{"id":132851,"date":"2022-06-13T11:24:08","date_gmt":"2022-06-13T09:24:08","guid":{"rendered":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=132851"},"modified":"2024-10-22T16:00:38","modified_gmt":"2024-10-22T14:00:38","slug":"predestination-et-futurs-contingents-chez-philip-k-dick","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2022\/06\/13\/predestination-et-futurs-contingents-chez-philip-k-dick\/","title":{"rendered":"<b>Pr\u00e9destination et futurs contingents chez Philip K. Dick<\/b>"},"content":{"rendered":"<blockquote><p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-126463\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Ubik.png\" alt=\"\" width=\"311\" height=\"498\" srcset=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Ubik.png 311w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Ubik-187x300.png 187w\" sizes=\"auto, (max-width: 311px) 100vw, 311px\" \/><\/p>\n<p>Le texte de ma communication au colloque <a href=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2022\/06\/10\/universite-catholique-de-lille-colloque-science-fiction-religions-theologiesles-10-et-11-juin-2022\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Science-Fiction, religions, th\u00e9ologies<\/a>, le 10 juin 2022.<\/p><\/blockquote>\n<p class=\"p1\"><b><i>Pr\u00e9destination et futurs contingents chez Philip K. Dick<\/i><\/b><\/p>\n<p class=\"p5\"><i>Th\u00e9ologie-fiction<\/i><\/p>\n<p class=\"p5\">Parmi les auteurs classiques de science-fiction, l\u2019Am\u00e9ricain Philip K. Dick (1928-1982) \u00e9tait l\u2019un des tr\u00e8s rares \u00e0 mentionner express\u00e9ment la th\u00e9ologie parmi les th\u00e8mes qu\u2019il entendait couvrir,<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p7\">Alors que les r\u00e9cits de Dick qualifi\u00e9s de \u00ab\u00a0science-fiction\u00a0\u00bb se d\u00e9roulent dans un futur situ\u00e9 en g\u00e9n\u00e9ral \u00e0 une trentaine d\u2019ann\u00e9es d\u2019ici, plusieurs de ses textes sont contemporains, et m\u00e9ritent bien davantage que le label \u00ab\u00a0science-fiction\u00a0\u00bb, celui de \u00ab\u00a0th\u00e9ologie-fiction\u00a0\u00bb, en particulier \u00ab\u00a0VALIS\u00a0\u00bb (1981a), <i>VALIS <\/i>\u00e9tant l\u2019acronyme de \u00ab\u00a0Vast Active Living Intelligence System\u00a0\u00bb : vaste syst\u00e8me actif d\u2019intelligence vivante, et \u00ab\u00a0The Transmigration of Timothy Archer\u00a0\u00bb (1982), deux livres o\u00f9 il n\u2019est question en fait que de th\u00e9ologie, un label que l\u2019auteur revendiquait d\u2019ailleurs. Dick \u00e9crivait ainsi dans <i>VALIS<\/i> : \u00ab\u00a0L\u2019\u00e9poque de la drogue \u00e9tait r\u00e9volue, et chacun s\u2019\u00e9tait trouv\u00e9 un r\u00f4le dans une nouvelle obsession. Pour nous, cette nouvelle obsession, gr\u00e2ce \u00e0 [Philip K. Dick], \u00e9tait la th\u00e9ologie\u00a0\u00bb (1981a : 29).<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p class=\"p5\"><i>La transmigration de Timothy Archer<\/i><\/p>\n<p class=\"p5\"><i>La transmigration de Timothy Archer<\/i> (<i>The Transmigration of Timothy Archer <\/i>1982) est une transposition \u00e0 peine voil\u00e9e de la vie de l\u2019\u00e9v\u00eaque \u00e9piscopalien James Pike (1913-1969) : la v\u00e9ritable identit\u00e9 de \u00ab\u00a0Timothy Archer\u00a0\u00bb, un \u00e9v\u00eaque de l\u2019\u00e9glise \u00e9piscopalienne : le pendant aux \u00c9tats-Unis de l\u2019\u00e9glise anglicane en Grande-Bretagne. Pike fut accus\u00e9 d<span class=\"s1\">\u2019<\/span>h\u00e9r\u00e9sie de son vivant pour sa remise en question du Saint-Esprit comme troisi\u00e8me composante de la Sainte Trinit\u00e9. Voici la mani\u00e8re dont le roman rapporte l\u2019affaire :<\/p>\n<p class=\"p5\">\u00ab\u00a0Alors que nous d\u00e9gustions notre minestrone, l&rsquo;\u00e9v\u00eaque Archer nous parlait de son proc\u00e8s \u00e0 venir pour h\u00e9r\u00e9sie. Il trouvait le sujet \u00e9minemment fascinant. Certains \u00e9v\u00eaques de la <i>Bible Belt <\/i>[le Sud profond des \u00c9tats-Unis] voulaient sa peau parce qu&rsquo;il avait affirm\u00e9 dans plusieurs publications et dans les sermons qu\u2019il avait pr\u00each\u00e9s \u00e0 la cath\u00e9drale de la Gr\u00e2ce que personne n&rsquo;avait aper\u00e7u le moindre poil du Saint-Esprit depuis les temps apostoliques. Tim en avait conclu que la doctrine de la Trinit\u00e9 \u00e9tait incorrecte. Si le Saint-Esprit \u00e9tait, en fait, une forme de Dieu \u00e0 l\u2019\u00e9gal de Yahv\u00e9 ou du Christ, il se manifesterait s\u00fbrement encore parmi nous\u00a0\u00bb (1982 : 10).<\/p>\n<p class=\"p5\">Pike fut \u00e0 une \u00e9poque le beau-p\u00e8re de Dick : celui-ci ayant \u00e9pous\u00e9 la belle-fille de la compagne de Pike. C<span class=\"s1\">\u2019<\/span>est Pike qui avait offici\u00e9 lors de la c\u00e9r\u00e9monie de mariage de Dick avec sa parente par alliance. Le fait cependant que ce roman ait \u00e9t\u00e9 \u00e9crit alors que Dick se savait en fin de vie a conduit la plupart des commentateurs \u00e0 le consid\u00e9rer comme son <i>testament spirituel.<\/i> <i>La transmigration de Timothy Archer<\/i> ne fait par ailleurs que rassembler en un texte unique des th\u00e8mes que l\u2019on retrouve en de nombreux endroits de l\u2019\u0153uvre de Dick, tels que<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p9\">1\u00b0 quelle est la part qu\u2019il nous est permis \u00e0 chacun d\u2019entre nous, individus humains, de conna\u00eetre du R\u00e9el (l\u2019<i>\u00catre-donn\u00e9 <\/i>kantien) dans lequel nous sommes plong\u00e9s ?<\/p>\n<p class=\"p7\">Dick \u00e9crivait ainsi \u00e0 ce sujet : \u00ab\u00a0Les deux sujets fondamentaux qui me fascinent sont \u2018Qu\u2019est-ce que la r\u00e9alit\u00e9 ?\u2019 Et \u2018Qu\u2019est-ce qui constitue un \u00eatre humain authentique ?\u2019\u00a0\u00bb (1995 [1978] : 260). Et il ajoutait : \u00ab\u00a0J\u2019ai toujours esp\u00e9r\u00e9, en \u00e9crivant des romans et des histoires qui posaient la question \u2018Qu\u2019est-ce que la r\u00e9alit\u00e9 ?\u2019, trouver un jour une r\u00e9ponse. C\u2019\u00e9tait aussi le v\u0153u de la plupart de mes lecteurs. Mais les ann\u00e9es passaient. J\u2019ai \u00e9crit plus de trente romans et plus de cent nouvelles, et je n\u2019arrivais toujours pas \u00e0 me faire une id\u00e9e de ce qu\u2019est la r\u00e9alit\u00e9. [\u2026] j\u2019ai fini par dire : \u2018La r\u00e9alit\u00e9, c\u2019est ce qui, quand vous cessez d\u2019y croire, ne s\u2019en va pas\u2019\u00a0\u00bb (1995 [1978] : 261).<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p5\">2\u00b0 autre question : le fait que notre sentiment d<span class=\"s1\">\u2019<\/span>un Moi repose essentiellement sur la continuit\u00e9 de notre m\u00e9moire, alors que celle-ci est alt\u00e9rable, d\u2019intention d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e par la consommation de drogues, ou \u00e0 notre corps d\u00e9fendant dans la folie, remet-il en question que la repr\u00e9sentation que nous avons chacun de la destin\u00e9e humaine, puisse nous \u00eatre commune, ou bien s\u2019agit-il d\u2019un malentendu fondamental ? Pouvons-nous rem\u00e9dier au caract\u00e8re \u00e9ventuellement lacunaire de notre compr\u00e9hension en rassemblant la multitude de nos points de vue ? Dick \u00e9crivait ainsi dans <i>The Divine Invasion<\/i> : \u00ab Y a-t-il fondamentalement un monde-matrice \u00e0 partir duquel les gens tirent des perceptions diff\u00e9rentes ? De sorte que le monde que vous voyez n\u2019est pas le monde que je vois moi ? \u00bb (1981b : 178).<\/p>\n<p class=\"p5\">3\u00b0 autre question encore : peut-on imaginer qu\u2019un progr\u00e8s technologique nous ayant permis de nous voir implanter une fausse m\u00e9moire, nous soyons dans l\u2019incapacit\u00e9 de d\u00e9terminer si notre pass\u00e9 a bien eu lieu ? (c\u2019est le cas des \u00ab\u00a0r\u00e9pliquants\u00a0\u00bb du film <i>Blade Runner <\/i>tir\u00e9 de son roman \u00ab\u00a0Do Androids Dream of Electric Sheep?\u00a0\u00bb (1968), que Dick appelait lui \u00ab\u00a0andro\u00efdes\u00a0\u00bb : \u00ab\u00a0Le th\u00e8me des m\u00e9moires falsifi\u00e9es est un fil conducteur de mes \u00e9crits au fil des ann\u00e9es\u00a0\u00bb (1995 [1977] : 248).<\/p>\n<p class=\"p5\">4\u00b0 l\u2019avenir est-il<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<ol class=\"ol1\">\n<li style=\"list-style-type: none;\">\n<ol class=\"ol1\">\n<li class=\"li10\">unique (d\u00e9terministe), auquel cas nous sommes pr\u00e9destin\u00e9s \u00e0 vivre un \u00ab\u00a0destin\u00a0\u00bb unique, pr\u00e9trac\u00e9 lui aussi ;<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/li>\n<li class=\"li10\">ouvert, auquel cas nous disposons d\u2019un \u00ab\u00a0libre-arbitre\u00a0\u00bb ;<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/li>\n<li class=\"li11\">constitu\u00e9 d\u2019un petit nombre d\u2019options, que certains \u00ab\u00a0voyants extralucides\u00a0\u00bb parmi nous (cas des \u00ab\u00a0precogs\u00a0\u00bb) pourraient conna\u00eetre ?<\/li>\n<\/ol>\n<\/li>\n<\/ol>\n<p class=\"p13\">Lors de la conf\u00e9rence que Philip K. Dick donna \u00e0 l\u2019h\u00f4tel de ville de Metz en septembre 1977, il pr\u00e9cisa la repr\u00e9sentation scientifique sous-tendant ce qui constitue l\u2019un des th\u00e8mes centraux de ses livres, \u00e0 savoir la possibilit\u00e9 de modifier le d\u00e9roulement des \u00e9v\u00e9nements futurs m\u00eame s<span class=\"s1\">\u2019<\/span>il appara\u00eet a priori in\u00e9luctable : \u00ab\u00a0une multiplicit\u00e9 de mondes partiellement r\u00e9alis\u00e9s qui sont l\u00e0, tangents \u00e0 celui qui est manifestement le plus r\u00e9alis\u00e9 de ces mondes\u00a0\u00bb (1995 : 240), une conception apparent\u00e9e \u00e0 l\u2019interpr\u00e9tation de la m\u00e9canique quantique dite des \u00ab\u00a0mondes (parall\u00e8les) multiples\u00a0\u00bb, qu\u2019\u00e9non\u00e7a le physicien am\u00e9ricain Hugh Everett en 1956.<\/p>\n<p class=\"p13\">Le personnage du \u00ab\u00a0precog\u00a0\u00bb, capable de conna\u00eetre l\u2019avenir et donc de pouvoir contribuer \u00e0 emp\u00eacher qu\u2019il ne se passe comme pr\u00e9-vu est r\u00e9current dans de nombreux livres de Dick, et c\u2019est \u00e0 cette \u00ab\u00a0multiplicit\u00e9 de mondes partiellement r\u00e9alis\u00e9s\u00a0\u00bb que le <i>precog <\/i>a acc\u00e8s.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p13\">Pour que la possibilit\u00e9 en existe m\u00eame, il faut qu<span class=\"s1\">\u2019<\/span>il y ait au moins une alternative au sc\u00e9nario <i>pr\u00e9-vu<\/i> par le <i>precog<\/i> : ces \u00ab\u00a0mondes partiellement r\u00e9alis\u00e9s tangents \u00e0 celui le plus r\u00e9alis\u00e9\u00a0\u00bb &#8211; o\u00f9 loge notre conscience de soi. Le th\u00e8me de la modification du d\u00e9roulement des \u00e9v\u00e9nements futurs est partout dans l\u2019\u0153uvre de Dick, et m\u00eame quand le personnage du <i>precog<\/i> n<span class=\"s1\">\u2019<\/span>est pas central \u00e0 l\u2019intrigue, il demeure pr\u00e9sent en arri\u00e8re-plan.<\/p>\n<p class=\"p9\">Pr\u00e9cisons que Dick \u00e9tait convaincu que ce qu<span class=\"s1\">\u2019<\/span>il narrait dans ses ouvrages, l\u2019objet de la prose qu<span class=\"s1\">\u2019<\/span>il r\u00e9digeait, n\u2019\u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9ment pas de la fiction mais compos\u00e9 d<span class=\"s1\">\u2019<\/span>instants entr<span class=\"s1\">\u2019<\/span>aper\u00e7us des mondes se d\u00e9roulant \u00ab\u00a0de mani\u00e8re tangente\u00a0\u00bb, en parall\u00e8le \u00e0 celui o\u00f9 nous avons le sentiment d\u2019\u00e9voluer.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p5\">Si le th\u00e8me de la nouvelle de Dick intitul\u00e9e \u00ab\u00a0Minority Report\u00a0\u00bb (port\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9cran par Steven Spielberg en 2002) est celui d<span class=\"s1\">\u2019<\/span>une police tirant parti des visions d<span class=\"s1\">\u2019<\/span>avenir de trois <i>precogs<\/i> pour emp\u00eacher des crimes au d\u00e9roulement planifi\u00e9, celui de ses livres qui propose une v\u00e9ritable th\u00e9orisation de notre rapport \u00e0 l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>avenir et la possibilit\u00e9 pour nous d<span class=\"s1\">\u2019<\/span>interf\u00e9rer avec son d\u00e9roulement le plus probable &#8211; sans pour autant \u00eatre \u00e0 proprement parler in\u00e9luctable &#8211; est <i>La transmigration de Timothy Archer<\/i>, publi\u00e9<i> en <\/i>1982, l\u2019ann\u00e9e de sa mort, o\u00f9 l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>action se d\u00e9roule tout enti\u00e8re dans le monde qui nous est familier, un long passage ayant pour th\u00e9\u00e2tre la journ\u00e9e dont il nous est pr\u00e9cis\u00e9 qu<span class=\"s1\">\u2019<\/span>elle est celle de l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>assassinat de John Lennon, \u00e0 savoir le 8 d\u00e9cembre 1980.<\/p>\n<p class=\"p5\">5\u00b0 pouvons-nous communiquer avec les morts ? Et si oui, savent-ils l\u2019avenir, ce qui fait d\u2019eux les \u00ab\u00a0voyants\u00a0\u00bb des quelques options qui nous sont ouvertes \u00e0 chacun ?<\/p>\n<p class=\"p5\">Mon expos\u00e9 visera \u00e0 d\u00e9terminer l\u2019\u00e9clairage qu\u2019apporte l\u2019\u0153uvre de Philip K. Dick, et plus particuli\u00e8rement <i>La transmigration de Timothy Archer<\/i>, \u00e0 la \u00ab\u00a0Querelle des futurs contingents\u00a0\u00bb qui d\u00e9chira dix ann\u00e9es durant l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>Universit\u00e9 de Louvain et qui avait \u00e9t\u00e9 formul\u00e9e ainsi le 13 d\u00e9cembre 1465 devant l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>assembl\u00e9e des \u00e9tudiants et des professeurs : \u00ab\u00a0Apr\u00e8s que le Christ eut dit \u00e0 Saint Pierre\u00a0: <span class=\"s1\">\u2018<\/span>Cette nuit, avant que le coq chante, tu m<span class=\"s1\">\u2019<\/span>auras reni\u00e9 trois fois<span class=\"s1\">\u2019<\/span>, \u00e9tait-il au pouvoir de l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>ap\u00f4tre de ne pas renier son ma\u00eetre\u00a0?\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"p5\"><i>La conf\u00e9rence de Metz<\/i><\/p>\n<p class=\"p9\">Lorsqu\u2019ils assist\u00e8rent dans une salle comble de l\u2019h\u00f4tel de ville de Metz le 24 septembre 1977 \u00e0 une conf\u00e9rence qui deviendrait fameuse, intitul\u00e9e \u00ab\u00a0Si vous jugez ce monde mauvais, vous devriez voir certains des autres\u00a0\u00bb (1995 : 233-258), les auditeurs pr\u00e9sents imaginaient entendre un auteur de science-fiction \u00e9voquer ses livres. Au lieu de cela, ils furent confront\u00e9s \u00e0 un gourou leur expliquant ce que J\u00e9sus de Nazareth entendait dire quand il avait affirm\u00e9 : \u00ab\u00a0Mon royaume n<span class=\"s1\">\u2019<\/span>est pas de ce monde\u00a0\u00bb, \u00e0 savoir qu\u2019il existe un monde parall\u00e8le au n\u00f4tre o\u00f9 nous pouvons rejoindre Dieu par un simple glissement lat\u00e9ral, \u00e0 condition bien s\u00fbr que nous en exprimions le d\u00e9sir, et que Dieu r\u00e9ponde \u00e0 notre souhait par un geste charitable de Sa part. Il n\u2019y avait en ce temps-l\u00e0 que les initi\u00e9s \u00e0 conna\u00eetre Philip Kindred Dick (1928-1982), peut-\u00eatre le plus fameux aujourd\u2019hui des auteurs de science-fiction, mais f\u00eat\u00e9 \u00e0 cette \u00e9poque par les seuls aficionados de ce genre litt\u00e9raire.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p5\"><i>Dick au cin\u00e9ma<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/i><\/p>\n<p class=\"p5\">Dick ne conna\u00eetrait la gloire aupr\u00e8s des jeunes de 7 \u00e0 77 ans qu\u2019\u00e0 titre posthume, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019adaptation au cin\u00e9ma de ses nouvelles et de ses romans, souvent par les plus r\u00e9put\u00e9s des metteurs en sc\u00e8ne : \u00ab\u00a0Blade Runner\u00a0\u00bb de Ridley Scott sorti peu de temps apr\u00e8s la mort de Dick en 1982, mais dont celui-ci avait encore eu l\u2019occasion de voir des <i>rushes<\/i>, puis \u00ab\u00a0Total Recall\u00a0\u00bb de Paul Verhoeven en 1990, \u00ab\u00a0Minority Report\u00a0\u00bb de Steve Spielberg en 2002, \u00ab\u00a0A Scanner Darkly\u00a0\u00bb de Richard Linklater en 2006, et d\u2019autres encore.<\/p>\n<p class=\"p5\"><i>Dick romancier de facture classique<\/i><\/p>\n<p class=\"p5\">Le statut d\u2019auteur de science-fiction n\u2019\u00e9tait pas pour autant v\u00e9ritablement au go\u00fbt de Philip K. Dick : il lui \u00e9tait douloureux que les manuscrits de ses romans de facture classique soient rejet\u00e9s par les maisons d\u2019\u00e9dition. Il consacrait les p\u00e9riodes de stabilit\u00e9 relative de sa vie, le plus souvent les premi\u00e8res ann\u00e9es de ses mariages successifs, dont il eut cinq, \u00e0 la r\u00e9daction de fictions dont une seule fut publi\u00e9e de son vivant : <i>The Confessions of a Crap Artist<\/i>, r\u00e9dig\u00e9 en 1959, et finalement publi\u00e9 en 1975 ; port\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cran en France par J\u00e9r\u00f4me Boivin en 1992, sous le titre de <i>Confessions d\u2019un barjo<\/i>.<\/p>\n<p class=\"p13\"><i>Le destin individuel<\/i><\/p>\n<p class=\"p9\">L\u2019avenir est-il unique, lanc\u00e9 sur une trajectoire d\u00e9terministe, auquel cas nous sommes pr\u00e9destin\u00e9s \u00e0 vivre un \u00ab\u00a0destin\u00a0\u00bb dont il n\u2019existe de toute \u00e9ternit\u00e9 qu\u2019une seule version, \u00e0 laquelle nous sommes \u00e0 proprement parler, <i>pr\u00e9-destin\u00e9s<\/i> ? L\u2019avenir est-il au contraire ouvert, auquel cas nous disposons d<span class=\"s1\">\u2019<\/span>un \u00ab\u00a0libre-arbitre\u00a0\u00bb nous offrant la possibilit\u00e9 de choisir parmi une multiplicit\u00e9 d\u2019options par l\u2019exercice de notre volont\u00e9 ? Ou bien encore, voie m\u00e9diane entre les deux, le devenir est-il constitu\u00e9 d<span class=\"s1\">\u2019<\/span>un nombre limit\u00e9 de parcours possibles, que certains \u00ab\u00a0voyants extralucides\u00a0\u00bb parmi nous pourraient conna\u00eetre ou dont ils pourraient au moins d\u00e9celer l\u2019\u00e9bauche : les \u00ab\u00a0precogs\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"p9\">Un double fil conducteur nous est propos\u00e9 dans <i>La transmigration de Timothy Archer<\/i>. Ce double fil rouge fut effectivement pr\u00e9sent dans la v\u00e9ritable vie de Pike : d\u2019abord, celui de la possibilit\u00e9 ou non de communiquer avec les morts, ensuite, l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>existence ou non pour nous d<span class=\"s1\">\u2019<\/span>un destin, \u00e0 savoir d<span class=\"s1\">\u2019<\/span>un parcours tout trac\u00e9 entre le moment de notre naissance et celui de notre d\u00e9c\u00e8s, et l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>option dont nous disposerions \u00e9ventuellement de faire d\u00e9vier ce destin de son cours.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p9\">Un sous-th\u00e8me important de <i>La transmigration de Timothy Archer<\/i> est l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>identification de son h\u00e9ros avec le g\u00e9n\u00e9ral tch\u00e8que de la Renaissance Albrecht von Wallenstein (1583-1634), \u00e0 qui Schiller consacra une trilogie th\u00e9\u00e2trale, un personnage cl\u00e9 de la Guerre de Trente ans, la guerre de religion qui d\u00e9chira l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>Allemagne de 1618 \u00e0 1648, qui accordait une attention pointilleuse \u00e0 son destin tel qu<span class=\"s1\">\u2019<\/span>il le supposait \u00e9crit dans les astres, et qui mourut transperc\u00e9 d<span class=\"s1\">\u2019<\/span>une pertuisane alors qu<span class=\"s1\">\u2019<\/span>il \u00e9tait alit\u00e9, pris au d\u00e9pourvu de la mani\u00e8re la plus humiliante qui soit.<\/p>\n<p class=\"p5\">De la mani\u00e8re dont chacun d\u2019entre nous n\u00e9gocie son destin, Dick nous offre une merveilleuse illustration \u00e0 propos de Archer \/ Pike &#8211; le \u00ab\u00a0destin funeste\u00a0\u00bb \u00e9tant, comme nul ne l\u2019ignore, la mort pr\u00e9matur\u00e9e :<\/p>\n<p class=\"p5\">\u00ab\u00a0Le destin, pour rattraper Tim Archer, devrait l\u2019embrocher : Tim ne serait jamais all\u00e9 s\u2019embrocher de son propre mouvemente. Une fois qu&rsquo;il l&rsquo;aurait rep\u00e9r\u00e9 et saisi quelles \u00e9taient ses intentions, il ne se serait jamais rendu complice d\u2019un destin en mode \u00ab\u00a0repr\u00e9sailles\u00a0\u00bb. Or c&rsquo;est ce qui venait de se produire : il avait vu se profiler un <i>destin-repr\u00e9sailles<\/i> d\u00e9termin\u00e9 \u00e0 avoir sa peau. Il n&rsquo;a pas fui, mais n\u2019a pas coop\u00e9r\u00e9 non plus. Il a fait front et a lutt\u00e9 et c\u2019est dans cet \u00e9tat d\u2019esprit qu\u2019il est mort. Mais il est mort en brave, ce qui veut dire en rendant les coups. Le destin en a \u00e9t\u00e9 r\u00e9duit \u00e0 l&rsquo;assassiner.<\/p>\n<p class=\"p5\">Et, tandis que le destin s\u2019interrogeait quant au moyen d\u2019y parvenir, le cerveau agile de Tim \u00e9tait totalement engag\u00e9 dans l\u2019esquive, ayant recours \u00e0 toutes les bottes connues de la gymnastique mentale, en vue d\u2019\u00e9chapper \u00e0 ce qui contenait peut-\u00eatre en soi la force de l&rsquo;in\u00e9vitabilit\u00e9. C&rsquo;est probablement l\u00e0 ce que nous entendons par ce terme de \u00ab\u00a0destin\u00a0\u00bb : s&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait pas in\u00e9vitable, nous n&#8217;emploierions pas ce terme, nous dirions plut\u00f4t \u00ab\u00a0malchance\u00a0\u00bb. Nous parlerions d&rsquo;accidents. Mais quand il s\u2019agit du destin, il n\u2019est pas question d&rsquo;accident : une intention op\u00e8re. Et une intention implacable, resserrant son \u00e9treinte de toutes les directions \u00e0 la fois, comme si l&rsquo;univers m\u00eame de la personne se r\u00e9tr\u00e9cissait. Pour ne plus contenir que lui et son sombre destin. Il est programm\u00e9 \u00e0 succomber contre sa volont\u00e9, et dans ses efforts pour se lib\u00e9rer, il pr\u00e9cipite sa chute, d\u2019\u00e9puisement et de d\u00e9sespoir. Le destin l&#8217;emporte donc, quoi qu&rsquo;il en soit\u00a0\u00bb (Dick 1982 : 91).<\/p>\n<p class=\"p5\">Le destin, on l\u2019aura compris, est dans la conception qu\u2019en a Dick, une entit\u00e9 personnifi\u00e9e d\u00e9termin\u00e9e \u00e0 avoir notre peau, ayant la possibilit\u00e9 d\u2019agir en particulier en mode \u00ab\u00a0repr\u00e9sailles\u00a0\u00bb. Il ne s\u2019agit donc ni de la malchance, ni du simple accident anonymes, mais d\u2019une entit\u00e9 qui nous en veut personnellement et qui l\u2019emportera in\u00e9luctablement un jour, alors qu\u2019elle nous aura forc\u00e9 \u00e0 l\u2019affronter en un ultime combat. Si la prudence a pu nous tenir longtemps \u00e9loign\u00e9 de ce destin funeste, une fois qu\u2019il se dresse devant nous, il ne sera possible de retarder son \u0153uvre qu\u2019en acceptant la lutte : en pratiquant au mieux l\u2019esquive et en rendant r\u00e9solument les coups.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p5\"><span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span>Quand Dick dit \u00ab\u00a0une \u00e9treinte qui se resserre de toutes les directions \u00e0 la fois, comme si l&rsquo;univers m\u00eame de la personne se r\u00e9tr\u00e9cissait\u00a0\u00bb, il n\u2019est plus question de ce <i>clinamen<\/i> dont parlait \u00c9picure : cette petite d\u00e9viation qui situerait le destin du c\u00f4t\u00e9 de la malchance, de l\u2019accident, et l\u2019on pense plut\u00f4t \u00e0 la <i>chr\u00e9ode<\/i> qu\u2019\u00e9voquait Conrad Waddington (1905-1975) \u00e0 propos de la <i>morphog\u00e9n\u00e8se<\/i> : la \u00ab\u00a0voie n\u00e9cessaire\u00a0\u00bb d\u2019un chenal qui s\u2019est cr\u00e9\u00e9 dans un paysage sinon sans relief et qui nous force \u00e0 le suivre dans ce qui devient bient\u00f4t une gorge o\u00f9 le seul choix restant est d\u2019en suivre les d\u00e9tours.<\/p>\n<p class=\"p5\">Cette in\u00e9luctabilit\u00e9 du destin, c\u2019est l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>inexorabilit\u00e9 des astres, mais comme le rappelle la narratrice de <i>La transmigration de Timothy Archer<\/i>, le christianisme nous permettrait d\u2019y \u00e9chapper :<\/p>\n<p class=\"p5\">\u00ab\u00a0Le Christ a le pouvoir de briser l&#8217;emprise du destin. La seule opportunit\u00e9 pour moi de survivre, c&rsquo;est si quelqu&rsquo;un brise l&#8217;emprise du destin et me lib\u00e8re ; sinon, je prendrai la suite de Jeff [Archer] et de Kirsten [son \u00e9pouse]. C&rsquo;est cela que fait le Christ : il d\u00e9tr\u00f4ne les anciennes puissances plan\u00e9taires. Paul mentionne cela dans ses <i>\u00c9p\u00eetres de captivit\u00e9<\/i> &#8230; Le Christ s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve de sph\u00e8re en sph\u00e8re\u00a0\u00bb (Dick 1982 : 98).<\/p>\n<p class=\"p5\"><i>La Querelle des futurs contingents<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/i><\/p>\n<p class=\"p14\">Cette question de l\u2019inexorabilit\u00e9, le christianisme l\u2019a cependant laiss\u00e9e en friche, la \u00ab\u00a0Querelle des futurs contingents\u00a0\u00bb, qui d\u00e9chira l\u2019universit\u00e9 de Louvain de 1465 \u00e0 1475, s\u2019\u00e9tant \u00e9teinte sans avoir d\u00e9bouch\u00e9 sur une conclusion : Dieu connait-il de toute \u00e9ternit\u00e9 l\u2019histoire d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre ou &#8211; et en cela il serait pareil \u00e0 nous &#8211; ne la conna\u00eet-il que jusqu\u2019au moment pr\u00e9sent ? Saint Bonaventure [Giovanni da Fidanza] (1221-1274) (Baudry 1950\u00a0: 11) d\u00e9fendit la premi\u00e8re hypoth\u00e8se, alors que Duns Scott (1266-1308) (ibid. 13, 29) affirma la seconde.<\/p>\n<p class=\"p15\">Le 13 d\u00e9cembre 1465, devant l\u2019assembl\u00e9e des \u00e9tudiants et des professeurs de l\u2019universit\u00e9 de Louvain, Pierre de Rivo [selon l\u2019usage de l\u2019\u00e9poque, mais de son vrai nom, Pierre van den Beken] r\u00e9pondit publiquement \u00e0 la question suivante\u00a0: \u00ab\u00a0Apr\u00e8s que le Christ eut dit \u00e0 Saint Pierre\u00a0: \u2018Cette nuit, avant que le coq chante, tu m\u2019auras reni\u00e9 trois fois\u2019, \u00e9tait-il au pouvoir de l\u2019ap\u00f4tre de ne pas renier son ma\u00eetre\u00a0?\u00a0\u00bb (Baudry 1950 : 27-28). Son adversaire dans cette fameuse\u00a0disputatio\u00a0\u00e9tait Henri de Zomeren [Henri van Echerbroech], lequel assura que l\u2019assembl\u00e9e ne comptait pas moins de cinq cents personnes (ubi non creditur fuisse unquam citra quingentos auditores), plus que probablement des hommes uniquement (ibid. 261). Il s\u2019agissait l\u00e0 du coup d\u2019envoi de la \u00ab\u00a0Querelle des futurs contingents\u00a0\u00bb qui durerait jusqu\u2019en 1475, soit un peu plus de dix ann\u00e9es.<\/p>\n<p class=\"p7\">Le futur existe-t-il v\u00e9ritablement d\u00e9j\u00e0 \u00ab\u00a0de toute \u00e9ternit\u00e9\u00a0\u00bb,\u00a0comme l\u2019affirmait Bonaventure, ou bien est-il toujours \u00ab\u00a0\u00e0 venir\u00a0\u00bb, tant qu\u2019il n\u2019est pas encore advenu \u00e0 partir du pr\u00e9sent, c\u2019est-\u00e0-dire \u00ab\u00a0contingent\u00a0\u00bb, \u00e0 savoir opaque m\u00eame \u00e0 l\u2019intelligence divine, comme l\u2019avait affirm\u00e9 Duns Scot pour qui \u00ab\u00a0la prescience divine ne pr\u00e9c\u00e8de pas les choses dans le temps\u00a0\u00bb (ibid. 29)\u00a0: \u00ab\u00a0Les id\u00e9es \u00e9ternelles [\u2026] repr\u00e9sentent les choses \u00e0 l\u2019\u00e9tat de purs possibles [\u2026] Les moments futurs de la dur\u00e9e n\u2019existent pas encore\u00a0\u00bb (ibid. 13).<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p7\">La question demeura irr\u00e9solue pour le monde chr\u00e9tien, alors que l<span class=\"s3\">\u2019<\/span><span class=\"s4\">Islam l\u2019avait tranch\u00e9e dans le sens d\u2019un absolu : dans la croyance en un Dieu v\u00e9ritablement <i>omnipotent<\/i> sachant tout de toute \u00e9ternit\u00e9, une conception qui ne pouvait manquer de d\u00e9boucher sur une foi dans le d\u00e9terminisme chez le croyant que mon ma\u00eetre Armand Abel d\u00e9conseillait de confondre avec un fatalisme. Il \u00e9crivait \u00e0 ce propos dans son ouvrage intitul\u00e9 <i>Le Coran<\/i> :<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"p14\">\u00ab\u00a0Dieu [\u2026] pr\u00e9side \u00e0 la naissance de chaque chose, de la plus simple \u00e0 la plus complexe. Tout ce qui existe, il l\u2019a pens\u00e9, ou bien le pense, constamment. [Dieu] quand il cr\u00e9a Adam, cr\u00e9a avec lui toutes les g\u00e9n\u00e9rations, leur donna l\u2019\u00eatre et re\u00e7ut leur serment de fid\u00e9lit\u00e9. Puis, il les fit rentrer les unes dans les autres et les renferma dans les reins du premier homme (surate 7, 172). [\u2026] Mais, en m\u00eame temps qu\u2019il cr\u00e9ait toute la suite des g\u00e9n\u00e9rations, Dieu cr\u00e9ait aussi les actions des hommes. De l\u00e0 ce d\u00e9terminisme implacable, si dangereux quand, une fois exprim\u00e9, il domine le pens\u00e9e du peuple asservi \u00e0 une religion, et qui allait devenir ce que, moins heureusement, on a nomm\u00e9 le \u00ab\u00a0fatalisme\u00a0\u00bb des musulmans\u00a0\u00bb (Abel 1951 : 79).<\/p>\n<p class=\"p14\">Il est logique dans un cadre d\u00e9fini ainsi de se persuader\u00a0que chacun d\u2019entre nous n\u2019a d\u2019autre choix que de se cantonner dans un r\u00f4le de spectateur : se caler confortablement sur son si\u00e8ge et observer passivement ce qui se passera selon une n\u00e9cessit\u00e9 r\u00e9gl\u00e9e comme du papier \u00e0 musique : fix\u00e9e de toute \u00e9ternit\u00e9.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p14\">Abel pose la question : \u00ab\u00a0L<span class=\"s1\">\u2019<\/span>incroyant peut-il acheter son salut au prix de ses \u0153uvres ? Non : seule la foi ouvre les portes du paradis. Les bonnes \u0153uvres du croyant peuvent le racheter de ses p\u00e9ch\u00e9s\u00a0\u00bb (ibid. 83).<\/p>\n<p class=\"p14\">Au sein m\u00eame du christianisme, Jean Calvin (1509-1564) a redistribu\u00e9 la donne du c\u00f4t\u00e9 d\u2019un d\u00e9terminisme apparent\u00e9 \u00e0 celui de l\u2019islam, mais accompagn\u00e9e d\u2019un renversement pervers\u00a0car, dans sa repr\u00e9sentation, il est permis au croyant de deviner la suite. Il ne s\u2019agit sans doute avec la vie que d\u2019un spectacle dont nous ne pourrons rien changer \u00e0 l\u2019ordonnancement, mais il nous est tout de m\u00eame permis de grimper sur la sc\u00e8ne pour y jeter un coup d\u2019\u0153il furtif derri\u00e8re le rideau : il y a pr\u00e9destination et il est possible \u00e0 chacun de d\u00e9couvrir si son nom figure ou non au nombre des \u00c9lus. Et c\u2019est l\u00e0 que le d\u00e9sastre intervint : comment d\u00e9terminer si l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>on est compt\u00e9 au rang des \u00c9lus ou plus tristement, des damn\u00e9s\u00a0? Par la capacit\u00e9 personnelle \u00e0 \u00ab\u00a0faire de l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>argent\u00a0\u00bb.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p14\">Max Weber a \u00e9voqu\u00e9 celle-ci dans\u00a0<i>L\u2019\u00c9thique protestante et l<\/i><span class=\"s1\">\u2019<\/span><i>Esprit du capitalisme<\/i>\u00a0(1905) o\u00f9 le protestantisme qu\u2019il vise plus particuli\u00e8rement est celui de Calvin : celui qui va conduire une part de l\u2019humanit\u00e9 \u00e0 d\u00e9truire la plan\u00e8te au d\u00e9triment de tous. C\u2019est paradoxalement dans l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>auto-satisfaction que ces calvinistes g\u00e2cheront leur propre vie, celle de leurs proches et celle de leur entourage tout entier, en \u00ab\u00a0faisant de l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>argent\u00a0\u00bb, pour se convaincre que Dieu les a choisis eux &#8211; par simple caprice divin &#8211; de pr\u00e9f\u00e9rence \u00e0 d\u2019autres.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p14\">Calvin fut accus\u00e9e d\u2019h\u00e9r\u00e9sie et jamais l\u2019accusation ne fut aussi judicieuse car qu<span class=\"s1\">\u2019<\/span>avait dit celui qui \u00e9tait \u00e0 l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>origine de la religion dont Calvin s\u2019affirmait pourtant le messager ? Il avait d\u00e9clar\u00e9 lui\u00a0qu\u2019\u00ab\u00a0il est plus facile \u00e0 un chameau de passer par le chas d<span class=\"s1\">\u2019<\/span>une aiguille qu\u2019\u00e0 un riche d<span class=\"s1\">\u2019<\/span>entrer dans le royaume de Dieu\u00a0\u00bb (Matthieu 19:24), que \u00ab\u00a0les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers\u00a0\u00bb (Mathieu 20:16), et qu\u2019\u00ab\u00a0\u00e0 celui qui a, on lui donnera encore davantage et il sera dans l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>abondance et \u00e0 celui qui n<span class=\"s1\">\u2019<\/span>a rien, on lui enl\u00e8vera le peu qu<span class=\"s1\">\u2019<\/span>il a\u00a0\u00bb (Matthieu 13:12). Des propos aussi peu am\u00e8nes envers les riches se trouvent aussi dans la Coran. En faisant de l\u2019avidit\u00e9 et de l\u2019app\u00e2t du gain, qu\u2019Aristote consid\u00e9rait comme une mani\u00e8re de maladie professionnelle des marchands (<i>Le Politique<\/i> I, iii, 19)<i> <\/i>et, par ailleurs, l\u2019un des sept p\u00e9ch\u00e9s capitaux, Calvin affirmait l\u2019exact contraire et r\u00e9duisait \u00e0 n\u00e9ant le message christique sur l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>app\u00e2t du gain et sur ceux qui en sont la proie : les riches.<\/p>\n<p class=\"p14\"><i>L\u2019\u00ab\u00a0univers de Philip K. Dick\u00a0\u00bb<\/i><\/p>\n<p class=\"p14\">Des conceptions aussi diverses du devenir, \u00e0 la fois dans sa dimension globale et sous sa forme d\u2019une myriade de destins individuels, que celles que l\u2019on lit chez Dick d\u00e9bouchent-elles, une fois combin\u00e9es, sur une vision int\u00e9gr\u00e9e que l\u2019on pourrait appeler l\u2019\u00ab\u00a0univers de Philip K. Dick\u00a0\u00bb, dans lequel s\u2019inscrirait de mani\u00e8re coh\u00e9rente l\u2019ensemble des r\u00e9cits composant son \u0153uvre ?<\/p>\n<p class=\"p14\">Pas exactement. Le sentiment serait plut\u00f4t que Dick a emprunt\u00e9 selon les n\u00e9cessit\u00e9s du moment des modes narratifs divers puis\u00e9s dans la panoplie de la litt\u00e9rature telle qu\u2019elle s\u2019est b\u00e2tie au fil des si\u00e8cles, allant du combat solitaire contre un avatar personnifi\u00e9 de la mort &#8211; tel qu\u2019on le rencontre dans la prose \u00e9pique m\u00e9di\u00e9vale, et dont une version iconique fut produite \u00e0 une \u00e9poque plus r\u00e9cente par Ingmar Bergman dans son \u00ab\u00a0Septi\u00e8me Sceau\u00a0\u00bb (1957) &#8211; jusqu\u2019aux <i>mondes parall\u00e8les<\/i> dont Hugh Everett nous offrit une th\u00e9orie physique belle et inattendue, l\u00e0 aussi au milieu des ann\u00e9es 1950, mieux \u00e9tay\u00e9e selon certains que l\u2019interpr\u00e9tation dominante de la m\u00e9canique quantique, dite \u00ab\u00a0de Copenhague\u00a0\u00bb.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p14\">Le souhaiterait-on, il existerait cependant une mani\u00e8re d\u2019unifier en un tout les conceptions apparemment disparates du devenir chez Dick : il suffirait pour cela de consid\u00e9rer le combat avec la Mort \u00e0 quoi le destin <i>en phase finale<\/i> se r\u00e9duit pour lui, non pas comme l\u2019irruption intempestive d\u2019une force surnaturelle dans notre monde naturel, mais comme la repr\u00e9sentation subjective spontan\u00e9e que se fait des processus physiques un \u00eatre humain au moment o\u00f9 il prend conscience que ceux-ci menacent d\u00e9sormais directement sa survie.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p14\">Si l\u2019on acceptait cette hypoth\u00e8se, se trouverait alors curieusement restaur\u00e9e, une conjecture que j\u2019ai propos\u00e9e autrefois (Jorion 2000). Si je dis \u00ab\u00a0curieusement\u00a0\u00bb, c\u2019est que l\u2019\u0153uvre de Dick \u00e9tait loin de ma pens\u00e9e au moment o\u00f9 je l\u2019ai con\u00e7ue. La voici, bri\u00e8vement expos\u00e9e.<\/p>\n<p class=\"p14\">Si l\u2019on adopte l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019Everett que la superposition observ\u00e9e de deux \u00e9tats quantiques incompatibles ne constitue pas une irr\u00e9solution qui se r\u00e9soudra de mani\u00e8re impr\u00e9visible par l\u2019effondrement du train d\u2019ondes en l\u2019un des deux \u00e9tats superpos\u00e9s \u00e0 l\u2019exclusion de l\u2019autre, mais l\u2019\u00e9mergence en r\u00e9alit\u00e9 de deux mondes qui poursuivront des trajectoires parall\u00e8les, alors, nous vivons effectivement dans un univers tel que Dick l\u2019avait d\u00e9crit : \u00ab\u00a0une multiplicit\u00e9 de mondes partiellement r\u00e9alis\u00e9s qui sont l\u00e0, tangents \u00e0 celui qui est manifestement le plus r\u00e9alis\u00e9 de ces mondes\u00a0\u00bb.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p14\">Imaginons maintenant que nous mourions dans l\u2019un ou l\u2019autre de ces mondes tangents, une conception mat\u00e9rialiste de l\u2019humain veut que notre conscience d\u2019\u00eatre ne sera pr\u00e9sente que dans un monde o\u00f9 nous sommes toujours en vie, alors que nous aurons perdu toute conscience de nous-m\u00eame dans un monde o\u00f9 nous sommes mort. La multiplicit\u00e9 des accidents divers susceptibles de se produire fera que le nombre des mondes parall\u00e8les o\u00f9 nous continuons d\u2019\u00eatre en vie se r\u00e9duira petit \u00e0 petit jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019un beau jour, il n\u2019en reste plus qu\u2019un. Dick \u00e9voque : \u00ab\u00a0une intention implacable, resserrant son \u00e9treinte de toutes les directions \u00e0 la fois, comme si l&rsquo;univers m\u00eame de la personne se r\u00e9tr\u00e9cissait. Pour ne plus contenir que lui et son sombre destin.\u00a0\u00bb \u00c0 ce moment-l\u00e0 : celui o\u00f9, parmi la multitude des mondes parall\u00e8les, il n\u2019en reste qu\u2019un o\u00f9 notre corps &#8211; le support mat\u00e9riel de notre conscience &#8211; est encore en vie, notre v\u00e9cu devient celui d\u2019un corps-\u00e0-corps avec l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>Ange de la Mort, o\u00f9 il ne s\u2019agit plus que de rendre les coups, pour retarder, mais retarder seulement, notre funeste destin. <span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p5\"><i>Le romancier est un poss\u00e9d\u00e9<\/i><\/p>\n<p class=\"p5\">Dans sa conf\u00e9rence de Metz en 1977, Philip K. Dick, d\u00e9clara entre autres ceci : \u00ab\u00a0Une fois que l\u2019id\u00e9e a \u00e9merg\u00e9, ou est apparue, ou est n\u00e9e &#8211; quelle que soit la mani\u00e8re dont de nouvelles id\u00e9es viennent \u00e0 exister &#8211; le romancier se dit : \u2018Mais oui, comment ne me suis-je pas rendu compte de cela il y a bien des ann\u00e9es ?\u2019 Vous aurez not\u00e9 l\u2019expression \u2018se rendre compte\u2019. C\u2019est le concept-cl\u00e9. L\u2019auteur est tomb\u00e9 sur quelque chose de neuf qui, tout ce temps, \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 l\u00e0 quelque part. En v\u00e9rit\u00e9, l\u2019id\u00e9e a simplement fait surface. <i>C\u2019\u00e9tait<\/i>, de toute \u00e9ternit\u00e9. Il ne l\u2019a pas invent\u00e9e, ni m\u00eame d\u00e9couverte ; dans un sens tr\u00e8s r\u00e9el, c\u2019est elle qui l\u2019a trouv\u00e9 <i>lui <\/i>[\u2026] il ne l\u2019a pas invent\u00e9e, tout au contraire : <i>cela<\/i> l\u2019a invent\u00e9 <i>lui<\/i>. C\u2019est comme si l\u2019id\u00e9e l\u2019avait cr\u00e9\u00e9 en vue d\u2019atteindre ses propres objectifs\u00a0\u00bb (1995 : 233). Et il pr\u00e9ciserait quelques minutes plus tard : \u00ab Il arrive que l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>auteur de fiction \u00e9crive davantage que ce qu<span class=\"s1\">\u2019<\/span>il sait consciemment\u00a0\u00bb (ibid. 244).<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p5\">Nombreux ont \u00e9t\u00e9 les auteurs avant Dick pour exprimer ce sentiment de l\u2019\u00e9crivain agi par une puissance externe ayant pris possession de lui et l\u2019ayant utilis\u00e9 comme un truchement, comme un simple instrument. Ainsi, l\u2019un de mes amis avait publi\u00e9 un livre devenu le point focal d\u2019une controverse agitant l\u2019opinion. Pour me remercier de l\u2019avoir appel\u00e9 \u00ab\u00a0au bon moment\u00a0\u00bb m\u2019avait-il dit : celui o\u00f9 son d\u00e9couragement \u00e9tait \u00e0 son comble, il m\u2019avait invit\u00e9 \u00e0 d\u00eener et c\u2019est durant ce repas qu\u2019il m\u2019avait confi\u00e9 : \u00ab\u00a0Ce livre, tu sais, ce n\u2019est pas moi qui l\u2019ai \u00e9crit : c\u2019est mon lignage qui m\u2019a tenu la main et a guid\u00e9 ma plume\u00a0\u00bb. Je comprenais ce qu\u2019il me disait, comme je comprends ce que Dick voulait dire quand il affirmait que c\u2019\u00e9tait \u00ab\u00a0comme si l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>id\u00e9e l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>avait cr\u00e9\u00e9 en vue d\u2019atteindre ses propres objectifs\u00a0\u00bb. Il m\u2019est arriv\u00e9 \u00e0 moi aussi de me dire : \u00ab\u00a0Toutes tes \u00e9critures n\u2019auront servi qu\u2019\u00e0 une seule chose : mettre \u00e0 jour quelques points ici et l\u00e0 chez Aristote. La main d\u2019Aristote aura \u00e9t\u00e9 guid\u00e9e et la tienne propre (pour quelques codicilles \u00e0 son texte), vingt-cinq si\u00e8cles plus tard, l\u2019ensemble relevant d\u2019un seul et m\u00eame projet, manifestation d\u2019un principe ind\u00e9chiffrable\u00a0\u00bb, o\u00f9 Hegel lisait la Raison \u00e0 l\u2019\u0153uvre, que la tradition avait elle appel\u00e9 \u00ab\u00a0Saint-Esprit\u00a0\u00bb, duquel on pourrait affirmer, \u00e0 l\u2019encontre de James Pike pr\u00e9tendant que \u00ab\u00a0personne n&rsquo;avait aper\u00e7u le moindre poil du Saint-Esprit depuis les temps apostoliques\u00a0\u00bb, que rien n\u2019avait davantage \u00e9t\u00e9 visible aux yeux de celles et ceux ayant la f\u00e9licit\u00e9 de voir.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p5\">Mais une explication plus pr\u00e9cis\u00e9ment circonscrite fut offerte par Dick au cours de cette conf\u00e9rence sur qui exactement est en train d\u2019\u00e9crire quand il \u00e9crit et pourquoi il \u00e9crit, laquelle \u00e9tait davantage surprenante : \u00ab\u00a0Le mieux que je puisse faire [\u2026] est de jouer le r\u00f4le de proph\u00e8te, de ces anciens proph\u00e8tes, et d\u2019oracle comme la sibylle de Delphes\u2026\u00a0\u00bb (1995 : 256-257). Et il ajouterait en une autre occasion : \u00ab\u00a0Je suis engag\u00e9 dans l\u2019une des plus importantes qu\u00eates qu\u2019un humain puisse entreprendre : rien moins qu\u2019une mise \u00e0 jour du concept de la divinit\u00e9\u00a0\u00bb (BBC 1994). Un commentaire que l\u2019on rapprochera de la proclamation ultime d\u2019<i>Ubik<\/i>, la divinit\u00e9 \u00e0 la man\u0153uvre en coulisse dans le roman \u00e9ponyme (1969), apr\u00e8s qu\u2019au fil du roman elle s\u2019est fait passer d\u2019abord pour un soda, une marque de caf\u00e9, un d\u00e9odorant, un plat pr\u00e9par\u00e9, un condiment, un produit d\u2019entretien, et ainsi de suite : \u00ab\u00a0Je suis Ubik. Avant que l&rsquo;univers ne soit, je suis. J&rsquo;ai fait les soleils. J&rsquo;ai fait les mondes. J&rsquo;ai cr\u00e9\u00e9 les vies et les lieux qu&rsquo;elles habitent ; je les d\u00e9place ici ; je les mets l\u00e0. Elles vont comme je dis, elles font ce que je leur dis. Je suis le verbe et mon nom n&rsquo;est jamais prononc\u00e9, le nom que personne ne conna\u00eet. On m&rsquo;appelle Ubik, mais ce n&rsquo;est pas mon nom. Je suis. Je serai toujours\u00a0\u00bb (Dick [1969] 1991 : 215).<\/p>\n<p class=\"p5\"><i>Dick affirme \u00eatre un proph\u00e8te<\/i><b><span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/b><\/p>\n<p class=\"p5\"><span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span>\u00ab\u00a0Mon r\u00f4le est celui de proph\u00e8te\u00a0\u00bb, la chose passa inaper\u00e7ue \u00e0 Metz, m\u00eame si la conf\u00e9rence tout enti\u00e8re progressa in\u00e9luctablement vers l\u2019aveu d\u2019un tel cr\u00e9do. Il ne s\u2019agissait pas l\u00e0 d\u2019une m\u00e9taphore : Dick se situait comme un proph\u00e8te dont la mission est celle de porte-parole de son dieu et, en \u00e9crivant de la science-fiction, il s<span class=\"s1\">\u2019<\/span>acquittait d\u2019un devoir. Toutefois, pr\u00e9cision essentielle de sa part : il ne s\u2019agissait dans ses textes ni de science, ni de fiction : les r\u00e9cits qu\u2019il couchait sur le papier \u00e9taient ceux d\u2019aventures qu\u2019il avait v\u00e9cues dans des mondes parall\u00e8les.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p5\">L\u2019histoire a retenu cette affirmation qu\u2019il ne s\u2019agissait pas de fiction selon lui,<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>et en a tir\u00e9 la conclusion que le malheureux \u00e9tait fou, et que ce qu\u2019il d\u00e9cr\u00e9tait avoir \u00e9t\u00e9 des \u00e9v\u00e9nements v\u00e9cus par lui avaient \u00e9t\u00e9 autant d\u2019hallucinations. Pas \u00e9tonnant du coup que sa profession de foi \u00e0 l\u2019\u00e9poque, qu\u2019il \u00e9tait proph\u00e8te, ne fut pas rejet\u00e9e mais pas m\u00eame relev\u00e9e, pas m\u00eame entendue.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p5\"><i>Un fou peu convaincant<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/i><\/p>\n<p class=\"p5\">Dans <i>VALIS <\/i>(\u00ab\u00a0SIVA\u00a0\u00bb dans la traduction fran\u00e7aise\u00a0\u00bb), l\u2019auteur se met en sc\u00e8ne sous le pseudonyme constitu\u00e9 d\u2019une traduction humoristique de son nom : \u00ab\u00a0Horselover Fat\u00a0\u00bb, soit \u00ab\u00a0Ami-des-chevaux Gros\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0Ami des chevaux\u00a0\u00bb \u00e9tant l\u2019\u00e9tymologie du nom grec Philippe (<i>phil<\/i> &#8211; <i>hippos<\/i>), tandis que gros est la traduction de l\u2019allemand \u00ab\u00a0dick\u00a0\u00bb.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p5\"><i>VALIS <\/i>est, je le rappelle, l\u2019acronyme de \u00ab\u00a0Vast Active Living Intelligence System\u00a0\u00bb : vaste syst\u00e8me actif d\u2019intelligence vivante, un ouvrage o\u00f9 Dick se met doublement en sc\u00e8ne : une premi\u00e8re fois en tant que Philip K. Dick, narrateur de l\u2019ouvrage, et une seconde fois en tant que ce personnage de roman affubl\u00e9 du nom cocasse de Horselover Fat. Il est \u00e9crit en page 11 : \u00ab\u00a0Je suis Horselover Fat, et j\u2019\u00e9cris ceci \u00e0 la troisi\u00e8me personne pour atteindre une objectivit\u00e9 bien n\u00e9cessaire\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"p5\">Particularit\u00e9 tout \u00e0 fait remarquable de cet ouvrage : la dissociation extr\u00eame que nous observons entre ces deux personnages : le Philip K. Dick narrateur \u00e9voquant en troisi\u00e8me personne le Philip K. Dick personnage central du roman.<\/p>\n<p class=\"p5\">Ainsi, les faits et gestes, d\u2019une part, les fa\u00e7ons de penser, d\u2019autre part, de Horselover Fat rapport\u00e9s dans <i>VALIS<\/i> refl\u00e8tent fid\u00e8lement ce que l\u2019on sait par les t\u00e9moignages d\u2019\u00e9poque de la mani\u00e8re dont Dick se comportait quand il r\u00e9digeait ce livre en 1978, \u00e0 savoir comme un malade mental affirmant recevoir des directives d\u2019origine c\u00e9leste par le biais de faisceaux lumineux roses, et convaincu d\u2019avoir v\u00e9cu quatre ans auparavant une double exp\u00e9rience simultan\u00e9e d<span class=\"s1\">\u2019<\/span>auteur vivant en Californie et de martyr chr\u00e9tien des premiers temps (il affirmait ainsi avoir v\u00e9cu, comme \u00e9tant la sienne propre, la d\u00e9capitation de Jean-Baptiste).<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p5\">Mais en contrepoint de ce Horselover Fat, nous avons affaire \u00e0 un narrateur qui \u00e9voque ce personnage d\u2019un ton goguenard et souvent avec condescendance, comme un fou pr\u00eat \u00e0 attribuer \u00e0 des \u00e9pisodes banals de la vie quotidienne, une signification mystique au sein d\u2019une chronologie apocalyptique d\u2019av\u00e8nement prochain du royaume de Dieu sur terre, un bouffon ayant essentiellement besoin d\u2019aide. Il est ainsi \u00e9crit en page 17 de <i>VALIS<\/i> : \u00ab\u00a0Horselover Fat glissait par degr\u00e9s dans la folie. J\u2019aurais souhait\u00e9 pouvoir l\u2019aider\u00a0\u00bb.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p5\">L\u2019explication que donne Dick de la folie de son alter ego Horselover Fat est la d\u00e9ch\u00e9ance qu\u2019a entra\u00een\u00e9e une addiction \u00e0 la drogue sur un nombre prolong\u00e9 d\u2019ann\u00e9es. Le narrateur \u00e9crit ainsi : \u00ab Une question \u00e0 laquelle nous avons d\u00fb apprendre \u00e0 faire face pendant la d\u00e9cennie de la drogue \u00e9tait : \u00ab\u00a0Comment annoncer \u00e0 quelqu&rsquo;un que son cerveau \u00e9tait grill\u00e9 ?\u00a0\u00bb La question \u00e9tait maintenant pass\u00e9e dans le monde th\u00e9ologique de Horselover Fat comme un probl\u00e8me \u00e0 r\u00e9soudre par nous, ses amis. Il aurait \u00e9t\u00e9 simple de relier les deux dans le cas de Fat : la drogue qu&rsquo;il a consomm\u00e9e pendant les ann\u00e9es 60 lui a cram\u00e9 la t\u00eate dans les ann\u00e9es 70 \u00bb (Dick [1981a] 1991 : 31).<\/p>\n<p class=\"p5\">Il y a donc dans <i>VALIS<\/i> un tr\u00e8s \u00e9tonnant d\u00e9doublement de la personnalit\u00e9 : d\u2019une part, un personnage correspondant en tout point au v\u00e9ritable Philip K. Dick, dont ses compagnes successives et amis de l\u2019\u00e9poque affirment avec un bel ensemble qu\u2019il \u00e9tait fou et, d\u2019autre part, en retrait, l\u2019auteur de cette quasi autobiographie, ma\u00eetre de ses moyens, faisant preuve d\u2019une stup\u00e9fiante lucidit\u00e9, diss\u00e9quant avec le sang-froid clinique d\u2019un m\u00e9decin-l\u00e9giste le comportement de ce fou, dont rien ne sugg\u00e8re qu\u2019il soit autre que le m\u00eame Philip K. Dick.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p5\">Dans une lettre dat\u00e9e de 1981, Dick prolongeait l\u2019exercice : \u00ab\u00a0Tous ceux qui ont lu mon r\u00e9cent roman <i>VALIS<\/i> savent que j&rsquo;ai un alter ego nomm\u00e9 Horselover Fat qui re\u00e7oit des r\u00e9v\u00e9lations divines (du moins le croit-il : il pourrait s&rsquo;agir de simples hallucinations, comme le pensent les amis de Fat). [&#8230;] Eh bien, Fat a eu une autre vision : celle qu&rsquo;il attendait. [&#8230;] Pauvre Fat ! Sa folie est maintenant parfaitement achev\u00e9e car il suppose que dans sa vision il a <i>vu<\/i> le nouveau Sauveur. J&rsquo;ai demand\u00e9 \u00e0 Fat s&rsquo;il \u00e9tait s\u00fbr de vouloir parler de cela car il ne ferait que corroborer le caract\u00e8re pathologique de son \u00e9tat. Il m&rsquo;a r\u00e9pondu : \u00ab\u00a0Non, Phil, ils vont penser que c&rsquo;est toi\u00a0\u00bb. Maudit sois-tu, Fat ! de m&rsquo;avoir conduit dans ce <i>double bind<\/i>\u00a0(double contrainte anxiog\u00e8ne car combinant deux exigences contradictoires) \u00bb (1995 : 314).<\/p>\n<p class=\"p5\"><i>Faux schizophr\u00e8ne, vrai proph\u00e8te<\/i><\/p>\n<p class=\"p5\">Comment Dick lui-m\u00eame aurait-il expliqu\u00e9 l\u2019incongruit\u00e9 du \u00ab\u00a0J<span class=\"s1\">\u2019<\/span>aurais souhait\u00e9 pouvoir l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>aider\u00a0\u00bb, qu\u2019il \u00e9met \u00e0 propos de son alter ego ? Nous connaissons la r\u00e9ponse : \u00e0 partir pr\u00e9cis\u00e9ment du d\u00e9doublement de la personnalit\u00e9 propre \u00e0 la schizophr\u00e9nie. Si nous le savons, c\u2019est \u00e0 partir du personnage d\u2019un schizophr\u00e8ne que l\u2019on trouve dans <i>The transmigration of Timothy Archer<\/i>.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p5\">La compagne de Pike a dans le roman un fils schizophr\u00e8ne nomm\u00e9 Bill. Par ailleurs, \u00e0 l\u2019instar de Pike lui-m\u00eame, son alter ego Timothy Archer tente par divers moyens de communiquer avec son fils d\u00e9c\u00e9d\u00e9. Le coup de th\u00e9\u00e2tre du roman intervient quand, apr\u00e8s la mort accidentelle de son beau-p\u00e8re, Bill fait savoir \u00e0 Angel, la narratrice, veuve du fils d\u00e9c\u00e9d\u00e9, qu\u2019il est lui d\u00e9sormais \u00e0 la fois Bill et Timothy Archer r\u00e9incarn\u00e9, ce dont il apporte diverses preuves, \u00e9tant capable de r\u00e9citer des passages de Dante en italien m\u00e9di\u00e9val, comme Archer\/Pike avait la capacit\u00e9 de le faire, ou rapportant \u00e0 Angel un incident dont Archer et elle sont les seuls \u00e0 conna\u00eetre l\u2019existence.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p5\">Cette \u00e9piphanie appara\u00eetrait comme le comble de l\u2019invraisemblance si elle n\u2019avait \u00e9t\u00e9 amen\u00e9e de main de ma\u00eetre, comme le point d\u2019orgue du d\u00e9roulement implacable du r\u00e9cit.<\/p>\n<p class=\"p5\">\u00c0 ceci pr\u00e8s qu\u2019une ou un schizophr\u00e8ne ne dispose pas de la ma\u00eetrise de la repr\u00e9sentation de sa propre personne qui lui permettrait, \u00e0 lui ou \u00e0 elle, de jouer ce jeu \u00e0 deux personnages, authentiques images invers\u00e9es l\u2019un de l\u2019autre. Si bien que l\u2019un des deux, du narrateur de <i>VALIS<\/i> ou de Horselover Fat, est le v\u00e9ritable Philip K. Dick. Car si une personne dou\u00e9e de toute sa raison peut simuler le comportement d\u2019un fou avec plus ou moins de vraisemblance, un fou ne dispose pas du moyen d\u2019incarner \u00e0 la perfection une personne dou\u00e9e de toute sa raison &#8211; sans quoi il ne serait jamais pass\u00e9 pour fou. Ce qui nous conduit \u00e0 penser que Philip K. Dick est le narrateur rationnel de <i>VALIS<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/i> et Horselover Fat, un personnage de roman\u2026 \u00e0 ceci pr\u00e8s qu\u2019on se heurte aussit\u00f4t aux faits d\u2019observation, les t\u00e9moins \u00e0 l\u2019\u00e9poque de la r\u00e9daction de <i>VALIS<\/i> et de <i>The Transmigration of Timothy Archer<\/i>, \u00e9tant en effet unanimes (y compris son psychiatre dans divers entretiens, m\u00eame si celui-ci est prudent dans les termes auxquels il recourt) : Philip K. Dick est fou.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p5\">Ce qui fait que la psychiatrie nous m\u00e8ne par deux canaux distincts \u00e0 des conclusions contradictoires : par l\u2019observation, que Dick \u00e9tait fou, et par le raisonnement, qu\u2019il ne pouvait pas l\u2019\u00eatre<i>.<\/i><span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p5\">Le dilemme \u00e9tant entier, il nous force \u00e0 un pas en arri\u00e8re, que voici : affirmer avec force et conviction dans notre monde que l\u2019on est proph\u00e8te au sens biblique, comme Dick le d\u00e9clara \u00e0 Metz, suffit \u00e0 vous faire consid\u00e9rer comme fou par la psychiatrie contemporaine aussi bien que par votre entourage.<\/p>\n<p class=\"p5\">Admettons alors \u00e0 titre d&rsquo;hypoth\u00e8se que Philip K. Dick, n\u00e9 \u00e0 Chicago en 1928, mort \u00e0 Santa Ana en 1982, \u00e9tait bien, comme il le pr\u00e9tendait, un proph\u00e8te r\u00e9ceptacle de r\u00e9v\u00e9lations divines. Dans ce cas, Horselover Fat est un proph\u00e8te pris \u00e0 tort pour un fou, tandis que le narrateur est un imb\u00e9cile hurlant avec les loups quand il pr\u00e9tend que Horselover Fat est un fou qu\u2019il prend personnellement en piti\u00e9. Ce qui inverserait la donne : Horselover Fat est l\u2019auteur de <i>VALIS<\/i> et son v\u00e9ritable narrateur, \u00e0 savoir Philip K. Dick, alors que le narrateur est un personnage de fiction, fruit de l\u2019imagination de Dick.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p5\">Mais dans ce cas-l\u00e0, \u00e0 quoi peut bien servir ce narrateur ami du sens commun et \u00e0 qui les arcanes du diagnostic psychiatrique sont famili\u00e8res ? La r\u00e9ponse va de soi : \u00e0 faire passer des proph\u00e9ties b\u00e9n\u00e9ficiant de la caution divine, pour des r\u00e9cits de science-fiction, \u00e0 travestir en manifestations inoffensives d\u2019un genre litt\u00e9raire mineur, le message r\u00e9volutionnaire d\u2019une religion neuve ou ancienne. <span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p5\">Pourquoi, si c\u2019est le cas, ce subterfuge du travestissement ? La r\u00e9ponse est offerte dans <i>VALIS<\/i> :<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p5\">Luc 8 :<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p5\">\u00ab\u00a09 Ses disciples lui demand\u00e8rent ensuite, ce que voulait dire cette parabole.<\/p>\n<p class=\"p5\">10 Et il leur dit\u00a0: Pour vous, il vous a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 de conna\u00eetre le myst\u00e8re du royaume de Dieu\u00a0; mais pour les autres,\u00a0il ne leur est propos\u00e9 qu\u2019en paraboles\u00a0; afin qu\u2019en voyant ils ne voient point, et qu\u2019en \u00e9coutant ils ne comprennent point\u00a0\u00bb (Bible de Sacy).<\/p>\n<p class=\"p5\">Et pour r\u00e9duire encore le risque que le message n\u2019\u00e9chappe \u00e0 ceux-l\u00e0 qui ont des yeux pour voir et des oreilles pour entendre, Dick vend la m\u00e8che en termes explicites :<\/p>\n<p class=\"p5\">\u00ab\u00a0Un jour, Fat avait lu \u00e0 Sherri ce que l\u2019<i>Encyclop\u00e6dia Britannica<\/i> dit du \u00ab\u00a0th\u00e8me du secret\u00a0\u00bb chez Marc et Matthieu, cette id\u00e9e que le Christ dissimulait ses enseignements sous la forme de paraboles en sorte que la multitude &#8211; \u00e0 savoir, la foule des \u00e9trangers &#8211; ne le comprennent pas et ne soient pas sauv\u00e9s. [\u2026]<\/p>\n<p class=\"p5\">\u00ab\u00a0C\u2019est de la daube ! \u00ab\u00a0, dit Sherri. \u00bb (Dick [1981a] 1991 : 75).<\/p>\n<p class=\"p5\"><i>La religion de Philip K. Dick<\/i><\/p>\n<p class=\"p5\">\u00c0 quoi cette religion d\u2019un genre nouveau dont Dick \u00e9tait le proph\u00e8te pourrait-elle bien ressembler ? Tous les \u00e9l\u00e9ments en sont accessibles au sein de son \u0153uvre \u00e9crite, et un excellent r\u00e9sum\u00e9 nous en fut offert par lui \u00e0 Metz, le 24 septembre 1977 :<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p5\">\u00ab\u00a0Le mieux que je puisse faire [\u2026] est de jouer le r\u00f4le de proph\u00e8te, de ces anciens proph\u00e8tes, et d\u2019oracle comme la sibylle de Delphes, et de parler d\u2019un merveilleux monde-jardin, tr\u00e8s proche de celui dont il est dit que nos anc\u00eatres l\u2019habit\u00e8rent autrefois &#8211; en fait, j\u2019imagine parfois qu\u2019il s\u2019agit pr\u00e9cis\u00e9ment de ce m\u00eame monde restaur\u00e9, comme si une fausse trajectoire de notre monde allait finalement \u00eatre parfaitement corrig\u00e9e, et que nous serions \u00e0 nouveau l\u00e0 o\u00f9 il y a plusieurs milliers d&rsquo;ann\u00e9es nous vivions et \u00e9tions heureux : [&#8230;] notre demeure l\u00e9gitime que nous avions en quelque sorte perdue. [&#8230;] Ce qui m&rsquo;a le plus surpris dans ce monde aux allures de parc [&#8230;], ce sont les \u00e9l\u00e9ments non-chr\u00e9tiens qui en constituent le soubassement. [&#8230;] Je voyais une \u00e9tendue de terre et une eau lisse d\u2019un bleu profond et, se tenant sur son bord, une splendide femme nue en qui je reconnus Aphrodite. [&#8230;] J&rsquo;avais la ferme impression que c&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;autre monde &#8211; non pas celui des chr\u00e9tiens &#8211; mais l&rsquo;Arcadie du monde pa\u00efen gr\u00e9co-romain, quelque chose de plus ancien et de plus beau que ce que ma propre religion peut mobiliser comme appeau pour nous maintenir dans un \u00e9tat de moralit\u00e9 empreinte d\u2019un sens du devoir et de foi\u00a0\u00bb (1995 : 256-257).<\/p>\n<p class=\"p5\"><b>R\u00e9f\u00e9rences<\/b> :<\/p>\n<p class=\"p5\">Abel, Armand, <i>Le Coran<\/i>, Bruxelles : Office de Publicit\u00e9 1951<\/p>\n<p class=\"p5\">Baudry,\u00a0L\u00e9on, <i>La querelle des futurs contingents (Louvain 1465-1475)<\/i>,\u00a0textes in\u00e9dits, Paris : Vrin 1950<\/p>\n<p class=\"p5\">Dick, Philip K., <i>Ubik<\/i> [1969], New York : Vintage Books 1991<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p5\">Dick, Philip K., <i>VALIS<\/i> [1981a], New York : Vintage Books 1991<\/p>\n<p class=\"p1\">Dick, Philip K., <i>The Divine Invasion <\/i>[1981b]<i>, <\/i>New York : Timescape Books 1982<\/p>\n<p class=\"p9\">Dick, Philip K., <i>The Transmigration of Timothy Archer<\/i>, New York : Timescape Books 1982<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p9\">Dick, Philip K., \u00ab\u00a0If You Find This World Bad, You Should See Some of the Others\u00a0\u00bb, Conf\u00e9rence de Metz 1977, in Sutin 1995a, pp. 233-258<\/p>\n<p class=\"p13\">Dick, Philip K., \u00ab\u00a0How to Build a Universe That Doesn\u2019t Fall Apart Two Days Later\u00a0\u00bb, in Sutin 1995b, pp. 259-280<\/p>\n<p class=\"p9\">Jorion, Paul, \u00ab\u00a0Pourquoi nous avons neuf vies comme les chats\u00a0\u00bb, in <i>Papiers du Colle<\/i><span class=\"s1\">\u0300<\/span><i>ge International de Philosophie<\/i>, Nume<span class=\"s1\">\u0301<\/span>ro 51<i>, Reconstitutions, <\/i>69-80, 2000<\/p>\n<p class=\"p5\">Sutin, Lawrence (ed.), <i>The Shifting Realities of Philip K. Dick<\/i>, New York : Vintage Books 1995<\/p>\n<p class=\"p5\"><i>Philip K. Dick: A Day In The Afterlife, Documentary about the author, Philip K. Dick<\/i>, BBC Arena 1994<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-126463\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Ubik.png\" alt=\"\" width=\"311\" height=\"498\" srcset=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Ubik.png 311w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Ubik-187x300.png 187w\" sizes=\"auto, (max-width: 311px) 100vw, 311px\" \/><\/p>\n<p>Le texte de ma communication au colloque <a href=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2022\/06\/10\/universite-catholique-de-lille-colloque-science-fiction-religions-theologiesles-10-et-11-juin-2022\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Science-Fiction, religions, th\u00e9ologies<\/a>, le 10 juin 2022.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p class=\"p1\"><b><i>Pr\u00e9destination et futurs contingents chez Philip K. Dick<\/i><\/b><\/p>\n<p class=\"p5\"><i>Th\u00e9ologie-fiction<\/i><\/p>\n<p class=\"p5\">Parmi les auteurs classiques de science-fiction, l\u2019Am\u00e9ricain Philip K. Dick (1928-1982) \u00e9tait l\u2019un des tr\u00e8s rares \u00e0 [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[14,5346],"tags":[3425,8064,6565,8062,8065],"class_list":["post-132851","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-science-fiction","category-theologie","tag-philip-k-dick","tag-the-transmigration-of-timothy-archer","tag-theologie","tag-ubik","tag-valis"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/132851","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=132851"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/132851\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":141876,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/132851\/revisions\/141876"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=132851"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=132851"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=132851"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}