{"id":127943,"date":"2021-05-22T17:26:59","date_gmt":"2021-05-22T15:26:59","guid":{"rendered":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=127943"},"modified":"2025-09-16T12:37:31","modified_gmt":"2025-09-16T10:37:31","slug":"dix-sept-portraits-de-femmes-i-la-femme-qui-a-dautres-opinions-politiques-que-les-miennes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2021\/05\/22\/dix-sept-portraits-de-femmes-i-la-femme-qui-a-dautres-opinions-politiques-que-les-miennes\/","title":{"rendered":"\u00ab Dix-sept portraits de femmes \u00bb <b>I. La femme qui a d\u2019autres opinions politiques que les miennes<\/b>"},"content":{"rendered":"<p class=\"p1\"><a href=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2017\/06\/30\/chine-et-lart-contemporain-par-dd-dh\/castiglione\/\" rel=\"attachment wp-att-96661\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-96661\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione-300x300.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione-300x300.jpg 300w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione-150x150.jpg 150w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione.jpg 650w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><\/p>\n<p>Le matin, je me l\u00e8ve vers six heures. Mon appartement est situ\u00e9 \u00e0 <i>Pacific Heights<\/i>, le quartier qu\u2019habitent \u00e0 San Francisco les gens qui, comme moi, travaillent dans la finance. Il y a eu, il y a une dizaine d\u2019ann\u00e9es, un film qui portait ce nom\u00a0: qui s\u2019appelait \u00ab\u00a0<i>Pacific Heights<\/i>\u00a0\u00bb. Il avait \u00e9t\u00e9 mis en sc\u00e8ne par John Schlesinger \u00e0 qui on doit quelques tr\u00e8s beaux films, parmi lesquels \u00ab\u00a0<i>Midnight Cowboy<\/i>\u00a0\u00bb, et aussi, \u00ab\u00a0<i>Sunday, Bloody Sunday<\/i>\u00a0\u00bb, dont une des sc\u00e8nes m\u00e9morables \u00e9tait Peter Finch embrassant longuement Murray Head sur la bouche (je rappelle qu\u2019on \u00e9tait en 1971), et une autre, ma pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e, celle o\u00f9 Glenda Jackson s\u2019appr\u00eate \u00e0 verser du lait dans son caf\u00e9, quand la petite fille de la maison le lui d\u00e9conseille parce que \u00ab\u00a0c&rsquo;est le lait du b\u00e9b\u00e9\u00a0\u00bb, et comme cette remarque ne semble pas pouvoir la dissuader, la gamine ajoute\u00a0: \u00ab\u00a0c&rsquo;est le lait de Maman\u00a0!\u00a0\u00bb.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\">Dans \u00ab\u00a0<i>Pacific Heights<\/i>\u00a0\u00bb, Michael Keaton, qui serait quelques ann\u00e9es plus tard un Batman particuli\u00e8rement cafardeux, face \u00e0 Jack Nicholson dans le r\u00f4le du Joker, est le voisin satanique qui d\u00e9truit par petites touches sadiques la vie d\u2019un couple de jeunes gens BCBG, tout \u00e0 leur bonheur de s\u2019installer dans un voisinage aussi hupp\u00e9. La demoiselle chic est jou\u00e9e par M\u00e9lanie Griffith, qui avait \u00e9t\u00e9 quelques ann\u00e9es auparavant, une <i>femme au travail <\/i>battante (\u00ab\u00a0<i>Working Girl<\/i>\u00a0\u00bb) ne faisant qu\u2019une bouch\u00e9e des barri\u00e8res sociales, et surtout, la <i>cr\u00e9ature sauvage<\/i>, la s\u00e9ductrice sans \u00e9tats d\u2019\u00e2me de \u00ab\u00a0<i>Wild Thing<\/i>\u00a0\u00bb, qui lui avait permis de donner la pleine mesure du talent et de l\u2019humour qui sont les siens.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p class=\"p1\">Comme la plupart des quartiers du centre de San Francisco, <i>Pacific Heights<\/i> est \u00e0 flanc de coteau, accroch\u00e9 \u00e0 une colline tr\u00e8s escarp\u00e9e qui descend droit vers la baie. Trois blocs plus haut, dans la mont\u00e9e, se situe une forteresse appartenant \u00e0 Danielle Steel, une romanci\u00e8re \u00e0 succ\u00e8s dont le nom est familier aux Am\u00e9ricains et, qui sait, peut-\u00eatre m\u00eame aux Fran\u00e7ais. La maison o\u00f9 j\u2019habite est au coin de Broadway et de Gough. Mon appartement, au premier \u00e9tage, donne sur la partie pentue de Gough, et dispose d\u2019une vue sur les deux quartiers constituant la partie basse de la colline\u00a0: <i>Cow Hollow<\/i> et <i>Marina<\/i>. Du salon, \u00e0 condition de b\u00e9n\u00e9ficier de mes explications, on aper\u00e7oit un coin de la baie de San Francisco : <i>Fort Mason<\/i>, un peu d\u2019eau, et \u00e0 l\u2019arri\u00e8re-plan, l\u2019\u00eele d\u2019<i>Alcatraz<\/i>, la prison aujourd\u2019hui d\u00e9saffect\u00e9e. Du toit de l\u2019immeuble, qui fait terrasse, on domine d\u2019une cinquantaine de m\u00e8tres toute la partie Nord de la baie et la vue est saisissante. \u00c0 droite, barrant l\u2019horizon, <i>Russian Hill<\/i>, avec, au-del\u00e0, les \u00e9tages ultimes de quelques gratte-ciels du district financier, et en particulier, la tour en pyramide <i>Trans-America<\/i>. Au centre du panorama, <i>Alcatraz<\/i>, et \u00e0 gauche plus au large, se profilant devant les collines de <i>Marin County<\/i>, une autre \u00eele, toute verte et beaucoup plus vaste, une montagne pos\u00e9e sur l\u2019eau : <i>Angel Island<\/i>. \u00c0 gauche, la Porte Dor\u00e9e s\u2019ouvrant sur l\u2019Oc\u00e9an Pacifique\u00a0: le pont du \u00ab <i>Golden Gate<\/i> \u00bb dans toute sa splendeur \u00e9carlate.<\/p>\n<p class=\"p1\">Lorsque la Marine est en ville, \u00e0 la fin-septembre, la patrouille a\u00e9rienne des Anges Bleus fait, l\u2019apr\u00e8s-midi d\u2019un samedi, une d\u00e9monstration de vol acrobatique au-dessus de la baie et de la ville. Les locataires de mon immeuble se r\u00e9unissent alors sur le toit pour un petit raout improvis\u00e9 avec boissons et amuse-gueules. La porte d\u2019entr\u00e9e de l\u2019immeuble est laiss\u00e9e entr\u2019ouverte pour permettre aux voisins disposant d\u2019une moins belle vue de se joindre \u00e0 la f\u00eate sans devoir grimper jusqu\u2019au parc Lafayette qui couronne la colline. On reste de toute mani\u00e8re entre gens du m\u00eame monde\u00a0: les quartiers populaires sont \u00e0 des kilom\u00e8tres de l\u00e0.<\/p>\n<p class=\"p1\">Vers sept heures trente, je descends Gough en direction d\u2019Union Street pour prendre le trolleybus. L\u2019arr\u00eat se situe au coin des deux rues, \u00e0 la fronti\u00e8re de <i>Pacific Heights<\/i> et de <i>Cow Hollow<\/i>. Une femme \u00e0 la chevelure blond platin\u00e9 prend le 41 \u00e0 sept heures quarante tout comme moi. Le fait que nous nous retrouvions dans le m\u00eame transport en commun pratiquement tous les jours suppose chez elle comme chez moi une concertation certaine. Nos yeux ne se rencontrent jamais. Elle ne m\u2019a jamais souri et d\u2019apr\u00e8s ce que j\u2019ai pu voir, elle n\u2019a jamais souri \u00e0 aucun des autres voyageurs. Nous ne nous sommes jamais assis l\u2019un \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019autre, ce qui d\u00e9fie les lois de la probabilit\u00e9, et l\u00e0 encore exige un effort concert\u00e9. Nous ne nous sommes bien entendu jamais parl\u00e9. Elle est grande, plus d\u2019un m\u00e8tre soixante-dix, et porte ses cheveux oxyg\u00e9n\u00e9s en chignon. Sa peau est perp\u00e9tuellement bronz\u00e9e, mais d\u2019une nuance apparent\u00e9e \u00e0 la teinture d\u2019iode qui \u00e9voque davantage l\u2019artifice que les rayons du soleil. Elle rappelle Eva Peron qui, j\u2019imagine, n\u2019\u00e9tait pas elle non plus une blonde authentique. Et le blond platin\u00e9 doit noyer par-ci par-l\u00e0 du blanc car elle a une quarantaine d\u2019ann\u00e9es. Si je disais qu\u2019elle \u00ab\u00a0s\u2019efforce d\u2019en para\u00eetre vingt\u00a0\u00bb je lui attribuerais un motif qui n\u2019est certainement pas le sien. C\u2019est beaucoup plus simplement qu\u2019elle a un jour constat\u00e9 avoir vingt ans et a d\u00e9cid\u00e9 p\u00e9remptoirement que les choses en resteraient l\u00e0. Ceci ne fait donc pas d\u2019elle la victime d\u2019une illusion mais l\u2019incarnation de la femme d\u00e9termin\u00e9e.<\/p>\n<p class=\"p1\">Le fait est que je ne lui ai jamais souri non plus. Notre attitude l\u2019un vis-\u00e0-vis de l\u2019autre est, d\u2019une certaine mani\u00e8re, une prise de position politique. Notre antagonisme exprime une d\u00e9sapprobation mutuelle de nature fonci\u00e8rement \u00e9thique. Elle me soup\u00e7onne probablement de voter D\u00e9mocrate, tout comme il est parfaitement clair \u00e0 mes yeux qu\u2019elle vote R\u00e9publicain. \u00c0 ce titre je lui en veux de ne pas accorder ses actes \u00e0 ses convictions en allant habiter ailleurs en Am\u00e9rique, \u00e0 l\u2019instar des gens qui votent comme elle, plut\u00f4t que sur la c\u00f4te Ouest des \u00c9tats-Unis o\u00f9 le sentiment dominant \u00ab\u00a0centre-gauche\u00a0\u00bb devrait logiquement l\u2019indisposer. J\u2019ai dans la t\u00eate une repr\u00e9sentation de la carte du pays qui comprend une ligne de d\u00e9marcation nette, co\u00efncidant en gros avec les Montagnes Rocheuses, \u00e0 l\u2019Ouest de laquelle (\u00c9tat de Washington, Oregon et Californie) r\u00e9sident les D\u00e9mocrates et \u00e0 l\u2019Est de laquelle, les R\u00e9publicains (il doit y avoir encore une poign\u00e9e de D\u00e9mocrates dans le reste du pays et, \u00e0 lire le <i>New York Times<\/i>, je suppose, \u00e9galement \u00e0 New York). Aussi cette femme, en habitant dans un endroit qui ne lui a pas \u00e9t\u00e9 assign\u00e9 par l\u2019ordre naturel des choses, enfreint un pacte tacite, et m\u00e9rite du coup mon regard r\u00e9probateur.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\">Bien s\u00fbr j\u2019ai cherch\u00e9 au fil des mois \u00e0 d\u00e9passer le ressentiment qui r\u00e9sulte du simple fait que l\u2019on ne vous consacre pas l\u2019attention que vous estimez m\u00e9riter et \u00e0 d\u00e9couvrir \u00e0 mon hostilit\u00e9 des raisons plus objectives. Ainsi, je lui en ai voulu pour le \u00ab\u00a0go\u00fbt de chiottes\u00a0\u00bb avec lequel elle s\u2019habille, comme si, une fois lev\u00e9e cette restriction mentale de ma part, tout deviendrait possible entre nous. Elle se v\u00eat avec recherche et tout ce qu\u2019elle porte doit co\u00fbter la peau des fesses. Sa tenue favorite est une veste en cuir rouge sang-de-boeuf qui jure avec le rose-bonbon qu\u2019elle se colle sur les l\u00e8vres, une mini-jupe en daim beige et des bottes tr\u00e8s montantes blanches, encombr\u00e9es de lacets serr\u00e9s, qui font venir \u00e0 ma m\u00e9moire le nom de Sonja Henie, autrement dit, \u00e9voquent pour moi le milieu du spectacle des ann\u00e9es trente, le patinage sur glace artistique dans ses deux phases successives : les jeux olympiques (de Saint-Moritz en 1928, Lake Placid en 1932 et Garmisch-Partenkirchen en 1936), puis Hollywood (la m\u00eame ann\u00e9e). \u00c0 ses propres yeux, et avec ses bottes blanches, elle est sans aucun doute, la femme au monde la plus \u00e9l\u00e9gante.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\">L\u2019autre jour elle s\u2019est pr\u00e9sent\u00e9e avec un nouveau manteau qu\u2019elle portait pour me le faire voir. J\u2019ai, par courtoisie, feint une certaine admiration. La feinte est bien entendu ais\u00e9e mais l\u2019admiration est difficile \u00e0 communiquer quand, d\u2019un commun accord, on ne peut pas \u00e9changer de regards. Ce manteau est compos\u00e9 de morceaux de peau de tailles diverses et de formes irr\u00e9guli\u00e8res et dans les teintes bleu p\u00e2le, cousus ensemble de mani\u00e8re intentionnellement maladroite, ce qui nous ram\u00e8ne tout droit aux ann\u00e9es trente puisqu\u2019on imagine volontiers un v\u00eatement du m\u00eame genre port\u00e9 dans un film dont l\u2019action se d\u00e9roule dans la pr\u00e9histoire et tourn\u00e9 \u00e0 cette m\u00eame \u00e9poque.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\">Le contraste qui existe entre les tenues ridicules que porte cette femme et le caract\u00e8re exquis de ses traits, souligne de mani\u00e8re navrante l\u2019ampleur du g\u00e2chis. Lire dans son go\u00fbt une \u00ab\u00a0erreur\u00a0\u00bb ou une \u00ab\u00a0absence\u00a0\u00bb de go\u00fbt, trahirait cependant, comme je vais l\u2019expliquer, un malentendu de ma part.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\">Quand j\u2019\u00e9tais \u00e0 l\u2019\u00e9cole primaire, j\u2019avais un copain juif chez qui je me rendais souvent apr\u00e8s l\u2019\u00e9cole et dont le p\u00e8re \u00e9tait tailleur. Le style selon lequel l\u2019appartement \u00e9tait d\u00e9cor\u00e9 avait un nom que j\u2019appris par la suite\u00a0: le \u00ab\u00a0kitsch\u00a0\u00bb. Or un jour, j\u2019apprends que le Louvre pr\u00e9pare une exposition sur l\u2019art byzantin. Et je m\u2019y rends, et je suis sid\u00e9r\u00e9. Car tout ce que j\u2019avais appris \u00e0 reconna\u00eetre comme \u00ab\u00a0kitsch\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire selon moi comme un manque, comme l\u2019\u00ab\u00a0absence\u00a0\u00bb d\u2019un style, je le retrouvais l\u00e0, non pas comme un vide, mais comme un plein\u00a0: comme l\u2019expression positive d\u2019une culture propre, avec sa tradition et ses mille ans au moins d\u2019histoire. Ce souci de ne pas pr\u00e9senter une seule couleur choisie avec soin et distingu\u00e9e ainsi des autres, mais toutes \u00e0 la fois (le rouge ET le rose), cette intention d\u2019ajouter \u00e0 ce qui d\u00e9j\u00e0 d\u00e9borde, du suppl\u00e9ment, ce d\u00e9sir de surimposer de l\u2019ivoire \u00e0 de l\u2019argent d\u00e9j\u00e0 en trop par rapport \u00e0 de l\u2019or lui-m\u00eame en exc\u00e8s\u00a0: voil\u00e0 l\u2019essence-m\u00eame de l\u2019art byzantin. C\u2019est-\u00e0-dire, une d\u00e9finition du beau qui\u00a0confond la s\u00e9duction du regard avec sa saturation, o\u00f9 l\u2019admiration est impos\u00e9e par la force brute plut\u00f4t que confi\u00e9e aux soins du charme\u00a0: autrement dit, le mariage par rapt, de pr\u00e9f\u00e9rence au chant du troubadour.<\/p>\n<p class=\"p1\">Ce qui ne veut pas dire bien s\u00fbr que tout go\u00fbt de chiottes soit byzantin mais qu\u2019il partage avec cette culture ce souci de saturation de\u00a0l\u2019\u0153il, cens\u00e9 symboliser, cela va de soi, la richesse. En l\u2019occurrence, il ne s\u2019agit pas de Byzance, mais de son successeur contemporain qui, du fait des hasards de mon histoire personnelle, ne m\u2019est pas enti\u00e8rement \u00e9tranger. Et ceci signifie que le go\u00fbt de cette femme est \u00ab\u00a0bon\u00a0\u00bb \u00e0 sa mani\u00e8re, plut\u00f4t qu\u2019absent, parce qu\u2019il est reconnu tel dans un endroit particulier du monde qui n\u2019est pas quelconque, et qui ne m\u2019est lointain que d\u2019intention d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e\u00a0: parce que, sachant tr\u00e8s pr\u00e9cis\u00e9ment de quoi il retourne, je l\u2019\u00e9vite en toute connaissance de cause. Je veux dire que si quelqu\u2019un me disait\u00a0: \u00ab\u00a0Vous savez, c&rsquo;est comme cela que s&rsquo;habillent les femmes comme il faut \u00e0 Dallas\u00a0\u00bb, je r\u00e9pondrais, \u00ab\u00a0Vous avez certainement raison, j&rsquo;ai vu ce style comme \u00e9tant la marque du succ\u00e8s \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque o\u00f9 je travaillais \u00e0 Houston\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"p1\">Et ce qui ne passe pas entre cette dame et moi, ce que j\u2019appelle \u00ab\u00a0r\u00e9publicain\u00a0\u00bb et maintenant \u00ab\u00a0texan\u00a0\u00bb chez elle et qu\u2019elle appelle \u00ab\u00a0d\u00e9mocrate\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0hippie\u00a0\u00bb chez moi, c\u2019est l\u2019\u00e9quation qu\u2019elle pose entre succ\u00e8s et richesse, ce qui fait d\u2019elle une repr\u00e9sentante de la culture bourgeoise et <i>moderne<\/i>, et moi de mon c\u00f4t\u00e9, entre r\u00e9ussite et le trio plus classique de\u00a0sagesse, h\u00e9ro\u00efsme et saintet\u00e9, ce qui fait de moi le repr\u00e9sentant de la <i>tradition<\/i>, et plus sp\u00e9cialement m\u00e9di\u00e9vale.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\">\u00c0 ses yeux sans nul doute, quelqu\u2019un qui prend le bus \u00e0 sept heures quarante du matin n\u2019a pas v\u00e9ritablement r\u00e9ussi dans la vie\u00a0: je combine, comme elle, une apparence impr\u00e9cise de succ\u00e8s avec un \u00e9chec r\u00e9el\u00a0; je symbolise \u00e0 ses yeux l\u2019endroit o\u00f9 elle a elle-m\u00eame \u00e9chou\u00e9, je lui rappelle, tous les matins \u00e0 sept heures quarante, la part d\u2019elle-m\u00eame qu\u2019elle rejette et consid\u00e8re, secr\u00e8tement, comme intol\u00e9rable.<\/p>\n<p class=\"p2\">Bien s\u00fbr, il n\u2019est pas impossible que cette dame et moi d\u00e9cidions un jour de nous \u00e9pouser, je n\u2019en serais pas surpris outre mesure\u00a0: ce qui se passe entre les hommes et les femmes transcende (et de beaucoup) ce que les repr\u00e9sentations rationnelles parviennent \u00e0 capturer de l\u2019essence-m\u00eame des choses. Ainsi, la semaine derni\u00e8re, nos regards se sont crois\u00e9s pour la premi\u00e8re fois. Voici ce qui s\u2019est pass\u00e9. Le trolleybus est arriv\u00e9 \u00e0 sept heures trente-cinq. J\u2019\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019arr\u00eat parce qu\u2019il s\u2019agissait de l\u2019un de ces matins o\u00f9 j\u2019avais d\u00fb d\u00e9placer la voiture\u00a0: chaque bout de trottoir dispose d\u2019un panneau o\u00f9 est indiqu\u00e9 le cr\u00e9neau de deux heures chaque semaine (le plus souvent de huit \u00e0 dix le matin) o\u00f9 ce bout de rue sera nettoy\u00e9. Je pars alors un peu plus t\u00f4t de chez moi, ignorant combien de temps cela me prendra de trouver un nouvel emplacement pour l\u2019automobile. Donc ce jour-l\u00e0 le bus est arriv\u00e9 un tout petit peu \u00e0 l\u2019avance. Je suis mont\u00e9, je suis all\u00e9 m\u2019asseoir, et alors qu\u2019il d\u00e9marrait et s\u2019engageait dans le carrefour en direction de Van Ness, mon regard s\u2019est tourn\u00e9 vers Gough, du c\u00f4t\u00e9 o\u00f9 la rue escarp\u00e9e monte vers <i>Pacific Heights<\/i> et je\u00a0l\u2019ai vue l\u00e0 \u00e0 dix m\u00e8tres de moi, d\u00e9c\u00e9l\u00e9rant la course \u00e0 pas trop \u00e9troits qu\u2019elle avait entam\u00e9e sans grande conviction. Elle m\u2019a aper\u00e7u elle aussi et nos yeux qui se croisaient pour la premi\u00e8re fois, ont \u00e9chang\u00e9 tout le d\u00e9sespoir du monde.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p class=\"p1\"><a href=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2017\/06\/30\/chine-et-lart-contemporain-par-dd-dh\/castiglione\/\" rel=\"attachment wp-att-96661\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-96661\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione-300x300.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione-300x300.jpg 300w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione-150x150.jpg 150w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione.jpg 650w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><\/p>\n<p>Le matin, je me l\u00e8ve vers six heures. Mon appartement est situ\u00e9 \u00e0 <i>Pacific Heights<\/i>, le quartier qu\u2019habitent \u00e0 San Francisco les gens qui, comme moi, travaillent dans la finance. Il y a eu, il y a une dizaine d\u2019ann\u00e9es, un film [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[7458],"tags":[7459],"class_list":["post-127943","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-dix-sept-portraits-de-femmes","tag-dix-sept-portraits-de-femmes"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/127943","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=127943"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/127943\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":145272,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/127943\/revisions\/145272"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=127943"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=127943"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=127943"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}