{"id":19651,"date":"2010-12-24T20:31:30","date_gmt":"2010-12-25T01:31:30","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=19651"},"modified":"2013-01-02T14:50:38","modified_gmt":"2013-01-02T13:50:38","slug":"a-propos-de-frederic-lordon-capitalisme-desir-et-servitude-marx-et-spinoza-par-jean-luce-morlie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2010\/12\/24\/a-propos-de-frederic-lordon-capitalisme-desir-et-servitude-marx-et-spinoza-par-jean-luce-morlie\/","title":{"rendered":"<b>A PROPOS DE FREDERIC LORDON, <i>CAPITALISME, DESIR ET SERVITUDE, MARX ET SPINOZA<\/i>, par Jean-Luce Morlie<\/b>"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9.<\/p><\/blockquote>\n<p><em>\u00ab\u2026 les maquereaux de ses volupt\u00e9s et les b\u00e9n\u00e9ficiaires de ses rapines \u00bb <\/em><em>La Bo\u00e9tie<\/em><em>, Discours de la Servitude volontaire<\/em><\/p>\n<p>Chaque forme d\u2019organisation \u00e9conomique ouvre ou ferme \u00e0 diff\u00e9rentes gammes de sentiments. Quelle forme de joie nous fera collaborer\u00a0?<\/p>\n<p>Peter Sloterdijk rel\u00e8ve que le mot \u00ab\u00a0col\u00e8re\u00a0\u00bb inaugure la premi\u00e8re phase de la tradition europ\u00e9enne (1) \u2013 \u00ab\u00a0<em>La col\u00e8re d\u2019Achille, de ce fils de P\u00e9l\u00e9e, chante-la-nous, D\u00e9esse\u2026\u00a0\u00bb. <\/em>Les souffrances engendr\u00e9es par l\u2019effondrement du capitalisme produiront-elles l\u2019\u00e9c\u0153urement comme condition d\u2019un redressement salutaire, ou bien le d\u00e9go\u00fbt c\u00e9dera-t-il le pas aux col\u00e8res vengeresses fond\u00e9es sur le ressentiment des injustices pass\u00e9es\u00a0? F\u00fbt-elle cette col\u00e8re, comme le souligne Sloterdijk, \u00ab\u00a0<em>enjoliv\u00e9e pour prendre les accents de la r\u00e9demption du monde, du messianisme social ou du messianisme d\u00e9mocratique\u00a0\u00bb. <\/em>Observons sur ce blog, que les passions \u00ab\u00a0reconstituantes\u00a0\u00bb bouillonnent d\u00e9j\u00e0, aliment\u00e9es d\u2019assez d\u2019amertume pour revenir piller ce qui fut jadis enlev\u00e9. Crac, chacun y ira de son couplet, videra son ressentiment en promulguant la Loi. Quel pied\u00a0!<\/p>\n<p><!--more-->Martine Mounier r\u00e9sume parfaitement<em> <\/em>l\u2019enjeu de l\u2019entreprise de balisage constitutionnel de l\u2019\u00e9conomie propos\u00e9 par Pierre Sarton du Jonchay, \u00ab\u00a0Zebu\u00a0\u00bb et C\u00e9dric Mas\u00a0: l\u2019ontologie de la valeur par le prix comme rapport de force &#8211; appelle \u00e0 <em>\u00ab <\/em><em>maximiser le dialogue comme v\u00e9rit\u00e9 des rapports et des enjeux\u00a0\u00bb. <\/em>C&rsquo;est sans doute la seule voie d\u00e9mocratique pour \u00e9viter la terreur. Sur cette base, C\u00e9dric Mas teste une D\u00e9claration des R\u00e8gles \u00e9conomiques fondamentales, projet, toujours risqu\u00e9, d\u2019une \u00e9conomie juste. Cette approche raisonn\u00e9e nous sauve des al\u00e9as que g\u00e9n\u00e9rerait un rassemblement de passions port\u00e9es par des braillards voulant \u00eatre applaudis par une \u00ab\u00a0Constituante\u00a0\u00bb. Pourtant, la Raison constituante serait incompl\u00e8te si elle ne rendait pas compte des affects qui la portent. Sommes-nous d\u00e9mocrates dans le ventre comme nous le serions dans la t\u00eate\u00a0? L\u2019usage du dialogue comme explicitation du rapport de force ne va pas sans pathos. Ne faut-il pas, comme le rappelle Jorion, faire la diff\u00e9rence entre l\u2019intellect du citoyen et les sentiments qui l\u2019animent\u00a0? Le temps se couvre, peut \u00eatre aurions-nous int\u00e9r\u00eat \u00e0 devancer les trajectoires de nos affects pour poser nous-m\u00eames quelques paratonnerres, ou deviner ceux qui man\u0153uvrent dans de nouveaux champs de captation de la \u00ab\u00a0bonne gouvernance\u00a0\u00bb. La <em>frugalit\u00e9\u00a0consentie<\/em> &#8211; d\u00e9j\u00e0 si consensuelle &#8211; ne pourrait-elle renouveler la domination de quelques-uns\u00a0? Ne pourrait-elle puiser ses forces dans le renoncement de tous \u00e0 l\u2019exultation, dans le partage fraternel de la contrition coupable ou mieux, dans une forme <em>d\u2019oc\u00e9anit\u00e9<\/em> qu\u2019une pointe d\u2019humilit\u00e9 vengeresse tournerait sit\u00f4t en \u00ab\u00a0new-\u00e2ge saint-sulpicien\u00a0\u00bb. Discutons de l\u2019\u00e9conomie, \u00e0 commencer par les joies que nous en attendons. Par exemple, le point 1 du projet de proposition de Mas n\u2019enr\u00f4le-t-il pas nos bons sentiments autour du \u00ab\u00a0bien-\u00eatre de la petite famille\u00a0\u00bb et ne capte-t-il pas nos affects par la s\u00e9paration d\u2019entre les faibles, les mandataires et les d\u00e9viants (point 9).<\/p>\n<p>Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon (2), l\u2019un des rares \u00e0 avoir pr\u00e9dit l\u2019orage, aborde le paysage passionnel du capitalisme et, reprenant le paradigme de <em>la servitude volontaire<\/em>, en dessine la g\u00e9om\u00e9trie, l\u2019applique et perce \u00ab\u00a0le myst\u00e8re\u00a0\u00bb de l\u2019enr\u00f4lement au service de l\u2019entreprise d\u2019un patron. Lordon emprunte \u00e0 Spinoza ses lentilles et construit la lunette qui lui permet de relire l\u2019\u00e9phitum\u00e8 (agencements de d\u00e9sirs) capitaliste. \u00c0 l\u2019heure o\u00f9 la couleur des cases risque de changer, ce n\u2019est pas une mauvaise id\u00e9e de revisiter la question de la domination en compagnie de La Bo\u00e9tie. L\u2019effet est surprenant, Lordon ma\u00eetrise parfaitement la mise au point de l\u2019instrument, mais curieusement n\u2019observe que par un bout. Par de nombreux et passionnants d\u00e9tours, il nous offre \u00e0 voir, en fin de course, qu\u2019une organisation \u00e9conomique particuli\u00e8re s\u00e9lectionne la gamme d\u2019affects sur laquelle elle puise les forces qui la maintiennent. Ce que Lordon ne regarde pas est \u00e9galement \u00e9clairant\u00a0! Alors que La Bo\u00e9tie d\u00e9signe <strong>la corruption comme \u00ab\u00a0<em>ressort secret de la domination\u00a0\u00bb<\/em><\/strong>, Lordon ne voit pas le pivot de la balistique qui propulsera le <em>Discours <\/em>au travers des si\u00e8cles. Pour rappel, voici\u00a0le paragraphe central par le moyen duquel La Bo\u00e9tie op\u00e8re son \u00e9tonnant renversement de perspective\u00a0:<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0J\u2019en arrive maintenant \u00e0 un point qui est, selon moi, <strong>le ressort et le secret de la domination<\/strong>, le soutien et le fondement de toute tyrannie. \u2026 Ce ne sont pas les bandes de gens \u00e0 cheval, les compagnies de fantassins\u2026 Il en a toujours \u00e9t\u00e9 ainsi : cinq ou six ont eu l\u2019oreille du tyran et s\u2019en sont approch\u00e9s d\u2019eux-m\u00eames, ou bien ils ont \u00e9t\u00e9 appel\u00e9s par lui<strong> <\/strong>pour \u00eatre les complices de ses <strong>cruaut\u00e9s, <\/strong>les compagnons de ses <strong>plaisirs, <\/strong>les <strong>maquereaux <\/strong>de ses<strong> volupt\u00e9s <\/strong>et les b\u00e9n\u00e9ficiaires de ses <strong>rapines<\/strong>. Ces six en ont sous eux six cents, qu\u2019<strong>ils corrompent <\/strong>autant qu\u2019ils ont <strong>corrompu<\/strong> le tyran. Ces six cents en tiennent sous leur d\u00e9pendance six mille, qu\u2019ils \u00e9l\u00e8vent en dignit\u00e9.\u00a0\u00bb (A)<\/em><\/p>\n<p><em> <\/em><\/p>\n<p>Pour r\u00e9pondre \u00e0 la question \u00ab\u00a0quelqu\u2019un a envie de faire quelque chose qui n\u00e9cessite d\u2019\u00eatre plusieurs\u00a0\u00bb, comment \u00e7a marche\u00a0? <em>Capitalisme, d\u00e9sir et servitude,<\/em> analyse la captation des passions par l\u2019ordre \u00e9conomique <em>s<\/em>ur deux cents pages, mais curieusement \u00ab\u00a0<strong>corruption\u00a0\u00bb <\/strong>n\u2019appara\u00eet sur aucune, le th\u00e8me n\u2019est tout simplement pas trait\u00e9! Faire ainsi l\u2019impasse sur <strong>\u00ab\u00a0maquereaux-rapines-cruaut\u00e9-plaisir- volupt\u00e9\u00a0\u00bb<\/strong> pour la gen\u00e8se de l\u2019\u00e9pithumog\u00e9nie jusqu\u2019\u00e0 son stade n\u00e9olib\u00e9ral, voici un acte manqu\u00e9 qui sonne comme une parfaite r\u00e9ussite. Pour La Bo\u00e9tie, la v\u00e9rit\u00e9 ne consiste pas simplement \u00e0 dire \u00ab nous aimons notre asservissement, mais bien plus fort, il nous force \u00e0 changer de regard sur nous \u00e0 la fa\u00e7on dont Jorion inverse la perspective commune et nous fait penser <em>\u00ab\u00a0\u2026ce sont les choses qui \u00ab captivent \u00bb, qui capturent les hommes,\u00a0\u00bb<\/em> et nous pourrions dire d\u2019une personne que<em> \u00ab\u00a0c\u2019est l\u2019ensemble des choses qui ont pu capturer son nom.\u00a0\u00bb (3),<\/em> de m\u00eame, apr\u00e8s Lordon, la voie est ouverte pour penser que se sont nos syst\u00e8mes d\u2019affect qui se choisissent la forme d\u2019\u00e9conomie qui leur convient (\u00e9coutons les bruits de nos boyaux) et observons le mouvement du texte de la <em>Servitude.<\/em> La Bo\u00e9tie commence par nous mettre \u00ab\u00a0tous dans le coup\u00a0\u00bb, il compte par 6 X 600 X 6000 (comme \u00e0 son \u00e9poque, l&rsquo;op\u00e9ration est encore compliqu\u00e9e, il pr\u00e9cise l&rsquo;ordre de grandeur final \u00ab des millions \u00bb, soit ici 21.600.000, &#8211; l&rsquo;ordre de grandeur de la population de la France \u00e0 son \u00e9poque- . Ce d\u00e9compte g\u00e9n\u00e8re l\u2019image de la cha\u00eene de soumission en ordre strict descendant, et \u00e0 laquelle depuis nous nous accrochons, Lordon (p. 4.1) confirme <em>\u00ab\u00a0c\u2019est donc une structure hi\u00e9rarchique de la servitude que donne \u00e0 voir La Bo\u00e9tie\u00a0\u00bb<\/em> et prend pour principe de son intangibilit\u00e9 que chacun s\u2019efforce de garder les avantages de sa position.<\/p>\n<p>La Bo\u00e9tie ne s\u2019arr\u00eate pas l\u00e0, il rompt la stricte transitivit\u00e9 de la cha\u00eene de domination descendante, en superposant une relation de domination montante sur l&rsquo;un des maillons ! C\u2019est le second maillon qui dirige le premier, \u00ab\u00a0les six du dessous\u00a0\u00bb utilisent le Tyran \u00e0 leurs d\u00e9sirs. Les formes des relations sont donn\u00e9es, d\u00e8s lors, La Bo\u00e9tie laisse le lecteur d\u00e9duire de lui-m\u00eame les propri\u00e9t\u00e9s de l\u2019ensemble, il le laisse libre de transposer, \u00e0 la cha\u00eene tout enti\u00e8re, l\u2019exemple qu\u2019il a donn\u00e9 de d\u00e9pendance montante\u00a0; au lecteur d\u2019annuler tout ce qu\u2019il croit. Ce point du texte est m\u00e9tastable et la bifurcation in\u00e9vitable, car si de lui-m\u00eame, le lecteur n\u2019applique la transitivit\u00e9 de la soumission montante sur toute la longueur de la cha\u00eene, alors il s\u2019oblige \u00e0 lire que ce sont six sales types qui sont responsables de tout\u00a0! Avec La Bo\u00e9tie, sans m\u00eame vous en rendre compte, vous choisissez de lire, ou de relire, selon votre \u00e9tat d\u2019\u00e2me, vous choisissez d\u2019en rester, ou non, au stade pour lequel le d\u00e9sir ma\u00eetre est de se faire chacun par rapport aux sup\u00e9rieurs comme aux inf\u00e9rieurs <em>\u00ab maquereaux de ses volupt\u00e9s et les b\u00e9n\u00e9ficiaires de ses rapines \u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Renverser la perspective\u00a0\u00bb aide \u00e0 mettre en doute les m\u00e9thodes avec lesquelles nous envisageons la construction du monde \u00e0 venir, lorsque nous risquons de les justifier \u00e0 partir d\u2019une vision, peut-\u00eatre fausse, de nous m\u00eame. Aussi, chacun lit selon \u00ab\u00a0son\u00a0\u00bb La Bo\u00e9tie. Il est en effet, de bon ton, \u00e0 gauche comme \u00e0 droite, de souligner l\u2019oxymore, comme de d\u00e9plorer la faiblesse de l\u2019argument de la servitude volontaire, puis de sourire poliment \u00e0 la na\u00efvet\u00e9 d\u2019un La Bo\u00e9tie racontant que \u00ab\u00a0le peuple prendrait l\u2019habitude de servir si niaisement \u00e0 cause de vains plaisirs qui l\u2019\u00e9blouissent\u00a0\u00bb. Mais non, Camarade\u00a0! Ce n\u2019est pas \u00ab\u00a0seulement cinq ou six\u00a0\u00bb, comme le croit La Bo\u00e9tie, mais bien, Camarades, les forces de l\u2019ordre et de la r\u00e9pression qui nous tapent dessus, (\u00ab\u00a0taper dessus\u00a0\u00bb, \u00e7a c\u2019est sur\u00a0!). Par contre, La Bo\u00e9tie le dit tout sec, nous restons soumis parce que nous sommes anim\u00e9s des m\u00eames passions mauvaises dont nous chargeons le tyran, ses sbires, et le concierge, de nous en redistribuer les petits b\u00e9n\u00e9fices. L\u2019avouer, \u00e0 droite, serait perdre la face, tandis qu\u2019\u00e0 gauche, allez donc enr\u00f4ler des maquereaux\u00a0! Quant aux \u00ab\u00a0nanars\u00a0\u00bb, souvent ils n\u2019y voient goutte, &#8211; le peuple s\u2019asservit lui m\u00eame par sa docilit\u00e9- et ne retiennent de La Bo\u00e9tie que le mode d\u2019action \u00e0 la Cantona \u00ab\u00a0<em>si on ne leur donne rien, si on ne leur ob\u00e9it point, sans combattre, sans frapper, ils demeurent nus et d\u00e9faits et ne sont plus rien<\/em> \u00bb. Reste \u00ab\u00a0nos bons sociologues\u00a0\u00bb, qui se satisfont, comme d\u2019une vertu dormitive, de dire que le peuple \u00ab\u00a0introjecte les valeurs des dominants\u00a0\u00bb, s\u2019octroyant ainsi et au passage la position d\u2019en pouvoir absoudre la \u00ab\u00a0fausse conscience\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Les renversements de perspective prennent des si\u00e8cles, il nous revient de poser ouvertement les choix \u00e9thiques et affectifs sur lesquels organiser les lignes de commandement des soci\u00e9t\u00e9s complexes. Ne refondons pas l\u2019\u00e9conomie sans prendre garde \u00e0 la construire comme faux nez de la domination, non pas \u00ab\u00a0par les patrons\u00a0\u00bb, mais selon les d\u00e9sirs qui utilisent l\u2019usine pour acheter les petits morceaux de soi dans les choses qui poss\u00e8dent votre nom (<em>je veux \u00ab\u00a0de la marque\u00a0\u00bb papa, moi aussi j\u2019y ait droit n\u2019est-ce pas\u00a0?<\/em>).<\/p>\n<p>\u00a7<\/p>\n<p>Pour La Bo\u00e9tie, vu au travers du renversement qu\u2019il sugg\u00e8re, l\u2019Ancien R\u00e9gime construisait sa ligne de commandement sur une gamme d\u2019affects douteux &#8211; prot\u00e9g\u00e9s par des piques. Avec la bourgeoise, l\u2019argent voit son r\u00f4le renforc\u00e9. Lordon rappelle que le capitalisme est une variante de l\u2019art de commander et d\u2019abord, par <em>la peur <\/em><em>de crever de faim<\/em>. Avec la d\u00e9possession des outils de travail, la soumission au salariat est la seule issue et, bien au-del\u00e0 de la justification par la production mat\u00e9rielle, l\u2019argent, que seul le patron peut dispenser, est l\u2019instrument de cette domination. Tel un s\u00e9same, l\u2019argent donne acc\u00e8s \u00e0 toute satisfaction, sans lui point de salut, devons-nous nous \u00e9tonner qu\u2019il h\u00e9rit\u00e2t de la charge d\u2019affects crapules par lesquels, s\u2019il faut croire que La Bo\u00e9tie ne fut point sot, r\u00e9gnait l\u2019ancien r\u00e9gime\u00a0; l\u2019argent n\u2019a rien chang\u00e9 aux mauvaises habitudes, il est devenu leur instrument. Apr\u00e8s deux si\u00e8cles, s\u2019est reconstitu\u00e9e une aristocratie d\u2019argent poss\u00e9dant et imposant tout sans vergogne, croyons-nous le temps de la corruption d\u00e9pass\u00e9\u00a0? Serait-ce alors inutile de se pr\u00e9occuper de l\u2019\u00e9pithumog\u00e8nese de la soci\u00e9t\u00e9 qui vient\u00a0? Ne vivons-nous pas une succession de phases similaires \u00e0 l\u2019effondrement de l\u2019empire sovi\u00e9tique, (et pourquoi donc, serions nous plus fins que les Russes). Ne nous retrouverions nous pas, dans quinze ans, autant domin\u00e9s par le couple <em>mafieux <\/em>et<em> ex KGB<\/em> que dans la F\u00e9d\u00e9ration de Russie aujourd\u2019hui (6), \u00e0 la diff\u00e9rence pr\u00e8s, que l&rsquo;ex KGB sera remplac\u00e9 par les <em>transfuges rou\u00e9s et super-entrain\u00e9s des rouages combinards de la social d\u00e9mocratie<\/em> (trsercsd). Si je m\u2019amuse de cet acronyme peu lisible, c\u2019est qu\u2019il est, non seulement homomorphe au \u00ab\u00a0sens de l&rsquo;Etat\u00a0\u00bb dans le cursus tout b\u00eatement carri\u00e9riste de nos repr\u00e9sentants au Conseil Communal comme au S\u00e9nat, mais avant tout et qui plus est, tout aussi opaque que notre infinie tol\u00e9rance aux d\u00e9viances. Le <em>\u00ab\u00a0nous on sait tout, mais on ne fait rien\u00a0\u00bb<\/em> de Dutronc signe sans conteste et depuis quarante ans l\u2019entr\u00e9e en spectacle de notre volont\u00e9 de consentir \u00e0 notre servitude.<\/p>\n<p>\u00a7<\/p>\n<p>Alors point de r\u00e9volte\u00a0? \u00c9merveillement : chaque rotation terrestre s\u2019accompagne d\u2019une formidable onde de mise en marche des corps. Stup\u00e9faction\u00a0: les mouvements de tous nos corps sont align\u00e9s, \u00e0 chaque lever du soleil, en m\u00e9tro, \u00e0 pied, en voiture, \u00e0 cheval et en bensodiazepine, nous convergeons aux d\u00e9sirs du patron. Plus finement vu, la division du travail rend possible l\u2019enr\u00f4lement des parcelles dans un projet qui n\u2019est pas leur, la puissance d\u2019agir de chacun est captur\u00e9e par le d\u00e9sir ma\u00eetre de l\u2019entrepreneur. Le salariat serait donc une forme de capturat des d\u00e9sirs. Le paradoxe de <em>la servitude volontaire<\/em> serait r\u00e9solu, aseptis\u00e9 m\u00eame, car avec l\u2019approche moderniste, au-del\u00e0 de la peur, le travail s\u2019enrichit d\u2019affects positifs, les techniques des ressources humaines transposeraient aux travailleurs le mod\u00e8le de la r\u00e9alisation de soi \u00ab\u00a0inspir\u00e9 du patron\u00a0\u00bb en y ajoutant les petits plaisirs de la consommation, quitte pour le capital \u00e0 en avancer le cr\u00e9dit.<\/p>\n<p>Choisissons donc entre deux visions du monde. La corruption, accompagn\u00e9e de sa veulerie audiovisuelle \u00e0 la Berlusconi, n\u2019est ici sur\u00e9valu\u00e9e qu\u2019afin de soutenir la presse et alimenter l\u2019amertume des bistros, ou, la corruption est notre affaire \u00e0 tous. Si vous h\u00e9sitez devant le risque de vous faire traiter de \u00ab\u00a0populistes tous pourris\u00a0\u00bb, voyez les ouvrages de Pierre Lacousme (4) et surtout sondez-vous les reins. Sous un autre angle, Jean de Maillard, dans une analyse aussi pr\u00e9monitoire et serr\u00e9e que celle de Jorion , montre a contrario, que sans la corruption, la simple application du droit aurait arr\u00eat\u00e9 non seulement les d\u00e9rives gigantesques des \u00e9conomies \u00ab\u00a0grises\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0noires\u00a0\u00bb, mais aussi l\u2019effroyable succession des d\u00e9rapages financiers. Plus encore, de Maillard d\u00e9montre que le d\u00e9tournement de la Loi est devenu fonctionnel, car n\u00e9cessaire. N\u00e9cessaire, car depuis la crise des <em>Savings &amp; Loans<\/em>, dans les ann\u00e9es 70, c\u2019est l\u2019\u00e9mergence de comportements d\u00e9viants suivis de leur l\u00e9galisation qui a permis la correction des embard\u00e9es successives du syst\u00e8me financier, et apr\u00e8s chaque r\u00e9tablissement a relanc\u00e9 les d\u00e9s\u00e9quilibres \u00e0 venir, augment\u00e9s d\u2019un degr\u00e9 de crise.<\/p>\n<p>Il y a quelque temps, Paul Jorion rappelait que les crises rendent le fonctionnement normal plus visible. C\u2019est amusant, l\u2019exacerbation des scandales, aujourd\u2019hui, pr\u00e9parerait la \u00ab\u00a0prise des places\u00a0\u00bb par les parangons de la vertu\u00a0? Il est vrai que le remboursement de la dette publique exigera le retournement des affects joyeux de la croissance consum\u00e9riste en sentiment de contrition volontaire. Sur ce point, la lecture de l\u2019\u00e9pithum\u00e9 capitaliste serait parfaitement \u00e9clairante de son devenir, voici venue l\u2019\u00e8re des patrons quakers, t\u00f4t lev\u00e9s et si possible issus du rang et se rendant \u00e0 l\u2019usine en bicyclette.<\/p>\n<p>\u00a7<\/p>\n<p>Le statut ontologique de la v\u00e9rit\u00e9 synth\u00e9tis\u00e9 par Mounier recueille notre d\u00e9faillance, loin de devoir \u00eatre dissimul\u00e9e, notre habitude des passions crapules redevient une donn\u00e9e dont la prise en compte est enfin possible\u00a0:<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Dans ce cadre, nous acceptons le monde comme mouvant et faillible, c\u2019est cela qui est \u00e0 mon sens tellement int\u00e9ressant. La d\u00e9faillance appara\u00eet par cons\u00e9quent telle une donn\u00e9e qui loin de devoir \u00eatre \u00e9vit\u00e9e et dissimul\u00e9e \u2013 ce qui est le cas actuellement : la dette en \u00e9tant le symbole \u2013 doit \u00eatre prise en compte(s) afin de permettre aux accords socio\u00e9conomiques de se r\u00e9aliser dans des conditions optimales de satisfactions pleines et relatives.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p><em> <\/em><\/p>\n<p>Assur\u00e9ment le mouvement de la v\u00e9rit\u00e9 se montre en marchant, mais il faut partir d&rsquo;un bon pied. La solution unanimiste \u00ab\u00a0\u00e0 la quaker\u00a0\u00bb propos\u00e9e par Paul, fonctionne parce qu&rsquo;ils sont tous <em>quakers<\/em> au d\u00e9part, il est normal qu&rsquo;une solution \u00ab\u00a0quaker\u00a0\u00bb \u00e9merge. Mais si nous refusons de nous lire dans La Bo\u00e9tie comme <em>passionn\u00e9ment corrompus , <\/em>nous continuerons de l\u2019\u00eatre. La relecture de Lordon contribue quelque peu \u00e0 forclore notre aveuglement, car si Lordon \u00e9claire que le capital vit de nos passions, encore faut-il d\u00e9signer lesquelles, celles qui justement nous produisent comme masse \u00ab\u00a0informe\u00a0\u00bb, tel l\u2019<em>homo sovieticus<\/em>, celui dont le floril\u00e8ge d\u2019ironie d\u00e9montre qu\u2019il \u00e9tait parfaitement inform\u00e9 de la corruption g\u00e9n\u00e9rale et conscient de sa l\u00e2chet\u00e9, avec l\u2019humour comme soupape. Dans la v\u00e9rit\u00e9 du dialogue, \u00ab\u00a0c\u2019est la faute aux chefs\u00a0\u00bb, nous d\u00e9marre d\u2019un mauvais pied, l\u2019accord se fera entre deux coquins s\u2019arrangeant pour en pendre un troisi\u00e8me\u00a0: notre morale commune sera d\u2019une autre trempe que celle des quakers, voil\u00e0 tout\u00a0!<\/p>\n<p>=====================<\/p>\n<p>1.\u00a0\u00a0 Peter Sloterdijk, <em>Col\u00e8re et temps<\/em>, Libella Maren Sell, 2006, traduit de l\u2019allemand par Olivier Mannoni.<\/p>\n<p>2.\u00a0\u00a0 Fr\u00e9deric Lordon, <em>Capitalisme, d\u00e9sir et servitude<\/em>, <em>Marx et Spinoza<\/em>, La fabrique, 2010<\/p>\n<p>3. \u00a0 Paul Jorion, <a title=\"Lire La transition (V) \u2013 C\u2019est quoi moi ?\" href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=15618\"><strong>La transition (V) \u2013 C\u2019est quoi moi ?<\/strong><\/a><\/p>\n<p>4.\u00a0\u00a0 Pierre Lascoumes, <em>Favoritisme et Corruption \u00e0 la fran\u00e7aise, petits arrangement avec la probit\u00e9<\/em>, Sciencespo, 2010<\/p>\n<p>5.\u00a0\u00a0 Jean de Maillard, <em>L\u2019arnaque, La finance au-dessus des lois et des r\u00e8gles<\/em>, Le d\u00e9bat Gallimard 2010<\/p>\n<p>6. \u00a0 \u00ab\u00a0Medvedev &#8211; Adresse \u00e0 la nation, 30 novembre 2010 \u2013 repris par M\u00e9diapart \u2013 \u00ab\u00a0\u2026 selon <strong>les estimations les plus prudentes<\/strong> : commissions, pots de vin et vols par des officiels p\u00e8sent 33 milliards de dollars\u00a0\u2026\u00bb.<\/p>\n<p>Et toujours d\u2019actualit\u00e9\u00a0: <a href=\"http:\/\/h16free.com\/2010\/04\/27\/2578-la-discrete-mise-en-place-des-societes-publiques-de-corruption\">http:\/\/h16free.com\/2010\/04\/27\/2578-la-discrete-mise-en-place-des-societes-publiques-de-corruption<\/a><\/p>\n<p>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><em>\u00ab\u2026 les maquereaux de ses volupt\u00e9s et les b\u00e9n\u00e9ficiaires de ses rapines \u00bb <\/em><em>La Bo\u00e9tie<\/em><em>, Discours de la Servitude volontaire<\/em><\/p>\n<p>Chaque forme d\u2019organisation \u00e9conomique ouvre ou ferme \u00e0 diff\u00e9rentes gammes de sentiments. Quelle forme de joie nous fera collaborer\u00a0?<\/p>\n<p>Peter Sloterdijk rel\u00e8ve que le mot \u00ab\u00a0col\u00e8re\u00a0\u00bb inaugure la premi\u00e8re phase de la tradition [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[17,102],"tags":[71],"class_list":["post-19651","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-politique","category-travail","tag-frederic-lordon"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/19651","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=19651"}],"version-history":[{"count":8,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/19651\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":47787,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/19651\/revisions\/47787"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=19651"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=19651"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=19651"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}