{"id":134317,"date":"2022-10-23T16:31:11","date_gmt":"2022-10-23T14:31:11","guid":{"rendered":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=134317"},"modified":"2022-10-23T16:31:11","modified_gmt":"2022-10-23T14:31:11","slug":"je-viens-de-compter-en-dix-ans-jaurai-dormi-a-quarante-quatre-endroits-differents-par-emmanuel-rousseaux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2022\/10\/23\/je-viens-de-compter-en-dix-ans-jaurai-dormi-a-quarante-quatre-endroits-differents-par-emmanuel-rousseaux\/","title":{"rendered":"<strong>\u00ab Je viens de compter. En dix ans, j\u2019aurai dormi \u00e0 quarante-quatre endroits diff\u00e9rents\u2026&nbsp;\u00bb,\u00a0<\/strong>par Emmanuel Rousseaux"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-134320\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/MAUR-1.png\" alt=\"\" width=\"751\" height=\"457\" srcset=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/MAUR-1.png 751w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/MAUR-1-300x183.png 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 751px) 100vw, 751px\" \/><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\"><em>Vue d\u2019ensemble de la cit\u00e9 ancienne de Oualata, avec en contrebas le quartier reconstruit de la mosqu\u00e9e \u2013 photo 2014<\/em><\/p>\n<p><b>[R\u00e9cits sur\u00a0<i>Mani\u00e8res d\u2019Habiter en Mauritanie<\/i>, 1988 \u00e0 1999]\u00a0<\/b><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Je viens de compter. En dix ans j\u2019aurai dormi \u00e0 quarante-quatre endroits diff\u00e9rents. C\u2019est peut \u00eatre normal dans un pays \u00e0 tr\u00e8s forte culture nomade, \u00e9tendu comme deux fois la France.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Nomade, car c\u2019est la culture dominante, m\u00eame si le pays est aujourd\u2019hui tr\u00e8s largement s\u00e9dentaris\u00e9 et urbanis\u00e9. Il y a les Maures \u2013 Be\u00efdane -, et les Peuhls \u2013 Fulbe ou Pullo \u2013 semi-nomades et traditionnellement \u00e9leveurs de bovins.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Parmi ces diff\u00e9rents endroits, j\u2019ai dormi en villes et dans la capitale en particulier, mais aussi sous la tente, ou \u00e0 cheval en-dedans et en-dehors d\u2019une maison, au bord de la route ou dans des maison anciennes des quatre cit\u00e9s antiques caravani\u00e8res [Ouadane, Chinguetti, Tichitt et Oualata], ou encore sur l\u2019immense plage qui fait face \u00e0 l\u2019Oc\u00e9an\u2026. Quarante-quatre fois, cela repr\u00e9sente beaucoup de situations diff\u00e9rentes.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Cette fois-l\u00e0, j\u2019\u00e9tais \u00e0 Oualata [<em>photo ci-dessus<\/em>] accompagnant le directeur de la FNSVA pour la supervision de l\u2019op\u00e9ration de reconstruction du quartier de la mosqu\u00e9e ancienne. \u00c0 cette occasion, nous \u00e9tions h\u00e9berg\u00e9s dans la maison du pr\u00e9fet, comme il se doit d\u2019une visite officielle. C&rsquo;\u00e9tait une mission d\u2019urgence qui faisait suite \u00e0 de tr\u00e8s fortes pluies, allant jusqu\u2019\u00e0 400 mm tomb\u00e9s en une seule fois, causant des d\u00e9g\u00e2ts consid\u00e9rables et catastrophiques pour toute la cit\u00e9 ancienne. Les habitations sont construites en ma\u00e7onnerie de pierres ourd\u00e9es de banco. Elles \u00e9taient donc tr\u00e8s vuln\u00e9rables \u00e0 l\u2019eau. Le chantier de reconstruction de la mosqu\u00e9e, en cours de travaux, avait \u00e9t\u00e9 travers\u00e9 de part et d\u2019autre par un torrent d\u2019eau, creusant un sillon profond de plusieurs m\u00e8tres dans le sable. Il occasionna l\u2019\u00e9croulement d\u2019une partie des ouvrages r\u00e9alis\u00e9s. Nous \u00e9tions en p\u00e9riode d\u2019hivernage, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 la saison des pluies, o\u00f9 l\u2019air est particuli\u00e8rement chaud et humide. Chaud voulait dire 45\u00b0c \u00e0 l\u2019ombre, avec la chaleur persistante la nuit. De surcroit, il y avait une l\u00e9g\u00e8re poussi\u00e8re en suspension, qui rendait l\u2019atmosph\u00e8re encore plus insupportable.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Pour Ethmane, il n\u2019\u00e9tait pas question de dormir dans une pi\u00e8ce ferm\u00e9e \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la maison de notre h\u00f4te. C\u2019est pourquoi nous nous \u00e9tions install\u00e9s dehors. Nous nous \u00e9tions couch\u00e9s \u00e0 la perpendiculaire de la terrasse de la v\u00e9randa ext\u00e9rieure, la moiti\u00e9 sup\u00e9rieure du corps recouverte par le toit, et l\u2019autre partie \u00e0 ciel ouvert. Pour nous prot\u00e9ger partiellement de la poussi\u00e8re, chacun de nous s\u2019\u00e9tait envelopp\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 la t\u00eate dans un drap-housse. Il se trouvait y avoir une pluie fine de mousson, qui \u00e9tait m\u00e9lang\u00e9e \u00e0 la l\u00e9g\u00e8re poussi\u00e8re du sable. Ethmane me confia un peu sarcastique et moqueur, que nos h\u00f4tes, le Pr\u00e9fet et sa famille, appartenaient vraiment \u00e0 la cat\u00e9gorie des \u00ab <em>gens des murs<\/em> \u00bb, pour pr\u00e9f\u00e9rer s\u2019enfermer \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la maison. Cela lui paraissait insupportable. Comment pouvaient-ils s\u2019enfermer entre quatre murs, qui plus est avec une telle chaleur, comme dans la pire des prisons. Le pr\u00e9fet appartenait \u00e0 la communaut\u00e9 Soninke, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il \u00e9tait originellement d\u2019une culture s\u00e9dentaire et issu de population d\u2019agriculteurs plus au sud du pays. Ce n\u2019\u00e9tait pas le cas d\u2019Ethmane qui se rattachait plut\u00f4t au groupe des\u00a0<em>beni Hassan,\u00a0<\/em>descendants d\u2019anciens<em>\u00a0<\/em>nomades guerriers du d\u00e9sert. C\u00f4t\u00e9 cour, o\u00f9 nous \u00e9tions couch\u00e9s tous les deux, ce ne fut pas du tout idyllique non plus. Un petit miracle fut que je pus m\u2019endormir un peu pr\u00e8s normalement. Jusqu\u2019au petit matin o\u00f9 nous nous retrouv\u00e2mes le visage visqueux et recouvert de poussi\u00e8re. Ethmane pu faire ses ablutions compl\u00e8tes pour la pri\u00e8re. Le rituel incluait le creux des oreilles, les orifices du nez, les cheveux et tout le reste. Moi, j\u2019eus beaucoup plus de mal.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Ce fut l\u2019occasion pour moi d\u2019exp\u00e9rimenter concr\u00e8tement cette diff\u00e9rence entre des cultures et des mani\u00e8res d\u2019habiter nomade et s\u00e9dentaire. Oualata se distinguait des trois autres anciennes cit\u00e9s caravani\u00e8res en ce sens o\u00f9 la tradition d\u2019une culture s\u00e9dentaire y \u00e9tait particuli\u00e8rement ancienne et d\u00e9velopp\u00e9e chez ses habitants. L\u00e0 aussi, c\u2019est Ethmane qui me l\u2019expliqua \u00e0 sa mani\u00e8re, en m\u2019indiquant que les habitants craignaient beaucoup de sortir de la cit\u00e9 et de s\u2019y \u00e9loigner, et encore plus la nuit tomb\u00e9e. Ils \u00e9taient un peu comme leurs troupeaux de vaches qui revenaient automatiquement au bercail le soir venu, pour se mettre \u00e0 l\u2019abri dans la ville. On raconte d\u2019ailleurs qu\u2019il fut un temps o\u00f9 les collines rocheuses avoisinantes pullulaient de lions. A l\u2019inverse, les nomades alentours ne manquaient pas les occasions de mener des incursions, m\u00eame risqu\u00e9es, et ne supportaient pas de rester trop longtemps en ville. Certaines tribus nomades restaient \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie et continuaient \u00e0 habiter sous la tente, au point de ne pouvoir s\u2019int\u00e9grer compl\u00e8tement \u00e0 la vie de la cit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">J\u2019eus aussi l\u2019occasion, plusieurs fois, de dormir dans la voiture en cours de route, ou de bivouaquer. Ce fut conjoncturel, lors de nombreux longs d\u00e9placements individuels. L\u2019impression y fut \u00e0 chaque fois forte, car l\u2019exp\u00e9rience solitaire de se retrouver ainsi immerg\u00e9 dans ces immenses espaces du d\u00e9sert fut quelque chose de tr\u00e8s exaltant et m\u00eame de fortifiant. Je dois dire que pour moi, ce furent des exp\u00e9riences les plus apaisantes et inspirantes, comme si l\u2019esprit s\u2019y trouvait enti\u00e8rement lib\u00e9r\u00e9. Je n\u2019y ai jamais ressenti le moindre sentiment de peur, ni d\u2019inqui\u00e9tude, tout au contraire.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Cette fois-ci, \u00e0 Nouakchott, j\u2019ai habit\u00e9 successivement plusieurs \u00ab\u00a0villas\u00a0\u00bb. Soit dans quatre logements diff\u00e9rents, \u00a0dans des petits appartements regroup\u00e9s par quatre dans une m\u00eame maison, ou dans des maisons individuelles.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">La d\u00e9nomination import\u00e9e de \u00ab\u00a0<em>villa\u00a0<\/em>\u00bb est compl\u00e8tement int\u00e9gr\u00e9e au langage courant des Mauritaniens pour d\u00e9signer une maison d\u2019habitation individuelle, comme il se disait \u00ab boutique \u00bb pour d\u00e9signer un petit magasin de quartier, typique de la culture commer\u00e7ante b\u00e9douine. Habiter une villa est plut\u00f4t r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 la petite minorit\u00e9 de gens les plus ais\u00e9s, et aussi aux expatri\u00e9s, essentiellement occidentaux. Celle que j\u2019avais occup\u00e9e en dernier s\u2019appelait \u00ab Villa \u00eelot C \u00bb. Elle \u00e9tait compos\u00e9e d\u2019un plan quasiment carr\u00e9, sur deux niveaux avec les chambres \u00e0 l\u2019\u00e9tage. Elle comportait un espace de cour tout autour, avec quelques plantations qu\u2019un gardien arrosait chaque matin. En son centre, il y avait une petite plateforme sous forme de terrasse carr\u00e9e et carrel\u00e9e. J\u2019y avais dress\u00e9 une tente maure traditionnelle, constitu\u00e9e d\u2019une toile d\u2019environ cinq m\u00e8tres sur cinq, avec quelques matelas en mousse dispos\u00e9s en-dessous pour s\u2019y installer. Le lieu \u00e9tait divinement agr\u00e9able et aussi tr\u00e8s pratique. C\u2019\u00e9tait un endroit d\u2019accueil id\u00e9al pour les h\u00f4tes, pour lire, pour boire le th\u00e9 ou le caf\u00e9, pour se r\u00e9unir en petit groupe, pour d\u00e9jeuner, pour faire la sieste, pour passer une soir\u00e9e joyeuse entre amis\u2026<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Je pense \u00e0 une autre \u00ab villa \u00bb plus simple, que j\u2019avais lou\u00e9e meubl\u00e9e \u00e0 un ami mauritanien d\u2019Ethmane. Celle-ci \u00e9tait dispos\u00e9e sur un seul niveau avec un jardin rachitique et dess\u00e9ch\u00e9 autour, cl\u00f4tur\u00e9e et \u00e9quip\u00e9e d\u2019un garage ferm\u00e9 et s\u00e9par\u00e9 donnant sur la rue. Cette maison, situ\u00e9e dans le quartier \u00ab chic \u00bb de Tavraghzeina, \u00a0comme la pr\u00e9c\u00e9dente m\u2019avait toujours paru avoir quelque chose de probl\u00e9matique. Elle \u00e9tait \u00e0 cheval entre une conception occidentale et traditionnelle. Elle se voulait moderne dans sa forme,\u00a0 mais int\u00e9grait des \u00e9l\u00e9ments de mode de vie local. Une contradiction principale provenait de cette opposition entre le dehors et le dedans qui paraissait insoluble. \u00c0 Nouakchott, la chaleur, la lumi\u00e8re \u00e9blouissante et agressive du jour, la tr\u00e8s fine poussi\u00e8re en suspension omnipr\u00e9sente, avec des \u00e9pisodes violents de vent de sable, imposaient de pouvoir s\u2019enfermer de mani\u00e8re \u00e9tanche \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, pour se prot\u00e9ger de l\u2019ambiance ext\u00e9rieure. Il en d\u00e9coulait une fa\u00e7ade \u00e0 l\u2019aspect tr\u00e8s ferm\u00e9 avec de tr\u00e8s petites ouvertures barreaud\u00e9es. Cette configuration s\u2019opposait \u00e0 la tendance naturelle des modes de vie locaux qui \u00e9taient plut\u00f4t celle de vivre \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Le mod\u00e8le de la maison \u00e0 patio, pratiqu\u00e9 rarement ici ou l\u00e0 dans la ville, n\u2019\u00e9tait pas repris en Mauritanie. Elle ne convenait pas, car il pr\u00e9sentait le double inconv\u00e9nient d\u2019ouvrir le c\u0153ur de la maison \u00e0 la poussi\u00e8re de sable et de permettre l\u2019intrusion des voleurs.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Cette contradiction \u00e9tait en partie compens\u00e9e par des pi\u00e8ces int\u00e9rieures qui paraissaient surdimensionn\u00e9es\u00a0: hauteur sous plafond sur\u00e9lev\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 trois m\u00e8tres, couloirs larges, pi\u00e8ces et salons immenses. Comme s\u2019il s\u2019agissait de faire rentrer \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, les grands espaces ext\u00e9rieurs. Ainsi se posait la question d\u2019une nouvelle mani\u00e8re d\u2019habiter pour une partie importante de la population pass\u00e9e brusquement d\u2019un \u00e9tat de nomade, \u00e0 une s\u00e9dentarisation urbaine et forc\u00e9e, en l\u2019espace d\u2019\u00e0 peine une ou deux g\u00e9n\u00e9rations maximum.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Un autre endroit improbable o\u00f9 il me fut donn\u00e9 de passer la nuit, fut chez une jeune amie qui habitait alors dans un quartier p\u00e9riph\u00e9rique de Nouakchott. C\u2019\u00e9tait dans une zone de constructions tr\u00e8s \u00ab informelles \u00bb, mi-bidonville, mi \u00ab en dur \u00bb, \u00a0dans une \u00ab\u00a0<em>chambre\u00a0<\/em>\u00bb qu\u2019elle louait et partageait avec une autre amie. Dois-je le raconter, mais ce fut pour moi une exp\u00e9rience tr\u00e8s marquante. Comme toute les histoires de ces dix ann\u00e9es pass\u00e9es en Mauritanie, il y a une fa\u00e7on de d\u00e9crire les choses avec une certaine distance, en tant qu\u2019observateur, certains diront m\u00eame, en tant qu\u2019observateur-participant, \u00e0 la fa\u00e7on d\u2019une d\u00e9marche d\u2019anthropologue. Mais dans la r\u00e9alit\u00e9, je faisais enti\u00e8rement parti du d\u00e9cor et j\u2019\u00e9tais compl\u00e8tement immerg\u00e9 dans l\u2019action. En l\u2019occurrence, dans cette histoire, mon attention \u00e9tait int\u00e9gralement concentr\u00e9e sur l\u2019idylle que je vivais alors. C\u2019est seulement avec le temps, en d\u00e9senfouissant les souvenirs, que je me rem\u00e9more le cadre dans lequel j\u2019\u00e9tais plong\u00e9.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">C\u2019\u00e9tait la nuit venue que je me rendais \u00e0 mon rendez-vous pour y rencontrer cette amie et y passer la nuit. Pour y arriver en voiture, il fallait suivre un cheminement labyrinthique et chaotique. Le r\u00e9seau de voies se frayait des passages dans des amas de constructions en bric-\u00e0-brac, tr\u00e8s pr\u00e9caires. L\u2019on devinait qu\u2019il s\u2019y d\u00e9roulait une vie tr\u00e8s active, malgr\u00e9 l\u2019obscurit\u00e9 de la nuit. Certains abris \u00e9taient en partie constitu\u00e9s de toiles tendues pour former des \u00e9crans. Dans cette p\u00e9nombre apparaissaient \u00e0 des intervalles d\u2019espaces fr\u00e9quents, les lueurs des \u00e9crans cathodiques bleut\u00e9s des t\u00e9l\u00e9viseurs allum\u00e9s, qui transparaissaient \u00e0 travers les voiles. Alors qu\u2019il n\u2019y avait quasiment pas d\u2019autre source lumineuse \u00e9lectrique, \u00e0 part quelques rares ampoules suspendues ici ou l\u00e0, il y avait l\u00e0 comme une ambiance d\u2019extra-terrestres. Apr\u00e8s avoir gar\u00e9 ma voiture dans un petit espace d\u2019une placette difforme, je me rendais \u00e0 pied vers la silhouette d\u2019une minuscule habitation constitu\u00e9e d\u2019une simple et unique case rectangulaire. Elle \u00e9tait tr\u00e8s petite, d\u2019environ deux m\u00e8tres sur quatre, construite par un empilement de parpaings de b\u00e9ton, sommairement enduite et recouverte d\u2019une t\u00f4le ondul\u00e9e. La seule ouverture \u00e9tait une porte, elle-m\u00eame en t\u00f4le ondul\u00e9e fix\u00e9e sur un cadre en bois, fermant \u00e0 cl\u00e9 par un verrou cadenass\u00e9, pour que les quelques affaires personnelles soient \u00e0 l\u2019abri et en s\u00e9curit\u00e9. Elle \u00e9tait implant\u00e9e sur une minuscule parcelle \u00e0 peine cl\u00f4tur\u00e9e par un m\u00e9lange de branchages et de plaques, au milieu d\u2019autres constructions du m\u00eame type autour, dispos\u00e9es de mani\u00e8re anarchique et d\u00e9sordonn\u00e9e.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-134319\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/MAUR-2.jpg\" alt=\"\" width=\"758\" height=\"492\" srcset=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/MAUR-2.jpg 758w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/MAUR-2-300x195.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 758px) 100vw, 758px\" \/><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\"><em>Bidonville \u00ab\u00a0semi-dur\u00a0\u00bb\u00a0et d\u00e9j\u00e0 ordonn\u00e9, \u00e0 Nouakchott<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Mon amie partageait ce lieu avec une autre amie, dans cet espace tr\u00e8s exigu et sauvage. Je dis sauvage, car il s\u2019agissait de mon ressenti d\u2019alors. Ici r\u00e9gnait un sentiment de pr\u00e9carit\u00e9 et d\u2019ins\u00e9curit\u00e9 extr\u00eame, dans un contexte de survie des habitants, qui y vivaient au jour le jour. Cet abri \u00e9tait un lieu de vie passager, o\u00f9 cette amie pouvait passer la nuit, ou du moins, avoir un lieu o\u00f9 dormir dans une s\u00e9curit\u00e9 tr\u00e8s relative. Le jour, elle pouvait se mettre dehors, dans un petit espace connexe de cour ext\u00e9rieur, en y \u00e9talant une natte au sol, pour y recevoir des h\u00f4tes ou vaquer \u00e0 d\u2019autres activit\u00e9s. \u00c0 consid\u00e9rer les choses aujourd\u2019hui, et ayant gard\u00e9 le contact avec cette amie, qui d\u2019ailleurs est venue vivre en France depuis, les choses ne paraissaient pas si extraordinaires pour le plus grand nombre des habitants. Les bidonvilles constituaient un passage oblig\u00e9 des populations jet\u00e9es en masse dans les villes, amplifi\u00e9 par les effets climatiques de la s\u00e9cheresse, et dans la capitale en particulier, qui s\u2019est mise \u00e0 croitre de fa\u00e7on tr\u00e8s acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e et incontr\u00f4l\u00e9e. En l\u2019espace de quelques d\u00e9cennies seulement, le pays entier a bascul\u00e9 d\u2019un \u00e9tat de nomades \u00e0 s\u00e9dentaires. Et ce n\u2019est pas fini.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">J\u2019eus \u00e0 passer d\u2019autres nuits dans des habitations plus conventionnelles, h\u00e9berg\u00e9 par des amis europ\u00e9ens, dans des villas confortables et climatis\u00e9es, avec un jardin soigneusement entretenu et arros\u00e9 par un personnel d\u00e9di\u00e9. Mais surtout, une diff\u00e9rence majeure d\u2019habiter entre Mauritaniens et Europ\u00e9ens, \u00e9tait la fa\u00e7on communautaire de vivre sous un m\u00eame toit. Les occupants d\u2019une m\u00eame habitation associaient plusieurs membres de la famille y compris le cousinage, ou une parent\u00e8le interg\u00e9n\u00e9rationnelle, ou des amis et des h\u00f4tes de passage. Les pi\u00e8ces et les salons int\u00e9graient plusieurs fonctions et permettaient diff\u00e9rents usages d\u2019un m\u00eame espace, successivement d\u2019accueil ou de couchage par exemple.\u00a0 Quant \u00e0 moi, \u00a0j\u2019eus \u00e0 habiter tout seul dans un logement ou une villa, ce qui apparaissait aux gens comme une anomalie, sinon le signe d\u2019une pathologie sociale et psychologique. Mais les Mauritaniens savaient bien que cette mani\u00e8re particuli\u00e8re d\u2019habiter \u00e9tait celle des \u00ab\u00a0toubabs\u00a0\u00bb, quelque chose d\u2019\u00e0 part et m\u00eame d\u2019un peu prestigieux. Certains aspiraient \u00e0 pouvoir s\u2019isoler comme nous, de temps en temps, suivant un mod\u00e8le de plus en plus pr\u00e9gnant, fortement individualiste et mat\u00e9rialiste, import\u00e9 du monde occidental\u2026<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">\u2026\/\u2026<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-134318\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/MAUR-3.png\" alt=\"\" width=\"536\" height=\"777\" srcset=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/MAUR-3.png 536w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/MAUR-3-207x300.png 207w\" sizes=\"auto, (max-width: 536px) 100vw, 536px\" \/><\/p>\n<p><em>Oualata\u00a0: lutte contre l\u2019ensablement, p\u00e9pini\u00e8re d\u2019arbres et projet de ceinture verte &#8211; 1994<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-134320\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/MAUR-1.png\" alt=\"\" width=\"751\" height=\"457\" srcset=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/MAUR-1.png 751w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/MAUR-1-300x183.png 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 751px) 100vw, 751px\" \/><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\"><em>Vue d\u2019ensemble de la cit\u00e9 ancienne de Oualata, avec en contrebas le quartier reconstruit de la mosqu\u00e9e \u2013 photo 2014<\/em><\/p>\n<p><b>[R\u00e9cits sur\u00a0<i>Mani\u00e8res d\u2019Habiter en Mauritanie<\/i>, 1988 \u00e0 1999]\u00a0<\/b><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Je viens de compter. En dix ans j\u2019aurai dormi \u00e0 quarante-quatre endroits diff\u00e9rents. C\u2019est [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4456,3397,8153],"tags":[6841,7305,8934,8935],"class_list":["post-134317","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-afrique","category-architecture","category-developpement","tag-architecture","tag-mauritanie","tag-nouakchott","tag-oualata"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/134317","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=134317"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/134317\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":134321,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/134317\/revisions\/134321"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=134317"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=134317"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=134317"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}