui par Terre Humaine sous le titre <em>Les Iks<\/em>, inclut, outre <em>Un peuple de fauves<\/em>, un ensemble d\u2019appendices dont la pi\u00e8ce <em>Les Iks<\/em>, mont\u00e9e par Peter Brook, \u00e9crite par Colin Higgins et Denis Cannan, et inspir\u00e9e du livre de Turnbull. L\u2019ethnologue y est situ\u00e9 plus lucidement que dans son ouvrage&nbsp;: il y appara\u00eet comme un ben\u00eat entretenant des peuples \u00ab&nbsp;ethnographiables&nbsp;\u00bb une repr\u00e9sentation na\u00efve et st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e, ses a priori le conduisant \u00e0 \u00eatre roul\u00e9 dans la farine pas des Ik qui le confrontent au pragmatisme cynique auquel la famine les a accul\u00e9s. Cette r\u00e9alit\u00e9 appara\u00eet d\u00e9testable \u00e0 l\u2019ethnographe, non pas en raison de ce qu\u2019elle est comme tourment, mais parce qu\u2019elle le frustre de ce qui a seul justifi\u00e9 sa venue&nbsp;: une vie sociale luxuriante faite de solidarit\u00e9s massives et de manifestations fastueuses.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Que les Ik aient constitu\u00e9 le cauchemar d\u2019un ethnologue appel\u00e9 C. M. Turnbull, la chose est d\u00e9sormais av\u00e9r\u00e9e. Mais que celui-ci se soit en cons\u00e9quence arrog\u00e9 le droit de mettre en sc\u00e8ne sa haine et son ressentiment, en d\u00e9signant les Ik \u00e0 la vindicte du monde, voil\u00e0 qui est insupportable. Un terrain qui tourne mal, qui vire \u00e0 la haine, autant d\u2019\u00e9v\u00e8nements qui rel\u00e8vent de l\u2019exp\u00e9rience priv\u00e9e&nbsp;; leur accorder publicit\u00e9 par la publication est une erreur&nbsp;: le fantasme rel\u00e8ve de la fiction romanesque ou po\u00e9tique, non de la collection <em>Terre Humaine<\/em> qui s\u2019est acquise une r\u00e9putation in\u00e9gal\u00e9e dans le domaine des sciences de l\u2019Homme. Comme le fait remarquer l\u2019ethnologue Geddes&nbsp;: \u00ab&nbsp;m\u00eame si la sentence de mort prononc\u00e9e par Turnbull sur la culture Ik ne s\u2019est pas concr\u00e9tis\u00e9e, la r\u00e9putation du peuple Ik demeure en jeu&nbsp;\u00bb. La r\u00e9ponse embarrass\u00e9e de Turnbull consistant \u00e0 affirmer qu\u2019&nbsp;\u00ab&nbsp;il aurait d\u00fb \u00eatre clair que mon livre ne s\u2019adressait pas aux anthropologues&nbsp;\u00bb, ne fait qu\u2019aggraver son cas&nbsp;: c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment lorsque l\u2019on sort du cadre strict de la litt\u00e9rature professionnelle, que la retenue d\u00e9ontologique devrait s\u2019exercer avec une vigilance toute particuli\u00e8re.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Dans ces conditions, la publication en 1972 de l\u2019ouvrage de Turnbull fut une erreur, sa republication en 1987, alors qu\u2019ont \u00e9t\u00e9 mis \u00e0 jour la ranc\u0153ur injuste de l\u2019auteur, sa mise en sc\u00e8ne truqu\u00e9e d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 tragique, les modalit\u00e9s m\u00eame de sa falsification, c\u2019est, cette fois, et sans aucun doute possible, une faute. Et, d\u2019autant plus, que le prestige de la collection <em>Terre Humaine<\/em> semblera cautionner aux yeux du lecteur le texte de l\u2019ethnologue. On trouve, il est vrai, \u00e0 sa suite, le commentaire \u00e9clairant, empreint d\u2019une grande humanit\u00e9 et digne cette fois de l\u2019ethnologie, de Joseph Towles qui accompagna au d\u00e9but Turnbull, puis revint plus tard en pays Ik. Le fait que l\u2019\u00e9diteur n\u2019ait pas pris la peine de r\u00e9concilier, de Turnbull \u00e0 Towles, l\u2019orthographe des noms propres, r\u00e9v\u00e8le le peu de cas fait de ce t\u00e9moignage autrement respectable (on lira aussi avec int\u00e9r\u00eat, l\u2019interview accord\u00e9e par Towles, et publi\u00e9e dans <em>Lib\u00e9ration<\/em> le 6 octobre 1987).<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Pourquoi republier alors ce document atroce qui ne refl\u00e8te que la mauvaise humeur meurtri\u00e8re de son auteur&nbsp;? Faudrait-il prendre \u00e0 la lettre la justification offerte par Jean Malaurie \u00e0 la suite du texte&nbsp;? Si oui, il convient de s\u2019inqui\u00e9ter que celui-ci se r\u00e9v\u00e8le si mal inform\u00e9 des \u00e9l\u00e9ments du dossier&nbsp;: ainsi, par exemple, les Ik n\u2019\u00e9taient pas \u00ab&nbsp;une ethnie inconnue&nbsp;\u00bb, au moment de l\u2019enqu\u00eate de Turnbull, et celui-ci n\u2019\u00e9tait pas l\u2019\u00ab&nbsp;unique t\u00e9moin occidental&nbsp;\u00bb &#8211; \u00e0 moins qu\u2019un ethnologue am\u00e9ricain noir ne puisse \u00eatre compt\u00e9 \u00e0 leur nombre&nbsp;; la famine en pays Ik ne se d\u00e9roulait pas non plus dans \u00ab&nbsp;l\u2019indiff\u00e9rence g\u00e9n\u00e9rale&nbsp;\u00bb et l\u2019ethnologue mentionne l\u2019aide internationale&nbsp;; Turnbull ne \u00ab&nbsp;s\u2019est pas fait violence pour rester&nbsp;\u00bb&nbsp;: il s\u2019est plus simplement vu refuser de rentrer par ses employeurs&nbsp;; il ne manifesta non plus aucune \u00ab&nbsp;volont\u00e9 de tenter, par un t\u00e9moignage \u00e9crit, de (\u2026) porter secours en alertant l\u2019opinion la plus large&nbsp;\u00bb, puisqu\u2019il avoua par ailleurs avoir conserv\u00e9 son mat\u00e9riel sous le coude durant six ann\u00e9es, \u00ab&nbsp;faute de trouver&nbsp;\u00bb, dit-il, \u00ab&nbsp;un moyen de l\u2019utiliser dans un cadre acad\u00e9mique conventionnel&nbsp;\u00bb, et ainsi de suite.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Plusieurs faits rendent en outre l\u2019entreprise de republication \u00e9minemment suspecte. Pourquoi ne pas avoir repris dans la partie de l\u2019ouvrage qui se pr\u00e9sente pourtant comme \u00ab&nbsp;les Iks et l\u2019opinion internationale&nbsp;\u00bb, certains des commentaires critiques parus autour de l\u2019ouvrage, r\u00e9dig\u00e9s par des ethnologues en 1974 et 1975&nbsp;? Pourquoi \u2013 contrairement \u00e0 l\u2019habitude de la collection <em>Terre Humaine<\/em> \u2013 pr\u00e9senter en jaquette un dessin \u00ab&nbsp;dramatisant&nbsp;\u00bb une des photos pr\u00e9sent\u00e9es en pages int\u00e9rieures&nbsp;? Quelle est l\u2019intention qui se cache derri\u00e8re la traduction de <em>Mountain People<\/em>, en <em>Les Iks. Survivre par la cruaut\u00e9<\/em>&nbsp;? Quel est surtout le sens du texte en quatri\u00e8me de jaquette qui affirme entre autres infamies que \u00ab&nbsp;le rire des Iks a glac\u00e9 le Britannique Colin Turnbull qui, durant une ann\u00e9e, s\u2019est oblig\u00e9 \u00e0 regarder l\u2019horrible&nbsp;\u00bb, ou mieux encore, \u00ab&nbsp;les Iks (\u2026) ne sont-ils pas les fr\u00e8res des marginaux au ch\u00f4mage de notre soci\u00e9t\u00e9 en crise&nbsp;?&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;le \u2018stress\u2019 renforcerait-il une soci\u00e9t\u00e9 en d\u00e9rive&nbsp;?&nbsp;\u00bb.&nbsp; On croit r\u00eaver&nbsp;!<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>S\u2019agirait-il d\u2019en finir avec les Sauvages, en nous pr\u00e9sentant une population dont il est sugg\u00e9r\u00e9 \u2013 contre toute \u00e9vidence \u2013 qu\u2019elle r\u00e9agit \u00e0 la famine selon sa nature, c\u2019est-\u00e0-dire par l\u2019abjection&nbsp;? Il y a quelques ann\u00e9es, la t\u00e9l\u00e9vision nous pr\u00e9sentait le film de Satyajit Ray, <em>Tonnerre Lointain<\/em> (1973), chronique toute en pudeur d\u2019une famine indienne, montrant les victimes s\u2019isolant pour mourir discr\u00e8tement, sans d\u00e9ranger ceux \u00e0 qui il est donn\u00e9 de survivre encore pour une dur\u00e9e incertaine. Parmi les participants \u00e0 la table ronde qui s\u2019ensuivit, un tr\u00e8s savant indianiste qui avoua candidement n\u2019avoir rien compris \u00e0 l\u2019argument du film. Heureux Europ\u00e9ens&nbsp;! qui, confront\u00e9s \u00e0 la mort par la faim, confessent n\u2019y rien comprendre. C\u2019est un interlocuteur de Joseph Towles, l\u2019agent de police Tukei, qui s\u2019av\u00e8re le plus clairvoyant quand, pour caract\u00e9riser l\u2019\u00e9go\u00efsme individuel des Ik au plus profond de la famine, a ces paroles d\u2019or&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ces gens-l\u00e0 ne se conduisent pas comme des Ougandais, Mr Joseph, ils sont comme des Europ\u00e9ens&nbsp;\u2026&nbsp;\u00bb.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Locoal, le 31 octobre 1987.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>R\u00e9f\u00e9rences&nbsp;:<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Colin Turnbull, <em>Les Iks. Survivre par la cruaut\u00e9. Nord Ouganda<\/em>, Terre Humaine, Plon, Paris, 1987.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Colin Turnbull, <em>Un peuple de fauves<\/em>, Stock, Paris, 1973.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>Fredrik Barth, \u00ab&nbsp;On Responsibility and Humanity: Calling a Colleague to Account&nbsp;\u00bb, <em>Current Anthropology<\/em>, 15, 1974&nbsp;: 99-102.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p>P.J. Wilson,&nbsp; G. McCall,&nbsp; W.R. Geddes,&nbsp; A. K. Mark,&nbsp; J. E. Pfeiffer,&nbsp; J. B. Boskey &amp; Colin M. Turnbull,&nbsp; \u00ab&nbsp;More Thoughts on the Ik and Anthropology&nbsp;\u00bb, <em>Current Anthropology<\/em>,&nbsp; 16, 1975&nbsp;: 343-358.<\/p>\r\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-125037\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/LAne-300x112.png\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"112\" srcset=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/LAne-300x112.png 300w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/LAne.png 415w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/p>\n<p class=\"p1\"><strong>L\u2019honneur perdu de la collection \u00ab&nbsp;Terre Humaine&nbsp;\u00bb<\/strong> a paru dans <b>L&rsquo;\u00c2ne Le magazine freudien<\/b>,\u00a034, 1988&nbsp;: 24-25.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Bien que l\u2019&nbsp;\u00ab&nbsp;enqu\u00eate de terrain&nbsp;\u00bb de l\u2019ethnologue constitue en effet, comme chacun l\u2019imagine, ses vacances, on aurait tort d\u2019imaginer pour autant qu\u2019il s\u2019agisse l\u00e0 d\u2019une mince affaire, ou [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4456,3],"tags":[7821,7822,7824,7825,7823],"class_list":["post-126254","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-afrique","category-anthropologie","tag-colin-turnbull","tag-ik","tag-jean-malaurie","tag-ouganda","tag-terre-humaine"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/126254","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=126254"}],"version-history":[{"count":8,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/126254\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":126268,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/126254\/revisions\/126268"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=126254"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=126254"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=126254"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}