{"id":127969,"date":"2021-05-23T11:41:00","date_gmt":"2021-05-23T09:41:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=127969"},"modified":"2021-05-23T21:21:09","modified_gmt":"2021-05-23T19:21:09","slug":"dix-sept-portraits-de-femmes-ii-la-femme-invisible","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2021\/05\/23\/dix-sept-portraits-de-femmes-ii-la-femme-invisible\/","title":{"rendered":"\u00ab Dix-sept portraits de femmes \u00bb <b>II. La femme invisible<\/b>"},"content":{"rendered":"<p class=\"p1\"><a href=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2017\/06\/30\/chine-et-lart-contemporain-par-dd-dh\/castiglione\/\" rel=\"attachment wp-att-96661\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-96661\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione-300x300.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione-300x300.jpg 300w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione-150x150.jpg 150w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione.jpg 650w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>Et \u00e0 l\u2019arr\u00eat du bus il y a une deuxi\u00e8me femme. Et l\u00e0, c\u2019est beaucoup plus difficile \u00e0 raconter car il s\u2019agit d\u2019un aveuglement et d\u00e9crire un aveuglement c\u2019est comme r\u00e9pondre \u00e0 la question du ma\u00eetre de bonne composition\u00a0: \u00ab\u00a0Mais explique donc mieux, mon enfant, ce que tu ne comprends pas !\u00a0\u00bb. Cela fait six mois que cette jeune femme et moi nous nous voyons pratiquement tous les matins. Et pourtant, \u00e0 l\u2019inverse de la femme blonde <a href=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2021\/05\/22\/dix-sept-portraits-de-femmes-i-la-femme-qui-a-dautres-opinions-politiques-que-les-miennes\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">dont je parlais tout-\u00e0-l\u2019heure<\/a>, jusqu\u2019\u00e0 hier, celle-ci je ne l\u2019avais pas remarqu\u00e9e bien que je l\u2019aie sans conteste vue \u00e0 de multiples reprises. Elle affiche la discr\u00e9tion et celle-ci porte puisqu\u2019elle m\u2019est rest\u00e9e inaper\u00e7ue. Si la police m\u2019avait interrog\u00e9 en me disant, \u00ab\u00a0Il y a une femme qui prend le bus \u00e0 la m\u00eame heure que vous, elle est mince avec un visage tr\u00e8s fin et tr\u00e8s p\u00e2le, un nez tr\u00e8s droit, des cheveux noirs longs, le plus souvent habill\u00e9e de sombre&#8230;\u00a0\u00bb, je ne pense pas que je me serais souvenu d\u2019elle\u00a0: j\u2019aurais \u00e9t\u00e9 incapable de la situer.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span>Mais alors hier, les circonstances \u00e9taient l\u2019inverse de celles du regard \u00e9chang\u00e9 avec Eva Peron. Gough est, je l\u2019ai dit, une rue \u00ab \u00e0 la San Francisco \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire en pente assez raide, et \u00e0 l\u2019arr\u00eat du bus, sur Union Street, qui suit elle \u00e0 plat le relief de la colline, il y a une petite maison octogonale qui est un mus\u00e9e \u00e0 la gloire de quelque chose, entour\u00e9e d\u2019un grand jardin, lequel permet d\u2019apercevoir le v\u00e9hicule arrivant \u00e0 l\u2019arr\u00eat sur Union alors que l\u2019on n\u2019est encore qu\u2019\u00e0 mi-pente du dernier p\u00e2t\u00e9 de maisons sur Gough. Si l\u2019occasion se pr\u00e9sente, on peut alors se mettre \u00e0 galoper en ayant encore une chance d\u2019attraper le trolleybus, pour autant que le nombre des passagers embarquant ou la mauvaise volont\u00e9 des feux jouent en votre faveur. Donc hier, \u00e0 mi-bloc, je vois le bus et, profitant de la dynamique favorable que m\u2019assure la pente, je pique un sprint.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\">Je monte, passablement essouffl\u00e9, et je m\u2019engage dans le couloir et elle est l\u00e0, assise au premier rang, habill\u00e9e tr\u00e8s diff\u00e9remment des jours pr\u00e9c\u00e9dents : elle ne porte pas ses complets noirs \u00e0 la Prada de femme chic, mais une veste en jean et une longue jupe en coton, ocre avec des motifs blancs fan\u00e9s, et surtout ses deux pieds d\u00e9licats dans des sandales \u00e0 la bande multicolore rouge et bleu clair ne dissimulant en aucune mani\u00e8re les anneaux d\u2019argent qu\u2019elle porte aux doigts des deux pieds. Et voil\u00e0 la femme invisible, soudain d&rsquo;une visibilit\u00e9 resplendissante et, tr\u00e8s inopin\u00e9ment, hippie de droite \u00e0 gauche et de haut en bas.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\">La physique explique de mani\u00e8re satisfaisante la fa\u00e7on dont le monde naturel fonctionne, \u00e0 l\u2019exception d\u2019un fait incontestable dont la science ne rend pas compte, jetant la suspicion sur l\u2019ensemble de ce qu\u2019elle affirme par ailleurs\u00a0: quand quelqu\u2019un me regarde de mani\u00e8re insistante, je veux dire quand le regard n\u2019est pas simplement \u00ab\u00a0pos\u00e9\u00a0\u00bb, mais quand il est \u00ab\u00a0projet\u00e9\u00a0\u00bb sur moi, eh bien, je le sens. Et ce n\u2019est pas une question d\u2019interpr\u00e9tation de la taille des pupilles, ou que sais-je encore, parce que cela marche aussi bien si le jeteur de regard porte des verres fum\u00e9s ou m\u00eame s\u2019il ou elle est en r\u00e9alit\u00e9 derri\u00e8re moi. Un tel regard se sent, et je me retourne et je vois alors les yeux de celle ou de celui qui me fixe.<\/p>\n<p class=\"p1\">Donc je monte et elle est l\u00e0, qui me regarde, et je chancelle. Je veux dire que la puissance de cette force dont la physique ignore pourtant l\u2019existence, manque de me faire d\u00e9faillir. Toute la journ\u00e9e je pense \u00e0 elle. Toutes les trente secondes la bille de mon attention roule comme celle de la roulette vers la case qui dit \u00ab\u00a0la jeune femme jusqu&rsquo;ici invisible\u00a0\u00bb. Et aujourd\u2019hui, c\u2019est elle qui arrive en retard en courant et qui s\u2019assied \u00e0 quelques si\u00e8ges de moi, revenue au noir de son habitude, et qui refuse de me regarder au moment o\u00f9 je passe devant elle pour d\u00e9barquer, et la journ\u00e9e se d\u00e9roule toute enti\u00e8re sans que je pense jamais \u00e0 elle.<\/p>\n<p class=\"p1\">Alors comment tout cela fonctionne-t-il\u00a0? Est-ce le contraste entre sa tenue sexu\u00e9e d\u2019hier et ses messages cod\u00e9s sur sa disponibilit\u00e9, et celle, asexu\u00e9e, des autres matins\u00a0? Est-ce le sentiment que c\u2019est pour moi qu\u2019elle s\u2019est habill\u00e9e ce matin-l\u00e0 de cette mani\u00e8re particuli\u00e8re\u00a0? Ou bien, est-ce comme dans l\u2019histoire de la femme blond platin\u00e9, quelque chose qui a \u00e0 voir avec la compassion que j\u2019ai pour celui qui rate, ou qui manque de rater, le bus, parce que je connais l\u2019\u00e9motion et l\u2019essoufflement, et le c\u0153ur battant qui accompagnent le ratage ou le quasi-ratage, quelle que soit la m\u00e9diocrit\u00e9 de l\u2019enjeu\u00a0? Ou bien la nature humaine, toujours friande d\u2019explications simples, confond-elle toutes les circonstances o\u00f9 le c\u0153ur bat la chamade\u00a0?<\/p>\n<p class=\"p2\">Je me souviens d\u2019une travers\u00e9e sur la malle entre Zeebrugge et Douvres, j\u2019avais vingt ans et il y avait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi au bar une jeune fille, qui m\u2019ignorait et que j\u2019ignorais et qui \u00e0 un moment donn\u00e9 s\u2019est tourn\u00e9e vers moi, son visage \u00e9tant donc tr\u00e8s proche du mien, elle m\u2019a fix\u00e9 et s\u2019est mise \u00e0 bailler \u00e0 s\u2019en d\u00e9crocher la m\u00e2choire sans que son regard cesse d\u2019\u00eatre fix\u00e9 sur mes propres yeux, et je me souviens d\u2019avoir entrevu la luette au fond de sa gorge et d\u2019en avoir \u00e9t\u00e9 profond\u00e9ment \u00e9mu. Et je me suis dit : \u00ab\u00a0Jamais femme ne s&rsquo;est offerte \u00e0 toi avec autant d&rsquo;abandon\u00a0\u00bb.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p class=\"p1\"><a href=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2017\/06\/30\/chine-et-lart-contemporain-par-dd-dh\/castiglione\/\" rel=\"attachment wp-att-96661\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-96661\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione-300x300.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione-300x300.jpg 300w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione-150x150.jpg 150w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione.jpg 650w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>Et \u00e0 l\u2019arr\u00eat du bus il y a une deuxi\u00e8me femme. Et l\u00e0, c\u2019est beaucoup plus difficile \u00e0 raconter car il s\u2019agit d\u2019un aveuglement et d\u00e9crire un aveuglement c\u2019est comme r\u00e9pondre \u00e0 la question du ma\u00eetre de bonne composition\u00a0: \u00ab\u00a0Mais explique donc mieux, [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_crdt_document":"","footnotes":""},"categories":[7458],"tags":[7459],"class_list":["post-127969","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-dix-sept-portraits-de-femmes","tag-dix-sept-portraits-de-femmes"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/127969","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=127969"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/127969\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":127985,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/127969\/revisions\/127985"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=127969"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=127969"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=127969"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}