{"id":135432,"date":"2023-03-05T15:54:10","date_gmt":"2023-03-05T14:54:10","guid":{"rendered":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=135432"},"modified":"2023-03-06T13:30:56","modified_gmt":"2023-03-06T12:30:56","slug":"lucien-levy-bruhl-et-la-mentalite-primitive","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2023\/03\/05\/lucien-levy-bruhl-et-la-mentalite-primitive\/","title":{"rendered":"<b>Lucien L\u00e9vy-Bruhl et la \u00ab\u00a0mentalit\u00e9 primitive\u00a0\u00bb<\/b>"},"content":{"rendered":"<blockquote>\n<p class=\"p1\"><em>\u00ab\u00a0Lucien L\u00e9vy-Bruhl et la \u00ab\u00a0mentalit\u00e9 primitive\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb <\/em>est une le\u00e7on de mon cours \u00ab \u00c9l\u00e9ments d\u2019anthropologie culturelle \u00bb, donn\u00e9e en f\u00e9vrier 2023 dans le cadre du Dipl\u00f4me Universitaire de Criminologie interculturelle de l\u2019Universit\u00e9 catholique de Lille.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p class=\"p1\"><b>Le contexte colonialiste <\/b><\/p>\n<p class=\"p1\">La question de la \u00ab\u00a0mentalit\u00e9 primitive\u00a0\u00bb est une probl\u00e9matique qui ne s\u2019est pas impos\u00e9e apr\u00e8s avoir \u00e9merg\u00e9 du sein m\u00eame de la profession anthropologique. C<span class=\"s1\">\u2019<\/span>est une question qui a interpell\u00e9 les anthropologues, faisant irruption de l\u2019ext\u00e9rieur, en provenance de la philosophie parce que Lucien L\u00e9vy-Bruhl (1857-1939) posa la question qu<span class=\"s1\">\u2019<\/span>il couvrit de ce terme \u00e0 partir de 1910 dans <i>Les fonctions mentales dans les soci\u00e9t\u00e9s inf\u00e9rieures<\/i>, y consacrant jusqu<span class=\"s1\">\u2019<\/span>en 1938 une demi-douzaine de livres. Ce dont L\u00e9vy-Bruhl parlait essentiellement, sous une autre appellation, c<span class=\"s1\">\u2019<\/span>est pr\u00e9cis\u00e9ment de ce <a href=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?s=tot%C3%A9misme\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><i>tot\u00e9misme<\/i><\/a> qui avait constitu\u00e9 le premier \u00e9chec d<span class=\"s1\">\u2019<\/span>une anthropologie tentant de classer les peuples non plus \u00e0 partir de leur squelette et de la forme de leurs os, selon une logique d\u2019anatomie compar\u00e9e, mais selon leurs institutions.<\/p>\n<p class=\"p1\">Le terme de \u00ab\u00a0mentalit\u00e9 primitive\u00a0\u00bb fut l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>objet d<span class=\"s1\">\u2019<\/span>un authentique conflit entre les anthropologues et Lucien L\u00e9vy-Bruhl, conflit que j\u2019ai tent\u00e9 d\u2019apaiser, peut-\u00eatre avec succ\u00e8s, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1980 (Jorion 1989).<\/p>\n<p class=\"p1\">Pourquoi les anthropologues ont-ils r\u00e9sist\u00e9 tant \u00e0 la tentative de L\u00e9vy-Bruhl\u00a0? Quand cette affaire de tot\u00e9misme appara\u00eet et que Max M\u00fcller dit\u00a0: \u00ab\u00a0Non, non, non : il y a l\u00e0 deux conceptions d\u2019ordre diff\u00e9rent\u00a0\u00bb \u00e0 ces anthropologues qui, souvent, sont des gens qui enseignent dans des d\u00e9partements de \u00ab\u00a0sciences coloniales\u00a0\u00bb et, le plus souvent, ce sont des personnes qui ont davantage de sympathie \u00e0 titre personnel pour l\u2019id\u00e9e d\u2019une d\u00e9colonisation, d\u2019une ind\u00e9pendance des peuples, ce sont des gens qui ont des doutes profonds en g\u00e9n\u00e9ral vis-\u00e0-vis de l\u2019entreprise coloniale. Ce n\u2019est pas vrai pour tous les anthropologues : une vue comme celle-l\u00e0 n\u2019est jamais vraie dans tous les cas, dans toutes les configurations, mais de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, ces anthropologues ont le sentiment qu\u2019avec cette notion de \u00ab\u00a0mentalit\u00e9 primitive\u00a0\u00bb, de \u00ab\u00a0tot\u00e9misme\u00a0\u00bb, qui serait rebelle \u00e0 notre mode de penser, il y aurait une justification \u00e9ventuelle du colonisateur pour refuser la possibilit\u00e9 m\u00eame d\u2019une ind\u00e9pendance, d\u2019une d\u00e9colonisation en disant\u00a0: \u00ab\u00a0Non, il y a l\u00e0 une autre mani\u00e8re de penser, qui n\u2019est pas \u00e0 la hauteur\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"p1\">Le terme de \u00ab\u00a0mentalit\u00e9 primitive\u00a0\u00bb utilis\u00e9 par L\u00e9vy-Bruhl est consid\u00e9r\u00e9 de ce point de vue comme tout \u00e0 fait malencontreux. Il n\u2019y a pas l\u00e0 une \u00ab\u00a0maladresse\u00a0\u00bb : L\u00e9vy-Bruhl l\u2019a utilis\u00e9 d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment, mais sugg\u00e9rer qu\u2019il y aurait des gens qui seraient cal\u00e9s dans une sorte de primitivisme dont ils seraient incapables de sortir, cela pouvait servir de pr\u00e9texte aux colonisateurs pour affirmer que la d\u00e9colonisation est impossible pour une raison fondamentale : du fait d\u2019une incapacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir d\u2019une certaine mani\u00e8re qui serait celle qui sera n\u00e9cessaire, indispensable, pour acc\u00e9der au monde moderne, pour incarner les mod\u00e8les politiques qui seraient ceux de la d\u00e9mocratie.<\/p>\n<p class=\"p1\">Je vous rappelle qu\u2019au moment o\u00f9 les puissances coloniales accordent l\u2019ind\u00e9pendance ou se trouvent bien oblig\u00e9es de le faire parce que des guerres d\u2019ind\u00e9pendance sont victorieuses, l\u2019id\u00e9e fondamentale &#8211; et on la retrouve dans la politique et dans la repr\u00e9sentation am\u00e9ricaine de l\u2019ordre du monde &#8211; est qu\u2019il n\u2019y a qu\u2019un certain type de d\u00e9mocratie pareille \u00e0 la n\u00f4tre qui constitue un mode valide de r\u00e9gime politique. Sous-jacent \u00e0 cela, un principe \u00e9volutionniste\u00a0de progr\u00e8s indispensable vers la civilisation, un mode bien pr\u00e9cis de type de vie. Ceci a conduit aux d\u00e9bats sur l\u2019universalit\u00e9 des Droits de l\u2019Homme et d\u00e9bouch\u00e9 sur une sorte d\u2019imp\u00e9rialisme d\u2019un mod\u00e8le de soci\u00e9t\u00e9 comme \u00e9tant le meilleur et qu\u2019il convient d\u2019imposer \u00e9ventuellement par la force, par la guerre, \u00e0 d\u2019autres peuples.<\/p>\n<p class=\"p1\"><b>La pens\u00e9e \u00ab\u00a0pr\u00e9logique\u00a0\u00bb<\/b><\/p>\n<p class=\"p1\">Quand L\u00e9vy-Bruhl s\u2019int\u00e9resse donc \u00e0 ce qui est le fondement de ce que lui appelait la \u00ab\u00a0mentalit\u00e9 primitive\u00a0\u00bb, il invente cette expression parce qu\u2019essentiellement il n\u2019est pas anthropologue sans quoi il aurait recouru \u00e0 l\u2019expression de \u00ab\u00a0tot\u00e9misme\u00a0\u00bb : <i>il aurait parl\u00e9 de \u00ab\u00a0pens\u00e9e tot\u00e9mique\u00a0\u00bb au lieu de parler de \u00ab\u00a0mentalit\u00e9 primitive\u00a0\u00bb.<\/i> \u00c7\u2019aurait peut-\u00eatre cr\u00e9\u00e9 moins de conflits avec les anthropologues qui, pour la raison que je vous disais, craignaient toute suggestion que les populations \u00e9tudi\u00e9es par les anthropologues soient des gens dont la pens\u00e9e est radicalement diff\u00e9rente de la n\u00f4tre, occidentale.<\/p>\n<p class=\"p1\">L\u00e9vy-Bruhl t\u00e2tonne d\u2019abord quelque peu autour de cette notion. Pour arriver \u00e0 la solution v\u00e9ritablement, il faut aller un peu au-del\u00e0 de ce qu\u2019il formule, mais en r\u00e9alit\u00e9, il aura tr\u00e8s bien cern\u00e9 le probl\u00e8me.<\/p>\n<p class=\"p1\">L\u00e9vy-Bruhl dit souvent de ce qu\u2019il appelle la \u00ab\u00a0mentalit\u00e9 primitive\u00a0\u00bb qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une pens\u00e9e pr\u00e9logique. Il dit en particulier :<\/p>\n<p class=\"p1\"><i>\u00ab\u00a0Les faits de mentalit\u00e9 primitive ont un caract\u00e8re pr\u00e9logique qui se manifeste essentiellement dans une indiff\u00e9rence \u00e0 la contradiction qui est une cons\u00e9quence d\u2019une conception impr\u00e9cise de l\u2019identit\u00e9\u00a0\u00bb.<\/i><\/p>\n<p class=\"p1\">C\u2019est une pens\u00e9e \u00ab\u00a0pr\u00e9logique\u00a0\u00bb, celle de ces autres si diff\u00e9rents de nous. Cela dit, je n\u2019ai pas trouv\u00e9 de d\u00e9finition chez lui de ce qu\u2019il voulait dire par \u00ab\u00a0pr\u00e9logique\u00a0\u00bb. Il ne parle pas m\u00eame de la logique \u00e0 aucun endroit que j\u2019aie pu situer. Il s\u2019agit d\u2019une notion spontan\u00e9e chez lui : qui va sans dire. Certaines mani\u00e8res de voir les choses lui apparaissent pr\u00e9logiques mais sans qu\u2019il \u00e9prouve le besoin de dire pr\u00e9cis\u00e9ment ni ce qu\u2019il entend par l\u00e0, ni ce qu\u2019il entend par la logique.<\/p>\n<p class=\"p1\">Nous n\u2019ignorons pas bien, entendu ce qu\u2019est la logique : c\u2019est ce qu\u2019Aristote a d\u00e9fini comme \u00e9tant le moyen de produire des raisonnements valides \u00e0 l\u2019aide du syllogisme, etc. Mais L\u00e9vy-Bruhl est beaucoup moins pr\u00e9cis. D\u2019une certaine mani\u00e8re, dans toute son \u0153uvre, il \u00ab\u00a0tourne autour du pot\u00a0\u00bb selon l\u2019expression consacr\u00e9e. Il n\u2019arrive pas \u00e0 d\u00e9finir enti\u00e8rement ce qu\u2019il saisit pourtant parfaitement sur un mode intuitif, et qui, nous allons le voir, est fort proche de cette distinction fondamentale entre la simple juxtaposition des concepts dont certaines cultures (orientales) se satisfont et le principe d\u2019inclusion des concepts les uns dans les autres que l\u2019on trouve dans d\u2019autres cultures (occidentales).<\/p>\n<p class=\"p1\">Alors, que dit-il\u00a0?<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\">1. <i>le caract\u00e8re pr\u00e9logique de la mentalit\u00e9 primitive se manifeste essentiellement dans son \u00ab <\/i><b><i>indiff\u00e9rence \u00e0 la contradiction<\/i><\/b><i> \u00bb, cons\u00e9quence d&rsquo;une conception impr\u00e9cise de l&rsquo;identit\u00e9. <\/i><\/p>\n<p class=\"p1\">Qu\u2019est-ce qu\u2019une contradiction ? Une contradiction, c\u2019est si on prend son d\u00e9part dans la m\u00eame phrase et qu\u2019on arrive \u00e0 des conclusions qui sont contradictoires au sens o\u00f9 c\u2019est l\u2019une ou c\u2019est l\u2019autre mais pas les deux, si c\u2019est les deux, il y a contradiction. On a d\u00fb se tromper quelque part dans le raisonnement d\u00e9ductif si on arrive \u00e0 deux conclusions qui ne peuvent pas \u00eatre vraies l\u2019une et l\u2019autre. Si l\u2019une dit que c\u2019est blanc et l\u2019autre que c\u2019est noir, il s\u2019est pass\u00e9 quelque chose d\u2019inadmissible. Et il y avait l\u00e0 une question fondamentale en Gr\u00e8ce antique parce que la premi\u00e8re \u00e9cole qui forma des gens au droit, l\u2019\u00e9cole qu\u2019on appelait celle des Sophistes, prodiguait un apprentissage qui n\u2019\u00e9tait pas de type scolaire contemporain : c\u2019\u00e9tait un apprentissage de ma\u00eetre \u00e0 \u00e9l\u00e8ves comme dans le cadre aujourd\u2019hui d\u2019une le\u00e7on particuli\u00e8re. Le slogan, l\u2019argument de vente, des Sophistes, c\u2019\u00e9tait : \u00ab Je vais pouvoir vous enseigner \u00e0 prouver une chose comme son contraire de mani\u00e8re non-contradictoire : non-contradictoire dans le raisonnement. On ne pourra pas dire que vous vous \u00eates tromp\u00e9 \u00e0 un certain endroit mais vous pourrez aussi bien, pour d\u00e9fendre votre client, prouver le blanc que prouver le noir. \u00bb<\/p>\n<p class=\"p1\">On raconte \u00e0 propos de l\u2019un de ces Sophistes, Protagoras (\u00e7a se passe au V<span class=\"s2\"><sup>e<\/sup><\/span> si\u00e8cle avant J\u00e9sus-Christ, en Gr\u00e8ce ancienne). Un de ses \u00e9l\u00e8ves refuse de lui payer les le\u00e7ons qu\u2019il lui a donn\u00e9es et il lui dit\u00a0: \u00ab\u00a0Eh bien, je vais te poursuivre en justice et que tu sois condamn\u00e9 ou non, tu me paieras les le\u00e7ons que tu me dois\u00a0\u00bb. Il y a l\u00e0 un paradoxe \u00e9videmment. Il lui dit\u00a0: \u00ab\u00a0Si tu perds le proc\u00e8s, il faudra que tu me paies l\u2019argent que tu me dois, mais si tu le gagnes, tu auras pu prouver au tribunal que j\u2019avais tort et donc que je suis le meilleur professeur que tu aies pu avoir et tu me paieras les sommes que tu me dois \u00e0 ce titre\u00a0\u00bb. Donc, contradiction, c\u2019est une notion qui a donn\u00e9 lieu \u00e0 beaucoup de r\u00e9flexions en Gr\u00e8ce antique. Mais ici, L\u00e9vy-Bruhl ne nous donnera que tr\u00e8s peu d\u2019exemples.<\/p>\n<p class=\"p1\">\u00ab\u00a0Une conception impr\u00e9cise de l\u2019identit\u00e9\u00a0\u00bb. Effectivement, quand les Aborig\u00e8nes australiens disent que le cacato\u00e8s blanc est comme le kangourou et que le cacato\u00e8s noir est comme le koala, notre r\u00e9action spontan\u00e9e est de consid\u00e9rer qu\u2019il y a quelque chose d\u2019impr\u00e9cis. Le terme n\u2019est m\u00eame pas assez fort : il y a ici quelque chose de tr\u00e8s curieux dans la mani\u00e8re dont on traite l\u2019identit\u00e9. Le principe d\u2019identit\u00e9 pour nous, c\u2019est celui de l\u2019identit\u00e9 en fonction de la ressemblance physique, o\u00f9 nous allons mettre tous les papillons dans la m\u00eame cat\u00e9gorie parce qu\u2019ils se ressemblent et parce que ce sont des animaux du m\u00eame type &#8211; ce qui sera plus tard confirm\u00e9 par la g\u00e9n\u00e9tique : tous les papillons appartiennent effectivement \u00e0 la m\u00eame cat\u00e9gorie dans une classification que nous pourrons \u00e9tablir. Par contre, dire que le kangourou est le m\u00eame qu\u2019un certain oiseau mais qu\u2019un oiseau tr\u00e8s apparent\u00e9 selon nous est, lui, le m\u00eame que le koala, il y a quelque chose qui constitue une infraction flagrante \u00e0 la mani\u00e8re dont nous concevons l\u2019identit\u00e9.<\/p>\n<p class=\"p1\">Dans une perspective de culture occidentale, on dirait que si quelqu\u2019un redistribue l\u2019ensemble des papillons entre 8 grandes cat\u00e9gories partageant le monde de mani\u00e8re globale, qu\u2019il y a quelque chose d\u2019essentiel qui lui \u00e9chappe, qu\u2019il ne voit pas qu\u2019il devrait classer les papillons ensemble dans la m\u00eame cat\u00e9gorie, parce que cela \u00ab\u00a0cr\u00e8ve les yeux\u00a0\u00bb, et pas les redistribuer entre les 8 sous-sections qui r\u00e8glent pr\u00e9tendument l\u2019ordre du monde chez les Aborig\u00e8nes australiens.<\/p>\n<p class=\"p1\">Deuxi\u00e8me chose que dit L\u00e9vy-Bruhl\u00a0:<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\">2. <i>la mentalit\u00e9 primitive recourt aux capacit\u00e9s brutes de la m\u00e9moire plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 la classification (les <\/i><b><i>connaissances sont stock\u00e9es \u00ab en vrac \u00bb<\/i><\/b><i>).<\/i><\/p>\n<p class=\"p1\">Stock\u00e9es en vrac, c\u2019est \u00e9videmment le contraire de class\u00e9es, donc de constituer une taxonomie \u00e0 proprement parler. Nous appara\u00eet \u00eatre \u00ab\u00a0en vrac\u00a0\u00bb, par exemple, cette classification imaginaire de Borges, mais dont nous avons le sentiment qu\u2019elle refl\u00e8te d\u2019une certaine mani\u00e8re, effectivement, l\u2019esprit de la Chine ancienne :<\/p>\n<p class=\"p1\">\u00ab\u00a0Les animaux se divisent en\u00a0: a) appartenant \u00e0 l\u2019Empereur, b) embaum\u00e9s, c) apprivois\u00e9s, d) cochons de lait, e) sir\u00e8nes, f) fabuleux, g) chiens en libert\u00e9, h) inclus dans la pr\u00e9sente classification, i) qui s\u2019agitent comme des fous, j) innombrables, k) dessin\u00e9s avec un pinceau tr\u00e8s fin en poils de chameau, l) etc., m) qui viennent de casser la cruche, n) qui de loin semblent des mouches\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"p1\">Par exemple, quand nous utilisons ce mot chinois de <i>yeh<\/i> qui nous permet de juxtaposer des notions. Si au lieu de dire b\u0153uf cheval <i>yeh<\/i>, j\u2019ajoute chien. On restera dans la cat\u00e9gorie des animaux domestiques. Si j\u2019ajoute chat, on sera toujours dans les animaux domestiques. Si au lieu d\u2019ajouter chat et chien, j\u2019ajoute chameau, on dira qu\u2019on reste dans les animaux de trait ou qui permettent du transport. Si j\u2019ajoute lama, on est encore dans la cat\u00e9gorie des animaux qu\u2019on peut utiliser pour transporter des choses. Si j\u2019ajoute \u00e0 ce moment-l\u00e0 lion, alors, nous sommes compl\u00e8tement perdus parce qu\u2019on ne voit plus le principe qui permettrait de les rassembler sauf peut-\u00eatre une affinit\u00e9, une affinit\u00e9 secr\u00e8te. Par exemple, qu\u2019ils seraient du m\u00eame signe du zodiaque.<\/p>\n<p class=\"p1\">Chez nous, les signes du zodiaque nous permettent d\u2019importer en quelque<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>sorte une pens\u00e9e de type tot\u00e9mique puisque nous nous redistribuons l\u2019ensemble des humains sur les 12 signes du zodiaque et l\u2019on introduit de mani\u00e8re un peu tot\u00e9mique, une notion d\u2019affinit\u00e9s : qu\u2019il y a des choses qui sont de l\u2019ordre de tel signe ou de tel autre. Par exemple pour des raisons \u00e9videntes que le cancer, qui est un crabe, et le verseau qui sugg\u00e8re l\u2019id\u00e9e d\u2019eau, sont des signes d\u2019eau, et ainsi de suite. Ou alors, nous avons aussi des cat\u00e9gories dualistes o\u00f9 il y a des signes qui sont plut\u00f4t de soleil et de feu et d\u2019autres de lune et d\u2019eau, etc. Le principe du grand d\u00e9coupage, ce sont les constellations au firmament et les alignements des plan\u00e8tes qui permettent de classer les personnes, et d\u00e9finissent leurs affinit\u00e9s dues \u00e0 l\u2019influence suppos\u00e9e des plan\u00e8tes.<\/p>\n<p class=\"p1\">Nous avons donc, dans notre culture occidentale folklorique, quelque chose de l\u2019ordre du tot\u00e9misme qui nous vient peut-\u00eatre, d\u2019ailleurs, de l\u2019Orient. Un \u00e9l\u00e9ment qui est de l\u2019ordre du tot\u00e9misme mais qui ne r\u00e8gle pas la vie courante, sauf peut-\u00eatre pour ces personnes qui vous disent\u00a0: \u00ab\u00a0Ah, mais donc, vous \u00eates Sagittaire. Je m\u2019en doutais (pour telle ou telle raison qui m\u2019appara\u00eet, \u00e0 moi, \u00e9vidente et rend compte d\u2019\u00e9l\u00e9ments essentiels)\u2026\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"p1\">Alors, indiff\u00e9rence \u00e0 la contradiction, caract\u00e8re pr\u00e9logique, connaissances stock\u00e9es en vrac. Et on voit bien donc comment avec ce terme de <i>yeh<\/i> en chinois archa\u00efque d\u00e9notant une simple juxtaposition et l\u2019absence chez eux d\u2019une relation d\u2019inclusion, fait qu\u2019aux yeux d\u2019Occidentaux comme nous par contraste, pour qui toutes les choses, toutes les sortes sont d\u2019une certaine mani\u00e8re incluses dans d\u2019autres, mais en l\u2019absence de cette notion d\u2019inclusion, il nous semble que le d\u00e9sordre r\u00e8gne, qu\u2019il n\u2019y a pas de v\u00e9ritable ordonnancement. Et pour ce qui touche \u00e0 cela, il faut savoir que de mani\u00e8re historique, ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 la Renaissance que nous commen\u00e7ons \u00e0 avoir de v\u00e9ritables classifications fond\u00e9es sur l\u2019inclusion, de v\u00e9ritables taxonomies.<\/p>\n<p class=\"p1\">Chez les Grecs et les Romains, il n\u2019y a pas de tentatives syst\u00e9matiques de classification. La premi\u00e8re tentative syst\u00e9matique, curieusement, c\u2019est en th\u00e9ologie qu\u2019on la trouve. C\u2019est chez Thomas d\u2019Aquin. On est alors au XIII<span class=\"s2\"><sup>e<\/sup><\/span> si\u00e8cle et il s\u2019agit d\u2019une classification des anges, d\u2019une hi\u00e9rarchie des anges. 7 cat\u00e9gories d\u2019anges existent selon lui, allant des anges sup\u00e9rieurs aux anges inf\u00e9rieurs. Pourquoi en si grand nombre\u00a0? Parce qu\u2019il s\u2019agit de cr\u00e9er une \u00e9chelle aux multiples \u00e9chelons entre Dieu, avec qui nous ne pouvons pas communiquer v\u00e9ritablement, et nous-m\u00eames, qui doit permettre de rendre compte par exemple de l\u2019Archange Gabriel annon\u00e7ant \u00e0 Marie la naissance d\u2019un enfant qui sera Fils de Dieu. Il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019un ange qui doit pouvoir parler aux hommes. La preuve, c\u2019est qu\u2019elle l\u2019entend et le voit probablement, m\u00eame si ce n\u2019est pas dit explicitement par Luc. Alors que Dieu, dans la repr\u00e9sentation du monde chr\u00e9tien, n&rsquo;appara\u00eet pas en personne aux \u00eatres humains. Il faut donc une \u00e9chelle de cr\u00e9atures interm\u00e9diaires et Thomas d\u2019Aquin invente ou d\u00e9crit, selon la mani\u00e8re dont on con\u00e7oit les choses, les 7 cat\u00e9gories d\u2019anges, o\u00f9 il existe des archanges mais aussi des cat\u00e9gories curieuses aux noms peu familiers : Thomas reconna\u00eetra parmi eux, dans un ordre descendant de Dieu vers l&rsquo;homme, les S\u00e9raphins, les Ch\u00e9rubins, les Tr\u00f4nes, les Dominations, les Vertus, les Principaut\u00e9s, les Archanges, et enfin, les anges \u00ab gardiens \u00bb des hommes, ou anges proprement dits (Gilson 1927 : 162-164). \u00c0 cette hi\u00e9rarchie qui \u00e9tablit une quasi-continuit\u00e9 entre Dieu et l&rsquo;homme, correspond l&rsquo;\u00e9quivalent de cet \u00ab h\u00e9ritage des propri\u00e9t\u00e9s \u00bb qui caract\u00e9rise les hi\u00e9rarchies : \u00ab Chaque ange transmet \u00e0 l&rsquo;ange imm\u00e9diatement inf\u00e9rieur la connaissance qu&rsquo;il re\u00e7oit lui-m\u00eame de plus haut, mais il ne la transmet que particularis\u00e9e et morcel\u00e9e selon la capacit\u00e9 de l&rsquo;intelligence qui la suit \u00bb (ibid. : 164).<\/p>\n<p class=\"p1\">Jusque-l\u00e0, il n\u2019existait pas beaucoup de classifications qui soient v\u00e9ritablement syst\u00e9matiques dans la mani\u00e8re dont nous envisageons les choses. On voit appara\u00eetre ensuite, avec Carl Linn\u00e9 (1707-1778) en particulier, une classification enti\u00e8re des \u00eatres vivants, les v\u00e9g\u00e9taux d\u2019un c\u00f4t\u00e9, les animaux de l\u2019autre.<\/p>\n<p class=\"p1\">Troisi\u00e8me caract\u00e8re dit L\u00e9vy-Bruhl qui lui semble propre \u00e0 la mentalit\u00e9 primitive\u00a0:<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\">3. <i>ce qui tient lieu de classification dans la pens\u00e9e primitive est une disposition \u00e0 regrouper les notions selon <\/i><b><i>l&rsquo;\u00e9quivalence de la r\u00e9ponse \u00e9motionnelle<\/i><\/b><i> qu&rsquo;elles suscitent,<\/i><\/p>\n<p class=\"p1\">C\u2019est \u00e7a, en r\u00e9alit\u00e9, qui se trouve \u00e0 l\u2019arri\u00e8re-plan de la mani\u00e8re de rassembler les choses dans la repr\u00e9sentation de type tot\u00e9mique et donc, L\u00e9vy-Bruhl l\u2019avait d\u00e9j\u00e0 vu mais \u00e7a n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 pris au s\u00e9rieux et, en particulier, \u00e7a n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 pris au s\u00e9rieux par L\u00e9vi-Strauss qui a dit\u00a0: \u00ab\u00a0Non, non, non, si une chose est certaine \u00e0 propos de cette \u00ab\u00a0mentalit\u00e9 primitive\u00a0\u00bb (qu\u2019il appelle lui \u00ab\u00a0pens\u00e9e sauvage\u00a0\u00bb : un simple changement de vocabulaire), c\u2019est que \u00e7a n\u2019a rien \u00e0 voir avec l\u2019\u00e9motion. Il s\u2019agit en r\u00e9alit\u00e9 de probl\u00e8mes intellectuels qu\u2019on essaye de r\u00e9soudre\u00a0\u00bb. Le probl\u00e8me des mythes selon L\u00e9vi-Strauss, je donne un exemple : \u00e0 quel endroit communiquent la Terre et le Ciel ? Ou bien : pourquoi le soleil n\u2019est-il jamais au m\u00eame endroit que la lune\u00a0? Il faut mettre l\u00e0 entre parenth\u00e8ses l\u2019\u00e9clipse parce que, parfois, effectivement, elle intervient, mais on pourrait consid\u00e9rer que c\u2019est une anomalie tout \u00e0 fait particuli\u00e8re et que, dans l\u2019ensemble, en g\u00e9n\u00e9ral, le soleil et la lune ne sont pas au m\u00eame endroit au m\u00eame moment : on voit l\u2019une la nuit et l\u2019autre, le jour.<\/p>\n<p class=\"p1\">Il y a effectivement, dans la repr\u00e9sentation du monde des \u00eatres humains, deux syst\u00e8mes qui se sont constitu\u00e9s s\u00e9par\u00e9ment selon des logiques enti\u00e8rement diff\u00e9rentes : l\u2019un du monde tel qu\u2019il appara\u00eet sous ses ressemblances visibles et l\u2019autre en fonction d\u2019affinit\u00e9s secr\u00e8tes, et qu\u2019en fait, ce qui relie ces \u00e9l\u00e9ments qui, dans le tot\u00e9misme, sont mis ensemble d\u2019une mani\u00e8re qui nous para\u00eet difficilement compr\u00e9hensible, c\u2019est l\u2019\u00e9motion. Avec le tot\u00e9misme, ce n\u2019est pas la ressemblance physique : c\u2019est dans un monde qui est fond\u00e9 essentiellement sur l\u2019\u00e9motion, sur l\u2019affect, sur la mani\u00e8re dont nous ressentons le monde plut\u00f4t que comme nous le voyons. Les Aborig\u00e8nes australiens vont placer dans la m\u00eame cat\u00e9gorie des choses qui provoquent la m\u00eame frayeur et il y a en particulier \u00e0 ce sujet, un article d\u2019un tr\u00e8s bon anthropologue, David Biernoff (1978). Cet anthropologue parle des endroits dangereux du monde dans la repr\u00e9sentation des Aborig\u00e8nes australiens et l\u00e0 aussi, il y a l\u00e0 comme le fondement-m\u00eame du tot\u00e9misme : le regroupement dans une seule cat\u00e9gorie des choses qui se pr\u00e9sentent \u00e0 nous comme constituant un m\u00eame danger. Ce qui veut dire qu\u2019il y a une logique de l\u2019action \u00e0 l\u2019arri\u00e8re-plan de tout \u00e7a. C\u2019est parce que, devant un danger semblable \u00e0 un autre, il faut que nous r\u00e9agissions de la m\u00eame mani\u00e8re. Or, ce n\u2019est pas \u00e7a du tout que nous avons fait nous Occidentaux. Nous avons appel\u00e9 \u00ab oiseau \u00bb au m\u00eame titre un oiseau extr\u00eamement dangereux pour nous, comme l\u2019aigle, et un oiseau parfaitement inoffensif comme le moineau. Alors que dans la civilisation de type chinois, cela n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 fait : on a rassembl\u00e9 les choses en fonction de la mani\u00e8re dont il faut y r\u00e9agir. Et comment connaissons-nous de mani\u00e8re intuitive la mani\u00e8re dont il faut r\u00e9agir ? \u00c0 partir de la frayeur ou de l\u2019enthousiasme, ou de l\u2019\u00e9motion en g\u00e9n\u00e9ral que ces choses suscitent en nous.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-135435\" src=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Kalam-scaled.jpg\" alt=\"\" width=\"1920\" height=\"2560\" srcset=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Kalam-scaled.jpg 1920w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Kalam-225x300.jpg 225w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Kalam-768x1024.jpg 768w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Kalam-1152x1536.jpg 1152w, https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Kalam-1536x2048.jpg 1536w\" sizes=\"auto, (max-width: 1920px) 100vw, 1920px\" \/><\/p>\n<p class=\"p1\">Les illustrations sont innombrables chez L\u00e9vy-Bruhl o\u00f9 appara\u00eet clairement que l\u2019\u00e9motion dirige la pens\u00e9e dans ce qu\u2019il a qualifi\u00e9 de <i>mentalit\u00e9 primitive<\/i>. Comme quand je vous le signalais, \u00e0 propos de la classification des oiseaux chez les Kalam de Nouvelle-Guin\u00e9e (<span class=\"s4\">Majnep et Bulmer 1977) <\/span>o\u00f9 Bulmer avait fait un pas en arri\u00e8re pour laisser la parole \u00e0 son informateur\u00a0: \u00ab\u00a0Ce n\u2019est pas moi qui ferai cette enqu\u00eate sur les oiseaux. Je vais ouvrir le micro \u00e0 mon informateur <span class=\"s4\">Ian Saem <\/span><span class=\"s5\">Majnep<\/span> et c\u2019est lui qui nous expliquera comment les Kalams classent les oiseaux\u00a0\u00bb. Et c\u2019est l\u00e0 qu\u2019\u00e9taient apparues des choses extr\u00eamement surprenantes pour nous. Le casoar \u00e0 casque, pourquoi est-il tr\u00e8s diff\u00e9rent de tous les autres oiseaux et est pour les Kalam dans une cat\u00e9gorie \u00e0 lui tout seul\u00a0? Parce qu\u2019il tue ais\u00e9ment un \u00eatre humain. Il a effectivement d\u2019\u00e9normes serres et sur la t\u00eate, une cr\u00eate osseuse, et dans un contact avec des \u00eatres humains lui apparaissant mena\u00e7ants, le casoar est capable de tuer un \u00eatre humain, de lui fracturer le cr\u00e2ne avec cette cr\u00eate qu\u2019il a sur la t\u00eate : le casque en question dans l\u2019expression \u00ab\u00a0casoar \u00e0 casque\u00a0\u00bb. Ou bien les oiseaux qui nous \u00ab\u00a0transmettent des messages\u00a0\u00bb. Pourquoi les appeler comme \u00e7a\u00a0? Parce que leur jacassement ressemble fort \u00e0 des paroles au point que, on le sait dans le cas des perroquets, nous pouvons leur apprendre \u00e0 reproduire v\u00e9ritablement le son de l\u2019\u00eatre humain. Ou alors des consid\u00e9rations que nous appellerions \u00ab\u00a0mythiques\u00a0\u00bb : un certain nombre d\u2019oiseaux qui ne se ressemblent pas pour un Occidental pr\u00e9sentent pour les Kalam une qualit\u00e9 commune &#8211; que l\u2019on pourrait appeler \u00ab\u00a0tot\u00e9mique\u00a0\u00bb : ils sont la forme sous laquelle les femmes peuvent leur appara\u00eetre en r\u00eave.<\/p>\n<p class=\"p1\">Enfin, quatri\u00e8me caract\u00e9ristique, dit L\u00e9vy-Bruhl\u00a0:<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\">4. <i>ce qui distingue la mentalit\u00e9 primitive de la mentalit\u00e9 moderne ce ne sont pas tant ses infractions \u00e0 la logique que sa r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 <\/i><b><i>une repr\u00e9sentation du monde diff\u00e9rente<\/i><\/b><i>, \u00e0 savoir \u00e0 une autre mod\u00e9lisation physique.<\/i><\/p>\n<p class=\"p1\">Et avec \u00e7a, c\u2019est une tout autre dimension dont L\u00e9vy-Bruhl a le soup\u00e7on. Il nous dit qu\u2019il y a l\u00e0 une autre repr\u00e9sentation du monde que la repr\u00e9sentation physique \u00e0 laquelle nous souscrivons. Il y a une autre fa\u00e7on d\u2019aborder le monde. Quand nous regroupons les choses \u00e0 partir du visible, que nous mettons tous les papillons ensemble, c\u2019est parce que nous pensons qu\u2019il y a une sorte de v\u00e9rit\u00e9 que nous pouvons faire appara\u00eetre dans cette mani\u00e8re de proc\u00e9der. Et cette v\u00e9rit\u00e9, en langage contemporain, c\u2019est le code g\u00e9n\u00e9tique, le g\u00e9nome. Le g\u00e9nome de certains insectes va faire qu\u2019ils sont des l\u00e9pidopt\u00e8res et pas des col\u00e9opt\u00e8res, qu\u2019ils sont donc des papillons et non des scarab\u00e9es. Et nous nous r\u00e9f\u00e9rons sans cesse \u00e0 cela. Par exemple, quand on se demande\u00a0: \u00ab\u00a0Sommes-nous proches de l\u2019orang-outan ?\u00a0\u00bb. C\u2019est \u00e0 partir du code g\u00e9n\u00e9tique qu\u2019on va d\u00e9cider de \u00e7a. Quand les gens disent\u00a0: \u00ab\u00a0Oui, les grands singes, sont en r\u00e9alit\u00e9 tr\u00e8s diff\u00e9rents de nous\u2026\u00a0\u00bb mais un \u00e9thologiste comme Frans de Waal, affirme lui\u00a0: \u00ab\u00a0Sans doute, mais quand on examine le code g\u00e9n\u00e9tique, on s\u2019aper\u00e7oit qu\u2019en fait c\u2019est une variation minime qui fait qu\u2019un animal sera appel\u00e9 <i>homo sapiens<\/i> et un autre sera appel\u00e9 <i>pongo<\/i>, c\u2019est-\u00e0-dire, orang-outan\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"p1\">Et l\u00e0, c\u2019est une bonne intuition aussi parce que dans la pens\u00e9e australienne, au moment o\u00f9 nous Occidentaux rencontrons les Aborig\u00e8nes australiens, ils nous disent que le Monde du r\u00eave, c\u2019est le monde r\u00e9el et que dans le monde \u00e9veill\u00e9, nous vivons dans un monde d\u2019illusions. Alors que nous, Occidentaux, nous avons bien entendu le sentiment contraire : que le Monde du r\u00eave est un monde d\u2019illusions et que le monde o\u00f9 je vous parle est le monde r\u00e9el. Il y a l\u00e0, effectivement, une diff\u00e9rence essentielle, d\u2019ordre physique, parce que, nous, le monde du r\u00eave, nous pouvons dire \u00e9ventuellement &#8211; si nous lui attachons une connotation religieuse &#8211; qu\u2019il rel\u00e8ve de la m\u00e9taphysique, mais pas en tout cas de la physique : il rel\u00e8ve d\u2019un monde o\u00f9 les lois de la physique ne s\u2019appliquent pas.<\/p>\n<p class=\"p1\">L\u00e9vy-Bruhl, donc, dans sa tentative qui couvre une trentaine d\u2019ann\u00e9es, n\u2019arrive pas \u00e0 d\u00e9finir parfaitement le tot\u00e9misme mais il s\u2019approche tr\u00e8s pr\u00e8s d\u2019une description ad\u00e9quate de ce type de repr\u00e9sentation du monde. Il nous dit\u00a0: \u00ab\u00a0Il y a quelque chose de l\u2019ordre de l\u2019\u00e9motionnel. Dans cette <i>mentalit\u00e9 primitive<\/i>, on rapproche les choses pour une raison d\u2019ordre \u00e9motionnel\u00a0\u00bb et il nous laisse entendre\u00a0: \u00ab\u00a0La diff\u00e9rence aussi, c\u2019est qu\u2019il y a, \u00e0 l\u2019arri\u00e8re-plan de ces deux mondes (je veux dire le monde qui vient du Moyen-Orient et le monde qui vient de l\u2019Extr\u00eame-Orient), il y a l\u00e0, dit-il, deux repr\u00e9sentations distinctes du monde physique. Il y a deux choses qui ne se correspondent pas. Il y a des choses qui sont, en fait, intraduisibles\u00a0l\u2019une dans l\u2019autre : un monde divis\u00e9 en 8 sous-sections dont la v\u00e9rit\u00e9 est dans le Monde du r\u00eave, ce n\u2019est pas le monde de la physique qui est fond\u00e9 sur une notion qui a \u00e9merg\u00e9 petit \u00e0 petit \u00e0 partir de l\u2019id\u00e9e d\u2019une R\u00e9alit\u00e9-objective (que l\u2019on peut mod\u00e9liser de mani\u00e8re satisfaisante \u00e0 l&rsquo;aide de nombres que l\u2019on va pouvoir connecter les uns aux autres par des op\u00e9rations et des applications comme des fonctions, etc.) C\u2019est une repr\u00e9sentation du monde tout \u00e0 fait diff\u00e9rente de celle de la Chine archa\u00efque et que les Europ\u00e9ens d\u00e9couvrent au XVII<span class=\"s2\"><sup>e<\/sup><\/span> si\u00e8cle sous la forme essentiellement de la pens\u00e9e des Aborig\u00e8nes australiens.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"p1\"><b>L\u00e9vy-Bruhl s<\/b><span class=\"s1\">\u2019<\/span><b>est-il reni\u00e9 ?<\/b><\/p>\n<p class=\"p1\">On a encore publi\u00e9 apr\u00e8s la mort de L\u00e9vy-Bruhl certains des carnets qui lui servaient \u00e0 pr\u00e9parer le prochain volume de ses \u0153uvres. On a publi\u00e9 ses carnets avec une introduction de l\u2019anthropologue et missionnaire en Nouvelle-Cal\u00e9donie, Maurice Leenhardt (1878-1954).<\/p>\n<p class=\"p1\">Dans la pr\u00e9face des carnets de L\u00e9vy-Bruhl (1949), Leenhardt a affirm\u00e9 que L\u00e9vy-Bruhl avait abandonn\u00e9 sa croyance dans l\u2019existence d\u2019une \u00ab\u00a0mentalit\u00e9 primitive\u00a0\u00bb : il avait chang\u00e9 d<span class=\"s1\">\u2019<\/span>avis comme les carnets en apportaient la preuve.\u00a0Or les carnets qu\u2019il a tenus tout au long de sa vie n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 le brouillon de son prochain livre : ce sont des questions qu<span class=\"s1\">\u2019<\/span>il se pose alors qu\u2019il le pr\u00e9pare. Du coup, bien des phrases se terminent bien entendu par un point d<span class=\"s1\">\u2019<\/span>interrogation. Moi qui avait lu l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>ensemble de ses ouvrages pr\u00e9c\u00e9dents, je me rendais compte que L\u00e9vy-Bruhl ne se contredisait pas du tout dans ces notes. Il n<span class=\"s1\">\u2019<\/span>avait pas du tout chang\u00e9 d<span class=\"s1\">\u2019<\/span>avis. Et je me suis convaincu, moi qui suis un anthropologue,\u00a0qu\u2019il y a eu l\u00e0 un tr\u00e8s mauvais coup fait \u00e0 L\u00e9vy-Bruhl par la corporation des anthropologues. Les anthropologues ex\u00e9craient cette affaire de \u00ab\u00a0mentalit\u00e9 primitive\u00a0\u00bb et ils ont profit\u00e9 du fait qu<span class=\"s1\">\u2019<\/span>il \u00e9tait mort pour pr\u00e9tendre qu<span class=\"s1\">\u2019<\/span>il s\u2019\u00e9tait reni\u00e9. Or il n<span class=\"s1\">\u2019<\/span>avait pas chang\u00e9 d<span class=\"s1\">\u2019<\/span>avis dans ce livre.<\/p>\n<p class=\"p6\">Je vous ai expliqu\u00e9 pourquoi la notion de \u00ab\u00a0mentalit\u00e9 primitive\u00a0\u00bb d\u00e9rangeait les anthropologues, des personnes acquises \u00e0 titre individuel &#8211; c<span class=\"s1\">\u2019<\/span>est toujours le cas pour la plupart &#8211; \u00e0 une sympathie vis-\u00e0-vis des cultures autres et qui se sont montr\u00e9s massivement favorables \u00e0 la d\u00e9colonisation. Or cette id\u00e9e de \u00ab\u00a0mentalit\u00e9 primitive\u00a0\u00bb avait l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>air de sugg\u00e9rer que, peut-\u00eatre, les peuples dont on parlait \u00e9taient des peuples \u00ab\u00a0enfants\u00a0\u00bb et qu<span class=\"s1\">\u2019<\/span>ils ne seraient pas capables de g\u00e9rer leur pays par leurs propres moyens si on devait leur accorder l<span class=\"s1\">\u2019<\/span>ind\u00e9pendance. Il n\u2019en \u00e9tait rien : la culture b\u00e2tie par eux et leurs anc\u00eatres avant eux avait fait le choix d\u2019un regroupement des entit\u00e9s du monde selon la communaut\u00e9 de l\u2019\u00e9motion qu\u2019elles provoquent en nous plut\u00f4t que selon leur ressemblance visuelle, comme nous avions choisi de le faire, c\u2019\u00e9tait tout.<\/p>\n<p class=\"p1\"><b>R\u00e9f\u00e9rences <\/b><\/p>\n<p class=\"p1\">Biernoff, David, \u00ab\u00a0Safe and dangerous places\u00a0\u00bb, <i>Australian Aboriginal concepts,<\/i> edited by L.R. Hiatt Canberra : Australian Institute of Aboriginal Studies ; Atlantic Highlands, N.J. : Humanities Press, 1978<\/p>\n<p class=\"p1\">Gilson, \u00c9tienne, <i>Le Thomisme. Introduction au syst\u00e8me de Saint Thomas d&rsquo;Aquin<\/i>, Paris\u00a0: Vrin 1927<\/p>\n<p class=\"p1\">Jorion, Paul, \u00ab\u00a0Intelligence artificielle et mentalit\u00e9 primitive. Actualit\u00e9 de quelques concepts l\u00e9vy-bruhliens\u00a0\u00bb, <i>Revue Philosophique<\/i>, 1989, 4\u00a0: 515-541<\/p>\n<p class=\"p1\">L\u00e9vy-Bruhl, Lucien, <i>Les Carnets de\u00a0Lucien L\u00e9vy-Bruhl<\/i>, pr\u00e9face de M. Leenhardt, Biblioth\u00e8que de Philosophie contemporaine &#8211; Paris : P.U.F. 1949<\/p>\n<p class=\"p3\">Majnep, Ian Saem et Ralph Bulmer, <i>Birds of my Kalam Country<\/i>, Auckland University Press &#8211; Oxford University Press 1977<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p class=\"p1\"><em>\u00ab\u00a0Lucien L\u00e9vy-Bruhl et la \u00ab\u00a0mentalit\u00e9 primitive\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb <\/em>est une le\u00e7on de mon cours \u00ab \u00c9l\u00e9ments d\u2019anthropologie culturelle \u00bb, donn\u00e9e en f\u00e9vrier 2023 dans le cadre du Dipl\u00f4me Universitaire de Criminologie interculturelle de l\u2019Universit\u00e9 catholique de Lille.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p class=\"p1\"><b>Le contexte colonialiste <\/b><\/p>\n<p class=\"p1\">La question de la \u00ab\u00a0mentalit\u00e9 primitive\u00a0\u00bb est une probl\u00e9matique qui ne [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_crdt_document":"","footnotes":""},"categories":[3],"tags":[9129,9130,97,691,9116,9131,832],"class_list":["post-135432","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-anthropologie","tag-mentalite-primitive","tag-classifications","tag-claude-levi-strauss","tag-lucien-levy-bruhl","tag-pensee-chinoise-archaique","tag-taxonomie","tag-totemisme"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/135432","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=135432"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/135432\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":135453,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/135432\/revisions\/135453"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=135432"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=135432"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=135432"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}