{"id":134353,"date":"2022-10-28T14:11:42","date_gmt":"2022-10-28T12:11:42","guid":{"rendered":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=134353"},"modified":"2022-10-28T16:33:14","modified_gmt":"2022-10-28T14:33:14","slug":"premiere-critique-a-chaud-de-la-vie-large-nouvel-essai-ecrit-par-m-paul-magnette-president-du-parti-socialiste-francophone-belge-par-cedric-chevalier","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2022\/10\/28\/premiere-critique-a-chaud-de-la-vie-large-nouvel-essai-ecrit-par-m-paul-magnette-president-du-parti-socialiste-francophone-belge-par-cedric-chevalier\/","title":{"rendered":"<b>Premi\u00e8re critique \u00e0 chaud de \u00ab\u00a0La vie large\u00a0\u00bb, nouvel essai \u00e9crit par M. Paul Magnette, pr\u00e9sident du parti socialiste francophone belge<\/b>, par C\u00e9dric Chevalier"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-thumbnail wp-image-134354\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/La-vie-large-2022-10-28-a\u0300-14.02.15-150x150.png\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"150\" \/><\/p>\n<p><b><u>Premi\u00e8re critique \u00e0 chaud de \u00ab\u00a0La vie large\u00a0\u00bb, nouvel essai \u00e9crit par Monsieur Paul Magnette, pr\u00e9sident du parti socialiste francophone belge<\/u><\/b><\/p>\n<p>Quand le r\u00e9el r\u00e9siste irr\u00e9m\u00e9diablement \u00e0 notre d\u00e9sir et notre volont\u00e9, nous pouvons renoncer \u00e0 ce d\u00e9sir et \u00e0 cette volont\u00e9 ou d\u00e9cider, consciemment ou non, de vivre dans une fiction o\u00f9 le r\u00e9el se pliera t\u00f4t ou tard \u00e0 notre d\u00e9sir et \u00e0 notre volont\u00e9. A nos risques et p\u00e9rils. Durant l&rsquo;histoire, une telle attitude effront\u00e9e s&rsquo;est sold\u00e9e par des d\u00e9couvertes scientifiques importantes&#8230; ou le malheur, voire la mort de son porteur. Les fronti\u00e8res per\u00e7ues de la r\u00e9alit\u00e9 ont \u00e9t\u00e9 repouss\u00e9es plus loin, devenant vraisemblablement plus proches des limites du r\u00e9el, toujours en partie insaisissables. Nous vivons toujours dans une r\u00e9gime particulier de r\u00e9alit\u00e9. Notre imagination est born\u00e9e par des fronti\u00e8res souvent arbitraires. C&rsquo;est pourquoi la politique a souvent \u00e9t\u00e9 d\u00e9finie comme \u00ab\u00a0l&rsquo;art de rendre possible ce qui semble impossible\u00a0\u00bb. La politique se fonde sur les affects et la m\u00e9canique du d\u00e9sir. On n&rsquo;attrape pas des mouches avec du vinaigre. En politique, on en convient, l&rsquo;avenir \u00e9nonc\u00e9 se doit donc d&rsquo;\u00eatre \u00ab\u00a0d\u00e9sirable\u00a0\u00bb. C&rsquo;est le r\u00e9gime de r\u00e9alit\u00e9 \u00ab\u00a0politique\u00a0\u00bb. Mais le possible politique est une cat\u00e9gorie subordonn\u00e9e au possible biophysique. La r\u00e9alit\u00e9 politique se heurte au r\u00e9el qui r\u00e9siste. Que faire quand le r\u00e9el sous-jacent r\u00e9siste au point que plus aucun avenir possible n&rsquo;est rigoureusement \u00ab\u00a0d\u00e9sirable\u00a0\u00bb ? C&rsquo;est-\u00e0-dire, plus rigoureusement, que faire quand tous les sc\u00e9narios futurs sont \u00ab\u00a0inf\u00e9rieurs\u00a0\u00bb, au moins sur une caract\u00e9ristique objective, aux conditions g\u00e9n\u00e9rales de notre environnement plan\u00e9taire actuel ? Certains tr\u00e8s rares th\u00e9oriciens politiques ont d\u00e9cid\u00e9 de prendre acte de ce fait qui semble \u00e9merger progressivement des travaux scientifiques. D&rsquo;autres estiment qu&rsquo;entre le r\u00e9el et la \u00ab\u00a0d\u00e9sirabilit\u00e9\u00a0\u00bb, c&rsquo;est le r\u00e9el qui doit c\u00e9der. Est-ce le cas de Paul Magnette, pr\u00e9sident du PS et intellectuel socialiste de r\u00e9putation europ\u00e9enne ? Il vient en tout cas de publier son dernier essai intitul\u00e9 \u00ab\u00a0La vie large\u00a0\u00bb, d&rsquo;apr\u00e8s une expression de Jean Jaur\u00e8s (\u00ab\u00a0nous ne voulons pas \u00eatre des asc\u00e8tes, nous voulons la vie large\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p>De nombreux \u00e9cologistes \u00e0 la fibre sociale seront d&rsquo;accord avec lui sur de nombreux points. Il y a de claires convergences entre la pens\u00e9e socialiste et la pens\u00e9e \u00e9cologiste. Chacune d&rsquo;entre elles a des apports historiques qui peuvent contribuer \u00e0 relever les d\u00e9fis actuels de l&rsquo;humanit\u00e9. Mais chacune d&rsquo;entre elle a failli \u00e0 sa mani\u00e8re, et doit r\u00e9aliser un aggiornamento. Et l&rsquo;aggiornamento n&rsquo;est pas mineur&#8230; Paul Magnette reconna\u00eet que le socialisme n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 premier de classe en \u00e9cologie. Tandis que de plus en plus d&rsquo;\u00e9cologistes reconnaissent que l&rsquo;\u00e9cologie politique n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 premi\u00e8re de classe en justice sociale. Ce sont des euph\u00e9mismes. Il se peut donc qu&rsquo;une synth\u00e8se de ces deux courants soit possible, qui tienne compte du r\u00e9el actuel et futur. D&rsquo;ailleurs, le philosophe Serge Audier a d\u00e9montr\u00e9 \u00e0 quel point le socialisme avait certaines racines \u00e9cologistes et \u00e0 quel point l&rsquo;\u00e9cologisme avait certaines racines socialistes. L&rsquo;\u00e9cosocialisme et l&rsquo;\u00e9cologie sociale ou sociale-\u00e9cologie sont des exemples de tentatives de synth\u00e8ses. J&rsquo;ai propos\u00e9 \u00e9galement une telle synth\u00e8se sociale-\u00e9cologique dans mon <em>Terre en vue ! Plaidoyer pour un Pacte social-\u00e9cologique<\/em> (Luc Pire 2021). En quoi ma proposition de synth\u00e8se diff\u00e8re-t-elle de celle de M. Magnette ? Principalement dans la prise d&rsquo;acte que nous entrons irr\u00e9versiblement dans l&rsquo;Anthropoc\u00e8ne, une nouvelle \u00e8re o\u00f9 l&rsquo;esp\u00e8ce humaine d\u00e9couvre des conditions d&rsquo;existence qu&rsquo;elle n&rsquo;a jamais exp\u00e9riment\u00e9e, des conditions d&rsquo;existence nettement plus d\u00e9favorables que celles de l&rsquo;Holoc\u00e8ne, ces 12.000 ann\u00e9es d&rsquo;essor des civilisations qui aboutissent \u00e0 nos jours. Nous entrons dans la temporalit\u00e9 de l&rsquo;Urgence, avec un grand U, faite d&rsquo;incertitude radicale et de menaces existentielles. Le probl\u00e8me m\u00e9taphysique fondamental est celui de la \u00ab\u00a0limite\u00a0\u00bb et de sa \u00ab\u00a0transgression\u00a0\u00bb. Toute pens\u00e9e politique qui ne parvient pas \u00e0 penser cette dialogique (Edgar Morin) entre la limite et sa transgression devient caduque. La limite, c&rsquo;est le r\u00e9el qui r\u00e9siste.<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me, c&rsquo;est donc la prise en compte de la limite, du r\u00e9el (qui r\u00e9siste \u00e0 quoi ? au d\u00e9sir et \u00e0 la volont\u00e9 humaine), qui risque de faire s&rsquo;\u00e9crouler tout l&rsquo;\u00e9difice argumentatif de M. Magnette. Je pense, comme d&rsquo;autres observateurs (scientifiques, philosophes, intellectuels&#8230;) que les possibilit\u00e9s biophysiques et thermodynamiques de la vie sur Terre vont non pas \u00ab\u00a0s&rsquo;\u00e9largir\u00a0\u00bb mais se r\u00e9tr\u00e9cir. Comme l&rsquo;ing\u00e9nieur Jean-Marc Jancovici, je lis les rapports scientifiques les plus r\u00e9cents et je prends acte de l&rsquo;impossibilit\u00e9 biophysique de certains sc\u00e9narios et de l&rsquo;irr\u00e9versibilit\u00e9 de certaines \u00e9volutions de la Biosph\u00e8re pour les prochaines d\u00e9cennies. Il y a, d&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0, des \u00ab\u00a0pertes et pr\u00e9judices\u00a0\u00bb dont la pens\u00e9e politique ne peut pas faire l&rsquo;impasse. Cela impose des limites \u00e0 l&rsquo;ensemble des sc\u00e9narios possibles pour l&rsquo;humanit\u00e9 au cours du XXIe si\u00e8cle.<\/p>\n<p>En cons\u00e9quence de la prise en compte de la limite, du r\u00e9el, il me para\u00eet singulier de parler de vie large quand la vie terrestre s&rsquo;est largement effondr\u00e9e depuis 50 ans, que l&#8217;empreinte \u00e9cologique mondiale, en ce compris les \u00e9missions de gaz \u00e0 effet de serre, continue sa croissance acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e, et que le nombre de morts li\u00e9s \u00e0 l&rsquo;Ecocide mondial augmente chaque ann\u00e9e. Sur le plan personnel, je partage totalement l&rsquo;ethos de la vie large. Mais il m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre davantage sp\u00e9cifi\u00e9. Le probl\u00e8me fondamental de la proposition de \u00ab\u00a0la vie large\u00a0\u00bb de M. Magnette est qu&rsquo;elle semble reposer sur un postulat qui n&rsquo;est pas d\u00e9montr\u00e9, ou plut\u00f4t qui est infirm\u00e9 par tous les constats scientifiques raisonnables. On voit mal comment nous pourrons mener \u00ab\u00a0la vie large\u00a0\u00bb, comment \u00ab\u00a0le monde \u00e0 venir am\u00e9liorera le bien-\u00eatre et le plaisir d&rsquo;une immense majorit\u00e9 de la population\u00a0\u00bb, si des territoires presque \u00e9quivalents \u00e0 des sous-continents (comme le Pakistan et le Moyen-Orient) deviennent d\u00e9j\u00e0 \u00ab\u00a0inhabitables\u00a0\u00bb durant les prochaines d\u00e9cennies, d&rsquo;ici \u00e0 2100 si la trajectoire \u00e9cocidaire se poursuit.<\/p>\n<p>La \u00ab\u00a0vie large\u00a0\u00bb, m\u00eame sous une version \u00ab\u00a0asc\u00e9tique\u00a0\u00bb que M. Magnette pourfend pourtant, n&rsquo;est d&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0 plus garantie dans ces territoires prochainement inhabitables \u00e0 cause de l&rsquo;\u00e9l\u00e9vation constante des temp\u00e9ratures et des catastrophes climatiques qui en d\u00e9coulent. Il reste bien s\u00fbr toujours, m\u00eame en situation mat\u00e9rielle d&rsquo;asc\u00e8se, des marges d&rsquo;\u00e9l\u00e9vation dans la sph\u00e8re qualitative spirituelle. La joie d&rsquo;exister est possible m\u00eame dans des conditions environnementales extr\u00eames (d\u00e9sert, montagne, toundra&#8230;). C&rsquo;est m\u00eame pour faciliter cette recherche que des sages se mettent volontairement en situation d&rsquo;asc\u00e8se. Mais l&rsquo;asc\u00e8se dont nous parlons ici, c&rsquo;est le jardin d&rsquo;Eden par rapport aux catastrophes que nous promet d\u00e9j\u00e0 l&rsquo;Anthropoc\u00e8ne. Les Pakistanais peuvent bien vivre \u00ab\u00a0la vie large\u00a0\u00bb, privil\u00e9giant des valeurs postmat\u00e9rialistes et un mode de vie mod\u00e9r\u00e9 mat\u00e9riellement, b\u00e9n\u00e9ficiant de larges services publics et d&rsquo;un Etat garant de la minimisation des in\u00e9galit\u00e9s sociales, cela leur fait une belle jambe quand un tel pourcentage de leur territoire devient de facto inhabitable, comme les inondations et les canicules des derni\u00e8res a<br \/>\nann\u00e9es l&rsquo;ont montr\u00e9.<\/p>\n<p>Proposer une nouvelle utopie de \u00ab\u00a0la vie large\u00a0\u00bb \u00e9cosocialiste, comme le fait M. Magnette, est-ce donc compatible avec les faits scientifiques ? Proposer une nouvelle utopie, n&rsquo;importe laquelle, alors que nous entrons peut-\u00eatre d\u00e9finitivement dans l&rsquo;\u00e8re des dystopies, est-ce responsable ?<\/p>\n<p>Cela nous am\u00e8ne \u00e0 un mot qui semble-t-il n&rsquo;existe pas encore : le\u00a0<b>Dystopoc\u00e8ne<\/b>\u00a0(puisque la mode intellectuelle est \u00e0 la cr\u00e9ation de mots en -c\u00e8nes&#8230;).<\/p>\n<p>Le Dystopoc\u00e8ne pourrait \u00eatre d\u00e9fini comme l&rsquo;\u00c2ge\u00a0en philosophie politique\u00a0o\u00f9 toutes les utopies (communiste, socialiste, \u00e9cologiste, lib\u00e9rale, sociale-d\u00e9mocrate, chr\u00e9tienne, d\u00e9croissante, &#8230; et \u00e9videmment n\u00e9olib\u00e9rale et transhumaniste) sont devenues biophysiquement impossibles. Toutes, sans exception. Seules demeurent possibles les dystopies, c&rsquo;est-\u00e0-dire des configurations soci\u00e9tales suboptimales par rapport \u00e0 toutes les utopies pr\u00e9cit\u00e9es. La Politique se r\u00e9sume alors \u00e0 choisir de plusieurs maux le moindre, \u00e0 minimiser le mal, et non plus \u00e0 rechercher le plus grand bien pour le maximum de gens. Pour ceux qui estiment m\u00eame renoncer \u00e0 toute politique (ce qui n&rsquo;est pas mon cas), il ne reste plus qu&rsquo;\u00e0 apprendre \u00e0 flotter dans la temp\u00eate, en s&rsquo;inspirant des apports des sto\u00efciens et des bouddhistes.<\/p>\n<p>Le Dystopoc\u00e8ne est un \u00c2ge\u00a0forc\u00e9ment sombre.<\/p>\n<p>Dans un large chapitre, M. Magnette relit Hans Jonas, un philosophe fondamental pour la pens\u00e9e de l&rsquo;\u00e9cologie politique. Jonas r\u00e9pondait au Principe Esp\u00e9rance de Ernst Bloch (communiste) par son Principe Responsabilit\u00e9. Il estimait que la r\u00e9alit\u00e9 de notre puissance technologique, \u00e0 m\u00eame de provoquer notre propre extinction, soit la fin de l&rsquo;humanit\u00e9, signait la fin de toutes les utopies. En cons\u00e9quence, il fallait se contenter d&rsquo;un \u00ab\u00a0scepticisme mis\u00e9ricordieux\u00a0\u00bb et non plus d&rsquo;un \u00ab\u00a0optimisme impitoyable\u00a0\u00bb. Il fallait gouverner selon une \u00ab\u00a0heuristique de la peur\u00a0\u00bb (vis-\u00e0-vis de l&rsquo;enjeu de la poursuite de l&rsquo;humanit\u00e9), et tuer d\u00e9finitivement l&rsquo;espoir des \u00ab\u00a0lendemains qui chantent\u00a0\u00bb. Mais M. Magnette estime que Jonas s&rsquo;est tromp\u00e9, avec les \u00e9cologistes et les d\u00e9croissants et les collapsologues. Que \u00e7a ne fait pas envie donc \u00e7a ne fait pas une politique. Que \u00e7a n&rsquo;affecte pas un corps politique. Il veut encore proposer un avenir d\u00e9sirable. Un avenir \u00e9co-socialiste. Une nouvelle utopie.<\/p>\n<p>Le hic donc c&rsquo;est que l&rsquo;avenir n&rsquo;est peut-\u00eatre d\u00e9j\u00e0 plus, mat\u00e9riellement, r\u00e9ellement, d\u00e9sirable, dans tous les sens du terme. Disons-le autrement : aucune loi de la physique n&rsquo;impose, comme dans les films am\u00e9ricains, qu&rsquo;\u00e0 un moment <em>t<\/em> du d\u00e9ploiement temporel de l&rsquo;histoire de la Terre, il existe le moindre sc\u00e9nario futur favorable, sur au moins quelques dimensions significatives, \u00e0 l&rsquo;humanit\u00e9. Peut-\u00eatre n&rsquo;y a-t-il, sauf sursaut anthropologique (\u00e9conomie de guerre mondiale pour la m\u00e9tamorphose), plus aucune branche de sc\u00e9nario qui ne soit pas dystopique, en tout ou partie ? Cette sp\u00e9culation devient plus cr\u00e9dible lorsqu&rsquo;on la d\u00e9montre au moyen des connaissances scientifiques actuelles : m\u00eame si nous faisions cesser imm\u00e9diatement toutes nos \u00e9missions de gaz \u00e0 effet de serre, le climat mondial continuerait \u00e0 se d\u00e9grader significativement durant de nombreuses d\u00e9cennies \u00e0 si\u00e8cles, en fonction des effets (dans l&rsquo;inconnue de niveau exact des seuils de basculement irr\u00e9versible, des effets de seuil, au sein de la Biosph\u00e8re). Ceci, avec ou sans \u00ab\u00a0vie large\u00a0\u00bb. Et les exemples de tels ph\u00e9nom\u00e8nes irr\u00e9versibles sont nombreux.<\/p>\n<p>Alors on fait comment pour \u00ab\u00a0affecter un corps \u00e9lectoral\u00a0\u00bb quand on n&rsquo;a plus rien de d\u00e9sirable \u00e0 lui proposer, qui ne soit pas un pari irresponsable sur l&rsquo;avenir, irresponsable car non fond\u00e9 sur les faits scientifiques ? Certains tentent un compromis avec le r\u00e9el qui r\u00e9siste.<\/p>\n<p>Jean-Marc Jancovici rappelle pourtant que l&rsquo;essentiel de ce que nous appelons \u00ab\u00a0progr\u00e8s\u00a0\u00bb repose sur l&rsquo;usage des combustibles fossiles.<\/p>\n<p>Une vie heureuse sans combustibles fossiles a toujours sembl\u00e9 mat\u00e9riellement possible sur Terre (notamment via la d\u00e9croissance).<\/p>\n<p>Mais nous ne sommes plus sur cette Terre-l\u00e0. Le climat terrestre a d&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0 chang\u00e9 et nous ne pourrons plus revenir en arri\u00e8re. Nous ne pouvons plus extraire et encore moins br\u00fbler de combustible fossile, d\u00e8s \u00e0 pr\u00e9sent, \u00e0 en croire les scientifiques.<\/p>\n<p>Il faudrait donc presque renommer la plan\u00e8te pour expliquer que nous sommes entr\u00e9s dans l&rsquo;Anthropoc\u00e8ne, et que nous ne vivons plus sur le caillou que nous croyions bien conna\u00eetre. Le sol sur lequel les ch\u00e2teaux en Espagne de la politique s&rsquo;\u00e9difiaient, les utopies, ce sol l\u00e0 s&rsquo;est d\u00e9rob\u00e9 sous nos pieds. Le d\u00e9cor immuable de la pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre politique se fissure, craque de toutes parts, tombe m\u00eame sur la t\u00eate des acteurs politiques. Ga\u00efa s&rsquo;est r\u00e9veill\u00e9e. Nous sommes sur une Terre rebelle. Hans Jonas voulait d\u00e9truire philosophiquement la notion d&rsquo;utopie notamment \u00e0 cause du potentiel de violence et de barbarie qu&rsquo;elle rec\u00e8le. A nouveau, si le r\u00e9el ne c\u00e8de pas \u00e0 mon d\u00e9sir et \u00e0 ma volont\u00e9, jusqu&rsquo;\u00e0 quelle extr\u00e9mit\u00e9 n&rsquo;irais-je pas ? Les exemples des exc\u00e8s tragiques de l&rsquo;utopie abondent dans l&rsquo;histoire. Evidemment, ce que propose Hans Jonas, les \u00e9cologistes \u00e9clair\u00e9s, les d\u00e9croissants et les collapsologues, c&rsquo;est moins sexy, c&rsquo;est moins \u00ab\u00a0d\u00e9sirable\u00a0\u00bb. Mais \u00e0 jouer avec les illusions des gens, avec \u00ab\u00a0l&rsquo;esp\u00e9rance de l&rsquo;utopie\u00a0\u00bb, combien de d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s ne sommes-nous pas en train d&rsquo;engendrer ?<\/p>\n<p>J&rsquo;esp\u00e8re -malgr\u00e9 tout je reste humain- tous les jours que je me trompe dans cette analyse, que partagent pourtant nombre d&rsquo;observateurs avis\u00e9s. Et que M. Magnette a raison&#8230; et qu&rsquo;un horizon \u00e9co-socialiste ou social-\u00e9cologique (d\u00e9croissant mat\u00e9riellement, forc\u00e9ment, mais croissant dans la qualit\u00e9 de vie&#8230;), soit encore possible biophysiquement&#8230; Que nous puissions encore esp\u00e9rer dans l&rsquo;utopie. Moi aussi, je voudrais croire dans \u00ab\u00a0la vie large\u00a0\u00bb, je trouve que ce serait une tr\u00e8s belle vie, sur une tr\u00e8s belle plan\u00e8te. Mais cette \u00ab\u00a0tr\u00e8s belle plan\u00e8te\u00a0\u00bb existe-t-elle encore ?<\/p>\n<p>M&rsquo;inspirant comme M. Magnette de Machiavel, je me dis m\u00eame que, peut-\u00eatre, tactiquement, comme pour les premiers communistes et les premiers socialistes, il faut accepter de \u00ab\u00a0tromper\u00a0\u00bb le peuple avec une illusion, pour favoriser la ruse de l&rsquo;histoire, et nous mettre dans une trajectoire \u00ab\u00a0moins pire\u00a0\u00bb que toutes les autres. Peut-\u00eatre faut-il vendre cette \u00ab\u00a0vie large\u00a0\u00bb, pour rassembler les forces du bien, en sachant pertinemment bien que la vie sera surtout beaucoup plus mat\u00e9riellement, et peut-\u00eatre d\u00e9mocratiquement, \u00ab\u00a0\u00e9troite\u00a0\u00bb dans le prochain si\u00e8cle, ou le suivant.<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre que l&rsquo;horizon de \u00ab\u00a0la vie large\u00a0\u00bb est le dernier moyen de d\u00e9clencher une politique qui mette en place l&rsquo;Etat d&rsquo;Urgence \u00e9cologique (cf. mon premier essai avec Thibault de La Motte) et l&rsquo;Etat-R\u00e9silience dont, quel que soit le sc\u00e9nario futur, nous aurons de toute fa\u00e7on besoin, pour \u00ab\u00a0minimiser le mal\u00a0\u00bb. L&rsquo;Etat d&rsquo;Urgence \u00e9cologique, d\u00e9mocratique, et l&rsquo;Etat-R\u00e9silience, tout aussi d\u00e9mocratique, c&rsquo;est peut-\u00eatre la derni\u00e8re mani\u00e8re de r\u00e9pondre rationnellement \u00e0 l&rsquo;Anthropoc\u00e8ne, via une \u00ab\u00a0\u00e9conomie de guerre\u00a0\u00bb. Cette nouvelle \u00ab\u00a0vie \u00e9troite\u00a0\u00bb que le r\u00e9el qui r\u00e9siste va nous imposer, est le fruit pourri du productivisme du lib\u00e9ralisme, du socialisme et du communisme historiques. C&rsquo;est nous qui avons d\u00e9clench\u00e9 cette guerre et qui sommes en train de la perdre.<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre ne faut-il pas alors d\u00e9voiler la terrible r\u00e9alit\u00e9 politique d&rsquo;un horizon d\u00e9finitivement dystopique trop vite ? Pour ne pas nourrir le d\u00e9sespoir, le populisme, les bas instincts, la b\u00eate immonde, la barbarie, et favoriser, tant que faire se peut, le d\u00e9clin le plus pacifique et le plus d\u00e9mocratique possible ? Ou est-ce l&rsquo;inverse, \u00e0 trop esp\u00e9rer dans l&rsquo;illusion, on s&rsquo;assure la violence du d\u00e9sespoir ?<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Calmez-vous, il reste assez de canots pour tout le monde\u00a0\u00bb permet de sauver plus de passagers que \u00ab\u00a0au secours, il n&rsquo;y a plus assez de canots pour tout le monde !\u00a0\u00bb. \u00c7a se discute.<\/p>\n<p>Mais m\u00eame ces hypoth\u00e8ses instrumentales me semblent caduques.<\/p>\n<p>Je crois plut\u00f4t qu&rsquo;on veut rester sur le pont de 1e classe, au son des violons, le plus longtemps possible, \u00e0 boire du champagne. Que dure, encore un peu, s&rsquo;il vous pla\u00eet, le r\u00eave \u00e9toil\u00e9. Je crois plut\u00f4t que face \u00e0 une \u00ab\u00a0fen\u00eatre d&rsquo;Overton \u00e9cologique\u00a0\u00bb qui ne laisse plus passer aucun rayon d&rsquo;utopie radieuse, certains politiques ont d\u00e9cid\u00e9 de faire un trou dans le mur, esp\u00e9rant y forcer le passage de la lumi\u00e8re. Mais on ne peut pas percer le mur du r\u00e9el.<\/p>\n<p>Quoiqu&rsquo;il en soit, cet essai de Paul Magnette signe une nette \u00e9volution dans la pens\u00e9e socialiste, qu&rsquo;il faut saluer. Mais le doute demeure sur l&rsquo;utopisme.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 en tout cas qui expliquerait le plus grand d\u00e9ni et la plus grande inertie de toute l&rsquo;histoire. Comme un des tra\u00eetres\u00a0du premier opus des film\u00a0Matrix, on pr\u00e9f\u00e8re fermer les yeux et continuer comme avant car il vaut mieux vivre encore un peu dans ce r\u00eave douillet mais illusoire\u00a0que se r\u00e9veiller en plein cauchemar. J&rsquo;esp\u00e8re me tromper, vraiment. Il n&rsquo;est jamais agr\u00e9able de faire partie de ceux qui brisent les r\u00eaves d&rsquo;autrui, m\u00eame quand ils sont illusoires.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-thumbnail wp-image-134354\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/La-vie-large-2022-10-28-a\u0300-14.02.15-150x150.png\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"150\" \/><\/p>\n<p><b><u>Premi\u00e8re critique \u00e0 chaud de \u00ab\u00a0La vie large\u00a0\u00bb, nouvel essai \u00e9crit par Monsieur Paul Magnette, pr\u00e9sident du parti socialiste francophone belge<\/u><\/b><\/p>\n<p>Quand le r\u00e9el r\u00e9siste irr\u00e9m\u00e9diablement \u00e0 notre d\u00e9sir et notre volont\u00e9, nous pouvons renoncer \u00e0 ce d\u00e9sir et \u00e0 cette volont\u00e9 ou d\u00e9cider, consciemment ou [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4494,4904],"tags":[8940,5071,4734,2801,3051,8941,5323,5097,8066],"class_list":["post-134353","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-environnement","category-socialisme","tag-la-vie-large","tag-anthropocene","tag-hans-jonas","tag-jean-jaures","tag-jean-marc-jancovici","tag-justice-sociale","tag-parti-socialiste-belge","tag-paul-magnette","tag-the-matrix"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/134353","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=134353"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/134353\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":134360,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/134353\/revisions\/134360"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=134353"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=134353"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=134353"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}