{"id":135720,"date":"2023-04-09T08:38:19","date_gmt":"2023-04-09T06:38:19","guid":{"rendered":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=135720"},"modified":"2023-04-09T09:18:41","modified_gmt":"2023-04-09T07:18:41","slug":"y-en-a-marre-liberons-la-vie-liberons-la-terre-par-raoul-vaneigem","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2023\/04\/09\/y-en-a-marre-liberons-la-vie-liberons-la-terre-par-raoul-vaneigem\/","title":{"rendered":"<b>Y EN A MARRE ! LIB\u00c9RONS LA VIE ! LIB\u00c9RONS LA TERRE !<\/b>, par Raoul Vaneigem"},"content":{"rendered":"<p>Ce qui se joue \u00e0 pr\u00e9sent est notre destin\u00e9e d\u2019\u00eatre humain.<\/p>\n<p>Un affrontement sans merci oppose les instances \u00e9tatiques et mondialistes du profit et un peuple, dont la vie se r\u00e9duit comme peau de chagrin sous la pression de la rapacit\u00e9 dominante.<\/p>\n<p>Ce conflit, l\u2019\u00c9tat a int\u00e9r\u00eat \u00e0 le tirer en longueur, car la r\u00e9pression est l\u2019ultime fonction qui lui permet d\u2019exister. Dans le m\u00eame temps, nous sommes plus en plus nombreuses et nombreux \u00e0 le pressentir avec un m\u00e9lange d\u2019exaltation et d\u2019inqui\u00e9tude : nous entrons dans des ann\u00e9es dont le cours nous intime un choix crucial. Nous sommes face \u00e0 une option qui va d\u00e9terminer notre sort. Elle est simple.<\/p>\n<p>Ou, r\u00e9sign\u00e9s \u00e0 d\u00e9sertifier la plan\u00e8te, nous travaillons \u00e0 notre propre destruction.<\/p>\n<p>Ou nous nous engageons dans une lutte pour la souverainet\u00e9 de la vie et des valeurs humaines.<\/p>\n<p>Nous nous engageons ? Non ! Foin des pr\u00f4nes et des exhortations humanitaires ! L\u2019\u00e9poque n\u2019est plus \u00e0 la bonne volont\u00e9. Elle est au fait accompli.<\/p>\n<p>Les gilets jaunes ont initi\u00e9 une occupation festive des rues et des c\u0153urs. Elle touche des millions d\u2019\u00eatres qui s&rsquo;\u00e9veillent d\u2019un demi-si\u00e8cle de l\u00e9thargie et red\u00e9couvrent une humanit\u00e9 dont le r\u00e8gne de la marchandise ne cessait de les d\u00e9pouiller. Mu par un effet d\u2019attraction passionnelle, un peuple s\u2019est soulev\u00e9. Son intelligence du vivant a raviv\u00e9 les Lumi\u00e8res, dont la France r\u00e9volutionnaire avait illumin\u00e9 le monde et que s\u2019effor\u00e7ait d\u2019occulter un obscurantisme d\u2019atterrants cr\u00e9tins.<\/p>\n<p>Les sociologues trouveront mille explications \u00e0 cette galvanisation psycho-sociale plus inattendue, plus surprenante que Mai 1968, dont les prodromes sont connus. On pointera du doigt la hausse du co\u00fbt de la survie, la r\u00e9cession, l\u2019augmentation des taxes. On invoquera l\u2019ennui corrosif, suintant le ressentiment et l\u2019agressivit\u00e9, pour ne d\u00e9celer en fin de compte dans le \u00ab ph\u00e9nom\u00e8ne \u00bb des gilets jaunes qu\u2019une fi\u00e8vre jubilatoire et \u00e9ph\u00e9m\u00e8re brisant la sordide m\u00e9diocrit\u00e9 ambiante, le temps d\u2019une ou deux \u00e9meutes promptement \u00e9cras\u00e9es.<\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas ce qui s\u2019est pass\u00e9. Non seulement le sc\u00e9nario traditionnel de l\u2019insurrection vaincue ne s\u2019est pas r\u00e9p\u00e9t\u00e9, mais le coup de l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re a subi une \u00e9clipse aussi insolite que remarquable. Un vaste courant d\u2019agitation a affermi ses assises. Il s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9 sous le regard m\u00e9prisant du conservatisme et du progressisme. L\u2019extr\u00eame-droite, qui esp\u00e9rait le d\u00e9vorer, s\u2019y est cass\u00e9 les dents. Le gauchisme n\u2019a pas cach\u00e9 sa d\u00e9convenue de ne pas retrouver traces, dans cette horde disparate, du prol\u00e9tariat que sa politique avait par ailleurs men\u00e9 \u00e0 la faillite.<\/p>\n<p>Que ressortait-il du tumulte ? Quelques envol\u00e9es de col\u00e8re. Aucun programme, si ce n\u2019est une mise en garde liminaire et rudimentaire que, curieusement, aucune insurrection du pass\u00e9, si radicale f\u00fbt-elle, n\u2019avait eu la pr\u00e9caution d\u2019adopter. C\u2019\u00e9tait un avertissement clair, sans ambigu\u00eft\u00e9, lourd de cons\u00e9quence : \u00ab ni chefs, ni d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s autoproclam\u00e9s, ni repr\u00e9sentants d\u2019appareil politique et syndical. L\u2019humain avant toute chose ! \u00bb<\/p>\n<p>Que la r\u00e9solution n\u2019ait pas vari\u00e9 d\u2019un pouce est moins l\u2019expression d\u2019une fermet\u00e9 morale que l\u2019indice d\u2019un ancrage plus profond. Il faudra en convenir un jour ou l\u2019autre : la substance des insurrections qui, aux quatre coins du monde, flamboient, s\u2019\u00e9teignent, reprennent de plus belle, c\u2019est la vie et sa conscience.<\/p>\n<p>Les mobilisations visant \u00e0 am\u00e9liorer les conditions de survie n\u2019ont pas disparu mais elles ne suffisent plus, tout simplement. Elles sont d\u00e9pass\u00e9es. C\u2019est pourquoi, telle une musique du vivant en qu\u00eate d\u2019harmonie, le sentiment d\u2019\u00ab \u00eatre l\u00e0 \u00bb s\u2019est propag\u00e9 irr\u00e9sistiblement. Au d\u00e9part d\u2019une poign\u00e9e de \u00ab rustauds accultur\u00e9s, \u00bb il a atteint \u00e0 la dimension d\u2019un peuple universel, qui n\u2019a plus besoin de gilets, de couleurs, de mots d\u2019ordre pour affirmer et affiner sa d\u00e9termination.<\/p>\n<p>Ce peuple n\u2019est investi d\u2019aucune mission, il n\u2019a aucune pr\u00e9tention eschatologique. Il a soudain conscience d\u2019assumer la pr\u00e9sence massive d\u2019\u00eatres dont la vie a \u00e9t\u00e9 usurp\u00e9e, pour qui l\u2019autonomie \u00e9tait un leurre et l\u2019humanit\u00e9 un mot d\u00e9nu\u00e9 de sens. Une vague sans cesse renaissante le d\u00e9lave de l\u2019indignit\u00e9 \u00e0 laquelle il avait \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9. Il a entrepris de recouvrer une libert\u00e9 naturelle, qui n\u2019est rien d\u2019autre que la pulsion vitale pr\u00e9sente en toutes et tous.<\/p>\n<p>La lutte des classes a \u00e9t\u00e9 la forme historique qu\u2019a rev\u00eatue, \u00e0 l\u2019\u00e9poque du capitalisme industrialis\u00e9, la volont\u00e9 d\u2019\u00e9mancipation que les esclaves ont toujours \u00e9rig\u00e9e contre les ma\u00eetres.<\/p>\n<p>La lutte des classes est ins\u00e9parable de la conscience de classe qui donne au prol\u00e9taire les armes n\u00e9cessaires pour s\u2019affranchir de la prol\u00e9tarisation. La bureaucratisation du mouvement ouvrier et la colonisation consum\u00e9riste n\u2019ont abouti qu\u2019en apparence \u00e0 la liquidation du prol\u00e9tariat et de son projet d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 sans classes.<\/p>\n<p>Dans les insurrections de la vie quotidienne s\u2019incarnent aujourd\u2019hui les libert\u00e9s \u00e9galitaires \u00e0 laquelle les esclaves n\u2019eurent jamais le bonheur d\u2019acc\u00e9der.<\/p>\n<p>Or, voici que le joug des ma\u00eetres, qui leur brisait les reins, se d\u00e9lite. Il ne r\u00e9siste plus \u00e0 l\u2019implosion du syst\u00e8me marchand, \u00e0 l\u2019effritement du Pouvoir, \u00e0 la d\u00e9ch\u00e9ance de l\u2019autorit\u00e9, au d\u00e9bridement de l\u2019argent fou. Un monde s\u2019\u00e9croule, qui \u00e9tait d\u00e9volu \u00e0 la mort. C\u2019est \u00e0 nous de l\u2019\u00e9vacuer en \u00e9radiquant le culte de la charogne.<\/p>\n<p>Cr\u00e9er et multiplier partout nos oasis devient le seul choix \u00e0 mesure que la paup\u00e9risation progresse, annon\u00e7ant \u00e0 petit pas les pillages de supermarch\u00e9s, le sabotage des machines \u00e0 payer, le feu bout\u00e9 aux centres d\u2019imp\u00f4ts, le grand b\u00fbcher des factures. Que le Pouvoir des poss\u00e9dants assume l\u2019incendie qu\u2019il a d\u00e9clench\u00e9 ! Quant \u00e0 nous, qui ne d\u00e9sirons que les feux de la vie, nous accueillons avec un r\u00e9alisme placide un constat qui joue en notre faveur : la quantit\u00e9 d\u2019avoir, qui d\u00e9finit la survie, c\u00e8de la place \u00e0 la qualit\u00e9 de l\u2019\u00eatre qui fonde la vie. En d\u2019autres termes, la soci\u00e9t\u00e9 marchande s\u2019effondre, laissant \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 humaine le soin d\u2019\u00e9vacuer les d\u00e9combres.<\/p>\n<p>Sauf si le Parti de la mort nous convainc de l\u2019accompagner dans sa chute ! Dix mille ans d\u2019autodestruction sont-ils solubles dans une goutte de vie pleine et enti\u00e8re ? Vous en doutez ? Mais quoi ? Pour la premi\u00e8re fois dans l\u2019histoire, m\u00eame l\u2019autodestruction s\u2019\u00e9croule de lassitude. La mort est devenue plus ennuyeuse qu\u2019effrayante. La vie qui va devant soi ignore la peur. Elle s\u2019ouvre sur un pr\u00e9sent o\u00f9 tout est possible.<\/p>\n<p>Le nettoyage de printemps montre que le printemps est de toutes les saisons. Comment le contester quand on voit les luttes pour la lib\u00e9ration de la terre et pour le droit d\u2019y vivre balayer, comme f\u00eatus de paille, les croyances id\u00e9ologiques et religieuses dont il ne subsiste que des carcasses \u00e9visc\u00e9r\u00e9es. Si le Pouvoir prend encore la peine de les agiter et de les entrechoquer, la raison en est que, contraint de diviser pour r\u00e9gner, il se doit de leur pr\u00eater assez de cr\u00e9dibilit\u00e9 pour les enr\u00f4ler dans sa strat\u00e9gie du bouc \u00e9missaire.<\/p>\n<p>Le client\u00e9lisme a fait du conservatisme et du progressisme, des marchandises interchangeables. Hier encore leur antagonisme les rendait plausibles. Allez donc d\u00e9m\u00ealer les enjeux des \u00e9lections \u00e0 venir, quand l\u2019opinion publique a entendu le populisme fascisant r\u00e9clamer la libert\u00e9 conjointe de ne pas se faire vacciner et de noyer les migrants ; tandis que le populisme gauchiste pr\u00f4nait une vaccination obligatoire, comme s\u2019il ignorait que sa d\u00e9marche frayait la voie au Cr\u00e9dit social \u00e0 la chinoise.<\/p>\n<p>N\u2019est-ce pas dans le m\u00eame ordre d\u2019id\u00e9es confuses que l\u2019\u00e9cologie qu\u00e9mande une protection des esp\u00e8ces aupr\u00e8s d\u2019autorit\u00e9s qui les exterminent ? Les g\u00e9missements que suscitent les violences polici\u00e8res sont doux aux oreilles des mis\u00e9rables qui les excitent. Qu\u2019esp\u00e9rez-vous de gouvernements \u00e0 la solde de mafias financi\u00e8res d\u00e9cid\u00e9es \u00e0 vider les fonds de tiroirs du Bien public, qu\u2019avaient remplis les luttes ouvri\u00e8res du pass\u00e9 ?<\/p>\n<p>Paradoxalement, alors que nous pataugeons dans un no man\u2019s land de nuit et de brouillard, tout devient clair. Nous sommes l\u2019\u00e9manation de la vie, nous nous revendiquons comme tels. Nos ennemis sont le parti de la mort. Si redoutable que soit leur arsenal de guerre, il suffit d\u2019un reste de vivant immisc\u00e9 dans leur comportement m\u00e9canique pour les d\u00e9stabiliser et les pousser de guingois.<\/p>\n<p>Ils disposent d\u2019armes qui les font d\u00e9p\u00e9rir \u00e0 petit feu quand ils tirent. Nous n\u2019avons d\u2019autres armes que la vie. Elles ont la gratuit\u00e9 de l\u2019in\u00e9puisable. Leur puissance est sans limite, car ce sont des armes qui ne tuent pas.<\/p>\n<p>Il n\u2019a \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 personne que le souffle des grandes luttes sociales dissipent les plus odieux pr\u00e9jug\u00e9s. La volont\u00e9 d\u2019\u00e9mancipation va au-del\u00e0 des vieilleries dont nous sommes p\u00e9tris, elle ne les efface pas, elle les d\u00e9noue.<\/p>\n<p>Dans le Landerneau politique, on s\u2019inqui\u00e8te des exhalaisons malsaines d\u2019un folklore n\u00e9o-nazi. Le populisme fascisant est devenu la cible \u00e9lective des ap\u00e9ros gauchistes o\u00f9 l\u2019on a oubli\u00e9 le propos de Berneri, \u00ab Seule la lutte anticapitaliste peut s\u2019opposer au fascisme. Le pi\u00e8ge de l\u2019antifascisme signifie l\u2019abandon des principes de r\u00e9volution sociale. La r\u00e9volution doit \u00eatre gagn\u00e9e sur le terrain social et non sur le terrain militaire.\u00bb O\u00f9 l\u2019on oublie, dans la foul\u00e9e, combien de ces valeureux militants recommand\u00e8rent de voter pour un g\u00e2teux pr\u00e9coce, tripoteur de matraques, afin de barrer le passage \u00e0 une Obersturmfuhrer d\u00e9labr\u00e9e qui tient la boutique concurrente d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n<p>Le Pouvoir a toujours aliment\u00e9 en nous un enfer existentiel o\u00f9 le refoulement des pulsions vitales se d\u00e9foulait en r\u00e9flexes de mort. Guerres, \u00e9meutes, religions, id\u00e9ologies offraient \u00e0 la haine de soi et des autres des exutoires amplement suffisant pour que la vie y paraisse sans usage, sans valeur, inexistante.<\/p>\n<p>L\u2019absence de conflits de grande envergure, la pacification consum\u00e9riste, la mesquinerie croissante du profit, l\u2019ensommeillement bureaucratique des r\u00e9volutions, les ordures sans os \u00e0 quoi se r\u00e9sument les id\u00e9ologies et les religions mafieuses, ont pour ainsi dire arrach\u00e9 la mort \u00e0 sa goinfrerie immod\u00e9r\u00e9e, \u00e0 la d\u00e9voration outranci\u00e8re qui lui avait \u00e9t\u00e9 consentie jusqu\u2019aux h\u00e9catombes hitl\u00e9ro-staliniennes. La majest\u00e9 du Grand Faucheur ayant \u00e9t\u00e9 quelque peu d\u00e9tr\u00f4n\u00e9e et d\u00e9valoris\u00e9e sur le march\u00e9, on s\u2019est mis \u00e0 parler de la vie comme d\u2019un objet insolite mis \u00e0 jour par un arch\u00e9ologue.<\/p>\n<p>La d\u00e9mocratie totalitaire qu\u2019a instaur\u00e9e la dictature du libre-\u00e9change a \u00e9t\u00e9 contrainte de rafistoler la peur dont aucun pouvoir hi\u00e9rarchique ne peut se passer. Apr\u00e8s la retomb\u00e9e d\u2019une panique suscit\u00e9e par la gestion tragi-comique du coronavirus, apr\u00e8s le flop de la terreur nucl\u00e9aire import\u00e9e d\u2019Ukraine, apr\u00e8s une trop incertaine invasion d\u2019extra-terrestres, on se serait volontiers rabattu sur ce furoncle d\u2019extr\u00eame droite qui avait servi \u00e0 Mitterrand pour assainir sa fistule p\u00e9tainiste, mais l\u2019abc\u00e8s \u00e9tait crev\u00e9 de longue date. C\u2019est donc \u00e0 une terreur en panne d\u2019id\u00e9ologie, \u00e0 une r\u00e9pression aveugle, \u00e0 un viol collectif, \u00e0 une horreur sans appellation contr\u00f4l\u00e9e que recourent d\u00e9sormais les forces de l\u2019Ordre \u00e9tatique et supra-\u00e9tatique.<\/p>\n<p>Nous sommes la proie d\u2019un fascisme bott\u00e9, casqu\u00e9, motoris\u00e9, violant, violeur, matraqueur, \u00e9borgneur, tueur. Il ne rel\u00e8ve pas du parti d\u2019extr\u00eame-droite, m\u00eame si celui-ci applaudit \u00e0 ses exploits. Sa barbarie porte le sceau de la l\u00e9galit\u00e9. Elle est le mode d\u2019expression des milices gouvernementales et mondialistes. Le fascisme est le bras arm\u00e9 du parti de la mort. Il est par excellence le culte de la charogne. Il en per\u00e7oit la d\u00eeme.<\/p>\n<p>Ensauvag\u00e9s par le ressentiment, les frustrations dont ils se vengent en tabassant et en massacrant ce qui passe \u00e0 port\u00e9e, les policiers ont quelques raisons de se gausser de notre indignation, de nos protestations humanitaires, de nos p\u00e9titions, de nos cahiers de dol\u00e9ances. Pourquoi se priveraient-ils de ricaner quand ils nous voient implorer la cl\u00e9mence de pantins m\u00e9canis\u00e9s dont ils enragent secr\u00e8tement d\u2019\u00eatre la vile serpilli\u00e8re ?<\/p>\n<p>Ce qu\u2019ils attendent f\u00e9brilement n\u2019est pas qu\u2019on les aime mais qu\u2019on les ha\u00efsse. Leur haine de soi et de la vie se nourrit de la peur qu\u2019ils \u00e9prouvent et qu\u2019il propagent. Les conflits du pass\u00e9 ne manquaient pas de clart\u00e9. L\u2019ennemi faisait sens, il \u00e9tait le nazi, le communiste, l\u2019envahisseur, le barbare venu d\u2019ailleurs. Mais pour taper sur une foule de promeneurs, quelle raison la matraque invoquera-t-elle si, par le plus improbable des hasards, il lui arrive de penser ?<\/p>\n<p>Cette absence de raison est par elle m\u00eame une question. Ne pas y r\u00e9pondre la renvoie au demandeur. Il se peut qu\u2019elle tourne et se retourne en lui, qu\u2019elle le taraude de son absurdit\u00e9. Mais combien de temps prendra-t-elle pour inciter la troupe \u00e0 dresser la crosse en l\u2019air ?<\/p>\n<p>L\u2019autre solution est de r\u00e9pondre mais en n\u2019apportant pas la r\u00e9ponse attendue. Quelle est la r\u00e9ponse esp\u00e9r\u00e9e ? L\u2019ex\u00e9cration, le rejet, le m\u00e9pris, la tenue de combat, la descente dans l\u2019ar\u00e8ne. Un comportement o\u00f9 nous perdrions notre humanit\u00e9 pour avancer en porte-\u00e0-faux et entrer en barbarie.<\/p>\n<p>Puisque la r\u00e9action attendue est \u00ab on va vous rendre l\u2019existence impossible \u00bb, d\u00e9cr\u00e9tons, \u00e0 l\u2019inverse, \u00ab nous allons vous rendre la vie possible. \u00bb Non par esprit de provocation mais parce que nous restons fid\u00e8les au projet humain qui est le n\u00f4tre.<\/p>\n<p>Il serait illusoire, voire ridicule, de miser sur un travail de dissociation du policier, qui lui laisse une chance de recouvrer son humanit\u00e9 en d\u00e9sertant la machine \u00e0 broyer le vivant, dont il est lui-m\u00eame victime. Mais que risquons-nous \u00e0 lui signifier &#8211; de loin et \u00e0 l\u2019abri de ses r\u00e9flexes sado-masochistes &#8211; que nous ne voulons ni pardon ni talion ? Que vous voulons seulement que la vie soit \u00e0 tous et \u00e0 toutes, sans exclusion.<\/p>\n<p>Nous n\u2019avons pas de message \u00e0 adresser, nous avons une exp\u00e9rience \u00e0 mener sans discontinuer. Il nous appartient de poursuivre l\u2019occupation de notre terre, d\u2019autog\u00e9rer notre eau, de fonder partout dans le monde des micro-soci\u00e9t\u00e9s o\u00f9 les assembl\u00e9es permettent \u00e0 chacun la libre expression de ses d\u00e9sirs, leur affinement, leur harmonisation (l\u2019exp\u00e9rience zapatiste montre que c\u2019est possible.)<\/p>\n<p>Osez parler d\u2019utopie et de chim\u00e8re alors que la France retrouve l\u2019\u00e9lan qui la lib\u00e9ra de l\u2019Ancien r\u00e9gime ? Alors que s\u2019esquissent sous nos yeux des collectivit\u00e9s o\u00f9 s\u2019incarnent dans l\u2019authenticit\u00e9 v\u00e9cue ces id\u00e9es d\u2019\u00e9galit\u00e9, de libert\u00e9, de fraternit\u00e9, qui avaient \u00e9t\u00e9 vid\u00e9es de leur substance ?<\/p>\n<p>Notre r\u00e9volution sera celle de la jouissance contre l\u2019appropriation, de l\u2019entraide contre la pr\u00e9dation, de la cr\u00e9ation contre le travail.<\/p>\n<p>Ne rien c\u00e9der sur l\u2019invariance de notre projet humain tisse une coh\u00e9sion existentielle et sociale qui a les moyens et l\u2019ing\u00e9niosit\u00e9 de pratiquer une gu\u00e9rilla d\u00e9militaris\u00e9e soumettant \u00e0 un harc\u00e8lement constant le totalitarisme \u00e9tatique pourrissant.<\/p>\n<p>Ceux qui misent sur notre essoufflement ignorent que le souffle de la vie est in\u00e9puisable. A courir en revanche partout o\u00f9 l\u2019on d\u00e9truit leurs machines, comment les oppresseurs ne s\u2019\u00e9toufferaient-ils pas \u00e0 perdre haleine ?<\/p>\n<p>Nous entrons dans l\u2019\u00e8re de l\u2019autogestion et du renversement de perspective.<\/p>\n<p>Nous n\u2019avons connu de vie que sous l\u2019ombre glac\u00e9e de la mort. Nous n\u2019avons rien entrepris sans penser que notre entreprise \u00e9tait vaine et insens\u00e9e.<\/p>\n<p>La France, en se soulevant, ouvre au monde des voies radicalement nouvelles. La cr\u00e9ativit\u00e9 po\u00e9tique du \u00ab peuple des bassines \u00bb s\u2019inscrit dans un mouvement d\u2019autod\u00e9fense du vivant appel\u00e9 \u00e0 cro\u00eetre, \u00e0 se f\u00e9d\u00e9rer, \u00e0 multiplier, non par volontarisme mais parce que c\u2019est cela ou se momifier dans un environnement sans insectes et sans oiseaux.<\/p>\n<p>Nous ne sommes ni Sisyphe ni Prom\u00e9th\u00e9e, nous refusons les sacrifices, \u00e0 commencer par le sacrifice de notre existence. Nous sommes des individus conscients que la vie et la terre leur ont \u00e9t\u00e9 donn\u00e9es avec un mode d\u2019emploi dont ils sont en tant qu\u2019humains les seuls d\u00e9tenteurs.<\/p>\n<p>La vie en qu\u00eate d\u2019humanit\u00e9 a tous les droits, elle n\u2019a aucun devoir. Tel est le renversement de perspective qui nous affranchit du ciel des Dieux et des id\u00e9es, et nous remet droit debout, bien ancr\u00e9s sur la terre.<\/p>\n<p>Nous sommes arriv\u00e9s \u00e0 un point de rupture avec un pass\u00e9 qui nous a m\u00e9canis\u00e9s (le comportement militaire en fait partie). Nous sommes le point de d\u00e9part d\u2019un pr\u00e9sent qui ne r\u00e9gressera plus. Nous sommes la renaissance d\u2019une vie que rien n\u2019a r\u00e9ussi \u00e0 \u00e9touffer et qui maintenant revendique sa souverainet\u00e9. Regardez ! Nous \u00e9tions une poign\u00e9e de gueux, le gratin des rien-du-tout. Nous sommes des millions \u00e0 d\u00e9couvrir une intelligence du vivant qui nous tient quitte de l\u2019intelligence morte, qui nous a g\u00e9r\u00e9s comme des choses. Nous ne sommes plus une marchandise. Nul besoin de fanfaronner pour le faire savoir. Commen\u00e7ons par la base : plus d\u2019\u00e9cole inf\u00e9od\u00e9e au march\u00e9, plus d\u2019agriculture d\u00e9natur\u00e9e, plus d\u2019ordres \u00e0 donner ni \u00e0 recevoir !<\/p>\n<p>Il faut cesser de raisonner en termes de victoire et de d\u00e9faite, comme des encasern\u00e9s. La militarisation des corps et des consciences, \u00e7a suffit !<\/p>\n<p>Ce qui effraie le Pouvoir, c\u2019est moins le grand nombre des opposants que la qualit\u00e9 de la vie qu\u2019ils revendiquent. Lors des gr\u00e8ves anciennes, les patrons redoutaient moins l\u2019ampleur num\u00e9rique du mouvement que la joie profonde qui animait les insurg\u00e9s. Ils avaient les moyens d\u2019en venir \u00e0 bout gr\u00e2ce au chantage habituel du \u00ab pas de travail, pas de salaire ! \u00bb.<\/p>\n<p>Alors que le capitalisme annonce aujourd\u2019hui sans ambages que la hausse du prix des denr\u00e9es et la baisse des salaires sont in\u00e9luctables, que l\u2019on m\u2019explique comment le chantage traditionnel a la moindre chance d\u2019obtenir une reprise g\u00e9n\u00e9rale du travail ! On comprend en revanche que l\u2019\u00c9tat \u2013 tenu d\u2019enrichir ses pourvoyeurs \u2013 n\u2019ait plus, pour masquer sa faillite sociale, qu\u2019\u00e0 tabasser ce peuple dont la pr\u00e9sence le terrorise. Mais pendant combien de temps ?<br \/>\nQu\u2019on ne nous accuse pas de vouloir abattre l\u2019\u00c9tat. Il s\u2019abat tout seul et il s\u2019abat sur nous.<\/p>\n<p>Son inutilit\u00e9 d\u00e9vastatrice nous met en demeure de palier, par la cr\u00e9ation de zones d\u2019autod\u00e9fense du vivant, la disparition programm\u00e9e des biens dont il nous pourvoyait jadis quand il se souciait d\u2019une communaut\u00e9 citoyenne. Ce n\u2019est pas le tout de mourir, il faut bien vivre !<br \/>\nRien ne r\u00e9siste \u00e0 l\u2019autod\u00e9fense du vivant.<\/p>\n<p>Il n\u2019est pas une seule forme de gouvernement qui n\u2019ait fait le malheur des peuples cens\u00e9s b\u00e9n\u00e9ficier de ses bienfaits. A peine sortis des pires dictatures, nous avons h\u00e9rit\u00e9 de la meilleure, si l\u2019on peut qualifier ainsi un totalitarisme \u00e9conomique o\u00f9 le politique perd pied tant se d\u00e9versent et s\u2019amoncellent en cette fin de parcours les excr\u00e9ments de ce qui fit la gloire du pass\u00e9 &#8211; aristocratie, d\u00e9mocratie, oligarchie, imp\u00e9rialisme, monarchie, autocratie et tutti quanti.<\/p>\n<p>C\u2019est de ce tout-\u00e0-l\u2019\u00e9gout o\u00f9 ils s\u2019enlisent que nos ennemis pr\u00e9tendent mener contre nous une guerre \u00e0 outrance ? Voire ! Nous sommes capables de frapper, de dispara\u00eetre, de resurgir o\u00f9 on nous attend le moins. Nous avons appris des gu\u00e9rillas traditionnelles que leur \u00e9chec fut moins le fait de la violence r\u00e9pressive que de leur propre organisation interne o\u00f9 se perp\u00e9tuait la structure hi\u00e9rarchique du monde dominant. Souvenez vous de l\u2019effarement des \u00e9lites fran\u00e7aises devant les gilets jaunes : \u00ab o\u00f9 sont donc les chefs, les responsables avec qui discuter ? \u00bb Eh non ! Il n\u2019y en avait pas. Faisons en sorte qu\u2019il n\u2019y en ait jamais !<\/p>\n<p>L\u2019autogestion est une exp\u00e9rience qui a prouv\u00e9 sa viabilit\u00e9 dans l\u2019Espagne r\u00e9volutionnaire de 1936, avant d\u2019\u00eatre \u00e9cras\u00e9e par le parti communiste. Elle est l\u2019organisation par le peuple de la satisfaction des besoins et des d\u00e9sirs de celles et de ceux qui le composent. Ses principes th\u00e9oriques prennent naissance dans le v\u00e9cu des collectivit\u00e9s o\u00f9 lutter ensemble enseigne un art des accords et des discordances qui n\u2019est pas \u00e9tranger aux r\u00e9sonances musicales de l\u2019existence individuelle et de la nature. Partout o\u00f9 apparaissent des zones d\u2019autod\u00e9fense du vivant, l\u2019intelligence du c\u0153ur l\u2019emporte sur l\u2019intelligence de la t\u00eate et enseigne \u00e0 tout r\u00e9inventer.<\/p>\n<p>Ce que mai 1968 nous a l\u00e9gu\u00e9 de plus radical, c\u2019est le projet d\u2019occupation d\u2019usines o\u00f9 les prol\u00e9taires commen\u00e7aient \u00e0 envisager de les faire tourner au profit de tous et de toutes (\u00e9ventuellement en les reconvertissant). Le parti communiste s\u2019y opposa violemment, ce fut sa derni\u00e8re victoire avant l\u2019effondrement d\u00e9finitif.<\/p>\n<p>Le travail parasitaire et la sp\u00e9culation boursi\u00e8re ont fait dispara\u00eetre les lieux de production socialement utiles mais la volont\u00e9 d\u2019occuper des lieux o\u00f9 nos racines sont les racines du monde n\u2019a pas fl\u00e9chi. R\u00e9cup\u00e9rer les rues, les places, les communes, c\u2019est un combat qui se livre \u00e0 la base. Il n\u2019est pas tol\u00e9rable que les nourritures empoisonn\u00e9es par l\u2019industrie agro-alimentaire pourrissent l\u2019air ambiant et p\u00e9n\u00e8trent dans nos cuisines o\u00f9 nous avons le bonheur de concocter des plats sains et savoureux.<\/p>\n<p>La terre est un lieu de jouissance humaine, non une jungle o\u00f9 r\u00e8gnent la pr\u00e9dation et l\u2019appropriation. Nos libert\u00e9s sont nourrici\u00e8res. Nous assistons \u00e0 la renaissance d\u2019une vie qui n\u2019a que des commencements et ignore qu\u2019il existe une fin.<\/p>\n<p>Nous n\u2019avons qu\u2019un monde meilleur \u00e0 offrir.<\/p>\n<p>Raoul Vaneigem<br \/>\n5 avril 2023<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce qui se joue \u00e0 pr\u00e9sent est notre destin\u00e9e d\u2019\u00eatre humain.<\/p>\n<p>Un affrontement sans merci oppose les instances \u00e9tatiques et mondialistes du profit et un peuple, dont la vie se r\u00e9duit comme peau de chagrin sous la pression de la rapacit\u00e9 dominante.<\/p>\n<p>Ce conflit, l\u2019\u00c9tat a int\u00e9r\u00eat \u00e0 le tirer en longueur, car la r\u00e9pression [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[9158,6956,6088],"tags":[4566,2832],"class_list":["post-135720","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-autogestion","category-revolution","category-situationnisme","tag-autogestion","tag-raoul-vaneigem"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/135720","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=135720"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/135720\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":135733,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/135720\/revisions\/135733"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=135720"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=135720"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=135720"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}