{"id":135146,"date":"2023-01-30T16:53:47","date_gmt":"2023-01-30T15:53:47","guid":{"rendered":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=135146"},"modified":"2023-01-30T16:53:47","modified_gmt":"2023-01-30T15:53:47","slug":"le-fondement-scientifique-douteux-de-leconomie-de-marche-par-bruno-colmant","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2023\/01\/30\/le-fondement-scientifique-douteux-de-leconomie-de-marche-par-bruno-colmant\/","title":{"rendered":"<b>Le fondement scientifique douteux de l\u2019\u00e9conomie de march\u00e9<\/b>, par Bruno Colmant"},"content":{"rendered":"<p class=\"p1\"><b>Le fondement scientifique douteux de l\u2019\u00e9conomie de march\u00e9<\/b><\/p>\n<p class=\"p2\">L\u2019\u00e9conomie de march\u00e9 est ambivalente. Elle attire par sa capacit\u00e9 \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer le progr\u00e8s et \u00e0 d\u00e9multiplier la richesse. Mais, en m\u00eame temps, elle est effrayante, voire suffocante, \u00e0 cause de son narcissisme.<\/p>\n<p class=\"p2\">Publi\u00e9 <a href=\"https:\/\/www.lalibre.be\/debats\/opinions\/2023\/01\/29\/le-fondement-scientifique-douteux-de-leconomie-de-marche-K26FXULQANFKHFJJWZ64GIY4IM\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">dans La Libre<\/a> le 29-01-2023 \u00e0 11h08<\/p>\n<p class=\"p2\">Une opinion de Bruno Colmant, membre de l\u2019Acad\u00e9mie Royale de Belgique<\/p>\n<p class=\"p2\">De nos jours, on assimile le capitalisme \u00e0 l\u2019\u00e9conomie de march\u00e9. Mais rien n\u2019est plus faux : il y a diff\u00e9rents types de capitalisme. Il suffit de penser \u00e0 la diff\u00e9rence de typologie entre les contextes am\u00e9ricain et europ\u00e9en.<\/p>\n<p class=\"p2\">L\u2019\u00e9conomie de march\u00e9 est une autre modalit\u00e9. Elle correspond au fait que l\u2019allocation des biens et des services, ainsi que leur prix, est d\u00e9termin\u00e9e par la confrontation de l\u2019offre et de la demande telle qu\u2019\u00e9tablie par le libre jeu du march\u00e9. Mais ce n\u2019est pas tout : le prix de march\u00e9, qui est fond\u00e9 sur sa propre d\u00e9stabilisation permanente, est consid\u00e9r\u00e9 comme sup\u00e9rieure \u00e0 toute autre valorisation. En effet, dans un monde parfaitement huil\u00e9, le prix des biens et des services correspond, \u00e0 tout moment, aux conditions des \u00e9changes. Si le march\u00e9 donne une valorisation plus exacte aux biens et services que des impulsions publiques, pourquoi s\u2019embarrasser des obstacles impos\u00e9s \u00e0 sa fluidit\u00e9 ?<\/p>\n<p class=\"p2\">C\u2019est ainsi que le terme d\u2019\u00e9conomie de march\u00e9 s\u2019est popularis\u00e9 dans les ann\u00e9es quatre-vingt. La porte \u00e9tait donc ouverte sur un autre ordre politique que celui qui avait pr\u00e9valu apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale : le n\u00e9olib\u00e9ralisme venant des \u00c9tats-Unis. Il fallait d\u00e9r\u00e9guler et d\u00e9r\u00e9glementer pour qu\u2019enfin la loi de l\u2019offre et de la demande s\u2019\u00e9panouisse librement. L\u2019\u00e9conomie n\u00e9olib\u00e9rale est alors devenue normative lors de sa cons\u00e9cration par le Consensus de Washington de 1990. Celui-ci affirma\u00a0<i>proprio motu<\/i>\u00a0la supr\u00e9matie id\u00e9ologique du capitalisme am\u00e9ricain en formulant dix principes d\u00e9riv\u00e9s des enseignements de l\u2019\u00c9cole de Chicago, dont la privatisation et la d\u00e9r\u00e9glementation de l\u2019\u00e9conomie. Parmi les dix affirmations p\u00e9remptoires de ce consensus de Washington, on lit les revendications suivantes : une r\u00e9orientation des priorit\u00e9s de d\u00e9penses publiques vers des domaines offrant \u00e0 la fois une rentabilit\u00e9 \u00e9conomique \u00e9lev\u00e9e, l\u2019abaissement de la fiscalit\u00e9, la lib\u00e9ralisation du commerce ext\u00e9rieur, les privatisations des monopoles ou participations de l\u2019\u00c9tat ou entreprises publiques, la d\u00e9r\u00e9glementation des march\u00e9s et de l\u2019\u00e9conomie, etc. Il ne faut pas \u00eatre un grand clerc pour constater que ce r\u00e9f\u00e9rentiel de march\u00e9 ne promouvait en aucune mani\u00e8re les droits du travail ou la protection de l\u2019environnement.<\/p>\n<p class=\"p2\">D\u00e8s ce moment, tout devint \u201cmarch\u00e9\u201d : march\u00e9 de l\u2019emploi et march\u00e9 des capitaux, dans l\u2019effervescence \u00e9tourdissante d\u2019une salle d\u2019ench\u00e8res. Ceci ram\u00e8ne aux th\u00e9ories de L\u00e9on Walras (1834-1910), un des plus illustres math\u00e9maticiens de l\u2019\u00e9conomie. Il postulait qu\u2019une \u00e9conomie s\u2019oriente vers l\u2019\u00e9quilibre dans le cadre d\u2019une concurrence parfaite. Ce postulat conduit \u00e0 la th\u00e9orie du \u201ct\u00e2tonnement walrasien\u201d qu\u2019on peut r\u00e9sumer, \u00e0 l\u2019instar d\u2019une bourse, comme un lieu d\u2019\u00e9changes o\u00f9 les prix se forment par essais et erreurs, ou plut\u00f4t par it\u00e9rations, jusqu\u2019\u00e0 ce que les intentions d\u2019offre et les intentions de demande co\u00efncident. Cette valeur de march\u00e9 se diffusa m\u00eame dans la comptabilit\u00e9 des entreprises qui est d\u00e9sormais fond\u00e9e sur la juste valeur (en anglais : fair value), consid\u00e9r\u00e9e comme sup\u00e9rieure \u00e0 tout autre r\u00e9f\u00e9rentiel.<\/p>\n<p class=\"p2\">Mais s\u2019il est compr\u00e9hensible de parler d\u2019un march\u00e9 des capitaux, il est inqualifiable de parler du march\u00e9 du travail, sauf \u00e0 r\u00e9duire l\u2019humain \u00e0 un mobile fongible productif de mani\u00e8re \u00e9ph\u00e9m\u00e8re. Pourtant, cette objection fut balay\u00e9e par la pens\u00e9e dominante au motif que le travail devait \u00eatre flexibilis\u00e9 et mobile pour s\u2019ajuster aux gisements de croissance, comme on le constate aux \u00c9tats-Unis.<\/p>\n<p class=\"p2\">De surcro\u00eet, l\u2019id\u00e9e se d\u00e9veloppa qu\u2019il fallait g\u00e9rer un \u00c9tat comme une entreprise qui agit dans le march\u00e9. Cette id\u00e9e fut fond\u00e9e sur l\u2019\u00e9chec av\u00e9r\u00e9 des politiques publiques dans les ann\u00e9es septante, au cours desquelles les industries de services supplant\u00e8rent les entreprises manufacturi\u00e8res. Bien s\u00fbr, certains rappel\u00e8rent que, malgr\u00e9 ce que le postulat n\u00e9olib\u00e9ral s\u2019\u00e9vertue \u00e0 affirmer, on ne g\u00e8re pas un \u00c9tat comme une entreprise, \u00e0 commencer par le fait que le mode de d\u00e9cision de cette derni\u00e8re n\u2019est pas d\u00e9mocratique. Une entreprise est en qu\u00eate de monopole et ob\u00e9it aux lois de rentabilit\u00e9 qu\u2019elle essaie d\u2019influencer. L\u2019\u00c9tat est une formulation morale qui s\u2019exprime dans le subtil \u00e9quilibre de la prosp\u00e9rit\u00e9 individuelle. On \u00e9carta rapidement ces esprits chagrins.<\/p>\n<p class=\"p2\">Mais il fallait une justification vaguement scientifique \u00e0 cette sup\u00e9riorit\u00e9 du march\u00e9. Elle est venue par la finance moderne, qu\u2019on commen\u00e7a \u00e0 enseigner dans les ann\u00e9es septante sous le vocable CAPM pour\u00a0<i>Capital Asset Pricing Model<\/i>. Sous certaines conditions (qu\u2019on ne v\u00e9rifie bien s\u00fbr jamais), le rendement esp\u00e9r\u00e9 d\u2019un actif est intimement li\u00e9 \u00e0 celui du march\u00e9. Tout est marginal et dilu\u00e9 par rapport \u00e0 ce dernier. Il ne sert \u00e0 rien d\u2019imaginer un prix et une rentabilit\u00e9 pour un actif hors du march\u00e9 puisque celui-ci englobe cet actif. Comme tout est dans tout, il n\u2019y a pas d\u2019\u00e9chapp\u00e9e. On comprend la puissance politique de cette affirmation si on l\u2019applique \u00e0 l\u2019\u00e9conomie r\u00e9elle. Mais ce fameux CAPM, enseign\u00e9 depuis un demi-si\u00e8cle, dit autre chose d\u2019encore plus pr\u00e9pond\u00e9rant : le risque diversifiable n\u2019est pas r\u00e9mun\u00e9r\u00e9 par les march\u00e9s. Il faut donc diversifier. Et cela conduit naturellement \u00e0 l\u2019\u00e9miettement de tout, dont le travail que le n\u00e9olib\u00e9ralisme veut voir \u00e9miett\u00e9 et fractur\u00e9, et surtout sans capacit\u00e9 de n\u00e9gociation collective.<\/p>\n<p class=\"p2\">Mais il eut encore plus, \u00e0 savoir l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019une efficience du march\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire que les prix des facteurs de production refl\u00e8tent toute l\u2019information disponible qui les concerne. L\u2019efficience des march\u00e9s financiers, essentiellement d\u00e9velopp\u00e9e par le math\u00e9maticien fran\u00e7ais Louis Bachelier (1870-1946) et l\u2019\u00e9conomiste am\u00e9ricain Eug\u00e8ne Fama (1939 -), prix Nobel d\u2019\u00c9conomie en 2013, constitue le socle de la finance moderne. Si les march\u00e9s sont efficients et disposent de toute l\u2019information disponible, leur sup\u00e9riorit\u00e9 est \u00e9tablie puisqu\u2019aucun individu ne peut affirmer qu\u2019il d\u00e9tient, de mani\u00e8re continue, des informations qui ne seraient pas connues des autres intervenants. Chacun est \u201cdans le march\u00e9\u201d dont il ne peut s\u2019extraire pour le battre.<\/p>\n<p class=\"p2\">On comprend le caract\u00e8re schizophr\u00e9nique de ce concept puisque les agents \u00e9conomiques savent qu\u2019ils doivent affronter le march\u00e9 par leurs actes sp\u00e9culatifs tout en sachant qu\u2019il leur est impossible d\u2019en battre syst\u00e9matiquement les performances. Les hommes se battent contre une perfection et un aboutissement qui leur est interdit. Est-ce que tout cela est tr\u00e8s solide d\u2019un point de vue intellectuel ? Tr\u00e8s honn\u00eatement, et bien que je l\u2019enseigne depuis trente ans, je n\u2019en sais plus rien. Cela ressemble \u00e0 un horoscope ou \u00e0 l\u2019haruspicine, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019art divinatoire de lire dans les entrailles d\u2019un animal sacrifi\u00e9 pour en tirer des pr\u00e9sages quant \u00e0 l\u2019avenir. Quoi qu\u2019il en soit, cet axiome d\u2019efficience fut id\u00e9ologiquement captur\u00e9 pour l\u00e9gitimer la sup\u00e9riorit\u00e9 de l\u2019efficacit\u00e9 de l\u2019\u00e9conomie n\u00e9olib\u00e9rale.<\/p>\n<p class=\"p2\">Alors, que penser de cette \u00e9conomie de march\u00e9 ? Elle est ambivalente. Elle attire par sa capacit\u00e9 \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer le progr\u00e8s et \u00e0 d\u00e9multiplier la richesse. Mais, en m\u00eame temps, elle est effrayante, voire suffocante, \u00e0 cause de son narcissisme. D\u00e9nu\u00e9e de m\u00e9moire, elle ne s\u2019accommode que d\u2019utilit\u00e9s financi\u00e8res. Elle ne tol\u00e8re pas l\u2019immobilisme et se r\u00e9v\u00e8le aussi volatile que les cours de bourse qu\u2019elle anime.<\/p>\n<p class=\"p8\">Une chose semble n\u00e9anmoins claire : l\u2019\u00e9conomie de march\u00e9 est un mod\u00e8le dans lequel le travail est, de mani\u00e8re inqualifiable, parfois une externalit\u00e9, voire une variable d\u2019ajustement. Et cela conduit r\u00e9solument \u00e0 l\u2019id\u00e9e que le march\u00e9 et l\u2019\u00c9tat, responsable des \u00e9quilibres sociaux, doivent \u00eatre l\u2019avers et le revers de la m\u00eame pi\u00e8ce.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p class=\"p1\"><b>Le fondement scientifique douteux de l\u2019\u00e9conomie de march\u00e9<\/b><\/p>\n<p class=\"p2\">L\u2019\u00e9conomie de march\u00e9 est ambivalente. Elle attire par sa capacit\u00e9 \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer le progr\u00e8s et \u00e0 d\u00e9multiplier la richesse. 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