{"id":128644,"date":"2021-07-09T12:27:46","date_gmt":"2021-07-09T10:27:46","guid":{"rendered":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=128644"},"modified":"2021-07-10T09:41:18","modified_gmt":"2021-07-10T07:41:18","slug":"dix-sept-portraits-de-femmes-xxi-la-femme-ayant-des-jumelles-qui-font-des-otites","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2021\/07\/09\/dix-sept-portraits-de-femmes-xxi-la-femme-ayant-des-jumelles-qui-font-des-otites\/","title":{"rendered":"\u00ab Dix-sept portraits de femmes \u00bb <b>XXI. La femme ayant des jumelles qui font des otites<\/b>"},"content":{"rendered":"<p class=\"p1\"><a href=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2017\/06\/30\/chine-et-lart-contemporain-par-dd-dh\/castiglione\/\" rel=\"attachment wp-att-96661\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-96661\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione-300x300.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione-300x300.jpg 300w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione-150x150.jpg 150w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione.jpg 650w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>Quand j\u2019habitais \u00e0 Cotonou au B\u00e9nin, j\u2019avais ce qu\u2019on appelait une \u00ab\u00a0contrepartie\u00a0\u00bb\u00a0: un jeune confr\u00e8re africain qui m\u2019accompagnait dans mes tourn\u00e9es sur le terrain et qui collaborait \u00e0 mes recherches sur l\u2019\u00e9conomie des populations c\u00f4ti\u00e8res. Chaque \u00ab\u00a0expert\u00a0\u00bb des Nations-Unies travaillait en tandem avec un coll\u00e8gue, citoyen du pays o\u00f9 un projet d\u2019aide \u00e0 la p\u00eache \u00e9tait patronn\u00e9, et vis-\u00e0-vis duquel il jouait le r\u00f4le du ma\u00eetre face \u00e0 son apprenti. Il s\u2019agissait l\u00e0 souvent d\u2019une fiction\u00a0: l\u2019expert s\u2019av\u00e9rait en g\u00e9n\u00e9ral \u00eatre un novice par rapport au natif du pays qui, \u00e0 son tour, en savait beaucoup moins sur la p\u00eache que le p\u00eacheur que, tous ensemble, nous venions pr\u00e9tendument instruire. On conna\u00eet le slogan\u00a0: \u00ab\u00a0Donne de\u00a0l\u2019argent \u00e0 un pauvre et tu lui permettras de manger pendant une journ\u00e9e\u00a0; apprends-lui \u00e0 p\u00eacher et tu lui permettras de manger tous les jours\u00a0\u00bb. Et ce qui se passait dans notre cas \u00e0 nous, les \u00ab\u00a0experts\u00a0\u00bb, c\u2019\u00e9tait que nous \u00e9tions extr\u00eamement bien pay\u00e9s et qu\u2019en sus, c\u2019\u00e9taient des pauvres qui nous apprenaient \u00e0 nous \u00e0 p\u00eacher. Ce qui ne veut pas dire que nous ne servions \u00e0 rien\u00a0: notre signature permettait de d\u00e9bloquer des fonds et certains d\u2019entre nous avaient d\u2019excellentes id\u00e9es quant \u00e0 l\u2019utilisation possible de ces sous, telles que creuser des puits pour que les villageois puissent boire de l\u2019eau potable au lieu d\u2019une boue empoisonn\u00e9e, ou les aider \u00e0 construire une piste conduisant \u00e0 un march\u00e9 o\u00f9 ils auraient l\u2019occasion de vendre le poisson qu\u2019ils p\u00eachaient.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><br \/>\n<!--more--><br \/>\nAnastase \u00e9tait ma contrepartie. Un jour il m\u2019avait expliqu\u00e9 ce qui \u00e9tait arriv\u00e9 \u00e0 l\u2019un des ses \u00ab\u00a0pays\u00a0\u00bb qui avait autrefois entam\u00e9 de mani\u00e8re tr\u00e8s prometteuse des \u00e9tudes de m\u00e9decine mais qui, ayant \u00e9t\u00e9 ensorcel\u00e9, les avait interrompues et vivait depuis en reclus au village natal *. Le tournant de sa vie avait eu lieu quand des sorciers professionnels\u00a0: des mangeurs d\u2019\u00e2me, s\u2019\u00e9taient r\u00e9unis un soir et, selon leur habitude, c\u2019est-\u00e0-dire par simple jalousie, avaient jur\u00e9 sa perte. Et \u00e0 ce moment de son r\u00e9cit, j\u2019avais interrompu ma contrepartie, j\u2019avais dit\u00a0: \u00ab\u00a0Mais, Anastase, comment avez-vous connu l&rsquo;existence de cette r\u00e9union\u00a0?\u00a0\u00bb Et il m\u2019avait r\u00e9pondu, \u00ab\u00a0Ah, \u00e7a, ce n\u2019est pas quelque chose que Simon lui-m\u00eame m\u2019a racont\u00e9. Quand nous avons compris son malheur, un groupe de ses co-villageois s\u2019est r\u00e9uni ici \u00e0 Cotonou, et nous nous sommes cotis\u00e9s pour consulter un <i>bokonon<\/i>, un devin. C\u2019est lui qui nous a expliqu\u00e9 ce qui s\u2019\u00e9tait r\u00e9ellement pass\u00e9\u00a0\u00bb.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>J\u2019avais tir\u00e9 de ce r\u00e9cit la conclusion que, bien qu\u2019il soit un excellent sociologue, en certaines mati\u00e8res en tout cas, Anastase adoptait une attitude moins scientifique que la mienne. Mais sur d\u2019autres sujets, c\u2019\u00e9tait lui le savant et moi l\u2019empirique. Il avait d\u00e9cid\u00e9 de se marier et il lui arrivait de sortir un petit calepin et de commencer par tracer une grille, et en abscisse il indiquait un certain nombre de qualit\u00e9s qu\u2019une \u00e9pouse id\u00e9ale devait poss\u00e9der et en ordonn\u00e9e il \u00e9crivait le nom de la dizaine de jeunes femmes qu\u2019il avait retenues. Il attribuait alors des notes et faisait le total par candidate, pour v\u00e9rifier si l\u2019ordre de pr\u00e9f\u00e9rence avait chang\u00e9 ou non depuis la derni\u00e8re fois qu\u2019il avait ainsi \u00e9tabli son <i>hit-parade<\/i>. J\u2019admirais sa m\u00e9thode et je me disais \u00ab\u00a0Pourquoi ne te fies-tu pas toi aussi \u00e0\u00a0l&rsquo;\u00e9valuation objective, au lieu de te laisser pi\u00e9ger comme tu le fais dans de fumeuses sp\u00e9culations sur le d\u00e9sir et le d\u00e9sir du d\u00e9sir\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Ce matin, et cela me donne le bourdon, j\u2019aper\u00e7ois <a href=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2021\/06\/14\/dix-sept-portraits-de-femmes-xiv-les-femmes-pour-qui-jai-le-coup-de-foudre\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Lucie<\/a> dans une salle de r\u00e9unions o\u00f9 l\u2019on se croise, moi qui sort, elle qui entre et nous \u00e9changeons des banalit\u00e9s comme des \u00e9trangers\u00a0: pas m\u00eame comme des <a href=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2021\/06\/06\/dix-sept-portraits-de-femmes-ix-la-femme-dans-lascenseur\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Californiens superficiels<\/a>. Et dans l\u2019apr\u00e8s-midi, elle passe deux fois \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi sans m\u00eame me regarder. Et \u00e7a me rend un peu triste et je me dis \u00ab\u00a0C\u2019est quand m\u00eame dommage, quand il n&rsquo;y a plus rien qui passe entre deux personnes qui se sont parl\u00e9es avec tendresse, il n\u2019y a pas si longtemps\u00a0\u00bb. Et je me souviens qu\u2019il y a quelques semaines, \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 elle entrait dans son silence douloureux, je lui avais dit \u00ab\u00a0Lucie, il faudrait qu&rsquo;un jour on d\u00e9jeune de nouveau ensemble\u00a0\u00bb. Et sans me regarder, en baissant au contraire les yeux vers le sol, elle avait dit d\u2019une voix rauque, comme dans un souffle, \u00ab\u00a0Oui, c&rsquo;est vrai\u00a0: il faudrait qu&rsquo;on d\u00e9jeune ensemble\u00a0!\u00a0\u00bb Et l\u00e0, c\u2019\u00e9taient les mots qu\u2019elle avait prononc\u00e9s, et j\u2019\u00e9tais reparti en pensant, \u00ab\u00a0&#8230; mais la musique disait \u00ab\u00a0je suis \u00e0 toi\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb. Et je me rends compte qu\u2019en rapportant en fran\u00e7ais ces conversations qui ont lieu en anglais, je saute du \u00ab\u00a0tu\u00a0\u00bb au \u00ab\u00a0vous\u00a0\u00bb, je tutoie ou je vouvoie, ou je m\u00e9lange les deux au sein d\u2019une phrase unique, alors qu\u2019en anglais bien s\u00fbr, il n\u2018y a que du \u00ab\u00a0vous\u00a0\u00bb et pourtant ce \u00ab\u00a0vous\u00a0\u00bb est aussi parfois du \u00ab\u00a0toi\u00a0\u00bb, et alors de mani\u00e8re incontestable.<\/p>\n<p>Et \u00e0 six heures je quitte le bureau. Et j\u2019ouvre la porte qui donne sur le palier et l\u00e0, attendant l\u2019ascenseur, il y a Lucie, toute seule, et en me voyant, elle rougit, de cette mani\u00e8re qui nous surprend chez les Chinois, c\u2019est-\u00e0-dire avec le teint qui tourne \u00e0 l\u2019ocre. Elle dit, \u00ab\u00a0C&rsquo;est l&rsquo;heure o\u00f9 tu pars\u00a0?\u00a0\u00bb Et je dis, \u00ab\u00a0Ouais, pour moi\u00a0c&rsquo;est relativement t\u00f4t mais je suis fatigu\u00e9\u00a0\u00bb. Elle dit \u00ab\u00a0Oui, moi c&rsquo;est pareil\u00a0\u00bb. Et on entre dans l\u2019ascenseur et l\u00e0 nous ne sommes plus seuls, il y a une autre femme, mais comme on dit tr\u00e8s justement : \u00ab\u00a0ils sont seuls au monde\u00a0\u00bb, et je vais me placer tout \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 d\u2019elle\u00a0: je m\u2019adosse \u00e0 la paroi, les jambes un peu \u00e9cart\u00e9es, et j\u2019ai les pouces pass\u00e9s dans la ceinture et je dois ressembler \u00e0 John Wayne \u00e0 <i>OK Corral<\/i>, et je dis \u00ab\u00a0Lucie\u00a0: nous devrions d\u00e9jeuner ensemble\u00a0\u00bb. Et elle me r\u00e9pond, \u00ab\u00a0C&rsquo;est le 1er mai demain. Non\u00a0?\u00a0\u00bb Et je dis, \u00ab\u00a0Non&#8230; je crois que le premier c&rsquo;est vendredi\u00a0\u00bb. Elle dit \u00ab\u00a0Non, c&rsquo;est demain. Vendredi, c&rsquo;est le 2. Mangeons ensemble lundi\u00a0: lundi \u00bb. Je dis \u00ab\u00a0Oui, lundi, c&rsquo;est une bonne id\u00e9e\u00a0\u00bb.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>Et tu vois Anastase, on est sur ses gardes parce que la vie est compliqu\u00e9e, pleine de choses qui font mal, et on \u00e9vite parfois de poser son regard parce qu\u2019on se souvient, surtout si on est Chinois, qu\u2019une \u00e9tincelle peut mettre le feu \u00e0 la plaine, mais tout \u00e0 coup il y a une porte qui s\u2019ouvre et il y a deux regards, et ces regards verrouillent comme l\u2019avion avec\u00a0la batterie de DCA, et dans un \u00e9clair, parce que la garde est baiss\u00e9e, on oublie le mari qui fait les biberons \u00e0 la maison et les deux petites et leurs otites \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition, et c\u2019est \u00e7a l\u2019amour, quand le calcul se dissipe en fum\u00e9e et qu\u2019il n\u2019y a plus que les regards qui se d\u00e9vorent l\u2019un l\u2019autre.<\/p>\n<p>=========================<\/p>\n<p>* J&rsquo;ai consign\u00e9 l&rsquo;histoire de Simon dans un grimoire r\u00e9cemment exhum\u00e9. Je vous la raconterai par le menu un jour prochain.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p class=\"p1\"><a href=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2017\/06\/30\/chine-et-lart-contemporain-par-dd-dh\/castiglione\/\" rel=\"attachment wp-att-96661\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-96661\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione-300x300.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione-300x300.jpg 300w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione-150x150.jpg 150w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione.jpg 650w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>Quand j\u2019habitais \u00e0 Cotonou au B\u00e9nin, j\u2019avais ce qu\u2019on appelait une \u00ab\u00a0contrepartie\u00a0\u00bb\u00a0: un jeune confr\u00e8re africain qui m\u2019accompagnait dans mes tourn\u00e9es sur le terrain et qui collaborait \u00e0 mes recherches sur l\u2019\u00e9conomie des populations c\u00f4ti\u00e8res. Chaque \u00ab\u00a0expert\u00a0\u00bb des Nations-Unies travaillait en tandem avec [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[7458],"tags":[7459],"class_list":["post-128644","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-dix-sept-portraits-de-femmes","tag-dix-sept-portraits-de-femmes"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/128644","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=128644"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/128644\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":128658,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/128644\/revisions\/128658"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=128644"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=128644"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=128644"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}