{"id":131052,"date":"2021-12-26T13:34:27","date_gmt":"2021-12-26T12:34:27","guid":{"rendered":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=131052"},"modified":"2022-02-01T16:13:09","modified_gmt":"2022-02-01T15:13:09","slug":"lhistoire-veridique-de-simon-envoute-et-maudit","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2021\/12\/26\/lhistoire-veridique-de-simon-envoute-et-maudit\/","title":{"rendered":"<b>L\u2019histoire v\u00e9ridique de Simon, envo\u00fbt\u00e9 et maudit<\/b>"},"content":{"rendered":"<blockquote><p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-thumbnail wp-image-126034\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Fe\u0301ticheur-150x150.jpeg\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"150\" \/>J&rsquo;ai r\u00e9dig\u00e9 ce r\u00e9cit en 1987. Les faits rapport\u00e9s se d\u00e9roulent au B\u00e9nin trois ans auparavant. Tous les noms propres de personnes et de lieux ont \u00e9t\u00e9 modifi\u00e9s. J&rsquo;ai maintenu le ton sur lequel ces \u00e9v\u00e9nements m&rsquo;avaient \u00e9t\u00e9 racont\u00e9s, de pr\u00e9f\u00e9rence au style distanc\u00e9 dit \u00ab\u00a0ethnographique\u00a0\u00bb.<\/p><\/blockquote>\n<p>J&rsquo;entendis parler pour la premi\u00e8re fois de Simon le 30 avril 1984. Et si je n&rsquo;entretiens \u00e0 ce sujet aucun doute, c&rsquo;est qu&rsquo;\u00e0 cette date, j&rsquo;ai couch\u00e9 par \u00e9crit dans mon carnet de notes, quinze lignes qui relatent fid\u00e8lement ce que je crus comprendre, ce jour-l\u00e0, de l&rsquo;histoire de Simon.<\/p>\n<p>Je ne sais plus dans quelles circonstances exactes Anastase me parla de lui ; il s&rsquo;agissait sans doute d&rsquo;une de nos plus longues tourn\u00e9es, celle qui nous conduisaient r\u00e9guli\u00e8rement dans les villages frontaliers.<br \/>\n<!--more--><br \/>\nA l&rsquo;aller comme au retour, il y avait alors, pour Anastase et pour moi, une centaine de kilom\u00e8tres de \u00ab\u00a0goudron\u00a0\u00bb (de route, et non de piste), qui nous laissaient le loisir d&rsquo;\u00e9changer des r\u00e9cits d&rsquo;une longueur confortable. La trace en est l\u00e0, en tout cas, dans ce carnet num\u00e9ro douze, \u00e0 la date du 30 avril, les quinze premi\u00e8res lignes que je consacrai \u00e0 Simon. Son pr\u00e9nom n&rsquo;avait pas d\u00fb me frapper, puisque je parle de lui comme de<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>\u00ab\u00a0X\u00a0\u00bb (ou peut-\u00eatre son pr\u00e9nom avait-il \u00e9t\u00e9 effac\u00e9 de ma m\u00e9moire par le soleil \u00e0 blanc d&rsquo;une de nos plages les moins bien ombr\u00e9es). Voici ce que mon carnet indique \u00e0 la page 98 :<\/p>\n<p><i>30 avril 1984<\/i><\/p>\n<p>A. raconte une histoire o\u00f9 il est impliqu\u00e9. Un chirurgien neurologue r\u00e9put\u00e9 est retenu dans son village o\u00f9 il pr\u00e9sente des sympt\u00f4mes psychotiques. C&rsquo;est dans la r\u00e9gion dont vient A. (environ 400 km de la capitale).<\/p>\n<p>L&rsquo;envo\u00fbtement r\u00e9sulterait de la rupture d&rsquo;une solidarit\u00e9 entre sorciers. Le p\u00e8re de X faisait partie d&rsquo;une association de sorciers et n&rsquo;aurait pas respect\u00e9 ses engagements financiers. Son fils paierait maintenant.<\/p>\n<p>J&rsquo;ai d\u00fb prendre quelque int\u00e9r\u00eat \u00e0 l&rsquo;histoire de Simon puisque je l&rsquo;ai consign\u00e9e, mais elle n&rsquo;\u00e9tait \u00e0 ce moment pour moi qu&rsquo;une p\u00e9rip\u00e9tie, repr\u00e9sentative d&rsquo;un climat, parmi tant d&rsquo;autres. \u00c0 la page suivante de mon carnet, en date du 2 mai, je rapporte une anecdote bien plus palpitante, les aventures, cette fois, d&rsquo;une sorci\u00e8re, un r\u00e9cit \u00e0 rallonges, qui m&rsquo;impressionna bien davantage puisque je lui consacre pr\u00e8s de trois pages de mon \u00e9criture pourtant \u00e9conome : f\u0153tus d\u00e9vor\u00e9s, lynchage interrompu par les autorit\u00e9s du quartier, corps morcel\u00e9s sous des modalit\u00e9s diverses dans les couloirs septiques d&rsquo;une maternit\u00e9 \u00e9quatoriale.<\/p>\n<p>Le ton m\u00eame de ma note sur Simon r\u00e9v\u00e8le ce qui est pour moi la banalit\u00e9 r\u00e9cemment acquise de ces contes de sorciers.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>Quelques mois s&rsquo;\u00e9couleront avant que je n&rsquo;entende reparler du chirurgien neurologue. Le 28 ao\u00fbt, en fin d&rsquo;apr\u00e8s-midi, Anastase lance t\u00e9l\u00e9phoniquement \u00e0 quelques-uns de ses \u00ab\u00a0pays\u00a0\u00bb, une op\u00e9ration pour la soir\u00e9e. Je lis ceci \u00e0 la page 77 du carnet num\u00e9ro 13 :<\/p>\n<p><em>Mardi 23 ao\u00fbt<\/em> (cf. 30 avril).<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>Anastase donne plusieurs coups de t\u00e9l\u00e9phone. L&rsquo;op\u00e9ration Ghana peut avoir lieu. Les plans sont \u00e9tablis. Les cousins quadrillent la capitale,\u00a0\u00bbToi, Kogu\u00e9m\u00e9\u00a0\u00bb; \u00ab\u00a0Toi, la Barri\u00e8re\u00a0\u00bb, etc. Il s&rsquo;agit de collecter chez tous les parents pour le transport et les frais de gu\u00e9rison.<\/p>\n<p>Rien n&rsquo;indique toujours que le pr\u00e9nom de Simon m&rsquo;ait alors \u00e9t\u00e9 connu. Il faut attendre pour le voir appara\u00eetre \u00e0 la date du 21 septembre (page 15 \u00e0 17 du carnet num\u00e9ro 14), on trouve l\u00e0 une longue note de quatre-vingt douze lignes intitul\u00e9e, l&rsquo;histoire de Simon.<\/p>\n<p>C&rsquo;est tout, il n&rsquo;y a, dans mes carnets, rien d&rsquo;autre sur Simon. Rien sur notre entrevue de la fin d\u00e9cembre, parce que tout ira si vite entre ce jour maudit et le moment pr\u00e9sent. Pas la moindre \u00e9criture entre le carnet num\u00e9ro 14 et le grand cahier o\u00f9 je consigne aujourd&rsquo;hui l&rsquo;histoire de Simon.<\/p>\n<p>Simon Tokp\u00e9 naquit \u00e0 Tanangatou, une bourgade agricole du Nord qui s&rsquo;\u00e9tend nonchalamment sur plusieurs kilom\u00e8tres carr\u00e9s de part et d&rsquo;autre d&rsquo;une petite rivi\u00e8re plus ou moins torrentueuse qui fait for\u00eat-galerie sur tout son cours. La date de naissance de Simon est, comme le plus souvent ici, beaucoup moins certaine que le lieu de sa naissance. Quoi qu&rsquo;il en soit, le \u00ab\u00a0certificat d&rsquo;attribution\u00a0\u00bb qui fut \u00e9tabli plus tard, sur la foi de son ma\u00eetre d&rsquo;\u00e9cole, indique un impr\u00e9cis \u00ab\u00a0n\u00e9 vers 1950\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>La m\u00e8re de Simon, deuxi\u00e8me \u00e9pouse de Dossou Tokp\u00e9, mourut en couches, ayant donn\u00e9 \u00e0 son mari, outre Simon, deux filles et deux gar\u00e7ons. Dossou eut le bonheur d&rsquo;avoir de ses deux \u00e9pouses, seize enfants en tout ; six d&rsquo;entre eux, quatre gar\u00e7ons et deux filles moururent h\u00e9las avant d&rsquo;avoir atteint l&rsquo;\u00e2ge du mariage.<\/p>\n<p>\u00c9tant alors le dernier des gar\u00e7ons, Simon fut lib\u00e9r\u00e9 des travaux des champs. Il fut envoy\u00e9 aupr\u00e8s d&rsquo;une de ses tantes, s\u0153ur de sa m\u00e8re, qui habitait Atangbato, ville de sous-pr\u00e9fecture distante de Tanangatou d&rsquo;environ cent kilom\u00e8tres. La tante de Simon \u00e9tait, comme beaucoup de femmes, petit commer\u00e7ante, en l&rsquo;occurrence, vendeuse de nourriture ambulante. Son activit\u00e9 consistait \u00e0 installer devant son carr\u00e9, aux premi\u00e8res heures de la matin\u00e9e, un tr\u00e9teau derri\u00e8re lequel elle assurait la vente de bouillie chaude de ma\u00efs. Vers quatre heures, ayant vaqu\u00e9 \u00e0 son m\u00e9nage de midi, elle r\u00e9installait, au milieu de l&rsquo;apr\u00e8s-midi, sont tr\u00e9teau ainsi qu&rsquo;un petit fourneau qui lui permettait de pr\u00e9parer \u00e0 l&rsquo;intention des passants, des beignets d&rsquo;igname.<\/p>\n<p>Il arriva bien souvent \u00e0 Simon, de la seconder, en particulier dans la soir\u00e9e, quand le commerce se poursuivait amicalement dans la convivialit\u00e9 sereine de minuscules loupiotes. Jusqu&rsquo;ici, jamais l&rsquo;oncle de Simon, son h\u00f4te dans la capitale, n&rsquo;avait envoy\u00e9 l&rsquo;un de ses propres enfants \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole : s&rsquo;il ne savait pas avec exactitude ce que l&rsquo;on y apprenait, il \u00e9tait toutefois convaincu que l&rsquo;on y gaspillait avec ostentation un temps qui pouvait \u00eatre plus utilement mis \u00e0 profit. Il jugea que la venue de Simon lui offrait une occasion excellente de faire preuve de bonne volont\u00e9 vis-\u00e0-vis des autorit\u00e9s soucieuses de l\u2019instruction publique, sans exposer pour autant sa propre prog\u00e9niture.<\/p>\n<p>Simon devait avoir plus de dix ans lorsqu&rsquo;il commen\u00e7a \u00e0 fr\u00e9quenter l&rsquo;\u00e9cole. Malgr\u00e9 ces d\u00e9buts tardifs, il ne tarda pas \u00e0 \u00e9tonner son ma\u00eetre par une capacit\u00e9 prodigieuse \u00e0 acqu\u00e9rir de nouvelles connaissances. Quelques ann\u00e9es s&rsquo;\u00e9tant \u00e9coul\u00e9es, celui-ci dut reconna\u00eetre qu&rsquo;il n&rsquo;avait plus rien \u00e0 enseigner \u00e0 Simon que celui-ci ne s\u00fbt d\u00e9j\u00e0. L&rsquo;enfant fut alors renvoy\u00e9 dans son village natal.<\/p>\n<p>Pendant quelques ann\u00e9es, il v\u00e9cut aupr\u00e8s de son p\u00e8re, le secondant dans sa petite entreprise agricole et tirant parti du savoir qu&rsquo;il avait acquis \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole. C&rsquo;est en particulier parce que Simon avait appris \u00e0 calculer que Dossou Tokp\u00e9 put se lancer dans la culture lucrative de l&rsquo;ananas qui, dans ces ann\u00e9es-l\u00e0, constituait \u00e0 Tanangatou une innovation quelque peu aventureuse. Il est d&rsquo;usage en effet, dans ces r\u00e9gions de savane, de d\u00e9sherber les jardins par la m\u00e9thode assez brutale du feu de brousse. Ceux-ci sont organis\u00e9s de mani\u00e8re \u00e0 \u00ab\u00a0laisser passer le feu\u00a0\u00bb avec un dommage minimal aux arbres et aux plantes vivaces, mais l&rsquo;ananas (fragile brom\u00e9liac\u00e9e) ne pourrait survivre \u00e0 un tel traitement. Sa culture obligeait donc \u00e0 entourer les champs d&rsquo;ananas de coupes-feux compliqu\u00e9s et n\u00e9cessitant un travail de terrassement long et monotone.<\/p>\n<p>Les affaires prosp\u00e9raient donc par les talents combin\u00e9s du p\u00e8re et du fils. Il arrivait cependant \u00e0 Dossou de se d\u00e9soler. \u00ab\u00a0Mon fils\u00a0\u00bb, se r\u00e9p\u00e9tait-il alors, \u00ab\u00a0est le premier de chez nous \u00e0 avoir fr\u00e9quent\u00e9 l&rsquo;\u00e9cole. Il y a acquis un savoir riche en promesses. Ainsi, c&rsquo;est gr\u00e2ce \u00e0 ce savoir que j&rsquo;ai pu tout d&rsquo;abord remplacer le chaume du toit de ma demeure par une t\u00f4le qui restera bonne au moins dix ann\u00e9es, c&rsquo;est gr\u00e2ce \u00e0 se savoir aussi que j&rsquo;ai pu ensuite acqu\u00e9rir une toute jeune \u00e9pouse, dont les \u0153uvres remplissent \u00e0 nouveau la maison de rires d&rsquo;enfants, et par qui, ma premi\u00e8re femme &#8211; celle qui me fut toujours fid\u00e8le &#8211; est aujourd&rsquo;hui soulag\u00e9e des soins du m\u00e9nage. Quel b\u00e9n\u00e9fice n&rsquo;y aurait-il pas alors pour notre maison, sinon pour notre \u00ab\u00a0quartier\u00a0\u00bb tout entier (lignage), si Simon pouvait maintenant fr\u00e9quenter la Grande \u00c9cole qui existe &#8211; dit-on &#8211; dans la capitale\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Or, il se faisait qu&rsquo;une des jeunes s\u0153urs de Dossou habitait la capitale, ayant \u00e9pous\u00e9 quelques dix ans auparavant, un jeune homme du pays, devenu depuis coursier \u00e0 l&rsquo;Office des comptes Ch\u00e8ques Postaux. Dossou s&rsquo;enquit aupr\u00e8s d&rsquo;elle de la possibilit\u00e9 pour Simon de loger chez eux et, le cas \u00e9ch\u00e9ant, combien il lui en co\u00fbterait de pension. Additionn\u00e9e au frais d&rsquo;\u00e9colage, la pension constituait une somme \u00e9lev\u00e9e. Mais apr\u00e8s quelques semaines de r\u00e9flexion, Dossou annon\u00e7a au conseil de famille &#8211; qu&rsquo;il avait r\u00e9uni, comme il en avait le droit, puisqu&rsquo;il en \u00e9tait le chef &#8211;<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>que sa d\u00e9cision \u00e9tait prise : Simon fr\u00e9quenterait le lyc\u00e9e.<\/p>\n<p>Quand la nouvelle du d\u00e9part prochain du jeune homme pour la capitale se r\u00e9pandit \u00e0 Tanangatou, les voisins s&rsquo;\u00e9tonn\u00e8rent : \u00ab\u00a0Comment est-il possible, disaient-ils, que Dossou ait pu r\u00e9unir ainsi la somme qui assurerait six longues ann\u00e9es d&rsquo;\u00e9colage au fils cadet de sa d\u00e9funte \u00e9pouse ? La culture de l&rsquo;ananas &#8211;<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>\u00e0 laquelle Simon avait assur\u00e9ment contribu\u00e9 avec diligence &#8211;<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>lui avait certainement procur\u00e9 un petit p\u00e9cule, mais rien, \u00e0 coup s\u00fbr, de l&rsquo;ordre des sommes n\u00e9cessaires\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Quel \u00e2ge devait donc avoir Simon quand il entra au lyc\u00e9e? Peut-\u00eatre dix-huit ans pass\u00e9s&#8230; Mais il y fit imm\u00e9diatement merveille. Il semblait \u00e0 ses ma\u00eetres que la connaissance lui venait comme par enchantement. Seuls ses condisciples boudaient la compagnie d&rsquo;un jeune homme qu&rsquo;il jugeaient sauvage : ils lui reprochaient tout sp\u00e9cialement la froideur distante qu&rsquo;il affichait lors des r\u00e9jouissances, telles que f\u00eates populaires au c\u00e9r\u00e9monies familiales.<\/p>\n<p>C&rsquo;est sans difficult\u00e9 aucune qu&rsquo;ayant brillamment pass\u00e9 son bac, Simon obtint une bourse d&rsquo;\u00c9tat qui lui permit d&rsquo;entreprendre des \u00e9tudes de m\u00e9decine \u00e0 l\u2019\u00e9tranger : \u00e0 Dakar. La capitale s\u00e9n\u00e9galaise lui plut par sa modernit\u00e9 qui tranchait sur tout ce qu&rsquo;il avait connu jusque-l\u00e0 : ici, toutes les rues \u00e9taient goudronn\u00e9es, chaque boutique contenait des milliers d&rsquo;articles diff\u00e9rents, et des restaurants par dizaines s&rsquo;offraient au choix des d\u00eeneurs dans le quartier qui descend vers le port. Simon se rendait compte bien s\u00fbr qu&rsquo;il y avait un prix \u00e0 payer pour tant de diversit\u00e9 : dans son pays, les Fran\u00e7ais \u00e9taient devenus, depuis la R\u00e9volution Nationale, des invit\u00e9s relativement discrets, il n&rsquo;en \u00e9tait pas de m\u00eame ici ; et Simon \u00e9prouvait quelquefois du ressentiment envers les S\u00e9n\u00e9galais qui manifestaient vis-\u00e0-vis des Europ\u00e9ens, soit par calcul, soit par niaiserie, une obs\u00e9quiosit\u00e9 d\u00e9gradante. Il n&rsquo;en \u00e9tait pas moins vrai que Dakar repr\u00e9sentait aux yeux de l&rsquo;aspirant au savoir m\u00e9dical moderne qu&rsquo;il \u00e9tait, la moiti\u00e9 du chemin parcouru vers la source rayonnante d&rsquo;un savoir technologique authentiquement magique.<\/p>\n<p>Il y avait \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 quelques autres \u00e9tudiants de sa \u00ab\u00a0coutume\u00a0\u00bb (ethnie) qui s&rsquo;\u00e9taient r\u00e9unis en association, mais il les fr\u00e9quenta peu, leur pr\u00e9f\u00e9rant la compagnie nocturne des membres d&rsquo;une Soci\u00e9t\u00e9 aux buts apparemment mal d\u00e9finis. \u00c0 la fin de son s\u00e9jour \u00e0 Dakar, il se classa second dans un concours organis\u00e9 par le Minist\u00e8re fran\u00e7ais de la Coop\u00e9ration, ce qui lui permit d&rsquo;obtenir une bourse de sp\u00e9cialisation en chirurgie \u00e0 Paris. De son s\u00e9jour en France, rien n&rsquo;est malheureusement connu.<\/p>\n<p>Quoi qu&rsquo;il en soit, Simon revint au pays au d\u00e9but de l&rsquo;\u00e9t\u00e9 1979. Sa notori\u00e9t\u00e9 l&rsquo;avait pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 : il serait le premier chirurgien neurologue de cette petite r\u00e9publique courageuse et un poste de Chef de Service l&rsquo;attendait \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital universitaire d&rsquo;\u00c9tat, associ\u00e9 \u00e0 une chaire. Comme son engagement ne d\u00e9butait officiellement qu&rsquo;en octobre, il avait d\u00e9cid\u00e9 de passer les quelques mois d&rsquo;\u00e9t\u00e9 \u00e0 Tanangatou, son village natal.<\/p>\n<p>Un \u00e9v\u00e9nement douloureux avait eu lieu tandis que Simon \u00e9tait encore \u00e0 Dakar : la mort au village de son p\u00e8re, Dossou Tokp\u00e9. Simon avait \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s affect\u00e9 par cet \u00e9v\u00e9nement. Il en avait con\u00e7u une grande tristesse, une des plus grandes de sa vie certainement, parce qu&rsquo;il lui avait \u00e9t\u00e9 impossible de rejoindre aussit\u00f4t le pays : c&rsquo;\u00e9tait en effet alors \u00e0 Dakar, le moment des examens. Il avait cependant eu l&rsquo;occasion d&rsquo;assister, trois mois plus tard, au retour de deuil ; mais tous s&rsquo;\u00e9taient accord\u00e9s \u00e0 consid\u00e9rer qu&rsquo;il s&rsquo;adressait, pour son absence dans les jours qui suivirent le d\u00e9c\u00e8s, des reproches excessifs.<\/p>\n<p>On apprit cependant plus tard, qu&rsquo;\u00e0 cette \u00e9poque, Simon s&rsquo;\u00e9tait ouvert \u00e0 certains d&rsquo;un incident qui pouvait expliquer partiellement ses sentiments exag\u00e9r\u00e9s. Une nuit &#8211; dont il devait apprendre une dizaine de jours plus tard qu&rsquo;elle fut celle du d\u00e9c\u00e8s de son p\u00e8re &#8211; il avait entendu frapper \u00e0 la porte de sa chambre d&rsquo;\u00e9tudiant, alors que, d\u00e9j\u00e0 \u00e9tendu sur son lit, il s&rsquo;appr\u00eatait \u00e0 s&rsquo;endormir. \u00c9tant aller ouvrir au visiteur, il avait \u00e9t\u00e9 surpris de d\u00e9couvrir son p\u00e8re dans l&rsquo;encadrement de la porte. Celui-ci \u00e9tait alors entr\u00e9 avec pr\u00e9cipitation dans la pi\u00e8ce et, coupant court aux demandes d&rsquo;explications de son fils, s&rsquo;\u00e9tait lanc\u00e9 dans une conversation v\u00e9h\u00e9mente, au cours de laquelle il avait adress\u00e9 \u00e0 Simon des reproches assez vifs, lui imputant en particulier des difficult\u00e9s tr\u00e8s s\u00e9rieuses au sein desquelles il \u00e9tait en train de se d\u00e9battre, et qui auraient pour lui &#8211; affirmait-t-il &#8211; des cons\u00e9quences dramatiques. Dossou aurait disparu de mani\u00e8re tout aussi soudaine, alors que son fils s&rsquo;appr\u00eatait \u00e0 lui offrir le g\u00eete pour le restant de la nuit.<\/p>\n<p>Le mois de juillet s&rsquo;\u00e9tait \u00e9coul\u00e9 sans \u00e9v\u00e9nement notable : Simon rendait visite \u00e0 des parents et rencontrait quelques camarades de promotion pr\u00e9sents au village. Mais dans les premiers jours du mois d&rsquo;ao\u00fbt, il tomba gravement malade. On ne s&rsquo;inqui\u00e9ta pas trop dans les premiers jours, mais comme son \u00e9tat empirait rapidement, on convint qu&rsquo;il fallait consulter un m\u00e9decin sans plus de d\u00e9lai. On d\u00e9p\u00eacha un cousin vers la ville de Pr\u00e9fecture, dont il revint au bout de quelques jours en compagnie d&rsquo;un m\u00e9decin. Celui-ci diagnostiqua une m\u00e9ningite, mais trouvant Simon \u00e0 ce point affaibli, il s&rsquo;opposa \u00e0 son transport vers l&rsquo;h\u00f4pital : il lui semblait que le d\u00e9placement sur les pistes &#8211; d\u00e9j\u00e0 passablement d\u00e9fonc\u00e9es en temps ordinaire et plus sp\u00e9cialement d\u00e9tremp\u00e9es par des pluies torrentielles en cette p\u00e9riode de l&rsquo;ann\u00e9e &#8211; aurait raison des derni\u00e8res forces du malade.<\/p>\n<p>Celui-ci fut donc soign\u00e9 aux antibiotiques sur place. On craignit pour sa vie pendant deux semaines environ. Jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;un jour, il devint clair qu&rsquo;il \u00e9tait tir\u00e9 d&rsquo;affaire. Deux autres semaines s&rsquo;\u00e9coul\u00e8rent avant qu&rsquo;il ne se remette \u00e0 marcher, mais chacun s&rsquo;accordait \u00e0 penser alors que Simon avait refait le plus gros de ses forces. Quand on s&rsquo;avisa soudain que l&rsquo;homme avait bien chang\u00e9.<\/p>\n<p>Simon d\u00e9clara en effet \u00e0 ses proches qu&rsquo;il avait pris la d\u00e9cision de ne plus quitter d\u00e9sormais Tanangatou, car si ses ennemis avaient bien \u00e9t\u00e9 d\u00e9faits cette fois-ci, la puissance de leur offensive avait indiqu\u00e9 \u00e0 suffisance qu&rsquo;une seconde chance ne lui serait pas accord\u00e9e. Simon s&rsquo;appropria<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>une petite case qui fermait la concession parentale sur son flanc sud, il y installa son lit et ses maigres affaires et recouvrit les murs d&rsquo;affichettes d\u00e9crivant son \u00e9preuve et son tourment, on y lisait entre autres : \u00ab\u00a0Tu es ici dans la maison du maudit\u00a0\u00bb, ou bien \u00ab\u00a0Les sorciers ne lui laissent pas de tr\u00eave\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>La d\u00e9claration solennelle de Simon avait provoqu\u00e9 la consternation, non seulement au sein de son propre \u00ab\u00a0quartier\u00a0\u00bb, mais aussi dans la bourgade tout enti\u00e8re. Bien s\u00fbr, de telles choses n&rsquo;\u00e9tonnent jamais tout \u00e0 fait, puisque c&rsquo;est d&rsquo;elles que la vie quotidienne est h\u00e9las faite ; mais chacun se sentait empreint \u00e0 la fois d&rsquo;une tristesse infinie et d\u2019une rage secr\u00e8te \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e que les sorciers aient pu choisir, cette fois, pour assouvir leurs instincts d\u00e9testables, celui qui \u00e9tait d&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0 le fils le plus fameux de Tanangatou. C&rsquo;\u00e9tait un r\u00e9el cr\u00e8ve-c\u0153ur que de voir Simon s&rsquo;avancer d&rsquo;un pas bris\u00e9 au long des \u00ab\u00a0vons\u00a0\u00bb (ruelle en terre battue) du village, dans ses v\u00eatements au chic europ\u00e9en &#8211; qui contrastait avec l&rsquo;asc\u00e8se des boubous de coton blanc &#8211; mais dont la fra\u00eecheur d\u00e9clinait \u00e0 mesure que la poussi\u00e8re rouille de la <i>terre de barre<\/i> en prenait, de jour en jour, une possession mieux assur\u00e9e.<\/p>\n<p>Bien qu&rsquo;il demeur\u00e2t depuis ce moment d&rsquo;une constitution visiblement fragile, et que sa d\u00e9marche f\u00fbt \u00e0 jamais h\u00e9sitante, les connaissances de Simon s&rsquo;accrurent cependant consid\u00e9rablement durant cette p\u00e9riode. On vint le consulter toujours davantage pour son savoir relatif aux vertus secr\u00e8tes des plantes, ainsi que pour sa science des m\u00e9dicaments que l&rsquo;on pouvait composer \u00e0 partir d&rsquo;elles. Cette connaissance des plantes, il l&rsquo;avait acquise &#8211; disait-on &#8211; de la fa\u00e7on suivante. Un jour qu&rsquo;il se promenait \u00e0 la lisi\u00e8re des jardins, de sa d\u00e9marche d\u00e9sormais ralentie, il avait entendu, \u00e9manant des taillis, un puissant g\u00e9missement animal. S&rsquo;\u00e9tant approch\u00e9, il avait, \u00e9cartant les plantes folles, d\u00e9couvert un buffle mortellement bless\u00e9 par la balle d&rsquo;un chasseur.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u0153il d\u00e9j\u00e0 \u00e0 moiti\u00e9 \u00e9teint par une agonie avanc\u00e9e, l&rsquo;animal lui avait tenu ce langage : \u00ab\u00a0Je te connais, Simon tu as un homme d&rsquo;une tr\u00e8s grande force car tu as surv\u00e9cu jusqu&rsquo;ici \u00e0 l&rsquo;odieuse malveillance d&rsquo;un pacte de sang conclu par des sorciers tr\u00e8s puissants. Je tiens \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler \u00e0 un homme de ta force, un secret. Quand je serai mort &#8211; ce qui ne saurait tarder &#8211; tu creuseras \u00e0 l&#8217;emplacement de ma t\u00eate, et tu d\u00e9couvriras (\u00e0 quelque profondeur) une petite calebasse enfouie sous la terre. Tu l&rsquo;ouvriras et dans son centre, tu trouveras une chique de tabac. Une fois revenu chez toi, tu la m\u00e2cheras avec lenteur, et tu verras qu&rsquo;un grand pouvoir te sera ainsi conf\u00e9r\u00e9\u00a0\u00bb. Simon fit comme le buffle lui avait enjoint : il d\u00e9couvrit la minuscule calebasse, s&#8217;empara de son contenu, et rentra chez lui. Quelques jours plus tard, il repensa au tabac, entreprit de le m\u00e2cher, et fut tout aussit\u00f4t pris d&rsquo;un irr\u00e9sistible sommeil. \u00c0 son r\u00e9veil, il s&rsquo;aper\u00e7ut &#8211; comme l&rsquo;animal merveilleux le lui avait pr\u00e9dit &#8211; qu&rsquo;il poss\u00e9dait soudain tout le savoir secret des plantes des champs, de la brousse et de la for\u00eat des bord de rivi\u00e8re.<\/p>\n<p>Or, tandis que ces \u00e9v\u00e9nements se d\u00e9roulaient \u00e0 Tanangatou, un jeune homme, natif de ce village, terminait \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 nationale des \u00e9tudes en science \u00e9conomique. Son nom \u00e9tait Anastase Olodoum\u00e9.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>Un jour, ayant appris qu&rsquo;un vieil homme, qu&rsquo;il connaissait de r\u00e9putation, entreprendrait bient\u00f4t le voyage de Tanangatou, il se rendit aupr\u00e8s de lui, afin de lui confier un message \u00e0 l&rsquo;intention de ses parents. La conversation avait port\u00e9 sur divers sujets ayant trait au pays, quand, soudain, le vieillard parut succomber \u00e0 une tr\u00e8s grande tristesse. Anastase s&rsquo;enquit alors de la raison de ce chagrin, sur quoi le vieil homme lui d\u00e9clara d&rsquo;une voix toute empreinte de sagesse que le seul malheur digne d&rsquo;affliger un homme \u00e9tait la perte d&rsquo;un enfant. Anastase lui r\u00e9pondit avec la sollicitude respectueuse qui convenait \u00e0 ses propos : \u00ab\u00a0Papa, si vous le voulez bien, parlez-moi des circonstances de la mort de votre fils\u00a0\u00bb. Le vieil homme expliqua au jeune \u00e9tudiant qu&rsquo;il ne s&rsquo;agissait pas \u00e0 proprement parler de son fils, mais de l&rsquo;un de ses neveux pour qui il avait con\u00e7u une profonde affection lorsque celui-ci r\u00e9sidait chez lui dans la capitale pendant le temps de ses \u00e9tudes au lyc\u00e9e. Il ajouta que son neveu n&rsquo;\u00e9tait pas mort, mais vivait au village une vie mis\u00e9rable depuis qu&rsquo;il \u00e9tait devenu la proie des sorciers. Puis il raconta \u00e0 Anastase, avec force d\u00e9tails, l&rsquo;histoire de Simon.<\/p>\n<p>Ce n&rsquo;\u00e9tait pas la premi\u00e8re fois qu&rsquo;Anastase entendait parler de l&rsquo;infortune de son \u00ab\u00a0pays\u00a0\u00bb, mais il ne connaissait jusque-l\u00e0 que les grandes lignes de son histoire. La dizaine d&rsquo;ann\u00e9es qui s\u00e9parait le jeune \u00e9conomiste du m\u00e9decin avait suffi \u00e0 distinguer enti\u00e8rement leur destin\u00e9e respective. Pour un jeune homme comme Anastase, qui avait &#8211; lui aussi &#8211; parcouru la voie ardue et m\u00e9ritoire qui conduit exceptionnellement l&rsquo;enfant d&rsquo;un village du Nord \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9, l&rsquo;histoire de Simon apparaissait particuli\u00e8rement d\u00e9chirante : elle mettait en \u00e9vidence comment l&rsquo;ambition justifi\u00e9e et le courage personnel pouvaient \u00eatre absolument d\u00e9faits par la haine aveugle d&rsquo;autres hommes. Il consid\u00e9ra d\u00e8s lors qu&rsquo;il \u00e9tait de son devoir de faire tout ce qu&rsquo;il serait en son pouvoir pour tenter de sauver son malheureux \u00ab\u00a0pays\u00a0\u00bb. Il dit alors au vieil homme, \u00ab\u00a0Papa, l&rsquo;histoire de votre cher neveu m&rsquo;a profond\u00e9ment \u00e9mu. J&rsquo;aimerais que vous m&rsquo;autorisez \u00e0 m&rsquo;int\u00e9resser directement \u00e0 son sort\u00a0\u00bb. L&rsquo;oncle de Simon compris qu&rsquo;il \u00e9tait question d&rsquo;engager un combat qui s&rsquo;av\u00e8rerait certainement co\u00fbteux &#8211; pour les hommes comme pour les bourses &#8211; contre d&rsquo;odieux cannibales, c&rsquo;est pourquoi, il eut \u00e0 c\u0153ur de marquer solennellement son accord : \u00ab\u00a0Digne fils\u00a0\u00bb, dit-il, \u00ab\u00a0je suis pr\u00eat \u00e0 faire ce qu&rsquo;il faut\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Bien que, pour quelqu&rsquo;un qui &#8211; comme lui &#8211; avait appris au cours de ses \u00e9tudes \u00e0 poser un regard critique sur les croyances de ses a\u00efeux, un combat engag\u00e9 contre des sorciers ne constitu\u00e2t en aucune mani\u00e8re ce qu&rsquo;il \u00e9tait pour un homme attach\u00e9 au tradition et de moindre instruction, Anastase n&rsquo;entendait pas pour autant se lancer dans une telle entreprise \u00e0 la l\u00e9g\u00e8re, ni sans moyen. Il jugea d\u00e8s lors qu&rsquo;il \u00e9tait important avant tout de conna\u00eetre avec plus d&rsquo;exactitude les causes de la maladie de Simon. Aussi, sa premi\u00e8re d\u00e9marche f\u00fbt-elle d&rsquo;aller consulter un devin.<\/p>\n<p>Il alla voir un <i>bokonon<\/i> (un \u00ab\u00a0charlatan\u00a0\u00bb comme le veut l&rsquo;usage local du fran\u00e7ais, impos\u00e9 par des missionnaires s\u00fbrs de leur savoir, car cautionn\u00e9 par Dieu), en qui il avait pleine confiance. S&rsquo;\u00e9tant assur\u00e9 du montant de ses honoraires, et ayant r\u00e9uni autour du plateau son <i>lonflen<\/i> et tout son appareil de noix, de coquillages, d&rsquo;osselets et de graviers, le devin entreprit d&rsquo;interroger le demi-dieu F\u00e2, <i>vodoun<\/i> du destin des hommes. On raconte en effet, que M\u00e2wu-Lissa avait confi\u00e9 autrefois \u00e0 ce g\u00e9nie placentaire (n\u00e9 de deux femmes et d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment flasque car priv\u00e9 d\u2019os \u00e0 la naissance) la t\u00e2che magnanime de venir en aide aux hommes confront\u00e9 aux plus rudes difficult\u00e9s de la vie, en leur r\u00e9v\u00e9lant la r\u00e9alit\u00e9 profonde des choses chaque fois qu&rsquo;ils s\u2019adresseraient \u00e0 lui selon les formes prescrites de la consultation des noix du palmier portant son nom (F\u00e2-d\u00e9).<\/p>\n<p>Voici ce qui apparut quant aux causes de la maladie de Simon. Pour payer le s\u00e9jour de son fils dans la capitale, Dossou Tokp\u00e9 s&rsquo;\u00e9tait en fait gravement endett\u00e9 envers deux marchands Haoussa de sa connaissance et, afin d&rsquo;assurer cet investissement objectivement excessif, il avait par ailleurs conclu une entente avec un groupe de sorciers s\u00e9vissant dans la r\u00e9gion pour que celui-ci garantissent par leurs gri-gris et leur incantations &#8211; sinon par leurs poisons &#8211; le succ\u00e8s de Simon \u00e0 chacune des \u00e9tapes d\u00e9cisive de son cursus honorum. H\u00e9las, la mort lui \u00e9tait advenue inopin\u00e9ment avant que la dette mystique et peut-\u00eatre rembours\u00e9e, et les personnages malveillants avec qui il avait eu la na\u00efvet\u00e9 roublarde de s&rsquo;acoquiner, s&rsquo;\u00e9taient aussit\u00f4t d\u00e9dommag\u00e9s aux d\u00e9pens de son malheureux fils au moment m\u00eame o\u00f9 celui-ci allait r\u00e9colter des premiers fruits d&rsquo;un parcours effectivement couronn\u00e9 de succ\u00e8s jusque-l\u00e0.<\/p>\n<p>L&rsquo;homme cr\u00e9dule se fait de la consultation, une repr\u00e9sentation simpliste : il imagine que le signe des noix exprime r\u00e9ellement la parole de F\u00e2, puisqu&rsquo; il existe bien un tel g\u00e9nie portant sur les actes des hommes un regard de connaissance, et qui se voit en quelque sorte forc\u00e9, dans la consultation, de r\u00e9gurgiter son savoir au b\u00e9n\u00e9fice du consultant. Mais pour Anastase &#8211; comme pour tous les hommes d&rsquo;un peu de sagesse &#8211; la divination ne rel\u00e8ve pas d&rsquo;une croyance mystique et un peu vague, mais d&rsquo;une conception rationnelle du monde : pour eux, le <i>bokonon<\/i>, dans son op\u00e9ration, fait tout simplement figure de r\u00e9cepteur au sein du champ des dispositions qui d\u00e9finit enti\u00e8rement toute situation existant en un lieu et \u00e0 un moment pr\u00e9cis ; quant aux sentences produites par le devin, elles ne constituent rien d&rsquo;autre que la mise en forme linguistiques explicite de la configuration g\u00e9n\u00e9rale des facteurs d\u00e9terminants la situation singuli\u00e8re soumise \u00e0 l&rsquo;investigation. Disposant d\u00e9sormais d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments nouveaux et suppl\u00e9mentaires, le consultant est \u00e0 m\u00eame de prendre des d\u00e9cisions mieux inform\u00e9es &#8211; sans avoir jamais imagin\u00e9 pour autant qu&rsquo;il lui a \u00e9t\u00e9 offert d&rsquo;entrevoir, par l&rsquo;entremise magique d&rsquo;un <i>vodoun<\/i>, ce qui n&rsquo;a pas encore \u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Mis ensemble, le r\u00e9cit du vieil homme &#8211; celui que Simon appelait affectueusement \u00ab\u00a0mon Tuteur\u00a0\u00bb &#8211; et les \u00e9l\u00e9ments d\u00e9couverts dans la consultation, permettaient de reconstituer un tableau suffisamment complet pour que l&rsquo;on puisse envisager de planifier une action en fonction d&rsquo;eux. Le probl\u00e8me avait deux bouts : les sorciers comme son origine, et Simon comme son aboutissement, et il \u00e9tait en principe aussi bien loisible de le prendre par l&rsquo;un ou l&rsquo;autre de ces deux bouts. Il suffisait maintenant pour se d\u00e9cider dans une voie strat\u00e9gique, de peser les m\u00e9rites respectifs de ces deux options.<\/p>\n<p>Approcher la question par ses origines ne pouvait signifier qu&rsquo;une seule chose : retrouver les sorciers et s&rsquo;acquitter de la dette mystique contract\u00e9e jadis par Dossou Tokp\u00e9 aupr\u00e8s d&rsquo;eux. Outre le d\u00e9sagr\u00e9ment que constitue en soi la fr\u00e9quentation des sorciers, et la crainte justifi\u00e9e que l&rsquo;on rentre incidemment dans leurs mauvaises gr\u00e2ces par sa propre maladresse, cette option obligeait (c&rsquo;\u00e9tait l\u00e0 sa condition pr\u00e9alable) de r\u00e9soudre le probl\u00e8me d\u00e9licat de leur identit\u00e9 m\u00eame, la sorcellerie \u00e9tant &#8211; comme il va de soi pour toute activit\u00e9 mal\u00e9fique &#8211; une pratique qui s&rsquo;exerce plus volontiers \u00e0 la faveur des t\u00e9n\u00e8bres secr\u00e8tes qu&rsquo;au plein soleil de midi.<\/p>\n<p>Il existait bien un moyen relativement simple d&rsquo;apprendre l&rsquo;identit\u00e9 des sorciers sans devoir se lancer dans une longue et p\u00e9rilleuse enqu\u00eate dans l&rsquo;entourage de Dossou, il s&rsquo;agissait sans plus d&rsquo;interroger celui-ci, par-del\u00e0 la fronti\u00e8re de la mort. En effet, tant que la jarre d\u00e9pos\u00e9e sur la tombe n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 solennellement bris\u00e9e, le <i>lindon<\/i> demeure possesseur du corps et l&rsquo;on peut tout \u00e0 loisir l&rsquo;interroger. On avait autrefois recours \u00e0 cette technique de mani\u00e8re r\u00e9guli\u00e8re lorsque le d\u00e9funt \u00e9tait d\u00e9c\u00e9d\u00e9 dans des circonstances suspectes, c&rsquo;est-\u00e0-dire, pratiquement toujours. \u00ab\u00a0La mort est un r\u00e8glement de compte\u00a0\u00bb, dit-on sur le ton de l&rsquo;\u00e9vidence.<\/p>\n<p>Mais Dossou \u00e9tait mort depuis plusieurs ann\u00e9es, et le <i>lindon<\/i> &#8211; qui, comme on s&rsquo;en souvient, avait rendu visite \u00e0 Simon au cours de la nuit fatale &#8211; avait probablement rejoint le royaume inconnaissable des ombres. Quelques bribes de m\u00e9moire devaient bien \u00eatre rest\u00e9es attach\u00e9es aux ossements de Dossou ou \u00e0 certains de ses objets familiers, mais outre la mauvaise qualit\u00e9 probable des r\u00e9ponses que l&rsquo;on obtiendrait d&rsquo;eux, les difficult\u00e9s pratiques li\u00e9es \u00e0 leur exhumation ou \u00e0 leur d\u00e9couverte semblaient insurmontables. Sans compter que si le man\u00e8ge venait \u00e0 l&rsquo;attention des Autorit\u00e9s, ou m\u00eame de certains proches irrit\u00e9s de ce que l&rsquo;on remue un pass\u00e9 toujours explosif, l&rsquo;investigateur ne verrait, sinon mis en prison pour une dur\u00e9e ind\u00e9finie, du moins couvert d&rsquo;opprobre par l&rsquo;opinion, quelle qu&rsquo;ait \u00e9t\u00e9 par ailleurs la puret\u00e9 de ses intentions.<\/p>\n<p>La solution du probl\u00e8me passant par la d\u00e9couverte de l&rsquo;identit\u00e9 des sorciers \u00e9tait donc \u00e0 \u00e9carter car \u00e0 la fois trop complexe et trop risqu\u00e9e. Seule la deuxi\u00e8me option demeurait donc ouverte : le retournement du mal de Simon vers ses ensorceleurs, l&rsquo;identit\u00e9 de ceux-ci demeurant provisoirement inconnue; seule leur mort ult\u00e9rieure comme cons\u00e9quence du d\u00e9senvo\u00fbtement mettrait fin par son caract\u00e8re spectaculaire et non-\u00e9quivoque au myst\u00e8re de leur identit\u00e9.<\/p>\n<p>Il existe, Dieu merci, des <i>m\u00e9flangato<\/i>, des \u00ab\u00a0faiseurs de bien\u00a0\u00bb, vers qui se tourner en de telles circonstances, mais il \u00e9tait hors de question qu&rsquo;Anastase s&rsquo;adresse \u00e0 l&rsquo;un d&rsquo;entre eux en son seul nom : une telle op\u00e9ration ne peut \u00eatre que collective. Il faut \u00eatre plusieurs pour engager les diverses tractations qui conduiront \u00e0 l\u2019accord d\u2019un gu\u00e9risseur, il faut \u00eatre plusieurs aussi pour r\u00e9unir les hommes qui couvriront les frais divers de transport &#8211; qui se chiffrent \u00e0 trois ou cinq mille francs pour chaque d\u00e9placement &#8211; sans compter les cent mille francs ou davantage que co\u00fbtera un traitement qui s&rsquo;\u00e9chelonne sur plusieurs mois et se d\u00e9roule dans l&rsquo;enclos m\u00eame du faiseur de bien. Mais pour ce qui touchait \u00e0 cette derni\u00e8re somme, on pouvait consid\u00e9rer que le tuteur de Simon l&rsquo;avait enti\u00e8rement prise \u00e0 sa charge.<\/p>\n<p>Anastase entreprit donc la tourn\u00e9e de ses \u00ab\u00a0pays\u00a0\u00bb qui demeuraient dans la capitale, et il ne tarda pas \u00e0 r\u00e9unir &#8211; car il sut trouver les arguments qui touchent au c\u0153ur &#8211; une douzaine de jeunes personnes, employ\u00e9s des minist\u00e8res, policiers, secr\u00e9taires, militaires ou commer\u00e7antes, qui s&rsquo;engag\u00e8rent dans cette aventure avec g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 et d\u00e9termination. Ceci \u00e9tant fait, Anastase jugea qu&rsquo;avant toute d\u00e9marche plus concr\u00e8te, il lui fallait obtenir maintenant l&rsquo;accord de Simon lui-m\u00eame pour que leur combat commun s&rsquo;engage sous les meilleurs auspices.<\/p>\n<p>Il partit donc pour Tanangatou et parcourut les 400 kilom\u00e8tres qui s\u00e9parent la bourgade de la capitale dans la benne d&rsquo;un camion qu&rsquo;il partageait avec une trentaine de compagnons de voyage. Il arriva au village, moulu par les cahots d&rsquo;une piste dont les passages en \u00ab\u00a0t\u00f4le ondul\u00e9e\u00a0\u00bb constituaient les meilleurs moments, et au bord de l&rsquo;insolation apr\u00e8s ces heures innombrables sous un soleil vertical. Il se pr\u00e9senta chez Simon le lendemain matin, et fut introduit au frais de sa case &#8211; o\u00f9 celui-ci l&rsquo;attendait &#8211; par un de ses grands fr\u00e8res.<\/p>\n<p>Les salutations usuelles ayant \u00e9t\u00e9 \u00e9chang\u00e9es, Simon s&rsquo;adressa \u00e0 son visiteur pour le remercier de tout ce qu&rsquo;il avait fait pour lui. Anastase prit tout d&rsquo;abord c&rsquo;est propos pour des remerciements ordinaires, mais dans les minutes qui suivirent il sentit son sang se glacer \u00e0 mesure que son h\u00f4te commentait les diff\u00e9rentes d\u00e9marches qu&rsquo;il avait entreprises pour lui, et que Simon semblait conna\u00eetre dans leur menu d\u00e9tail. Anastase avait entendu parler du savoir d&rsquo;herboriste que le chirurgien maudit avait acquis depuis qu&rsquo;il \u00e9tait retenu par des puissances adverses \u00e0 Tanangatou, mais il lui fallait maintenant se rendre \u00e0 l&rsquo;\u00e9vidence que cette connaissance se doublait aussi d&rsquo;une extraordinaire facult\u00e9 de voyance.<\/p>\n<p>\u00c0 la fin de leur entretien, Simon demanda \u00e0 son visiteur s&rsquo;il voulait bien se charger d&rsquo;un message destin\u00e9 \u00e0 son oncle, ce qu&rsquo;Anastase accepta volontiers. \u00ab\u00a0Tu diras donc \u00e0 mon tuteur, commen\u00e7a Simon, &lsquo;Pourquoi ceux \u00e0 qui tu m&rsquo;as vendu ne sont-ils jamais venus me chercher ?&rsquo; \u00ab\u00a0.<\/p>\n<p>Ces mots inattendus plong\u00e8rent le jeune \u00e9conomiste dans la plus profonde consternation : les propos de l&rsquo;ensorcel\u00e9 \u00e9taient sans ambigu\u00eft\u00e9 aucune, il accusait explicitement son oncle d&rsquo;\u00eatre du parti des sorciers qui le pers\u00e9cutaient. Bien plus, il chargeait Anastase de rapporter lui-m\u00eame cette accusation atroce au vieillard dont la douleur path\u00e9tique l&rsquo;avait convaincu d&rsquo;abord de s&rsquo;int\u00e9resser au sort de Simon. C&rsquo;est pourquoi Anastase se sentit forc\u00e9 de r\u00e9pondre avec la plus grande fermet\u00e9 : \u00ab\u00a0Je ne peux dire une chose semblable \u00e0 votre tuteur !\u00a0\u00bb. Sur quoi l&rsquo;autre se contenta de ricaner.<\/p>\n<p>Anastase reprit le chemin de la capitale d\u00e8s le lendemain, l&rsquo;\u00e2me en proie \u00e0 un trouble profond. Ainsi il \u00e9tait venu s&rsquo;entretenir avec celui qu&rsquo;il concevait comme la victime d\u00e9sarm\u00e9e d&rsquo;un pacte de sorciers, et s&rsquo;\u00e9tait retrouv\u00e9 face \u00e0 face avec un personnage agressif qui avait pris un ambigu plaisir \u00e0 montrer qu&rsquo;il n&rsquo;ignorait rien des d\u00e9marches faites pour le sauver. Simon l&rsquo;en avait remerci\u00e9, mais avec une condescendance qui dissimulait mal un secret m\u00e9pris. Mais, surtout, Anastase ne pouvait se d\u00e9faire d\u00e9sormais du plus horrible soup\u00e7on, chaque \u00e9l\u00e9ment nouveau semblait fait pour renforcer les autres : la connaissance des plantes acquise dans des circonstances obscures, le don de voyance du chirurgien, ne s&rsquo;agissait t-il pas l\u00e0 des traits les moins \u00e9quivoques qui caract\u00e9risent le personnage odieux du sorcier ? Quant \u00e0 l&rsquo;accusation affreuse portant sur son vieil oncle &#8211; dont l\u2019affliction ne pouvait assur\u00e9ment \u00eatre feinte &#8211; ne constituait-elle pas elle-m\u00eame un sort que le jeune \u00e9conomiste se voyait charg\u00e9 de v\u00e9hiculer, un enchantement motiv\u00e9 par le ressentiment qui remplace si facilement une gratitude justifi\u00e9e chez ces \u00eatres essentiellement malfaisants ? Et qu&rsquo;en \u00e9tait-il apr\u00e8s tout de cette association mal d\u00e9finie dont Simon avait \u00e9t\u00e9, disait-on, le membre lors de son s\u00e9jour \u00e0 Dakar ? Les S\u00e9n\u00e9galais ne sont pas les moins habiles \u00e0 ces machinations nuisibles. Et ce s\u00e9jour en Europe, dont rien de pr\u00e9cis n&rsquo;\u00e9tait su ? Simon aurait fort bien pu s&rsquo;initier \u00e0 cette puissante soci\u00e9t\u00e9 nocturne dont les membres se r\u00e9unissent en secret pour assurer par des moyens myst\u00e9rieux le bonheur des conjur\u00e9s : ce que l&rsquo;on appelle l\u00e0-bas, la Franc-ma\u00e7onnerie.<\/p>\n<p>Anastase s&rsquo;expliquait maintenant beaucoup mieux pourquoi les victimes de la sorcellerie sont habituellement abandonn\u00e9es \u00e0 leur triste sort, m\u00eame par leurs proches les plus chers : n&rsquo;\u00e9taient-elles pas \u00e0 leur tour rapidement forc\u00e9es, pour tenter de se d\u00e9gager, de recourir \u00e0 des armes semblables \u00e0 celle de leurs tourmenteurs, si bien qu&rsquo;elles devenaient bient\u00f4t indiscernables de leurs propres pers\u00e9cuteurs ? Le rationalisme cart\u00e9sien dont Anastase se pr\u00e9valait, lui apparaissait tout \u00e0 coup comme un bien fr\u00eale rempart maintenant qu&rsquo;il s&rsquo;avan\u00e7ait lui-m\u00eame sur un terrain min\u00e9 o\u00f9 ne circulent que des ombres dont on ne peut savoir si elles sont amies ou ennemies, o\u00f9 toutes les ententes sont secr\u00e8tes, o\u00f9 toutes les forces sont d&rsquo;une nature inconnue et toujours pr\u00eates \u00e0 se retourner contre leurs t\u00e9m\u00e9raire manipulateur. Si la possibilit\u00e9 lui en avait alors \u00e9t\u00e9 offerte, nul doute qu&rsquo;Anastase aurait volontiers fait machine arri\u00e8re, mais il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 pris dans la toile des engagements qu&rsquo;il avait pris envers les uns et les autres : vis-\u00e0-vis du tuteur, tout d&rsquo;abord, de ses diff\u00e9rents \u00ab\u00a0pays\u00a0\u00bb ensuite, qu&rsquo;il avait contribu\u00e9 \u00e0 mobiliser, et finalement &#8211; en d\u00e9pit de l&rsquo;attitude de celui-ci &#8211; vis-\u00e0-vis de Simon lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Anastase rendit compte au malheureux tuteur, en premier. Il rapporta les divers moments de l&rsquo;entrevue, puis, ayant soulign\u00e9 une fois de plus \u00e0 l&rsquo;intention de son interlocuteur \u00e0 quel point la responsabilit\u00e9 des ensorcel\u00e9s est diminu\u00e9e, il transmit fid\u00e8lement le message dont Simon l&rsquo;avait charg\u00e9. Ses multiples pr\u00e9cautions s&rsquo;av\u00e9r\u00e8rent bien inutiles et le visage d\u00e9fait du vieillard brisa son c\u0153ur comme il l&rsquo;avait pens\u00e9. Apr\u00e8s avoir longuement fix\u00e9 le sol en hochant la t\u00eate, le pauvre homme murmura, \u00ab\u00a0Je ne sais pas ce qu&rsquo;il veut dire\u2026\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Anastase reprit ensuite contact avec les membres de sa petite troupe. Il alla les trouver l&rsquo;un apr\u00e8s l&rsquo;autre et leur fit part de son entretien, s&rsquo;abstenant cependant de mentionner le trouble qui avait \u00e9t\u00e9 le sien. L&rsquo;\u00e9tape suivante s&rsquo;imposait d&rsquo;elle-m\u00eame, il s&rsquo;agissait maintenant de s&rsquo;assurer les services d&rsquo;un <i>m\u00e9flengato<\/i> qui se chargerait du traitement et assurerait la gu\u00e9rison de l&rsquo;envo\u00fbt\u00e9.<\/p>\n<p>Il y avait \u00e0 Koh\u00e9m\u00e9 un faiseur de bien de quelque r\u00e9putation, s&rsquo;adresser \u00e0 lui aurait constitu\u00e9 la solution la plus simple, et peut-\u00eatre la plus sage, puisque cette bourgade se situait \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e0 mi-chemin entre Tanangatou et la capitale ; la moins on\u00e9reuse aussi puisque le bonhomme \u00e9tait connu pour ses tarifs mod\u00e9r\u00e9s. Mais chacun s&rsquo;accorde \u00e0 consid\u00e9rer que, vu la mani\u00e8re dont l&rsquo;affaire \u00e9tait engag\u00e9e, seul un gu\u00e9risseur particuli\u00e8rement puissant avec quelque chance de r\u00e9ussir la cure de Simon.<\/p>\n<p>Or, en pays Tall\u00e9 &#8211; au Ghana donc &#8211; vivait un homme fort connu qui avait op\u00e9r\u00e9 des merveilles dans des cas tr\u00e8s semblables, et l&rsquo;unanimit\u00e9 se fit rapidement sur son nom. La petite bande d&rsquo;amis mandata Anastase pour qu&rsquo;il se rende aupr\u00e8s de ce faiseur de bien &#8211; nomm\u00e9 Kolkpar &#8211; afin d&rsquo;obtenir de lui qu&rsquo;il assure le traitement de l&rsquo;infortun\u00e9 chirurgien.<\/p>\n<p>Anastase se mit donc en route et, de taxi-brousse en camion, et de camion en taxi-brousse, il parvint, apr\u00e8s deux jours de voyage, en pays Tall\u00e9. La maison de Kolkpar \u00e9tait semblable \u00e0 celle de beaucoup de gu\u00e9risseurs fameux : son habitation personnelle constituait l&rsquo;un des c\u00f4t\u00e9s d&rsquo;un carr\u00e9, tandis que les trois autres c\u00f4t\u00e9s, dispos\u00e9s en U autour d&rsquo;une place commune ombr\u00e9e par un majestueux manguier, \u00e9taient compos\u00e9s d&rsquo;un ensemble de petites cases o\u00f9 r\u00e9sidaient les malades en traitement, accompagn\u00e9s le plus souvent d&rsquo;une jeune parente qui vaquait aux soins du m\u00e9nage et pr\u00e9parait les repas, tout en les rassurant par leur pr\u00e9sence famili\u00e8re. De l&rsquo;ensemble \u00e9manait une atmosph\u00e8re d&rsquo;aimable convivialit\u00e9 (qui contrastait avec la brutalit\u00e9 des \u00e9preuves terrifiantes auxquelles les patients \u00e9taient soumis dans la cure). Ici quelques marchande de \u00ab\u00a0produits de premi\u00e8re n\u00e9cessit\u00e9\u00a0\u00bb vendaient nonchalamment cigarettes et morceaux de sucres vendus \u00e0 la pi\u00e8ce, minuscules bo\u00eetes de concentr\u00e9 de tomates (curieusement diverties des stocks de l&rsquo;arm\u00e9e italienne), allumettes de mauvaise facture, lotions capillaires, b\u00e2tonnets \u00e0 se frotter les dents, vermifuges, ampicilline en g\u00e9lules rouge et jaune joliment appel\u00e9es miko-dokpo, ce qui signifie : \u00ab\u00a0se mange avec le chapeau\u00a0\u00bb, etc., l\u00e0 des marchands de tissu bon march\u00e9 issus des ethnies du Nord les moins riches, l\u00e0 encore, de simples badauds.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s quelques heures d&rsquo;attente, Anastase obtint du bon ma\u00eetre une audience priv\u00e9e. Il fut quelque peu d\u00e9confit de d\u00e9couvrir que son interlocuteur lui faisait souvent r\u00e9sumer en quelques mots certaines des p\u00e9rip\u00e9ties de l&rsquo;histoire de Simon qu&rsquo;il consid\u00e9rait pour sa part comme les plus dramatiques et les plus significatives, tant il apparaissait que, pour l&rsquo;homme de l&rsquo;art, de tels incidents \u00e9taient d&rsquo;une routini\u00e8re banalit\u00e9. Anastase en \u00e9tait arriv\u00e9 \u00e0 ce qu&rsquo;il consid\u00e9rait comme le moment le plus d\u00e9licat de la conversation, celui o\u00f9 il devait confesser \u00e0 Kolkpar qu&rsquo;il \u00e9tait peu vraisemblable que Simon accept\u00e2t de bon gr\u00e9 de se rendre aupr\u00e8s de lui. Il fut soulag\u00e9 d&rsquo;entendre le faiseur de bien lui dire, \u00ab\u00a0Ce n&rsquo;est rien, les choses se pr\u00e9sentent le plus souvent ainsi. Rassure-toi il me suivra sans r\u00e9sistance\u00a0\u00bb. Le gu\u00e9risseur expliqua encore que, dans les jours qui pr\u00e9c\u00e9deraient l&rsquo;exp\u00e9dition, il ferait les sacrifices n\u00e9cessaires et entonnerait les incantations appropri\u00e9es. Le jour venu, il se joindrait aux conjur\u00e9s et persuaderait Simon de le suivre en pronon\u00e7ant devant lui les formules efficaces. Il ajouta qu&rsquo;il \u00e9tait essentiel d&rsquo;entreprendre l&rsquo;exp\u00e9dition de nuit, de se rendre tout droit \u00e0 la case de l&rsquo;ensorcel\u00e9 et de l&rsquo;enlever aussit\u00f4t sans s&rsquo;attarder davantage au village, sans surtout adresser la parole \u00e0 qui que ce soit, de peur que, pr\u00e9venus, des sorciers aient le temps de mettrke au point sur le champ une contre-attaque. Ayant prononc\u00e9 ces mots, Kolpar cong\u00e9dia Anastase, l&rsquo;avisant de lui envoyer un message dix jours avant l&rsquo;op\u00e9ration afin que les derniers d\u00e9tails soient alors discut\u00e9s.<\/p>\n<p>Le temps s&rsquo;\u00e9coulait rapidement et l&rsquo;on avait ainsi atteint la fin du mois d&rsquo;ao\u00fbt, moment de l&rsquo;ann\u00e9e ou le rythme de la vie se voit all\u00e9g\u00e9 par la fra\u00eecheur relative qui envahit le jour et plus encore la soir\u00e9e. C&rsquo;est le 28 ao\u00fbt qu&rsquo;Anastase lan\u00e7a sur la capitale une vaste op\u00e9ration : les camarades s&rsquo;\u00e9taient partag\u00e9 les divers quartiers pour une grande collecte, non seulement aupr\u00e8s des parents, mais aussi aupr\u00e8s de tous les natifs et leur petit pays. Anastase, tel un strat\u00e8ge \u00e0 l&rsquo;aube d&rsquo;une bataille d\u00e9cisive r\u00e9partissait les quartiers entre les conjur\u00e9s : \u00e0 celui-ci Kogu\u00e9m\u00e9, \u00e0 celle-l\u00e0 La Barri\u00e8re, \u00e0 tel autre Sainte-Rita, jusqu&rsquo;\u00e0 ce que la capitale tout enti\u00e8re fut parfaitement quadrill\u00e9e. Une somme consid\u00e9rable fut rassembl\u00e9e : la cause \u00e9tait bonne puisqu&rsquo;elle avait pour ressort l&rsquo;indignation instinctive que chacun ressent devant la m\u00e9chancet\u00e9 et l&rsquo;injustice ; d&rsquo;ailleurs, la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 des pauvres gens est ici, comme ailleurs, sans limite.<\/p>\n<p>Au soir de cette journ\u00e9e faste, la compagnie des amis s&rsquo;assembla dans une all\u00e9gresse teint\u00e9 d&rsquo;euphorie : tout \u00e9tait pr\u00eat, un faiseur de bien prestigieux avait marqu\u00e9 son accord, et la caisse \u00e9tait suffisamment garnie. On se s\u00e9para dans la bonne humeur, et les conversations anim\u00e9es ne s&rsquo;\u00e9teignirent que peu \u00e0 peu dans les ruelles ent\u00e9n\u00e9br\u00e9es.<\/p>\n<p>Ils ne tard\u00e8rent pas \u00e0 d\u00e9chanter ! Car la force des ennemis de Simon se manifesta bient\u00f4t pour les terrasser sauvagement de sa puissance implacable. Le temps des succ\u00e8s aurait dur\u00e9 autant que les pr\u00e9paratifs du combat, mais sit\u00f4t celui-ci engag\u00e9, les revers se succ\u00e9deraient en cascade, jusqu&rsquo;\u00e0 ce que les imprudents justiciers s&rsquo;abandonnent enfin \u00e0 la catatonie h\u00e9b\u00e9t\u00e9e dans laquelle les coups ass\u00e9n\u00e9s par leurs adversaires invisibles, les avait plong\u00e9s.<\/p>\n<p>Voici ce qui s&rsquo;\u00e9tait pass\u00e9. Les pr\u00e9paratifs \u00e9tant termin\u00e9s, on avait confi\u00e9 \u00e0 un cousin de la victime la mission d&rsquo;envoyer aupr\u00e8s de Kolkpar afin qu&rsquo;il pr\u00e9vienne celui-ci que l&rsquo;enl\u00e8vement \u00e0 Tanangatou pourrait avoir lieu une dizaine de jours plus tard. H\u00e9las ! La veille du jour pr\u00e9vu pour son d\u00e9part, la rumeur se r\u00e9pandit &#8211; mais elle ne tarda pas \u00e0 \u00eatre confirm\u00e9e sur les ondes nationales &#8211; qu&rsquo;un coup d&rsquo;\u00e9tat venait d&rsquo;avoir lieu au Ghana, et que la fronti\u00e8re \u00e9tait en cons\u00e9quence ferm\u00e9e au trafic des hommes et des marchandises pour une dur\u00e9e ind\u00e9termin\u00e9e.<\/p>\n<p>Un bon mois s&rsquo;\u00e9coula alors avant que le r\u00e9gime r\u00e9volutionnaire r\u00e9cemment mis en place ne r\u00e9tablisse les \u00e9changes avec les pays limitrophes. Les amis se r\u00e9unirent une fois de plus, et confirm\u00e8rent dans son mandat le cousin pressenti tout d&rsquo;abord. Le matin m\u00eame de son d\u00e9part, sans que rien ait pu laisser augurer un \u00e9v\u00e9nement aussi brutal, sa m\u00e8re mourut d&rsquo;un arr\u00eat du c\u0153ur. Il fallut &#8211; selon la coutume &#8211; attendre la fin du jour pour que les hommes de la maisonn\u00e9e, trouant le silence de la nuit par la d\u00e9charge de leurs fusils, rendent ainsi public le deuil inopin\u00e9. Les multiples obligations qu&rsquo;entra\u00eenent imm\u00e9diatement le d\u00e9c\u00e8s d&rsquo;un proche mettaient notre homme sur la touche pour le temps d&rsquo;au moins deux <i>zogbodos<\/i> (semaines de huit jours), aussi, dans les jours qui suivirent, une rempla\u00e7ante lui fut-elle trouv\u00e9e en toute h\u00e2te. Mais, le lendemain m\u00eame de sa d\u00e9signation, alors que la jeune commer\u00e7ante d\u00e9chargeait ses paniers de sel lagunaire d&rsquo;une 404 b\u00e2ch\u00e9e, le taxi (dont le frein \u00e0 main \u00e9tait comme souvent mort depuis de nombreuses ann\u00e9es) se mit \u00e0 d\u00e9valer la pente et l&rsquo;un des lourds paniers entra\u00eena dans sa chute sa propri\u00e9taire, lui brisant la jambe \u00e0 cette occasion.<\/p>\n<p>La petite bande se r\u00e9unit encore, accabl\u00e9e par une succession de contretemps dont la signification r\u00e9elle devenait plus claire \u00e0 chaque nouvelle contrari\u00e9t\u00e9. Avec une bonne humeur feinte, il d\u00e9sign\u00e8rent cette fois Anastase comme leur \u00e9missaire, sachant pertinemment que la tournure dramatique des \u00e9v\u00e9nements rendait tout autre d\u00e9signation impossible. Le jeune \u00e9conomiste se mit en route le jour convenu, non sans quelques appr\u00e9hension. Quand il atteignit le poste de douane, ayant rencontr\u00e9 en chemin les difficult\u00e9s habituelles, il s&rsquo;entendit d\u00e9clarer par des douaniers inflexibles que la fronti\u00e8re \u00e9tait ferm\u00e9e \u00e0 nouveau, cette fois en raison d&rsquo;une vaste op\u00e9ration mon\u00e9taire (destin\u00e9e \u00e0 p\u00e9naliser les profiteurs odieux qui s&rsquo;\u00e9taient \u00e9panouis sous le r\u00e9gime r\u00e9cemment d\u00e9chu) qui venait de d\u00e9buter sur l&rsquo;ensemble du territoire national, et qui ne s&rsquo;ach\u00e8verait que lorsque l&rsquo;ancienne monnaie aurait \u00e9t\u00e9 enti\u00e8rement remplac\u00e9e par une nouvelle, vierge celle-ci de toute malversation sp\u00e9culative.<\/p>\n<p>Ayant \u00e9puis\u00e9 tous les recours qu&rsquo;autorise la rh\u00e9torique, Anastase jugea qu&rsquo;il \u00e9tait vain de palabrer davantage ; il se retira \u00e0 quelque distance puis il alla s&rsquo;asseoir sur un muret qui longe la route, o\u00f9 un groupe de femmes s&rsquo;\u00e9tait judicieusement install\u00e9, offrant aux voyageurs \u00e9conduits les tron\u00e7ons de canne \u00e0 sucre qui leur permettaient d&rsquo;\u00e9tancher un peu de leur lassitude. Alors Anastase se prit la t\u00eate entre les mains car il savait que dans un pays tel celui-ci, aux voies de communication incertaines, l&rsquo;op\u00e9ration qui venait de lui \u00eatre d\u00e9crite pouvait durer des mois, sinon m\u00eame des ann\u00e9es. Il lui sembla soudain que les ennemis de Simon avaient appris \u00e0 manipuler les forces souterraines qui agitent l&rsquo;Histoire puisqu&rsquo;ils pouvaient commander m\u00eame aux \u00c9tats quand il s&rsquo;agissait pour eux d&rsquo;accabler davantage leur impuissante victime.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-thumbnail wp-image-126034\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Fe\u0301ticheur-150x150.jpeg\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"150\" \/>J&rsquo;ai r\u00e9dig\u00e9 ce r\u00e9cit en 1987. Les faits rapport\u00e9s se d\u00e9roulent au B\u00e9nin trois ans auparavant. Tous les noms propres de personnes et de lieux ont \u00e9t\u00e9 modifi\u00e9s. J&rsquo;ai maintenu le ton sur lequel ces \u00e9v\u00e9nements m&rsquo;avaient \u00e9t\u00e9 racont\u00e9s, de pr\u00e9f\u00e9rence au style distanc\u00e9 dit \u00ab\u00a0ethnographique\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>J&rsquo;entendis [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4456],"tags":[1916,194],"class_list":["post-131052","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-afrique","tag-afrique","tag-sorcellerie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/131052","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=131052"}],"version-history":[{"count":7,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/131052\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":131059,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/131052\/revisions\/131059"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=131052"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=131052"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=131052"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}