{"id":130127,"date":"2021-10-14T20:16:48","date_gmt":"2021-10-14T18:16:48","guid":{"rendered":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=130127"},"modified":"2021-10-14T20:16:48","modified_gmt":"2021-10-14T18:16:48","slug":"lhomme-invisible-est-necessairement-deprime","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2021\/10\/14\/lhomme-invisible-est-necessairement-deprime\/","title":{"rendered":"<b>L\u2019homme invisible est n\u00e9cessairement d\u00e9prim\u00e9<\/b>"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/De-Pas-210x300.png\" alt=\"\" width=\"210\" height=\"300\" class=\"alignleft size-medium wp-image-130128\" srcset=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/De-Pas-210x300.png 210w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/De-Pas.png 403w\" sizes=\"auto, (max-width: 210px) 100vw, 210px\" \/><b>L\u2019homme invisible est n\u00e9cessairement d\u00e9prim\u00e9<\/b><\/p>\n<p><em>\u00c0 propos de Patricia De Pas, <i>Figures litt\u00e9raires de la d\u00e9pression<\/i>, Paris <i>: <\/i>Serge Safran \u00e9diteur 2021, 151 pages<\/em><\/p>\n<p>Le <i>contrat social,<\/i> con\u00e7u par l\u2019Anglais Thomas Hobbes, et mis au point par le citoyen de la R\u00e9publique de Gen\u00e8ve qu&rsquo;\u00e9tait Jean-Jacques Rousseau, suppose qu\u2019un petit groupe de nos a\u00efeux se soient un jour concert\u00e9s puis mis d\u2019accord pour sacrifier une part de la libert\u00e9 dont \u00e9t\u00e9 faite leur p\u00e9rilleuse vie solitaire pour gagner en s\u00e9curit\u00e9 dans un pacte commun qui unirait leurs efforts.<\/p>\n<p>Il s\u2019agit d\u2019une l\u00e9gende bien entendu : un tel \u00e9v\u00e9nement n\u2019a jamais eu lieu. Le mythe est cependant puissant puisqu\u2019un scientiste aussi militant que Sigmund Freud allait encore le r\u00e9p\u00e9tant. Et pourtant, deux mill\u00e9naires auparavant, Aristote le Stagirite, disait d\u00e9j\u00e0 de l\u2019animal <i>Homo sapiens<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/i> : \u00ab\u00a0zoon politikon\u00a0\u00bb, \u00e0 entendre comme \u00ab\u00a0animal vivant en soci\u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Un animal vivant \u00e0 ce point en soci\u00e9t\u00e9 qu\u2019isol\u00e9 durant de longues p\u00e9riodes, il perd tout rep\u00e8re. Tout lecteur de Defoe aura compris que s\u2019il n\u2019avait rencontr\u00e9 Vendredi, Robinson Cruso\u00e9 aurait sombr\u00e9 dans la folie. Le confinement solitaire est d\u2019ailleurs un supplice bien connu.<br \/>\n<!--more--><\/p>\n<p>Et qu\u2019aimons-nous faire ensemble ? Transformer le monde, jouir de la diff\u00e9rence entre un monde modifi\u00e9 par nous du fait de nos actes et le monde tel qu\u2019il existerait si nous n\u2019\u00e9tions pas l\u00e0. C\u2019est de constater cela qui nous donne pleinement le sens de vivre. Mais l&rsquo;observer tout seul nous indiff\u00e8re : c\u2019est la constatation par les autres de l\u2019impact qui nous est d\u00fb qui garantit notre satisfaction. Car si nous avons besoin de l&rsquo;aide des autres pour changer le monde, nous avons besoin plus essentiellement encore qu\u2019ils confirment que, sans nous, il se perp\u00e9tuerait mornement pareil \u00e0 lui-m\u00eame : nous voulons que l\u2019unanimit\u00e9 se soit faite sur cette opinion que le monde serait bien triste si nous n\u2019\u00e9tions pas l\u00e0 pour bouleverser son ordonnancement selon notre bon vouloir.<\/p>\n<p>Un monde dont toute marque est absente en lui de notre pr\u00e9sence, ou bien o\u00f9 le peu que nous modifions passe inaper\u00e7u, voil\u00e0 qui nous tue \u00e0 petit feu sans aucun doute.<\/p>\n<p>C&rsquo;est du moins ainsi que se passaient les choses avant l\u2019invention des anti-d\u00e9presseurs, avant l\u2019av\u00e8nement de la grande anesth\u00e9sie induite par les psychotropes. <span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>Dans <i>Figures litt\u00e9raires de la d\u00e9pression<\/i>, Patricia De Pas nous rappelle en effet que \u00ab\u00a0L\u2019apparition du terme \u00ab\u00a0d\u00e9pression\u00a0\u00bb dans le langage commun est concomitante \u00e0 l\u2019invention des antid\u00e9presseurs (1957). La commercialisation de ces nouvelles mol\u00e9cules fut l\u2019occasion pour les m\u00e9decins g\u00e9n\u00e9ralistes de regrouper dans un diagnostic commun des pathologies qui se pr\u00e9sentaient comme des variantes \u00ab\u00a0non psychiatriques\u00a0\u00bb de la m\u00e9lancolie\u00a0\u00bb (139).<\/p>\n<p>On l&rsquo;aura compris : les d\u00e9prim\u00e9s, ce sont les m\u00e9lancoliques que quelqu\u2019un aura jug\u00e9 bon de soigner, qu\u2019il s\u2019agisse des int\u00e9ress\u00e9s eux-m\u00eames, ce qui est peu probable, vu pr\u00e9cis\u00e9ment la <i>psychasth\u00e9nie<\/i> qui les paralyse, ou plus s\u00fbrement, des m\u00e9decins alert\u00e9s par un entourage ayant \u00e9chou\u00e9 \u00e0 leur offrir la reconnaissance \u00e0 laquelle ils aspirent, ou qui la leur a retir\u00e9 d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment, comme ce fut le cas pour Caroline Baudelaire, la m\u00e8re de Charles, lorsqu\u2019elle le fit mettre sous tutelle. De Pas \u00e9crit \u00e0 propos du po\u00e8te : \u00ab\u00a0Sa tentative de suicide (la seule qu\u2019il f\u00eet) succ\u00e8de \u00e0 une d\u00e9cision judiciaire qui le place sous tutelle &#8211; Caroline jugeait trop dispendieuse son utilisation de l\u2019h\u00e9ritage paternel\u00a0\u00bb (88). Ce que Charles commente dans une lettre qu\u2019il adresse \u00e0 sa m\u00e8re : \u00ab\u00a0Ce maudit conseil judiciaire m\u2019a toujours rendu timide et maladroit\u00a0\u00bb (89) : le monde s\u2019\u00e9tait ligu\u00e9 pour que Baudelaire soit priv\u00e9 du pouvoir de le transformer, si ce n&rsquo;est par le verbe.<\/p>\n<p>Comment reconna\u00eet-on les m\u00e9lancoliques, encore appel\u00e9s \u00ab\u00a0d\u00e9prim\u00e9s\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0d\u00e9pressifs\u00a0\u00bb au cas o\u00f9 ils sont m\u00e9dicament\u00e9s ou, plus joliment dit, \u00ab\u00a0sous traitement\u00a0\u00bb ? (Les mots ne manquent pas en effet : \u00ab\u00a0m\u00e9lancolie\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0d\u00e9pression\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0cafard\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0bourdon\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0id\u00e9es noires\u00a0\u00bb, <i>spleen<\/i> !). On les reconna\u00eet \u00e0 leur manque d\u2019allant, \u00e0 leur absence d\u2019\u00e9nergie, ce qu\u2019Albert Camus appelle dans <i>La chute<\/i> \u00ab\u00a0\u2026 de l\u2019abattement si vous voulez\u00a0\u00bb (29) : la l\u00e9thargie (47).<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Le monde est rebelle \u00e0 l\u2019empreinte de mon existence, alors \u00e0 quoi bon ?\u00a0\u00bb, clament les m\u00e9lancoliques. Baudelaire \u00e9crit \u00e0 sa m\u00e8re : \u00ab\u00a0Ce que je sens, c\u2019est un immense d\u00e9couragement, une sensation d\u2019isolement insupportable, une peur perp\u00e9tuelle d\u2019un malheur vague\u00a0\u00bb (85) &#8211; le syndrome de Robinson Cruso\u00e9. Ou encore : \u00ab\u00a0Je me demande sans cesse : \u00e0 quoi bon ceci ? \u00e0 quoi bon cela ? C\u2019est l\u00e0 le v\u00e9ritable \u00e9tat du <i>spleen<\/i>\u00a0\u00bb (87-88).<\/p>\n<p>Andr\u00e9 Gide parlait de son c\u00f4t\u00e9 et de la m\u00eame mani\u00e8re dans <i>Paludes<\/i> d\u2019une existence o\u00f9 \u00ab\u00a0tous nos actes sont si connus qu\u2019un suppl\u00e9ant pourrait les faire et, r\u00e9p\u00e9tant nos mots d\u2019hier, former nos phrases de demain\u00a0\u00bb (44) : c\u2019est-\u00e0-dire un effacement complet de tout impact auquel notre propre nom pourrait \u00eatre associ\u00e9, un substitut programm\u00e9 pouvant tout aussi bien faire l&rsquo;affaire.<\/p>\n<p>M\u00eame sentiment de l\u2019indiff\u00e9rence aux yeux du monde de l&rsquo;existence ou non de sa personne chez Clarice Lispector, pour qui c\u2019est pourtant davantage la folie que la m\u00e9lancolie qui guette \u00e0 chaque tournant de phrase : \u00ab\u00a0Le monde a \u00e9chou\u00e9 pour moi, j\u2019ai \u00e9chou\u00e9 pour le monde\u00a0\u00bb (103).<\/p>\n<p>Patricia De Pas a r\u00e9uni dans son ouvrage une impressionnante brochette de quatorze m\u00e9lancoliques o\u00f9, en sus de Baudelaire, Gide et Camus, on trouve aussi quelques suspects habituels tels Goethe ou Scott Fitzgerald (\u00ab\u00a0Sa vie est devenue artificielle : elle se poursuit, il n\u2019y est plus\u00a0\u00bb &#8211; 135). On regrettera seulement quelques grands absents, comme le promeneur solitaire genevois susnomm\u00e9, ou Kafka, le pers\u00e9cut\u00e9 des administrations tatillonnes d\u00e9cervelantes.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>C\u2019est que le <i>spleen<\/i> se r\u00e9colte \u00e0 foison chez les \u00e9crivains aussi longtemps que la gloire leur \u00e9chappe encore, et c\u2019est l\u2019esp\u00e9rance persistante de celle-ci qui les maintient en vie. Ainsi Baudelaire : \u00ab\u00a0\u2026 et que le seul sentiment par lequel je me sente encore vivre, est un vague d\u00e9sir de c\u00e9l\u00e9brit\u00e9, de vengeance et de fortune. Mais (\u2026) on m\u2019a si peu rendu justice !\u00a0\u00bb (90). Et, \u00ab\u00a0Comme j\u2019ai un genre d\u2019esprit impopulaire, je gagnerai peu d\u2019argent, mais je laisserai une grande c\u00e9l\u00e9brit\u00e9, je le sais, &#8211; pourvu que j\u2019aie le courage de vivre\u00a0\u00bb (92).<\/p>\n<p>Il en vaut peut-\u00eatre mieux ainsi, je veux dire de leur <i>psychasth\u00e9nie<\/i>, car quand la gloire couronne ces \u00e9crivains tourment\u00e9s par la \u00ab\u00a0soif de reconnaissance\u00a0\u00bb (91), ils en deviennent parfois proprement insupportables. De Pas d\u00e9plore ainsi dans <i>Le livre de ma m\u00e8re <\/i>d\u2019Albert Cohen, \u00ab\u00a0l\u2019autocritique exacerb\u00e9e et la piti\u00e9 envers soi-m\u00eame\u00a0\u00bb (122).<\/p>\n<p>Y at-il un rem\u00e8de \u00e0 la m\u00e9lancolie, \u00e0 \u00ab\u00a0ces journ\u00e9es o\u00f9 je n\u2019ai jamais eu d\u2019avenir\u00a0\u00bb (99) qu\u2019\u00e9voquait Fernando Pessoa dans <i>Le livre de l\u2019intranquillit\u00e9<\/i>, et qui le conduisirent \u00e0 r\u00e9diger de mani\u00e8re navrante, une \u00ab\u00a0autobiographie sans \u00e9v\u00e9nement\u00a0\u00bb (100) ?<\/p>\n<p>Oui, et c\u2019est sans doute Andy Warhol qui en avait donn\u00e9 la recette, qu\u2019il en soit le v\u00e9ritable auteur ou qu\u2019elle lui ait seulement \u00e9t\u00e9 plausiblement attribu\u00e9e : ce quart d\u2019heure de gloire qui sera accord\u00e9 \u00e0 chacun \u00e0 l\u2019avenir, et qui permettra \u00e0 ce chacun de se convaincre d\u2019avoir laiss\u00e9 son empreinte sur un monde qui cessa du fait m\u00eame d\u2019\u00eatre tristement identique \u00e0 lui-m\u00eame.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/De-Pas-210x300.png\" alt=\"\" width=\"210\" height=\"300\" class=\"alignleft size-medium wp-image-130128\" srcset=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/De-Pas-210x300.png 210w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/De-Pas.png 403w\" sizes=\"auto, (max-width: 210px) 100vw, 210px\" \/><b>L\u2019homme invisible est n\u00e9cessairement d\u00e9prim\u00e9<\/b><\/p>\n<p><em>\u00c0 propos de Patricia De Pas, <i>Figures litt\u00e9raires de la d\u00e9pression<\/i>, Paris <i>: <\/i>Serge Safran \u00e9diteur 2021, 151 pages<\/em><\/p>\n<p>Le <i>contrat social,<\/i> con\u00e7u par l\u2019Anglais Thomas Hobbes, et mis au point par le citoyen de la R\u00e9publique de Gen\u00e8ve qu&rsquo;\u00e9tait Jean-Jacques Rousseau, [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[11],"tags":[773,2002,491,3559,8385,622,8386,8387,8384,4232],"class_list":["post-130127","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-litterature","tag-albert-camus","tag-andre-gide","tag-andy-warhol","tag-charles-baudelaire","tag-clarice-lispector","tag-depression","tag-fernando-pessoa","tag-melancolie","tag-patricia-de-pas","tag-reconnaissance"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/130127","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=130127"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/130127\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":130130,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/130127\/revisions\/130130"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=130127"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=130127"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=130127"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}