{"id":128178,"date":"2021-06-06T23:09:36","date_gmt":"2021-06-06T21:09:36","guid":{"rendered":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=128178"},"modified":"2021-06-06T23:09:36","modified_gmt":"2021-06-06T21:09:36","slug":"dix-sept-portraits-de-femmes-ix-la-femme-dans-lascenseur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2021\/06\/06\/dix-sept-portraits-de-femmes-ix-la-femme-dans-lascenseur\/","title":{"rendered":"\u00ab Dix-sept portraits de femmes \u00bb <b>IX. La femme dans l&rsquo;ascenseur<\/b>"},"content":{"rendered":"<p class=\"p1\"><a href=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2017\/06\/30\/chine-et-lart-contemporain-par-dd-dh\/castiglione\/\" rel=\"attachment wp-att-96661\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-96661\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione-300x300.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione-300x300.jpg 300w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione-150x150.jpg 150w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione.jpg 650w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>L\u2019ascenseur s\u2019arr\u00eate au huiti\u00e8me et deux inconnus montent, un homme et une femme. Tous les deux dans les vingt-cinq ans. Le type dit \u00e0 la fille, \u00ab Ah ! Il est temps de rentrer \u00e0 la maison ! Vous avez des projets pour ce soir ? \u00bb Elle l\u2019ignore, et choisit de se tourner plut\u00f4t vers moi et me fait une grimace qui signifie : \u00ab Pour qui y s&rsquo;prend \u00e7ui-l\u00e0 ! \u00bb<\/p>\n<p class=\"p1\">Moi, je d\u00e9cide de les ignorer tous les deux. C\u2019est vrai que le gars, s\u2019il ne la conna\u00eet pas, est assez direct. Comme ils travaillent au m\u00eame \u00e9tage, ils appartiennent au m\u00eame d\u00e9partement et devraient se conna\u00eetre, au moins de vue. En plus, on est en Am\u00e9rique et son comportement \u00e0 lui tombe, je dirais, sous la norme. J\u2019aime bien d\u2019ailleurs aux \u00c9tats-Unis cette mani\u00e8re d\u2019aborder les gens sans ambages. <!--more-->Un des aspects mineurs de cette convivialit\u00e9,\u00a0c\u2019est d\u2019\u00eatre spontan\u00e9ment \u00e0 tu et \u00e0 toi\u00a0: le fait que si je rencontre le Pr\u00e9sident de la banque pour la premi\u00e8re fois, il m\u2019appellera \u00ab\u00a0Paul\u00a0\u00bb et moi je r\u00e9pondrai \u00ab\u00a0Oscar\u00a0\u00bb. C\u2019est, d\u2019apr\u00e8s ce que j\u2019ai pu voir, dans le Midi californien que cette familiarit\u00e9 se manifeste le plus syst\u00e9matiquement. Don, qui venait d\u2019arriver de la c\u00f4te Est, me disait \u00ab\u00a0Quand je repasse par New York, mes amis me disent, \u00ab\u00a0\u00c7a ne te d\u00e9range pas cette superficialit\u00e9 des Californiens qui te donnent du &lsquo;Cher Ami\u00a0!&rsquo; alors qu&rsquo;ils te rencontrent pour la premi\u00e8re fois\u00a0?\u00a0\u00bb Et je leur r\u00e9ponds, \u00ab\u00a0Mais non pas du tout, j&rsquo;adore que les gens me disent &lsquo;Bonjour, comment \u00e7a va, Don\u00a0?&rsquo; et si ce sont des inconnus, c&rsquo;est encore mieux, c&rsquo;est encore plus sympathique, \u00e7a me fait encore plus plaisir\u00a0\u00bb. La \u00ab\u00a0superficialit\u00e9\u00a0\u00bb des Californiens, je trouve \u00e7a formidable\u00a0: j&rsquo;<i>adore<\/i> la superficialit\u00e9 californienne\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"p1\">L\u2019autre aspect\u00a0: la dimension majeure de la convivialit\u00e9, c\u2019est une absence de pr\u00e9cautions vis-\u00e0-vis de l\u2019autre, un sentiment toujours partag\u00e9 qu\u2019on est tous \u00e0 la m\u00eame enseigne, tous embarqu\u00e9s dans la m\u00eame aventure, sur le m\u00eame bateau \u2013 qui prend\u00a0l\u2019eau. \u00ab\u00a0<i>Spaceship Earth<\/i>\u00a0\u00bb, comme on disait dans les ann\u00e9es soixante\u00a0: \u00ab\u00a0Vaisseau spatial Terre\u00a0\u00bb.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>Par rapport \u00e0 cette confiance, accord\u00e9e par d\u00e9faut, je me r\u00e9v\u00e8le d\u2019ailleurs souvent plus royaliste que le roi \u2013 m\u00eame \u00e0 San Francisco. L\u2019autre soir, je me perds en voiture loin du centre. Comme le plan de la ville est en damier et que le nom de certaines rues m\u2019est familier \u2013 bien que dans ces quartiers-ci elles me soient inconnues, je m\u2019ent\u00eate. Malheureusement, ici, ces rues aux noms connus s\u2019interrompent en cul-de-sac au sommet de collines bois\u00e9es et escarp\u00e9es et la certitude logique qu\u2019elle reprendront leur cours quelque part sur l\u2019autre versant ne m\u2019est d\u2019aucun secours. Je me suis enferr\u00e9 pour avoir continu\u00e9 d\u2019esp\u00e9rer bien au-del\u00e0 du raisonnable\u00a0: en d\u2019autres termes, je suis d\u00e9sormais du bois dont on fait les Am\u00e9ricains.<\/p>\n<p class=\"p1\">Il est minuit, ou pas loin. Il pleut et je vois un gars qui marche, j\u2019arr\u00eate la voiture \u00e0 sa hauteur et je lui demande s\u2019il sait comment je peux rejoindre\u00a0le centre. Il me dit que je suis en fait juste en surplomb de <i>Haight-Ashbury<\/i>. Il est all\u00e9 \u00e0 la plage par le parc du Golden Gate et retourne \u00e0 pied au campus de l\u2019Universit\u00e9 de San Francisco\u00a0; il dit avec un peu d\u2019h\u00e9sitation\u00a0: \u00ab\u00a0Si vous voulez, je peux vous montrer&#8230; comme il pleut&#8230;\u00a0\u00bb. Je dis \u00ab\u00a0Oui, montez\u00a0!\u00a0\u00bb. Au moment o\u00f9 on arrive au carrefour de Haight et de Masonic et qu\u2019il s\u2019appr\u00eate \u00e0 descendre de la voiture, il se tourne vers moi, il a vingt ans et une grande m\u00e8che de cheveux bruns, et il me dit, \u00ab\u00a0Vous m&rsquo;avez \u00e9pat\u00e9\u00a0: il est minuit et vous me faites monter, comme \u00e7a, dans votre voiture, quelqu&rsquo;un que vous n&rsquo;avez jamais vu\u00a0!\u00a0\u00bb Sa remarque m\u2019interloque\u00a0: il me semble qu\u2019il a fait exactement pareil et c\u2019est ce que je lui r\u00e9ponds\u00a0: \u00ab\u00a0Et vous, vous montez comme \u00e7a dans la voiture d&rsquo;un \u00e9tranger, \u00e0 minuit\u00a0?\u00a0\u00bb Il fait la moue pour me faire comprendre qu\u2019\u00e0 son avis la situation n\u2019est pas sym\u00e9trique\u00a0: que les risques pour moi et pour lui ne sont pas \u00e9quitablement r\u00e9partis. Je dis \u00ab\u00a0Vous savez, on meurt toujours de quelque chose&#8230;\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"p1\">Le paradoxe, c\u2019est qu\u2019en sugg\u00e9rant que ma confiance aurait pu \u00eatre mal plac\u00e9e, je trouve que mon passager fait preuve d\u2019une attitude \u00ab\u00a0an-am\u00e9ricaine\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0<i>Unamerican<\/i>\u00a0\u00bb comme on dit ici. Et il en va de m\u00eame de la femme dans l\u2019ascenseur\u00a0: si le gars ne l\u2019int\u00e9resse pas, elle peut toujours l\u2019ignorer, mais en requ\u00e9rant ma complicit\u00e9 contre lui, elle d\u00e9passe les bornes de l\u2019incivilit\u00e9, puisqu\u2019\u00e0 moi il ne m\u2019a rien fait et, elle, il ne l\u2019a pas agress\u00e9e au point qu\u2019il serait justifi\u00e9 que je me porte \u00e0 son secours. Rompant avec les canons classiques de la morale, je pourrais lui accorder des circonstances att\u00e9nuantes du fait qu\u2019elle est jolie, mais il y a quelque chose dans sa coupe de cheveux qui m\u2019indispose, qui sugg\u00e8re qu\u2019elle consacre \u00e0 ce genre de soins, sinon des sommes ind\u00e9centes \u2013 ce dont je me fiche \u2013, du moins un temps excessif\u00a0: on retombe dans le politique, comme avec <a href=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2021\/05\/22\/dix-sept-portraits-de-femmes-i-la-femme-qui-a-dautres-opinions-politiques-que-les-miennes\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Eva Peron<\/a>.<\/p>\n<p class=\"p1\">Hier, je prends l\u2019ascenseur pour aller du neuvi\u00e8me au huiti\u00e8me et, au moment o\u00f9 la porte coulisse et avant que je n\u2019aie pu m\u00eame faire mine de descendre, une femme se pr\u00e9cipite en trombe \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, et ne parvient \u00e0 interrompre son \u00e9lan que lorsque son visage est \u00e0 un centim\u00e8tre du mien. Tout va bien s\u00fbr tr\u00e8s vite quand on se croise \u00e0 un arr\u00eat d\u2019ascenseur, avec l\u2019un qui y p\u00e9n\u00e8tre et l\u2019autre qui en sort. Toujours en coup de vent, elle se confond en excuses abr\u00e9g\u00e9es. \u00ab\u00a0Oh\u00a0! je suis d\u00e9sol\u00e9e, etc.\u00a0\u00bb, et moi qui m\u2019\u00e9loigne d\u00e9j\u00e0 sur le palier\u00a0: \u00ab\u00a0Ne vous inqui\u00e9tez pas\u00a0: notre rencontre me laissera un excellent souvenir\u00a0!\u00a0\u00bb. Et on se trouve l\u00e0 comme dans \u00ab\u00a0<i>Indiana Jones<\/i>\u00a0\u00bb, ou dans \u00ab\u00a0<i>L\u2019Aventure du Pos\u00e9idon<\/i>\u00a0\u00bb, o\u00f9 il ne reste au h\u00e9ros que trois quarts de secondes pour passer par une ouverture de vingt-sept centim\u00e8tres qui se referme lentement mais inexorablement. Par les cinq millim\u00e8tres d\u2019entrouverture qui demeurent entre la porte de l\u2019ascenseur et la paroi, j\u2019entends un petit rire chantant et coquet, \u00ab\u00a0Hi\u00a0! Hi\u00a0! Hi\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"p1\">Mais zut\u00a0! Tout me revient maintenant\u00a0: la femme de l\u2019ascenseur d\u2019aujourd\u2019hui n\u2019est autre que la femme dans l\u2019ascenseur de l\u2019autre jour. Tout s\u2019est pass\u00e9 trop vite pour que je puisse juger de ses convictions politiques et je me suis laiss\u00e9 avoir par la vision \u00e0 peine entrevue de son joli visage \u2013 et quand je dis \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb, je veux dire mon corps bien s\u00fbr\u00a0: ma t\u00eate ayant des principes plus fermement \u00e9tablis. Bien entendu ces choses-l\u00e0 arrivent, je veux dire qu\u2019on puisse \u00eatre pris au d\u00e9pourvu, autrement dit que des r\u00e9solutions prises par le corps devancent celles fond\u00e9es sur la raison. Le corps a honte quand l\u2019\u00e2me le rattrape, comme le chien qui dit avec ses yeux, \u00ab\u00a0Oui je sais, ce n&rsquo;\u00e9tait pas une tr\u00e8s bonne id\u00e9e\u00a0\u00bb. Et je reste sur l\u2019impression d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 bern\u00e9, et pas tant la seconde fois que la premi\u00e8re. Car, la coquine, ce qui l\u2019int\u00e9ressait vraiment, ce n\u2019\u00e9tait donc pas tant de rembarrer l\u2019autre gars, que d\u2019obtenir ma complicit\u00e9, le pr\u00e9texte important finalement peu, et quel que soit le prix \u00e0 payer.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p class=\"p1\"><a href=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2017\/06\/30\/chine-et-lart-contemporain-par-dd-dh\/castiglione\/\" rel=\"attachment wp-att-96661\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-96661\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione-300x300.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione-300x300.jpg 300w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione-150x150.jpg 150w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione.jpg 650w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>L\u2019ascenseur s\u2019arr\u00eate au huiti\u00e8me et deux inconnus montent, un homme et une femme. 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