{"id":126378,"date":"2021-01-22T20:01:33","date_gmt":"2021-01-22T19:01:33","guid":{"rendered":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=126378"},"modified":"2021-01-22T20:31:07","modified_gmt":"2021-01-22T19:31:07","slug":"francois-peron-1775-1810-1979","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2021\/01\/22\/francois-peron-1775-1810-1979\/","title":{"rendered":"<b>Fran\u00e7ois P\u00e9ron<\/b> (1979)"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-125839\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Cours-ULB-1-300x167.jpeg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"167\" srcset=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Cours-ULB-1-300x167.jpeg 300w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Cours-ULB-1-1024x569.jpeg 1024w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Cours-ULB-1-768x427.jpeg 768w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Cours-ULB-1-1536x854.jpeg 1536w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Cours-ULB-1-2048x1139.jpeg 2048w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Cours-ULB-1-672x372.jpeg 672w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Cours-ULB-1-1038x576.jpeg 1038w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/p>\n<p><strong><a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Fran%C3%A7ois_P%C3%A9ron\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Fran\u00e7ois P\u00e9ron (1775 &#8211; 1810)<\/a><\/strong><\/p>\n<p>A paru dans les notes de mon cours <strong><i>Encyclop\u00e9die de l&rsquo;ethnologie et histoire des doctrines ethnologiques<\/i><\/strong> publi\u00e9es aux Presses Universitaires de Bruxelles en 1979, pp. 8-12.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p class=\"p1\">N\u00e9 \u00e0 C\u00e9rilly dans l\u2019Allier, mort de tuberculose au m\u00eame endroit \u00e0 l\u2019\u00e2ge de trente-cinq ans.<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p class=\"p1\">Fran\u00e7ois P\u00e9ron est le premier anthropologue de terrain proprement dit. Il participa \u00e0 <a href=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2021\/01\/12\/aux-origines-de-lanthropologie-francaise-1980\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">l\u2019exp\u00e9dition du Commandant Baudin aux Terres Australes<\/a> de 1800 \u00e0 1804 au titre d\u2019\u00ab\u00a0\u00c9l\u00e8ve Zoologiste\u00a0\u00bb (lui-m\u00eame se consid\u00e9rait comme un \u00ab\u00a0anthropologiste\u00a0\u00bb). Embarqu\u00e9 \u00e0 la derni\u00e8re minute sur la corvette\u00a0<i>Le G\u00e9ographe<\/i>\u00a0en remplacement d\u2019un d\u00e9missionnaire, il \u00e9tait l\u2019un des cinq naturalistes de l\u2019exp\u00e9dition. Deux de ceux-ci ayant quitt\u00e9 l\u2019exp\u00e9dition \u00e0 la suite de dissensions avec le Commandant Baudin (1) et deux autres \u00e9tant morts, P\u00e9ron demeura le seul naturaliste de l\u2019exp\u00e9dition. Il eut l\u2019occasion d\u2019observer les habitants de Timor, mais aussi les Tasmaniens qu\u2019il d\u00e9crivit longuement, laissant ainsi un t\u00e9moignage capital sur ce peuple qui serait extermin\u00e9 moins de trois quarts de si\u00e8cle plus tard. Il fut charg\u00e9 de r\u00e9diger le compte rendu de l\u2019exp\u00e9dition, il n\u2019eut malheureusement l\u2019occasion que d\u2019en r\u00e9diger le premier volume, publi\u00e9 en 1807, c\u2019est Louis Freycinet, un futur amiral, qui r\u00e9digea le second volume, les illustrations \u00e9taient dues au dessinateur Lesueur qui accompagna l\u2019exp\u00e9dition et collabora constamment avec P\u00e9ron. Celui-ci n\u2019eut pas le temps de publier sous une forme s\u00e9par\u00e9e ses r\u00e9flexions anthropologiques. Certains de ses \u00ab\u00a0m\u00e9moires\u00a0\u00bb sont repris in extenso ou sous forme abr\u00e9g\u00e9e dans ces deux volumes du <i>Voyage de d\u00e9couvertes aux Terres Australes<\/i>, c\u2019est le cas pour ses m\u00e9moires <i>sur le tablier des femmes Hottentotes ou Boschimans<\/i>, sur l\u2019usage du b\u00e9tel et sur la force des sauvages compar\u00e9e \u00e0 celle des peuples civilis\u00e9s. Au moment de sa mort, il projetait aussi une <i>Histoire philosophique des divers peuples consid\u00e9r\u00e9s sous les rapports physiques et moraux<\/i> qui aurait encore exig\u00e9 trois voyages, un en Europe septentrionale et en Asie, un autre aux Indes et le troisi\u00e8me en Am\u00e9rique.<\/p>\n<p class=\"p3\">P\u00e9ron est un personnage particuli\u00e8rement attachant (2). Engag\u00e9 dans l\u2019arm\u00e9e de la R\u00e9publique \u00e0 l\u2019\u00e2ge de dix-sept ans, il est bless\u00e9 et fait prisonnier en Allemagne. Il est \u00e9chang\u00e9 en 1794, alors qu\u2019il a d\u00e9finitivement perdu l\u2019usage de l\u2019\u0153il droit. Il \u00e9tudie la m\u00e9decine puis interrompt brutalement ses \u00e9tudes \u00e0 la suite d\u2019une d\u00e9ception amoureuse\u00a0: l\u2019\u00e9lue de son c\u0153ur lui est refus\u00e9e en raison de son manque de fortune. Il d\u00e9cide de s\u2019exiler afin, dit Deleuze qui \u00e9crira son \u00e9loge en 1811, de \u00ab\u00a0chercher un genre de gloire qui puisse le d\u00e9dommager du bonheur paisible auquel il aspirait\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"p3\">Au moment du d\u00e9part du G\u00e9ographe, il r\u00e9dige un autoportrait qui semble en accord avec ce qui appara\u00eetra de lui au cours de l\u2019exp\u00e9dition\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"p4\">\u00c9tranger au ton et aux usages de la soci\u00e9t\u00e9, ayant une imagination imp\u00e9tueuse que l\u2019autorit\u00e9 ne commanda jamais, d\u2019une franchise imprudente et quelquefois malhonn\u00eate, trop entier dans mes opinions que je soutiens sans r\u00e9serve, plein d\u2019\u00e9tourderie et d\u2019incons\u00e9quence, j\u2019ai souvent ali\u00e9n\u00e9 mes amis ; mais sit\u00f4t que la passion c\u00e8de \u00e0 la raison, je rougis de mon emportement ; je viens trouver ceux que j\u2019ai offens\u00e9s ; mes regrets, mes excuses sont trop sinc\u00e8res pour qu\u2019ils ne me pardonnent pas mes torts. Aussi tous les amis que j\u2019ai eus, soit au coll\u00e8ge, soit aux arm\u00e9es, soit \u00e0 Paris, me restent encore : il en est peu qui n\u2019aient eu \u00e0 se plaindre de moi : tous cependant me sont aussi attach\u00e9s que je leur suis moi-m\u00eame.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p class=\"p3\">Ayant entendu parler de l\u2019exp\u00e9dition aux Terres Australes mise sur pied par le Museum d\u2019Histoire Naturelle et patronn\u00e9e par l\u2019Institut, il demande \u00e0 en faire partie. Malheureusement, l\u2019exp\u00e9dition est au complet, Jussieu lui conseille cependant de mettre sa demande par \u00e9crit, et il a ainsi l\u2019occasion de lire devant l\u2019Institut son m\u00e9moire intitul\u00e9 tr\u00e8s explicitement\u00a0: <i>Observations sur l\u2019anthropologie, ou l\u2019histoire de l\u2019homme, la n\u00e9cessit\u00e9 de s\u2019occuper de l\u2019avancement de cette science et l\u2019importance de l\u2019admission par la flotte du Capitaine Baudin, d\u2019un ou de plusieurs naturalistes charg\u00e9s de recherches \u00e0 faire \u00e0 ce sujet<\/i>. Il y \u00e9crivait entre autres ceci\u00a0: \u00ab\u00a0Il est certainement extraordinaire de r\u00e9colter la mousse inerte qui cro\u00eet sur la neige \u00e9ternelle des p\u00f4les, ou de poursuivre au c\u0153ur br\u00fblant du Sahara ces reptiles hideux que la Nature semble avoir exil\u00e9s l\u00e0 pour nous prot\u00e9ger de leur fureur\u00a0; mais, ayons le courage de le dire, serait-ce moins extraordinaire, moins utile \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9, d\u2019envoyer aux c\u00f4t\u00e9s des naturalistes de cette exp\u00e9dition quelques jeunes m\u00e9decins sp\u00e9cialement entra\u00een\u00e9s dans l\u2019\u00e9tude de l\u2019homme lui-m\u00eame, pour enregistrer tout ce qui serait d\u2019int\u00e9r\u00eat dans ces mati\u00e8res morales et physiques que les divers peuples auraient \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler, leur habitat, leurs traditions, leurs coutumes, leurs maladies internes et externes, et les rem\u00e8des qu\u2019ils utilisent\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"p3\">P\u00e9ron dut convaincre puisque quand une place fut vacante il fut nomm\u00e9 rempla\u00e7ant.nContrairement \u00e0 bien de ses coll\u00e8gues, il ne songea jamais \u00e0 quitter l\u2019exp\u00e9dition qui se d\u00e9roula dans une atmosph\u00e8re p\u00e9nible en raison de l\u2019animosit\u00e9 qui exista d\u2019embl\u00e9e entre Baudin et les savants embarqu\u00e9s. Baudin consid\u00e9rait ceux-ci trop nombreux, il les trouvait arrogants et plus prompts \u00e0 la discussion oiseuse qu\u2019\u00e0 l\u2019observation. P\u00e9ron apparut rapidement comme le chef de file des savants dans la fronde qui les opposa \u00e0 Baudin. Scott (3) qui a \u00e9tudi\u00e9 le <i>Journal de bord<\/i> de Baudin a mis en \u00e9vidence qu\u2019il \u00e9tait un pi\u00e8tre navigateur, ce qui \u00e9tait apparemment aussi l\u2019opinion de l\u2019Empereur d\u2019Autriche pour qui il avait auparavant dirig\u00e9 une exp\u00e9dition scientifique autour du monde sur <i>La Jardini\u00e8re<\/i>. Il devait regagner une partie de l\u2019estime de ce qu\u2019il lui restait d\u2019\u00e9quipage en mourant courageusement de pneumonie sur le chemin du retour. Tout en fait favorisait une opposition entre les deux hommes, d\u2019un c\u00f4t\u00e9 le marin autoritaire, incarnation des valeurs de l\u2019Ancien r\u00e9gime, qui prenait un malin plaisir \u00e0 d\u00e9concerter ses passagers par sa navigation impr\u00e9visible et face \u00e0 lui, le jeune homme d\u2019origine modeste, h\u00e9ros de la R\u00e9volution jouant un r\u00f4le de Tijl Uilenspiegel dans la r\u00e9bellion larv\u00e9e qui l\u2019oppose au commandant.<\/p>\n<p class=\"p3\">P\u00e9ron disposait de deux m\u00e9moires d\u2019instructions sur la t\u00e2che anthropologique qu\u2019il avait \u00e0 remplir, l\u2019un touchait \u00e0 l\u2019\u00a0\u00ab\u00a0homme moral\u00a0\u00bb\u00a0: les <i>Consid\u00e9rations sur les diverses m\u00e9thodes \u00e0 suivre dans l\u2019observation des peuples sauvages<\/i> de Deg\u00e9rando, l\u2019autre \u00e0 l\u2019\u00a0\u00ab\u00a0homme physique\u00a0\u00bb, la <i>Note instructive sur les recherches \u00e0 faire relativement aux diff\u00e9rences anatomiques des diverses races d\u2019homme<\/i> de Georges Cuvier, alors un jeune savant d\u2019avenir. En fait l\u2019exp\u00e9dition dont la t\u00e2che principale \u00e9tait g\u00e9ographique et cartographique exigeait un lent cabotage et se pr\u00eatait donc particuli\u00e8rement mal aux longs s\u00e9jours \u00e0 terre dont P\u00e9ron avait besoin pour r\u00e9aliser son programme anthropologique.<\/p>\n<p class=\"p3\">En cons\u00e9quence, P\u00e9ron se rendait \u00e0 terre sans autorisation ou s\u2019arrangeait pour ne pas rembarquer en temps utile afin de poursuivre ses approches des \u00ab\u00a0Sauvages\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"p3\">Celles-ci furent souvent tr\u00e8s courageuses, et P\u00e9ron courut des dangers physiques r\u00e9els en s\u2019effor\u00e7ant d\u2019engager le dialogue avec des Aborig\u00e8nes sur la\u00a0d\u00e9fensive. Une de ces rencontres m\u00e9rite d\u2019\u00eatre rapport\u00e9e dans les termes m\u00eames de P\u00e9ron\u00a0:<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"p4\">D\u00e9j\u00e0, nous n\u2019\u00e9tions plus qu\u2019\u00e0 peu de distance de la troupe, lorsque tout \u00e0 coup elle se rejeta dans la for\u00eat et disparut. Nous grav\u00eemes alors les dunes ; et sans chercher<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>\u00e0 poursuivre les naturels, ce que l\u2019agilit\u00e9 particuli\u00e8re \u00e0 ces peuples auroit rendu trop inutile, nous nous content\u00e2mes de les appeler, en leur pr\u00e9sentant divers objets, et surtout en agitant nos mouchoirs. \u00c0 ces d\u00e9monstrations d\u2019amiti\u00e9, la troupe h\u00e9site un instant, s\u2019arr\u00eate ensuite, et se d\u00e9termine \u00e0 nous attendre. Ce fut alors que nous reconn\u00fbmes que nous avions affaire \u00e0 des femmes\u00a0; il n\u2019y avoit pas un individu m\u00e2le avec elles.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p4\">Nous nous disposions \u00e0 les joindre de plus pr\u00e8s, lorsqu\u2019une des plus \u00e2g\u00e9es d\u2019entre elles, se d\u00e9tachant de ses compagnes, nous fait signe de nous arr\u00eater, et de nous asseoir, en nous criant avec force, m\u00e9di, m\u00e9di (asseyez-vous, asseyez-vous)\u00a0; elle sembloit nous prier aussi de d\u00e9poser nos armes, dont la vue les \u00e9pouvantoit.<\/p>\n<p class=\"p4\">Ces conditions pr\u00e9liminaires ayant \u00e9t\u00e9 remplies, les femmes s\u2019accroupirent sur leurs talons\u00a0; et d\u00e8s ce moment elles parurent s\u2019abandonner sans r\u00e9serve \u00e0 la vivacit\u00e9 de leur caract\u00e8re, parlant toutes ensemble, nous interrogeant toutes \u00e0 la fois, ayant l\u2019air souvent de nous critiquer et de rire \u00e0 nos d\u00e9pens, faisant, en un mot, mille gestes, mille contorsions aussi singuli\u00e8res que vari\u00e9es. M. Bellefin se mit \u00e0 chanter, en s\u2019accompagnant de gestes tr\u00e8s vifs et tr\u00e8s anim\u00e9s\u00a0; les femmes firent aussit\u00f4t silence, observant avec autant d\u2019attention les gestes de M. Bellefin, qu\u2019elles paroissoient en pr\u00eater \u00e0 ses chants. \u00c0 mesure qu\u2019un couplet \u00e9toit fini, les unes applaudissoient par de grands cris, d\u2019autres rioient aux \u00e9clats, tandis que les jeunes filles, plus timides sans doute, gardoient le silence, t\u00e9moignant n\u00e9anmoins, par leurs gestes et par l\u2019expression de leur physionomie, leur surprise et leur satisfaction.<\/p>\n<p class=\"p4\">Apr\u00e8s que M. Bellefin eut termin\u00e9 sa chanson elle se mit \u00e0 contrefaire ses gestes et son ton de voix d\u2019une mani\u00e8re fort originale et tr\u00e8s plaisante, ce qui divertit beaucoup ses camarades\u00a0: puis elle commen\u00e7a elle-m\u00eame \u00e0 chanter sur un mode tellement rapide qu\u2019il e\u00fbt \u00e9t\u00e9 difficile de rapporter une telle musique aux principes ordinaires de la n\u00f4tre.<\/p>\n<p class=\"p4\">Incit\u00e9e, pour ainsi dire, par ses propres chants, auxquels nous n\u2019avions pas manqu\u00e9 d\u2019applaudir avec chaleur, et voulant sans doute m\u00e9riter nos suffrages sous d\u2019autres rapports, notre jovial Di\u00e9m\u00e9noise [\u00ab\u00a0Terre de van Diemen\u00a0\u00bb = Tasmanie] se mit \u00e0 ex\u00e9cuter divers mouvements de danse, dont quelques-uns pourroient \u00eatre regard\u00e9s comme excessivement ind\u00e9cens, si dans cet \u00e9tat des soci\u00e9t\u00e9s l\u2019homme n\u2019\u00e9toit encore absolument \u00e9tranger \u00e0 toute cette d\u00e9licatesse de sentimens et d\u2019actions qui n\u2019est pour nous qu\u2019un produit heureux du perfectionnement de l\u2019ordre social.<\/p>\n<p class=\"p4\">Comme elles revenoient vraisemblablement de la p\u00eache lorsque nous les avions aper\u00e7ues, elles \u00e9toient toutes charg\u00e9es de gros crabes, de langoustes et de divers coquillages grill\u00e9s sur les charbons, qu\u2019elles portoient dans leurs sacs de jonc. Ces sacs \u00e9toient fix\u00e9s autour du front par un cercle de cordage, et pendoient de l\u00e0 derri\u00e8re le dos : quelques-uns \u00e9toient tr\u00e8s lourds ; et nous plaignions bien sinc\u00e8rement ces pauvres femmes d\u2019avoir \u00e0 tra\u00eener de pareils fardeaux. Notre route toutefois ne fut pas moins gaie que notre entrevue ; et du sommet des dunes on nous envoyoit force plaisanteries, force agaceries, auxquelles nous t\u00e2chions de r\u00e9pondre le plus expressivement qu\u2019il nous \u00e9toit possible\u2026<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0\u00a0<\/span>(pages 251-255).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p class=\"p3\">On se doute que la contribution th\u00e9orique de P\u00e9ron \u00e0 l\u2019anthropologie est insignifiante, le temps lui a manqu\u00e9 pour la r\u00e9daction, sans doute, mais les conditions dans lesquelles il a pris contact avec les Australiens ont \u00e9t\u00e9 particuli\u00e8rement mauvaises, d\u2019une part en raison d\u2019autres priorit\u00e9s de l\u2019exp\u00e9dition, d\u2019autre part du fait qu\u2019il s\u2019agissait de populations qui n\u2019avaient encore eu aucun contact avec des Occidentaux. On consid\u00e8re normal aujourd\u2019hui qu\u2019un anthropologue s\u2019installe dans un village de son choix, mais au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle encore, on consid\u00e9rait qu\u2019une telle pratique n\u2019\u00e9tait pas possible partout. Dans un rapport sur les possibilit\u00e9s de recherche ethnographique de terrain,\u00a0 Rivers notait en 1913\u00a0: \u00ab\u00a0Une telle \u00e9tude intensive (\u2026.) n\u2019est pas r\u00e9alisable dans une population qui n\u2019a pas encore \u00e9t\u00e9 touch\u00e9e par l\u2019influence occidentale. Un accueil amical et un environnement paisible sont essentiels \u00e0 la r\u00e9alisation d\u2019une telle recherche (\u2026.). Le moment le plus favorable \u00e0 l\u2019\u00e9tude ethnographique se situe sans doute de dix \u00e0 trente ans apr\u00e8s qu\u2019une population est entr\u00e9e en contact avec une administration ou avec des missionnaires\u00a0\u00bb (Rivers, <i>Report on anthropological research outside America,<\/i> 1913).<\/p>\n<p class=\"p3\">La seule contribution ethnographique authentique de P\u00e9ron aura \u00e9t\u00e9 son <i>M\u00e9moire sur la force des sauvages compar\u00e9e \u00e0 celle des peuples civilis\u00e9s<\/i>, qui lui aura permis de d\u00e9couvrir que contrairement \u00e0 ce que supposait une hypoth\u00e8se rousseauiste, \u00ab\u00a0la force physique se d\u00e9veloppe bien en parall\u00e8le avec la force morale que\u00a0procure la civilisation\u00a0\u00bb. Le fait que P\u00e9ron ait lu ses mesures sur la mauvaise \u00e9chelle de son dynamom\u00e8tre a \u00e9t\u00e9 corrig\u00e9 ult\u00e9rieurement par Freycinet.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\">Les contributions de P\u00e9ron \u00e0 l\u2019histoire naturelle sont plus substantielles puisqu\u2019on compte qu\u2019il rapporte 2 500 esp\u00e8ces nouvelles (pour lesquelles il sacrifia sa ration de tafia et celle de certains de ses coll\u00e8gues qu\u2019il convainquit de\u00a0participer \u00e0 ses conserves). C\u2019est ainsi qu\u2019il fut le premier \u00e0 d\u00e9couvrir l\u2019origine animale de la phosphorescence marine (<i>Sur le genre pyrosoma<\/i><span class=\"s1\">)<\/span>, il \u00e9crivit <i>Sur la temp\u00e9rature de la mer<\/i>, <i>Sur les zoophytes p\u00e9trifi\u00e9s trouv\u00e9s dans les montagnes\u00a0de Timor<\/i> (il s\u2019agissait de coraux fossiles), <i>Sur l\u2019habitation des phoques<\/i>,\u00a0enfin il \u00e9crivit l\u2019<i>Histoire compl\u00e8te des m\u00e9duses<\/i> qui resta partiellement in\u00e9dite. Cet homme modeste et pauvre qui avait demand\u00e9 au Ministre de la Marine l\u2019autorisation de se pr\u00e9senter chez lui avec l\u2019habit le plus simple s\u2019\u00e9teignit dans les\u00a0bras de son ami Lesueur le 14 d\u00e9cembre 1810. Suivant l\u2019usage du temps, dans la\u00a0phase finale d\u2019une tuberculose, on avait plac\u00e9 son lit dans une \u00e9table o\u00f9 on ne le nourrissait que de lait de vache. Il but une derni\u00e8re goutte de lait, serra la main de Lesueur et s\u2019\u00e9teignit \u00e0 l\u2019\u00e2ge de trente-cinq-ans.<\/p>\n<p class=\"p4\">Il avait \u00e9t\u00e9 le premier anthropologue de terrain.<\/p>\n<p class=\"p6\">\u00a0<\/p>\n<p class=\"p7\">(1) Bory de Saint-Vincent, un pionnier de l\u2019anthropologie fran\u00e7aise \u00e9tait l\u2019un d\u2019eux\u00a0; devan\u00e7ant Pruner-Bey d\u2019un demi-si\u00e8cle, il proposa la couleur et la texture des cheveux comme crit\u00e8re du classement des races.<\/p>\n<p class=\"p7\">(2) Ce n\u2019est pas l\u2019avis de tous\u00a0; E. G. Moore qui traduisit en anglais les <i>Consid\u00e9rations sur les diverses m\u00e9thodes \u00e0 suivre dans l\u2019observation des peuples sauvages<\/i> de Deg\u00e9rando, et pr\u00e9senta la Soci\u00e9t\u00e9 des Observateurs de l\u2019Homme et l\u2019exp\u00e9dition du Commandant Baudin, le d\u00e9crit comme un personnage ridicule et inefficace.<\/p>\n<p class=\"p3\">(3) E. Scott. <i>Terre Napol\u00e9on,<\/i> London 1910.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p> <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-125839\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Cours-ULB-1-300x167.jpeg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"167\" srcset=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Cours-ULB-1-300x167.jpeg 300w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Cours-ULB-1-1024x569.jpeg 1024w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Cours-ULB-1-768x427.jpeg 768w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Cours-ULB-1-1536x854.jpeg 1536w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Cours-ULB-1-2048x1139.jpeg 2048w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Cours-ULB-1-672x372.jpeg 672w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Cours-ULB-1-1038x576.jpeg 1038w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/p>\n<p><strong><a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Fran%C3%A7ois_P%C3%A9ron\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Fran\u00e7ois P\u00e9ron (1775 &#8211; 1810)<\/a><\/strong><\/p>\n<p>A paru dans les notes de mon cours <strong><i>Encyclop\u00e9die de l&rsquo;ethnologie et histoire des doctrines ethnologiques<\/i><\/strong> publi\u00e9es aux Presses Universitaires de Bruxelles en 1979, pp. 8-12.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p class=\"p1\">N\u00e9 \u00e0 C\u00e9rilly dans l\u2019Allier, mort de tuberculose au [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3,6978],"tags":[6237,7842,7843,7814,7841],"class_list":["post-126378","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-anthropologie","category-australie","tag-australie","tag-commandant-baudin","tag-expedition-aux-terres-australes","tag-francois-peron","tag-tasmanie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/126378","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=126378"}],"version-history":[{"count":10,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/126378\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":126389,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/126378\/revisions\/126389"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=126378"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=126378"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=126378"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}