{"id":128741,"date":"2021-07-15T11:26:22","date_gmt":"2021-07-15T09:26:22","guid":{"rendered":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=128741"},"modified":"2021-07-15T11:28:09","modified_gmt":"2021-07-15T09:28:09","slug":"dix-sept-portraits-de-femmes-xxvi-la-femme-de-profil","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2021\/07\/15\/dix-sept-portraits-de-femmes-xxvi-la-femme-de-profil\/","title":{"rendered":"\u00ab Dix-sept portraits de femmes \u00bb <b>XXVI.  La femme de profil<\/b>"},"content":{"rendered":"<p class=\"p1\"><a href=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2017\/06\/30\/chine-et-lart-contemporain-par-dd-dh\/castiglione\/\" rel=\"attachment wp-att-96661\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-96661\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione-300x300.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione-300x300.jpg 300w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione-150x150.jpg 150w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione.jpg 650w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>J\u2019ai \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9 aujourd\u2019hui de r\u00e9viser <a href=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2021\/05\/23\/dix-sept-portraits-de-femmes-ii-la-femme-invisible\/\" rel=\"noopener\" target=\"_blank\">ma th\u00e9orie du regard<\/a>, celle qui remettait en cause la physique classique\u00a0: o\u00f9 le regard p\u00e8se d\u2019un certain poids, ce qui fait que s\u2019il se pose par exemple sur ma nuque, la sensation que j\u2019en aurai per\u00e7u me fera me retourner pour en localiser la source.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>J\u2019\u00e9tais assis dans le bus ce matin, \u00e0 lire tranquillement mon journal, sans faire de mal \u00e0 personne. Et \u00e0 un moment donn\u00e9 je suis oblig\u00e9 de lever les yeux, en proie au sentiment familier d\u2019\u00eatre observ\u00e9. Et ma surprise est totale quand je constate que la femme dont je sens pourtant le regard pos\u00e9 sur moi est en r\u00e9alit\u00e9 devant moi et ce que je vois d\u2019elle, c\u2019est l\u2019arri\u00e8re de sa t\u00eate essentiellement\u00a0: elle est assise dans la rang\u00e9e imm\u00e9diatement devant la mienne, du c\u00f4t\u00e9 couloir, alors que je suis moi pr\u00e8s de la fen\u00eatre, nos t\u00eates sont donc tr\u00e8s proches l\u2019une de l\u2019autre, disons \u00e0 une soixantaine de centim\u00e8tres, en diagonale. Son regard est perpendiculaire \u00e0 l\u2019axe du bus et elle n\u2019est donc en aucune mani\u00e8re tourn\u00e9e vers moi. <!--more-->Curieusement cette constatation n\u2019entame en rien ma conviction que c\u2019est cependant bien moi qu\u2019elle regarde. Ce qui d\u00e9fie \u00e9videmment les lois de l\u2019optique, puisque dans la position o\u00f9 elle se trouve, elle est dans l\u2019incapacit\u00e9 de me voir. Alors qu\u2019est-ce qui me fait penser qu\u2019elle me regarde et que je me suis senti observ\u00e9 par elle, alors que ses yeux ne me voient pas\u00a0? Le fait tout d\u2019abord qu\u2019elle regarde fixement par la fen\u00eatre\u00a0: on est dans Union Street, dans la partie qui descend en pente raide vers Washington Square et, \u00e0 part la baie avec Alcatraz que l\u2019on aper\u00e7oit tr\u00e8s occasionnellement sur la gauche quand le trolleybus traverse un carrefour, il n\u2019y a donc rien de particulier \u00e0 voir\u00a0: que des maisons sans grand caract\u00e8re, qui d\u00e9filent. Et admettons un instant qu\u2019il y ait bien un objet possible \u00e0 son attention, je ne sais pas, un adolescent casse-cou qui fait du <i>skateboard<\/i>, un chien qui traverse la rue, etc. il faudrait encore qu\u2019elle le suive des yeux, son visage s\u2019animant alors en cons\u00e9quence et n\u2019\u00e9tant nullement immobile tel que je l\u2019observe en ce moment. Mais non, elle a fix\u00e9 son regard, \u00e0 la perpendiculaire de la fen\u00eatre, droit dans le vide. Elle a les cheveux courts, ch\u00e2tains avec un reflet de henn\u00e9, des traits tr\u00e8s purs\u00a0: un profil fait uniquement de droites, des boucles d\u2019oreille minuscules avec de petites pierres noires carr\u00e9es, et sur sa bouche, l\u2019absence tr\u00e8s remarquable de rouge \u00e0 l\u00e8vres. Moi je suis \u00e0 m\u00eame de voir ses yeux, de profil\u00a0; les miens si elles les per\u00e7oit, ce ne peut \u00eatre qu\u2019\u00e0 la frange ext\u00e9rieure de sa vision p\u00e9riph\u00e9rique\u00a0: peut-\u00eatre qu\u2019elle les devine, ou alors, elle les sent.<\/p>\n<p>Cela dit, bien entendu, elle ne me regarde pas au sens propre\u00a0: quand j\u2019ai dit initialement qu\u2019elle me regardait, j\u2019ai tout simplement tent\u00e9 d\u2019exprimer le sentiment que je ressentais au moment o\u00f9 ma lecture s\u2019est interrompue et que j\u2019ai lev\u00e9 les yeux de mon <i>Wall Street Journal<\/i>\u00a0: l\u2019impression d\u2019\u00eatre observ\u00e9. Et soudain, j\u2019ai une illumination\u00a0: mon impression est bien de l\u2019ordre du regard mais pas, comme je l\u2019ai cru jusqu\u2019ici, de la nature d\u2019un rayon que les yeux darderaient et dont je pourrais ressentir l\u2019impact v\u00e9ritablement physique. Parce ce que ce qu\u2019elle fait en r\u00e9alit\u00e9, et mon doute \u00e0 ce sujet s\u2019est maintenant enti\u00e8rement dissip\u00e9 \u2013 ayant \u00e9limin\u00e9 toute autre explication possible de son comportement \u2013, c\u2019est qu\u2019elle me pr\u00e9sente son profil, mieux\u00a0:\u00a0qu\u2019elle m\u2019offre son profil comme un pr\u00e9sent, et que son immobilit\u00e9 \u2013 que rien d\u2019autre ne peut motiver \u2013 est la mani\u00e8re qu\u2019elle a trouv\u00e9e de souligner, de solenniser, le cadeau qu\u2019elle me fait, pour l\u2019imposer \u00e0 mon attention. Parfois elle bouge un peu, regarde droit devant elle un court instant, puis reprend sa position de profil. Comme le p\u00eacheur, dont l\u2019hame\u00e7on doit s\u2019agiter l\u00e9g\u00e8rement quand il se r\u00e9ajuste de mani\u00e8re plus confortable sur son si\u00e8ge, apr\u00e8s s\u2019y \u00eatre tass\u00e9 peu \u00e0 peu au fil des minutes.<\/p>\n<p>J\u2019imagine ne plus \u00eatre tr\u00e8s loin d\u00e9sormais d\u2019avoir compris ce qui se passe en r\u00e9alit\u00e9 dans ces situations que j\u2019ai caract\u00e9ris\u00e9es comme des \u00e9changes de regards, et dont le m\u00e9canisme a bien un rapport avec la vision, mais de mani\u00e8re moins directe que ce que j\u2019ai pu supposer jusqu\u2019ici, car ce qui compte dans tout cela, ce n\u2019est pas le regard de l\u2019autre et ce qu\u2019il peut me faire en se posant ou en tombant sur moi, mais c\u2019est la capture du mien par une femme et ceci, quelle que soit la mani\u00e8re dont elle s\u2019y est prise\u00a0: \u00e0 l\u2019aide du sien ou sans l\u2019aide du sien, avec ses yeux, ou sans ses yeux\u00a0: avec le rythme de sa respiration, le battement de son coeur, son haleine ou l\u2019odeur de sa peau, ou que sais-je encore. Autrement dit, ayant mobilis\u00e9 la panoplie des armes qui sont \u00e0 sa disposition.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>La femme de profil a d\u00fb poser les yeux sur moi au moment o\u00f9 elle est elle-m\u00eame mont\u00e9e dans le bus \u2013 je suppose \u00e0 Van Ness \u2013 alors que j\u2019\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 absorb\u00e9 dans ma lecture, mais ce qu\u2019elle a fait ensuite, c\u2019est sans l\u2019aide de ses yeux, comme les virtuoses du v\u00e9lo\u00a0qui arrivent \u00e0 guider leur monture avec dext\u00e9rit\u00e9, \u00ab\u00a0sans les mains\u00a0\u00bb. Elle s\u2019est dite qu\u2019elle allait capturer mon regard, me captiver\u00a0: m\u2019emprisonner apr\u00e8s m\u2019avoir saisi par les yeux, sans devoir se servir des siens, je veux dire sans devoir se servir de ses yeux comme d\u2019un instrument, comme d\u2019une arme dirig\u00e9e contre moi.<\/p>\n<p>Et la mani\u00e8re dont elle l\u2019a fait, c\u2019est en utilisant son profil\u00a0: elle me l\u2019a tendu, comme un filet, jusqu\u2019\u00e0 ce que mon regard se l\u00e8ve de mon journal et s\u2019y emp\u00eatre aussit\u00f4t. Moi petit moucheron, dans son beau profil d\u2019\u00e9peire diad\u00e8me. Elle me fait \u00ab\u00a0Coucou\u00a0!\u00a0\u00bb<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>: un diable bondissant de sa bo\u00eete.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>Et bien s\u00fbr je la connais\u00a0: je veux dire que je suis convaincu de l\u2019avoir d\u00e9j\u00e0 vue. Mais il s\u2019agit probablement l\u00e0 d\u2019une illusion\u00a0: je nous ai sans doute constitu\u00e9 dans l\u2019instant un pass\u00e9 commun. Les cr\u00e9ationnistes ne s\u2019\u00e9meuvent pas de l\u2019existence des fossiles\u00a0: Dieu a cr\u00e9\u00e9 le monde d\u2019un seul coup, avec les hommes d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sents et les fossiles d\u00e9j\u00e0 enfouis au sein de la terre, avec l\u2019intention mauvaise d\u2019offrir une occasion aux m\u00e9cr\u00e9ants de douter de Son oeuvre. Armel m\u2019a \u00e9crit \u00e0 propos des passantes\u00a0: \u00ab\u00a0Est-ce que ce n\u2019est pas cela la Rencontre, ces \u00e9tonnants moments o\u00f9 on a l\u2019impression de rencontrer quelqu\u2019un qui sait de quoi il retourne, qui a vu derri\u00e8re le soi, derri\u00e8re le masque\u00a0; qui voit la m\u00eame chose\u00a0\u00bb.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>Et, effectivement, au moment o\u00f9 le bus s\u2019arr\u00eate dans le district financier, elle sort imm\u00e9diatement devant moi, et l\u2019occasion m\u2019est alors donn\u00e9e d\u2019\u00e9valuer sa taille\u00a0: tr\u00e8s grande, un m\u00e8tre soixante-quinze ou davantage, en pantalon noir, avec de vraies hanches, et elle me pr\u00e9c\u00e8de dans le <i>Starbucks<\/i> o\u00f9 je prends mon caf\u00e9 tous les matins, interf\u00e9rant une fois de plus avec ma vie, cette fois-ci en me suivant tout en marchant devant moi, et on lui dit, \u00ab\u00a0Votre caf\u00e9 est pr\u00eat Gladys\u00a0!\u00a0\u00bb, comme on me dit aussi \u00e0 moi, un instant plus tard, \u00ab\u00a0Voil\u00e0, Paul\u00a0!\u00a0\u00bb, et donc notre rencontre \u00e9tait pr\u00e9-ordonn\u00e9e, dans cet endroit o\u00f9 nous sommes connus tous les deux\u00a0: je n\u2019ai pas le sentiment de devoir prendre de d\u00e9cisions, de d\u00e9velopper une strat\u00e9gie, ou d\u2019op\u00e9rer des choix\u00a0: dans des cas comme ceux-l\u00e0, on est sur des rails, il suffit d\u2019\u00eatre l\u00e0, ou plut\u00f4t, la t\u00eate peut se contenter de suivre le corps, en confiance.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>Il faudra que je lui demande, en lui parlant de face cette fois, si c\u2019est l\u00e0 que nous nous sommes d\u00e9j\u00e0 rencontr\u00e9s. Ou bien nous ne nous dirons rien, puisque nous communiquons si bien, sans le recours prosa\u00efque \u00e0 des mots \u00e9chang\u00e9s.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p class=\"p1\"><a href=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2017\/06\/30\/chine-et-lart-contemporain-par-dd-dh\/castiglione\/\" rel=\"attachment wp-att-96661\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-96661\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione-300x300.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione-300x300.jpg 300w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione-150x150.jpg 150w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Castiglione.jpg 650w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>J\u2019ai \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9 aujourd\u2019hui de r\u00e9viser <a href=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2021\/05\/23\/dix-sept-portraits-de-femmes-ii-la-femme-invisible\/\" rel=\"noopener\" target=\"_blank\">ma th\u00e9orie du regard<\/a>, celle qui remettait en cause la physique classique\u00a0: o\u00f9 le regard p\u00e8se d\u2019un certain poids, ce qui fait que s\u2019il se pose par exemple sur ma nuque, la sensation que [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_crdt_document":"","footnotes":""},"categories":[7458],"tags":[7459],"class_list":["post-128741","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-dix-sept-portraits-de-femmes","tag-dix-sept-portraits-de-femmes"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/128741","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=128741"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/128741\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":128744,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/128741\/revisions\/128744"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=128741"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=128741"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=128741"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}