{"id":133054,"date":"2022-06-26T15:17:38","date_gmt":"2022-06-26T13:17:38","guid":{"rendered":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=133054"},"modified":"2022-06-26T15:17:38","modified_gmt":"2022-06-26T13:17:38","slug":"matmata-au-coeur-du-desert-ou-la-mare-aux-crocodiles-par-emmanuel-rousseaux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2022\/06\/26\/matmata-au-coeur-du-desert-ou-la-mare-aux-crocodiles-par-emmanuel-rousseaux\/","title":{"rendered":"<b>Matmata au c\u0153ur du d\u00e9sert, ou la mare aux crocodiles<\/b>, par Emmanuel Rousseaux"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/alligator.png\" alt=\"\" width=\"746\" height=\"469\" class=\"aligncenter size-full wp-image-133068\" srcset=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/alligator.png 746w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/alligator-300x189.png 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 746px) 100vw, 746px\" \/><\/p>\n<p>[Mauritanie, 1994] Pour le retour de Tichitt \u00e0 Nouakchott, nous embarqu\u00e2mes dans le v\u00e9hicule 4X4, pour un trajet qui devait durer non-stop au moins trois jours. Il fallait prendre la bonne mesure du temps et de l\u2019espace. <!--more-->Ainsi nous attendait la surprise et l\u2019\u00e9merveillement des grands paysages qui s\u2019\u00e9tendaient sur plusieurs centaines de kilom\u00e8tres : la vall\u00e9e de sable blanc \u00e9olien, les grandes dunes ondulantes et orang\u00e9es, la montagne rocheuse, brune et sombre, les vastes plateaux de reg caillouteux, avec ses blocs de pierres aux faces bronz\u00e9es par un soleil ant\u00e9diluvien ; ou encore, les vastes paysages min\u00e9raux saupoudr\u00e9s de sable rose\u2026. Ainsi, le premier soir, nous f\u00eemes escale apr\u00e8s la petite oasis de MBeika. Il en va ici d\u2019une tradition nomade : ne pas passer la nuit dans la ville m\u00eame, mais soit avant pour l\u2019aborder le lendemain, soit apr\u00e8s pour continuer son chemin.<\/p>\n<p>Margarita intima l\u2019ordre au chauffeur de stationner proche d\u2019un arbre isol\u00e9 dans le creux des dunes. C\u2019\u00e9tait l\u00e0 qu\u2019elle souhaitait bivouaquer et d\u00eener. Mes co-\u00e9quipiers mauritaniens firent la t\u00eate, mais s\u2019ex\u00e9cut\u00e8rent. Car il est de tradition qu\u2019au pied des arbres ainsi isol\u00e9s dans le d\u00e9sert, il y ait de mauvais Djinns, ou du moins, c\u2019\u00e9tait r\u00e9put\u00e9 \u00eatre un lieu sale. On s\u2019ex\u00e9cuta donc pour le repas. Mais le restant de la nuit, mes compagnons s\u2019\u00e9loign\u00e8rent plus loin pour s\u2019installer au sommet d\u2019une grande dune, bien ventil\u00e9e et propice \u00e0 une bonne nuit de sommeil, sous l\u2019effet b\u00e9n\u00e9fique de la vo\u00fbte c\u00e9leste \u00e9toil\u00e9e. Je restais aupr\u00e8s de Margarita par solidarit\u00e9, et nous partage\u00e2mes \u00e0 deux une large natte tiss\u00e9e de gros brins de sbatt et nou\u00e9e par des lani\u00e8res de cuir, d\u00e9roul\u00e9e \u00e0 m\u00eame le sol.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s la pri\u00e8re du matin de mes deux co-\u00e9quipiers, et les trois petits th\u00e9s \u00e0 la menthe, rapides, concentr\u00e9s et tr\u00e8s parfum\u00e9s, nous repart\u00eemes le lendemain tr\u00e8s t\u00f4t \u00e0 l\u2019aube. Le chauffeur reprit la route et suivit une piste sableuse relativement bien trac\u00e9e. Mais pass\u00e9e une heure de trajet, il nous proposa de bifurquer brusquement vers le sud. Il voulait nous montrer un site particulier \u00e0 quelques encablures de l\u00e0. Ainsi fut fait et nous quitt\u00e2mes la piste par la gauche pour entreprendre cette escapade improvis\u00e9e. Pass\u00e9s quelques kilom\u00e8tres, nous escalad\u00e2mes en voiture un versant rocheux, sombre et caillouteux, qui dominait au loin un ancien oued ass\u00e9ch\u00e9.<\/p>\n<p>Agripp\u00e9s \u00e0 cette surface pentue, sans la moindre trace de v\u00e9g\u00e9tation, apparurent tout \u00e0 coup une s\u00e9rie de petites constructions circulaires. Elles \u00e9taient constitu\u00e9es de murets de pierres grossi\u00e8res, d\u20191m50 de haut environ. Elles \u00e9taient dispers\u00e9es et \u00e9loign\u00e9es les unes des autres, peut-\u00eatre de quelques dizaines de m\u00e8tres. C\u2019\u00e9tait tr\u00e8s myst\u00e9rieux de d\u00e9couvrir cet habitacle \u00e0 cet endroit compl\u00e8tement isol\u00e9 et \u00e0 une telle distance de toute pr\u00e9sence de vie humaine, animale ou v\u00e9g\u00e9tale. Sans doute s\u2019agissait-il d\u2019un reliquat d\u2019habitat pr\u00e9historique, constitu\u00e9 de sortes de huttes aujourd\u2019hui sans toit, et depuis lors abandonn\u00e9es et rest\u00e9es en l\u2019\u00e9tat, comme fossilis\u00e9es depuis des mill\u00e9naires. Comme s\u2019il s\u2019agissait l\u00e0 d\u2019un d\u2019habitat n\u00e9olithique d\u2019anciens pasteurs nomades, comme il existe encore aujourd\u2019hui des cases rondes des Peuhls, \u00e9leveurs de bovins au sud du pays.<\/p>\n<p>Comme si cela avait \u00e9t\u00e9 des objets sans importance, le chauffeur poursuivit son ascension. Puis nous about\u00eemes sur l\u2019aplat d\u2019un plateau sableux. D\u00e9crivant un grand arc de cercle, le chauffeur continua en voiture sur plusieurs centaines de m\u00e8tres vers le nord. Il stoppa la voiture et nous invita \u00e0 poursuivre \u00e0 pied encore un peu plus loin. Une \u00e9norme surprise nous attendait. Au loin, une l\u00e9g\u00e8re v\u00e9g\u00e9tation arbustive apparaissait, comme align\u00e9e sur les traces d\u2019un ancien oued ass\u00e9ch\u00e9. Rapproch\u00e9s de l\u00e0, nous nous trouv\u00e2mes tout \u00e0 coup face \u00e0 un paysage \u00e0 couper le souffle. \u00c0 quelques m\u00e8tres de nos pieds seulement, se trouvait une chute abrupte plongeant \u00e0 la verticale sur une hauteur d\u2019une trentaine de m\u00e8tres. L\u2019ar\u00eate en haut formait comme un large arc semi-circulaire horizontal, comme le cirque d\u2019une immense falaise, mais en plein d\u00e9sert. En contrebas apparaissait une petite mare d\u2019eau permanente avec sa plage de sable ocre\u2026. o\u00f9 se reposaient quelques crocodiles, totalement immobiles sous le soleil et baignant dans un silence absolu.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9couverte nous fit l\u2019effet d\u2019un choc. Comment cela avait-il \u00e9t\u00e9 possible en plein milieu de cette r\u00e9gion totalement d\u00e9sertique ? Comme un mirage, nous \u00e9tions transport\u00e9s dans une autre \u00e9chelle de temps et de l\u2019espace ; celles qui pr\u00e9c\u00e9daient m\u00eame l\u2019\u00e8re pr\u00e9historique, au-del\u00e0 du temps de l\u2019esp\u00e8ce humaine. Ce qui apparaissait \u00e9vident, c\u2019est que la r\u00e9gion avait connu un autre climat et un environnement verdoyant qui s\u2019\u00e9tait au fil des mill\u00e9naires petit \u00e0 petit r\u00e9tr\u00e9ci et ass\u00e9ch\u00e9. Ici apparaissaient \u00e0 ce point isol\u00e9s, les derniers t\u00e9moins vivants \u00e0 cette \u00e9chelle de temps g\u00e9ologique. Ils \u00e9taient pi\u00e9g\u00e9s par la s\u00e9cheresse.<\/p>\n<p> Les pr\u00e9c\u00e9dentes traces d\u2019habitat aper\u00e7ues en cours de route rappelaient la pr\u00e9sence d\u2019\u00e9tablissements humains pr\u00e9historiques, remontant au moins \u00e0 l\u2019\u00e8re du n\u00e9olithique. Sans doute dominaient-ils une vall\u00e9e o\u00f9 s\u2019\u00e9tait \u00e9coul\u00e9 un cours d\u2019eau permanent. L\u2019eau, c\u2019est la vie. Elle avait longtemps coul\u00e9, permettant l\u2019existence d\u2019une faune abondante et d\u2019une population humaine, puis elle s\u2019\u00e9tait tarie. Ainsi en t\u00e9moignent certaines gravures rupestres pr\u00e9sentes dans le nord du pays.<\/p>\n<p>Le d\u00e9sert a cette magie de rendre perceptible des \u00e9chelles de temps et d\u2019espace sinon invisibles ailleurs. Il r\u00e9v\u00e8le une v\u00e9rit\u00e9 crue qui d\u00e9passe une certaine \u00e9chelle humaine. Ces exp\u00e9riences d\u2019espace et de temps impr\u00e9gn\u00e8rent forc\u00e9ment les mani\u00e8res de penser et de vivre des occupants. La culture nomade b\u00e9douine y est intimement li\u00e9e. Il y d\u00e9coule une mani\u00e8re d\u2019habiter, un Genius loci, un g\u00e9nie du lieu, y compris avec ses Djinns invisibles\u2026<\/p>\n<p> \u00ab Ce qui embellit le d\u00e9sert, dit le petit prince, c\u2019est qu\u2019il cache un puits quelque part\u2026 \u00bb\u2026. Car \u00ab oui, dis-je au petit prince, qu\u2019il s\u2019agisse de la maison, des \u00e9toiles ou du d\u00e9sert, ce qui fait leur beaut\u00e9 est invisible ! \u00bb. On ne saurait mieux dire.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/alligator.png\" alt=\"\" width=\"746\" height=\"469\" class=\"aligncenter size-full wp-image-133068\" srcset=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/alligator.png 746w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/alligator-300x189.png 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 746px) 100vw, 746px\" \/><\/p>\n<p>[Mauritanie, 1994] Pour le retour de Tichitt \u00e0 Nouakchott, nous embarqu\u00e2mes dans le v\u00e9hicule 4X4, pour un trajet qui devait durer non-stop au moins trois jours. 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