{"id":128404,"date":"2021-06-22T20:26:25","date_gmt":"2021-06-22T18:26:25","guid":{"rendered":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=128404"},"modified":"2021-06-22T20:34:51","modified_gmt":"2021-06-22T18:34:51","slug":"dix-sept-portraits-de-femmes-xviii-la-femme-qui-imagine-a-tort-que-je-la-trouve-laide","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2021\/06\/22\/dix-sept-portraits-de-femmes-xviii-la-femme-qui-imagine-a-tort-que-je-la-trouve-laide\/","title":{"rendered":"\u00ab Dix-sept portraits de femmes \u00bb <b>XVIII. La femme qui imagine \u00e0 tort que je la trouve laide<\/b>"},"content":{"rendered":"<p class=\"p1\"><a href=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2017\/06\/30\/chine-et-lart-contemporain-par-dd-dh\/castiglione\/\" rel=\"attachment wp-att-96661\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-96661\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione-300x300.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione-300x300.jpg 300w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione-150x150.jpg 150w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione.jpg 650w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>Je suis du genre qu\u2019on interpelle facilement sur le trottoir parce que, ouvert sur le monde \u2013 voire convaincu que \u00ab\u00a0l&rsquo;aventure est au coin de la rue\u00a0\u00bb \u2013, j\u2019apparais disponible aux yeux de celui ou de celle qui cherche \u00e0 retenir l\u2019attention d\u2019un informateur \u00e9ventuel. Je me souviens d\u2019une promenade en ville \u00e0 Cambridge et Fiona, \u00e2g\u00e9e alors de cinq ou six ans, disant \u00ab\u00a0Papa, pourquoi c&rsquo;est \u00e0 toi que tout le monde demande comment il faut faire pour aller quelque part\u00a0?\u00a0\u00bb Ne d\u00e9courageant jamais qui que ce soit d\u2019engager la conversation avec moi m\u2019a permis d\u2019avoir en quelques occasions un commencement de dialogue int\u00e9ressant avec une prostitu\u00e9e. Malheureusement, les d\u00e9buts prometteurs avortent tr\u00e8s rapidement quand elle ram\u00e8ne la conversation au sujet qui l\u2019obs\u00e8de\u00a0: qu\u2019on baise et que je lui donne de l\u2019argent pour le service qu\u2019elle estimera m\u2019avoir rendu.<\/p>\n<p><!--more--><br \/>\nC\u2019est bien entendu moi qui constitue la source d\u2019embarras, puisqu\u2019\u00e0 l\u2019instar de <a href=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2021\/06\/21\/dix-sept-portraits-de-femmes-xvii-les-femmes-qui-donnent-des-ordres\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">mon p\u00e8re<\/a> aux prises avec les infirmi\u00e8res, je fais intervenir mes propres consid\u00e9rations et je m\u2019efforce en cons\u00e9quence de d\u00e9placer le baratin de la jeune femme du g\u00e9n\u00e9rique au personnalis\u00e9. Je ne veux pas dire que je l\u2019incite \u00e0 raconter sa vie ou \u00e0 parler des contraintes de son m\u00e9tier, j\u2019essaie tout simplement de l\u2019attirer sur mon terrain du regard et de la parole que l\u2019on assume, des phrases auxquelles on adh\u00e8re, o\u00f9 on \u00ab\u00a0mouille\u00a0\u00bb la personne que l\u2019on est, en exprimant son d\u00e9sir et en affirmant \u00eatre pr\u00eat \u00e0 en garantir les termes. Autrement dit, je mets comme condition \u00e0 ma participation, qu\u2019il se passe quelque chose de la nature d\u2019un d\u00e9sir r\u00e9ciproque, ce qui, avec ces demoiselles, n\u2019a jamais d\u00e9bouch\u00e9 sur rien, et la raison en est finalement tr\u00e8s simple\u00a0: la mani\u00e8re dont nous \u00e9prouvons le temps qui passe est d\u2019une autre nature puisque la conversation se d\u00e9roule pour elle dans le cadre \u00e9conomique de sa journ\u00e9e de travail et, pour moi, de celui de mon temps de loisir. Dit autrement\u00a0: \u00ab\u00a0<i>Pretty Woman<\/i>\u00a0\u00bb, c\u2019est effectivement Hollywood.<\/p>\n<p>Un jour o\u00f9 j\u2019\u00e9tais de passage \u00e0 Lom\u00e9, j\u2019avais \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9 de faire r\u00e9parer mon tout-terrain. J\u2019avais d\u00e9pos\u00e9 le v\u00e9hicule dans un garage et je tuais le temps en buvant des grenadines au bord de la piscine d\u2019un des grands h\u00f4tels en bordure d\u2019oc\u00e9an. J\u2019avais \u00e9t\u00e9 rep\u00e9r\u00e9 par une jeune femme, tr\u00e8s mignonne au demeurant (la question n\u2019est jamais l\u00e0), avec de petits cheveux en brosse, qui m\u2019avait d\u2019abord gentiment demand\u00e9 si elle pouvait s\u2019asseoir, et je lui avais dit oui, \u00e9tant fid\u00e8le \u00e0 ma nature, c\u2019est-\u00e0-dire toujours enclin \u00e0 la causette. Sans illusions quant \u00e0 ses intentions, je lui offre un verre, qu\u2019elle accepte. Et aussit\u00f4t sirot\u00e9 son gin-fizz, elle me propose qu\u2019on se prenne une chambre. Sur quoi je lui demande avec un sourire si elle s\u2019attend \u00e0 \u00eatre r\u00e9tribu\u00e9e pour ce qui pourrait se passer l\u00e0-haut et, tr\u00e8s diplomatiquement, elle me dit qu\u2019on pourra s\u2019occuper de \u00e7a une fois dans les \u00e9tages.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>Nous continuons n\u00e9anmoins de bavarder, et elle \u00e9puise alors petit \u00e0 petit ses menus sujets de conversation, son propos revenant de plus en plus fr\u00e9quemment sur sa suggestion initiale qu\u2019on monte dans l\u2019une des chambres et qu\u2019on se donne du bon temps \u2013 contre compensation en num\u00e9raire en temps utile. Et vient le moment o\u00f9 elle atteint la limite de son mouvement concentrique toujours plus rapproch\u00e9 du centre et il ne lui reste d\u2019autre alternative que de r\u00e9p\u00e9ter, une fois encore, son offre, qui reste une fois de plus sans \u00e9cho de ma part. Et a lieu alors cet \u00e9v\u00e9nement path\u00e9tique, dont les a\u00een\u00e9s parmi nous conservent sans doute le souvenir, quand l\u2019aiguille du phonographe, en bout de course, finit par s\u2019\u00e9chouer immobile \u00e0 deux doigts de l\u2019\u00e9tiquette du disque\u00a0: elle me fixe, et je vois son visage se d\u00e9composer peu \u00e0 peu, ses l\u00e8vres qu\u2019elle tient serr\u00e9es se mettent \u00e0 trembler, et elle s\u2019\u00e9crie soudain avec d\u00e9sespoir\u00a0: \u00ab\u00a0Tu ne me trouves pas belle\u00a0!\u00a0\u00bb, avant d\u2019\u00e9clater en sanglots et de se cacher le visage dans le creux des mains.<\/p>\n<p>Je l\u2019avais d\u00e9sar\u00e7onn\u00e9e avec mon exigence incompr\u00e9hensible \u00e0 ses yeux, parce que les hommes disent ou bien \u00ab\u00a0oui\u00a0\u00bb, ou bien \u00ab\u00a0non\u00a0\u00bb, mais ils ne tentent pas comme moi, avec un z\u00e8le missionnaire, de convertir une prostitu\u00e9e \u00e0 la dialectique de la s\u00e9duction, comme on ram\u00e8ne un h\u00e9r\u00e9tique sur le chemin de la vraie foi. En m\u00eame temps que je lui avais fait comprendre qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas exclu, en principe, qu\u2019il se passe quelque chose entre nous, je lui avais impos\u00e9 ma d\u00e9finition de sa dignit\u00e9 et de la mienne l&rsquo;accompagnant, et elle l\u2019avait accept\u00e9e. Le seul ennui, c\u2019\u00e9tait que celle-ci supposait une clause selon laquelle l\u2019op\u00e9ration financi\u00e8re n\u2019\u00e9tait pas garantie d\u2019avance\u00a0: il aurait peut-\u00eatre suffi qu\u2019elle remplace son \u00ab\u00a0On r\u00e8glera \u00e7a une fois arriv\u00e9 dans la chambre\u00a0\u00bb par \u00ab\u00a0On verra bien !\u00a0\u00bb pour que je me rende \u00e0 son insistance (j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 dit qu\u2019elle \u00e9tait jeune et jolie)\u00a0; alors que pour elle au contraire la somme \u00e0 gagner jouait un r\u00f4le essentiel, constituant un donn\u00e9 de la situation entre nous\u00a0: elle \u00e9tait au c\u0153ur de l\u2019image qu\u2019elle avait d\u2019elle-m\u00eame dans sa relation avec un homme comme moi, un Blanc buvant un verre au bord de la piscine d\u2019un quelconque Sheraton africain.<\/p>\n<p>Peu de temps apr\u00e8s que je m\u2019installe au B\u00e9nin, j\u2019avais d\u00fb me rendre en d\u00e9placement au S\u00e9n\u00e9gal, et j\u2019avais dit \u00e0 l\u2019une des secr\u00e9taires de la d\u00e9l\u00e9gation\u00a0: \u00ab\u00a0Mademoiselle Pascaline, est-ce que je peux vous ramener quelque chose de Dakar\u00a0?\u00a0\u00bb, sur quoi elle m\u2019avait r\u00e9pondu : \u00ab\u00a0Oui, vous pouvez me rapporter un bracelet en or\u00a0\u00bb. Je signale alors ce bout de conversation, consternant \u00e0 mes oreilles, \u00e0 un coll\u00e8gue qui m\u2019explique\u00a0: \u00ab\u00a0Non, c&rsquo;est gentil de sa part : elle veut simplement te faire comprendre qu&rsquo;elle est pr\u00eate \u00e0 devenir ta ma\u00eetresse, mais il faut que tu lui fasses un cadeau qui montre que tu prends son acquiescement v\u00e9ritablement au s\u00e9rieux\u00a0\u00bb.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>Junon aveugla Tyr\u00e9sias parce que, ayant \u00e9t\u00e9 successivement homme, femme, et puis homme \u00e0 nouveau, il avait vendu la m\u00e8che que dans l\u2019amour, de dix parts, la femme en a obtenu neuf et l\u2019homme, une seule.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>Une interpr\u00e9tation circule du rapport entre les hommes et les femmes selon laquelle le secret de Tyr\u00e9sias n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 \u00e9vent\u00e9 depuis, et o\u00f9 la version officielle est que, du plaisir dans l\u2019amour, la femme n\u2019en a pas b\u00e9zef. Si bien que pour l\u2019amener sur ce terrain o\u00f9 son inclination naturelle ne saurait en aucune fa\u00e7on la conduire, et o\u00f9 l\u2019homme assouvit ses besoins animaux tandis que la femme se sacrifie, il faut la compenser. Et plus elle est belle, plus l\u2019homme aura de plaisir, et plus cher il faudra qu\u2019il la paie.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>Et ce qui se passa l\u00e0 un jour, au bord d\u2019une piscine au Togo, c\u2019est qu\u2019il y avait en pr\u00e9sence, face \u00e0 face, deux syst\u00e8mes d\u2019interpr\u00e9tation du rapport entre les hommes et les femmes ayant si peu d\u2019\u00e9l\u00e9ments en commun que tout dialogue \u00e9tait condamn\u00e9 \u00e0 d\u00e9g\u00e9n\u00e9rer en un malentendu. Il y avait le mien, o\u00f9 je m\u2019effor\u00e7ais d\u2019imposer la dignit\u00e9, telle que je la con\u00e7ois, \u00e0 quelqu\u2019un qui ne pouvait pas l\u2019envisager sous cette forme \u00e9tant donn\u00e9e la nature du sien, o\u00f9 sa jouissance \u00e0 elle \u00e9tait par d\u00e9finition jug\u00e9e quantit\u00e9 n\u00e9gligeable. En l\u2019absence de la garantie d\u2019une r\u00e9tribution de ma part, ce qu\u2019elle m\u2019entendait dire, c\u2019\u00e9tait qu\u2019\u00e0 mes yeux, l\u2019amour avec elle ne valait rien. Je l\u2019insultais en lui laissant entendre que sa beaut\u00e9 \u00e9tait inexistante et je niais ce qui faisait sa valeur \u00e0 ses propres yeux, \u00e0 savoir qu\u2019elle \u00e9tait une belle femme et que lui faire l\u2019amour, cela \u00e9quivalait \u00e0 une certaine somme, de pr\u00e9f\u00e9rence, bien entendu, non n\u00e9gligeable.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>Une condisciple en facult\u00e9, \u00e0 qui je faisais du gringue en ce temps-l\u00e0, me dit ainsi un jour : \u00ab\u00a0Mon pauvre Paul, je vaux chez moi deux cents chamelles blanches !\u00a0\u00bb. Elle ne mentait pas, et son p\u00e8re devint d\u2019ailleurs peu de temps apr\u00e8s chef de l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p class=\"p1\"><a href=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2017\/06\/30\/chine-et-lart-contemporain-par-dd-dh\/castiglione\/\" rel=\"attachment wp-att-96661\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-96661\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione-300x300.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione-300x300.jpg 300w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione-150x150.jpg 150w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione.jpg 650w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>Je suis du genre qu\u2019on interpelle facilement sur le trottoir parce que, ouvert sur le monde \u2013 voire convaincu que \u00ab\u00a0l&rsquo;aventure est au coin de la rue\u00a0\u00bb \u2013, j\u2019apparais disponible aux yeux de celui ou de celle qui cherche \u00e0 retenir l\u2019attention d\u2019un [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_crdt_document":"","footnotes":""},"categories":[7458],"tags":[7459],"class_list":["post-128404","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-dix-sept-portraits-de-femmes","tag-dix-sept-portraits-de-femmes"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/128404","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=128404"}],"version-history":[{"count":20,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/128404\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":128424,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/128404\/revisions\/128424"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=128404"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=128404"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=128404"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}