{"id":19668,"date":"2010-12-26T12:13:15","date_gmt":"2010-12-26T12:13:15","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=19668"},"modified":"2013-01-02T14:50:38","modified_gmt":"2013-01-02T13:50:38","slug":"lavenir-du-progres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2010\/12\/26\/lavenir-du-progres\/","title":{"rendered":"<b>L\u2019AVENIR DU PROGRES<\/b>"},"content":{"rendered":"<p>Le 7 f\u00e9vrier prochain, je participerai aux <em>Entretiens de l\u2019Institut Diderot<\/em> consacr\u00e9s \u00e0 <strong>L\u2019avenir du progr\u00e8s<\/strong>. J\u2019aimerais conna\u00eetre votre sentiment avant de composer mon expos\u00e9 et je vous propose comme trame pour la discussion un texte que vous connaissez peut-\u00eatre d\u00e9j\u00e0 parce qu\u2019il constitue l\u2019\u00e9pilogue de mon livre <strong>La crise<\/strong> (Fayard 2008\u00a0: 313-328).<\/p>\n<h2>Les t\u00e2ches et les responsabilit\u00e9s qui sont aujourd\u2019hui les n\u00f4tres<\/h2>\n<h3>Expliquer la nature en ses propres termes<\/h3>\n<p>On trouve sous la plume de Schelling cette pens\u00e9e merveilleuse que l\u2019Homme est le moyen que la nature s\u2019est donn\u00e9e pour prendre conscience d\u2019elle\u2013m\u00eame. Les manifestations de cette prise de conscience ont adopt\u00e9 des formes diverses selon les lieux et les \u00e9poques, et au sein d\u2019une culture particuli\u00e8re, telle la n\u00f4tre, r\u00e9v\u00e8lent un processus en constante \u00e9volution. Faut-il alors reconna\u00eetre l\u2019ensemble de ces manifestations comme \u00e9galement valides, la nature ayant eu autant de mani\u00e8res de prendre conscience d\u2019elle-m\u00eame qu\u2019il y eut d\u2019opinions exprim\u00e9es\u00a0?<\/p>\n<p>Aux d\u00e9buts historiques de notre culture occidentale (la Chine est diff\u00e9rente), un trait des repr\u00e9sentations que l\u2019Homme se fait de la nature et de lui\u2013m\u00eame en son sein, est que les explications produites ne parviennent pas \u00e0 rester confin\u00e9es dans le cadre qu\u2019offre la nature elle\u2013m\u00eame, elles ne peuvent s\u2019emp\u00eacher de s\u2019en \u00e9chapper constamment et invoquent un au\u2013del\u00e0 de son contexte\u00a0: une mythologie d\u2019agents inobservables et proprement \u00ab\u00a0sur\u2013naturels\u00a0\u00bb La plupart des syst\u00e8mes de croyance traditionnels sont de ce type, qui doivent couronner leurs cha\u00eenes explicatives par un \u00ab\u00a0primus movens\u00a0\u00bb, un dieu introduit \u00e0 un niveau arbitraire de la cha\u00eene et cens\u00e9 rendre compte en derni\u00e8re instance d\u2019une famille de ph\u00e9nom\u00e8nes li\u00e9s entre eux pour des raisons essentiellement affectives.<\/p>\n<p><!--more-->C\u2019est l\u00e0 qu\u2019il convient de situer le crit\u00e8re de qualit\u00e9 minimum que doit pr\u00e9senter une conscience de la nature par elle\u2013m\u00eame\u00a0: qu\u2019elle trouve \u00e0 se d\u00e9ployer enti\u00e8rement au sein de son propre cadre, sans aucun d\u00e9bordement. La distinction est simple et permet d\u2019\u00e9carter une multitude de tentatives ne pr\u00e9sentant sur le plan conceptuel qu\u2019un int\u00e9r\u00eat \u00ab\u00a0documentaire\u00a0\u00bb \u2013 m\u00eame si elles jou\u00e8rent un r\u00f4le primordial dramatique dans l\u2019histoire de la race humaine.<\/p>\n<p>La pens\u00e9e chinoise traditionnelle (essentiellement ath\u00e9e) a accompli cette t\u00e2che et, au sein de notre tradition, Aristote est le premier qui r\u00e9ussit cette gageure en proposant un syst\u00e8me complet, compos\u00e9 d\u2019une part d\u2019observations empiriques de la nature, et d\u2019autre part de \u00ab\u00a0raisonnements\u00a0\u00bb fond\u00e9s sur celles\u2013ci. Avec la philosophie d\u2019abord, puis avec la \u00ab\u00a0philosophie naturelle\u00a0\u00bb qu\u2019offre la science ensuite, des repr\u00e9sentations de la nature sont produites qui ne requi\u00e8rent rien d\u2019autre comme termes d\u2019un raisonnement, que sa d\u00e9composition en ses \u00e9l\u00e9ments et la description de l\u2019interaction de ceux\u2013ci \u00e0 diff\u00e9rents niveaux d\u2019agr\u00e9gation.<\/p>\n<p>Le raisonnement, c\u2019est \u00e9videmment pour Aristote, la facult\u00e9 d\u2019engendrer le syllogisme, c\u2019est-\u00e0-dire, la possibilit\u00e9 d\u2019associer deux concepts par le truchement d\u2019un troisi\u00e8me \u2013 le moyen terme &#8211; auquel chacun d\u2019eux est li\u00e9. La Raison s\u2019assimile \u00e0 la puissance du syllogisme d\u2019\u00e9tendre par ce moyen la \u00ab\u00a0sph\u00e8re d\u2019influence conceptuelle\u00a0\u00bb de chaque terme de proche en proche, de syllogisme en syllogisme, de mani\u00e8re potentiellement infinie. Ce pouvoir, c\u2019est celui d\u2019exporter une certitude acquise au\u2013del\u00e0 de son cercle imm\u00e9diat. C\u2019est dans la prise de conscience de la puissance du syllogisme par Socrate, Platon et Aristote mais aussi par leurs adversaires sophistes, Protagoras et Gorgias, que r\u00e9side le miracle grec\u00a0: <em>la capacit\u00e9 d\u2019expliquer la nature en ses propres termes<\/em>.<\/p>\n<h3>Le moyen que la nature s\u2019est offerte pour se surpasser<\/h3>\n<p>Notre esp\u00e8ce est, il faut bien le dire, mauvaise et agressive. Mal prot\u00e9g\u00e9e dans son corps, elle n\u2019a d\u00fb qu\u2019\u00e0 sa pr\u00e9disposition \u00e0 la rage de survivre aux affronts de la nature dont elle est une part mais qui aussi, l\u2019entoure, et comme pour toute autre esp\u00e8ce, l\u2019assi\u00e8ge. Les d\u00e9buts de notre prise de conscience de la place qui est la n\u00f4tre au sein de ce monde, furent caract\u00e9ris\u00e9s par notre d\u00e9ni de cette hostilit\u00e9 de la nature envers nous. Les agents surnaturels que nous avons invoqu\u00e9s au fil des \u00e2ges, dans nos religions et dans nos superstitions communes, nous permirent de construire l\u2019image d\u2019une nature beaucoup plus aimable \u00e0 notre \u00e9gard qu\u2019elle ne l\u2019est en r\u00e9alit\u00e9. En faisant intervenir dans nos explications des dieux cr\u00e9ateurs du monde et des anges secourables, nous avons transform\u00e9 les \u00e9l\u00e9ments qui provoquaient \u00e0 juste titre notre frayeur en innocents trompe\u2013l\u2019oeils masquant un r\u00e9el bienveillant existant au\u2013del\u00e0 des apparences. Ainsi, l\u2019activit\u00e9 invisible de divers esprits signifie que la mortalit\u00e9 n\u2019est qu\u2019une illusion derri\u00e8re laquelle se cache l\u2019immortalit\u00e9 v\u00e9ritable, l\u2019injustice mondaine cache la r\u00e9alit\u00e9 de la justice divine, et ainsi de suite.<\/p>\n<p>Ceci dit, il y eut \u00e0 toutes les \u00e9poques et en tous lieux, des esprits forts qui ne mirent pas tous leurs oeufs dans le m\u00eame panier \u00e9pist\u00e9mologique et ne se content\u00e8rent pas de consolations m\u00e9ta\u2013physiques obtenues dans un univers parall\u00e8le et cherch\u00e8rent \u00e0 \u00e9liminer notre inqui\u00e9tude en s\u2019attaquant de mani\u00e8re directe aux causes de nos frayeurs, \u00e0 savoir en am\u00e9liorant le monde tel qu\u2019il nous a \u00e9t\u00e9 offert. Et si ce monde est aujourd\u2019hui vivable, tol\u00e9rable, c\u2019est bien parce que nous l\u2019avons rendu tel par nos propres moyens et par eux seuls. Qu\u2019un r\u00e9sultat partiel ait pu \u00eatre obtenu est d\u2019autant plus surprenant que notre hostilit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard de nos cong\u00e9n\u00e8res a toujours \u00e9t\u00e9 extr\u00eame et que, comme l\u2019avait d\u00e9j\u00e0 bien per\u00e7u l\u2019anthropologue Johann Friedrich Blumenbach (1752\u20131840), nous avons \u00e9t\u00e9 forc\u00e9s, \u00e0 l\u2019instar de ce que nous avons impos\u00e9 \u00e0 de nombreuses esp\u00e8ces animales et \u00e0 de nombreux v\u00e9g\u00e9taux, de nous domestiquer nous\u2013m\u00eames \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de l\u2019esp\u00e8ce tout enti\u00e8re.<\/p>\n<p>Quelques milliers d\u2019ann\u00e9es plus tard, l\u2019Homme assume aujourd\u2019hui la place de ces agents surnaturels qu\u2019il avait d\u2019abord fantasm\u00e9s\u00a0: il s\u2019est petit \u00e0 petit, et avec une vitesse sans cesse croissante, gliss\u00e9 \u00e0 la place o\u00f9 il avait d\u2019abord situ\u00e9 ces esprits sans qui il s\u2019\u00e9tait imagin\u00e9 \u00eatre incapable de vivre. Est\u2013ce \u00e0 dire qu\u2019il est devenu par l\u00e0 d\u00e9miurge lui\u2013m\u00eame\u00a0? Non, parce que la nature de ce dieu cr\u00e9ateur \u00e9tait d\u2019\u00eatre un esprit, c\u2019est\u2013\u00e0\u2013dire une fiction. Mais l\u2019Homme est advenu lui\u2013m\u00eame \u00e0 la place o\u00f9 il avait situ\u00e9 ces agents surnaturels. Or les actes secourables que ceux\u2013ci produisaient sur le mode du miracle, il les produit aujourd\u2019hui lui\u2013m\u00eame en guidant la nature vers la solution de ses propres probl\u00e8mes. Ce faisant, il force par son industrie la nature \u00e0 se d\u00e9passer. L\u2019Homme n\u2019est pas tellement, comme le voulait Schelling, le moyen que la nature s\u2019est donn\u00e9e pour prendre conscience d\u2019elle\u2013m\u00eame que celui qu\u2019elle s\u2019est donn\u00e9e pour se surpasser.<\/p>\n<h3>Le dessein intelligent<\/h3>\n<p>L\u2019Homme permet \u00e0 la nature de se surpasser de multiples mani\u00e8res. Il ne s\u2019agit pas pour lui d\u2019infl\u00e9chir les lois naturelles mais de subvertir les conditions dans lesquelles elles op\u00e8rent lorsqu\u2019elles sont laiss\u00e9es \u00e0 elles\u2013m\u00eames, en l\u2019absence de sa propre interf\u00e9rence.<\/p>\n<p>L\u2019Homme a d\u2019abord transcend\u00e9 sa propre essence en \u00e9chappant \u00e0 l\u2019emprise de l\u2019attraction terrestre. Non pas comme l\u2019oiseau qui d\u00e9couvre par le vol un autre continent et qui, malgr\u00e9 le caract\u00e8re exceptionnel de cet exploit, reste fid\u00e8le \u00e0 sa propre essence, mais en \u00e9chappant \u00e0 l\u2019in\u00e9luctabilit\u00e9 de son environnement qui veut que tout corps est attir\u00e9 vers le bas sur la plan\u00e8te o\u00f9 il est n\u00e9. L\u2019Homme a d\u00e9couvert par le calcul qu\u2019une vitesse sup\u00e9rieure \u00e0 11,2 kilom\u00e8tres par seconde permet de neutraliser la gravitation universelle telle qu\u2019elle s\u2019exerce sur la Terre\u00a0; il a ensuite construit la machine qui lui permet de r\u00e9aliser cet exploit. L\u2019Homme est d\u00e9sormais pr\u00eat \u00e0 coloniser d\u2019autres plan\u00e8tes, voire d\u2019autres syst\u00e8mes stellaires.<\/p>\n<p>Un th\u00e8me qui fut \u00e0 la mode il y a quelques ann\u00e9es fut celui de notre capacit\u00e9 nouvellement acquise \u00e0 d\u00e9truire un ast\u00e9ro\u00efde mortel se dirigeant vers nous. Lorsque ces armes auront trouv\u00e9 ainsi leur authentique destination, l\u2019ironie appara\u00eetra en pleine lumi\u00e8re du fait que nous les avions con\u00e7ues d\u2019abord pour nos guerres intestines. C\u2019est notre m\u00e9chancet\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard de nous\u2013m\u00eames qui en avait constitu\u00e9 le motif initial. Quoi qu\u2019il en soi, nous avons cess\u00e9 d\u00e9sormais d\u2019\u00eatre une simple moisissure \u00e0 la surface d\u2019une plan\u00e8te pour \u00eatre l\u2019agent qui fait \u00e9chapper celle-ci \u00e0 son propre destin naturel.<\/p>\n<p>De m\u00eame, l\u2019Homme a d\u00e9couvert par l\u2019exp\u00e9rimentation que les \u00eatres vivants sont d\u00e9termin\u00e9s dans leur anatomie et leur physiologie par un code inscrit au coeur de la cellule\u00a0; il a ensuite mis au point les techniques qui lui permettent de manipuler le g\u00e9nome et de red\u00e9finir ce qui caract\u00e9rise une esp\u00e8ce, assignant ainsi aux individus comme au phylum tout entier, une nouvelle destin\u00e9e. Ces techniques lui ouvrent la voie vers son immortalit\u00e9 potentielle. L\u2019animal, en raison de sa prudence, pourrait vivre ind\u00e9finiment, et c\u2019est pourquoi sa mort \u2013 au contraire de celle de l\u2019arbre \u2013 est inscrite dans son g\u00e9nome. L\u2019Homme mourra toujours, bien entendu, mais comme l\u2019arbre dont la mort n\u2019est pas programm\u00e9e\u00a0: \u00e0 l\u2019instar d\u2019une plan\u00e8te, sa vie est celle d\u2019un compromis entre les influences qu\u2019il subit et il finit par mourir accidentellement lorsque l\u2019action d\u2019autres corps sur lui supprime les conditions de sa perp\u00e9tuation. L\u2019Homme sera comme l\u2019arbre qui meurt pour avoir \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 par la foudre ou en s\u2019effondrant sous son propre poids. Comme l\u2019avait d\u00e9j\u00e0 compris Hegel, l\u2019intelligence de la nature est de trois ordres\u00a0:<\/p>\n<ol>\n<li><span style=\"text-decoration: underline;\">m\u00e9canique<\/span> : le mouvement de corps indiff\u00e9rents les uns aux autres et qui se fracassent l\u2019un contre l\u2019autre s\u2019il arrive \u00e0 leur trajectoire de se croiser,<\/li>\n<li><span style=\"text-decoration: underline;\">chimique<\/span> : les corps sont attir\u00e9s ou repouss\u00e9s les uns par les autres et leur combinaison d\u00e9bouche sur des compos\u00e9s aux propri\u00e9t\u00e9s originales,<\/li>\n<li><span style=\"text-decoration: underline;\">biologique<\/span> : des corps organis\u00e9s qui ne sont pas indiff\u00e9rents les uns aux autres anticipent leurs comportements mutuels. L\u2019animal conna\u00eet lui aussi l\u2019attirance et la r\u00e9pulsion, mais celle-ci n\u2019est plus fond\u00e9e comme pour la mol\u00e9cule sur une r\u00e9activit\u00e9 imm\u00e9diate mais sur une anticipation de ce qui se passerait si l\u2019attirance conduisait au contact qui pourrait s\u2019av\u00e9rer mal\u00e9fique, ou au contraire si la r\u00e9pulsion interdisait un contact qui pourrait s\u2019av\u00e9rer b\u00e9n\u00e9fique. Comme l\u2019anticipation modifie le comportement et que cette modification est d\u2019abord per\u00e7ue puis anticip\u00e9e par les autres cr\u00e9atures en interaction, les rapports entre animaux ne cessent de se complexifier avec le temps. Ainsi, l\u2019escalade entre esp\u00e8ces qui se livrent la guerre et perfectionnent les moyens d\u2019attaque et de d\u00e9fense, au fil des g\u00e9n\u00e9rations. (Hegel [1817\/1830] 1987 : \u00a7 192 &#8211; \u00a7 298)<\/li>\n<\/ol>\n<p>A cela, l\u2019Homme a ajout\u00e9 un quatri\u00e8me niveau\u00a0: le dessein intelligent, absent de la nature, et qui tire parti de l\u2019analogie. Ce qui caract\u00e9rise l\u2019intelligence humaine, c\u2019est sa capacit\u00e9 \u00e0 l\u2019analogie, son talent \u00e0 reconna\u00eetre des formes semblables dans des ph\u00e9nom\u00e8nes distincts, et ceci en d\u00e9pit de la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019op\u00e9rer souvent cette reconnaissance \u00e0 un niveau d\u2019abstraction tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9. La nature, avant qu\u2019elle ne prenne la forme de l\u2019Homme, s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e incapable de tirer parti de l\u2019analogie\u00a0: elle a d\u00fb se contenter de progresser en creusant des chenaux divergeant en diff\u00e9rents branchements mais qui demeurent irr\u00e9vocablement ind\u00e9pendants, priv\u00e9s de la capacit\u00e9 de se f\u00e9conder mutuellement. Elle est oblig\u00e9e dans chaque cas de r\u00e9inventer enti\u00e8rement la solution du probl\u00e8me, de la forme la plus simple jusqu\u2019\u00e0 son expression la plus complexe, quitte \u00e0 retomber alors, par la <em>convergence<\/em>, sur une solution unique et d\u00e9j\u00e0 d\u00e9couverte par ailleurs. Ainsi, l\u2019oeil du poulpe, un mollusque c\u00e9phalopode, est proche de celui des mammif\u00e8res les plus \u00e9volu\u00e9s mais sans qu\u2019il y ait eu emprunt d\u2019une lign\u00e9e vers l\u2019autre\u00a0: les phylogen\u00e8ses qui conduisent \u00e0 l\u2019un et \u00e0 l\u2019autre ne se sont jamais rejointes. Chacune de ces \u00e9volutions r\u00e9sulte de ses propres contraintes, le r\u00e9sultat seulement d\u2019une s\u00e9lection naturelle due aux interactions des individus appartenant \u00e0 l\u2019esp\u00e8ce avec leur environnement et non \u00e0 une dynamique interne \u2013 si ce n\u2019est celle de l\u2019ordre du ratage que constitue la mutation.<\/p>\n<p>L\u2019Homme, au contraire, fertilise des inventions parall\u00e8les en croisant leurs destins\u00a0: il recycle les bonnes id\u00e9es dans un produit qui en op\u00e8re la synth\u00e8se\u00a0; ainsi, dans l\u2019invention du saxophone \u00e0 partir de la clarinette\u00a0: divers inventeurs s\u2019engag\u00e8rent dans des voies divergentes mais n\u2019h\u00e9sit\u00e8rent jamais \u00e0 emprunter pour leurs perfectionnements ult\u00e9rieurs des bouts de solution d\u00e9couverts par des rivaux\u00a0; dans la forme finale que prit l\u2019instrument, diverses approches furent combin\u00e9es, r\u00e9concili\u00e9es. Si l\u2019Homme permet \u00e0 la nature de se surpasser, c\u2019est qu\u2019il est seul capable de ce dessein intelligent. L\u2019Homme est aujourd\u2019hui d\u00e9miurgique, cr\u00e9ature cr\u00e9atrice mais au sein\u2013m\u00eame de la nature, non dans son ext\u00e9riorit\u00e9 comme le serait au contraire un agent sur\u2013naturel. Les apparences nous sugg\u00e8rent qu\u2019il est seul \u00e0 disposer de cette capacit\u00e9\u00a0: d\u2019autres cr\u00e9atures en disposent peut-\u00eatre ailleurs ou au sein de ces univers parall\u00e8les dont nous parlent les physiciens, mais de cela nous n\u2019en savons rien. Aussi, quand je dis l\u2019Homme, je pense \u00e9galement \u00e0 toutes les esp\u00e8ces qui auraient pu atteindre ce niveau de surpassement de la nature telle qu\u2019elle leur \u00e9tait offerte.<\/p>\n<h3>Le d\u00e9passement de la nature par l\u2019Homme n\u2019a pas encore eu lieu dans la sph\u00e8re \u00e9conomique<\/h3>\n<p>L\u2019Homme est la conscience de la nature. Par la technologie et par le dessein intelligent qui le caract\u00e9risent et o\u00f9 il fait se rejoindre et se f\u00e9conder r\u00e9ciproquement des lign\u00e9es d\u2019inventions ind\u00e9pendantes, l\u2019Homme surpasse les lois de la nature telles qu\u2019elles lui ont \u00e9t\u00e9 offertes au moment o\u00f9 il appara\u00eet dans l\u2019histoire du monde. C\u2019est par sa propre industrie qu\u2019il a aid\u00e9 la nature \u00e0 se surpasser en for\u00e7ant ses lois \u00e0 se subvertir au sein d\u2019un environnement localis\u00e9 o\u00f9 il les a convoqu\u00e9es. La m\u00e9decine a surpass\u00e9 la nature livr\u00e9e \u00e0 elle\u2013m\u00eame quand elle p\u00e9n\u00e8tre au sein de la cellule et subvertit l\u2019essence des esp\u00e8ces et du coup, leur destin. La rationalit\u00e9 engendre dans la technologie le dessein intelligent \u2013 absent de la nature dans sa cr\u00e9ativit\u00e9 spontan\u00e9e telle qu\u2019en elle\u2013m\u00eame.<\/p>\n<p>De ce point de vue, et parmi les institutions humaines, l\u2019\u00e9conomie est une exception anachronique parce que son m\u00e9canisme, celui du syst\u00e8me aujourd\u2019hui quasi\u2013h\u00e9g\u00e9monique du capitalisme, existe sous la forme primitive, brute, de la nature non surpass\u00e9e par l\u2019Homme, \u00e0 savoir, celle de la s\u00e9lection par la concurrence absolue des esp\u00e8ces comme des individus et leur tri par l\u2019\u00e9limination des plus faibles. Le prix qui \u00e9tablit l\u2019\u00e9talon des rapports marchands se constitue \u00e0 la fronti\u00e8re que d\u00e9termine le rapport de forces, non pas, comme on l\u2019imagine le plus souvent aujourd\u2019hui, entre des quantit\u00e9s abstraites, mais entre les groupes concrets des acheteurs et des vendeurs, tous \u00e9galement situ\u00e9s au sein d\u2019une hi\u00e9rarchie cautionn\u00e9e par un syst\u00e8me politique. Ceci, Aristote le savait d\u00e9j\u00e0. En finance, le statut d\u2019acheteur ou de vendeur peut s\u2019inverser rapidement pour un agent particulier sans que ceci ne remette en question la d\u00e9termination sociale du prix par un rapport de forces.<\/p>\n<p>Au sein de l\u2019\u00e9conomie donc, l\u2019empreinte de l\u2019Homme n\u2019est pas encore visible et la nature y agit sous sa forme brute et brutale\u00a0: au sein de cette sph\u00e8re, l\u2019Homme n\u2019a pas surpass\u00e9 jusqu\u2019ici la nature telle qu\u2019il y est soumis simplement en tant qu\u2019\u00eatre naturel.<\/p>\n<p>L\u2019Homme a sans doute progress\u00e9 sur le plan politique, comme en t\u00e9moigne la croissance dans la taille des groupes au sein desquels il a v\u00e9cu au fil des \u00e2ges. Les soci\u00e9t\u00e9s de chasseurs\u2013cueilleurs \u00e9taient constitu\u00e9es de bandes, les \u00ab\u00a0hordes\u00a0\u00bb des anciens auteurs, comptant une cinquantaine d\u2019individus. Aujourd\u2019hui les \u00c9tats r\u00e9unissent plusieurs centaines de millions de nationaux mais dans un climat qui encourage et continue d\u2019entretenir l\u2019agressivit\u00e9 de l\u2019homme envers l\u2019homme, contre quoi les soci\u00e9t\u00e9s ont d\u00fb lutter pour arriver \u00e0 constituer des ensembles de la taille qu\u2019on leur conna\u00eet aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p>Contrairement \u00e0 ce qui s\u2019observe pour l\u2019organisation politique, ou avec les techniques qui permettent \u00e0 l\u2019Homme aussi bien d\u2019\u00e9chapper \u00e0 sa plan\u00e8te, qu\u2019\u00e0 toucher du doigt l\u2019immortalit\u00e9 de son corps, l\u2019\u00e9conomie reste encore enti\u00e8rement \u00e0 domestiquer. C\u2019est pourquoi, vouloir situer le march\u00e9 au centre de la soci\u00e9t\u00e9, et pr\u00f4ner qu\u2019elle s\u2019organise \u00e0 son exemple, revient en r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 proposer que les soci\u00e9t\u00e9s humaines fonctionnent sur le mod\u00e8le de la nature \u00e0 l\u2019exception de l\u2019Homme, en faisant fi de ce qu\u2019il a introduit au sein de la nature comme les moyens pour elle de se surpasser. Autrement dit, c\u2019est retourner d\u2019intention d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00ab\u00a0\u00e9tat de nature\u00a0\u00bb o\u00f9, comme l\u2019a observ\u00e9 Hobbes, l\u2019Homme est un loup pour l\u2019Homme. C\u2019est en r\u00e9ponse \u00e0 Hobbes que Rousseau imagine une \u00e9poque, qu\u2019il appelle \u00ab\u00a0l\u2019\u00e2ge des cabanes\u00a0\u00bb, \u00e2ge d\u2019un Homme naturel miraculeusement abstrait des rigueurs des lois naturelles, \u00e9poque qui pr\u00e9c\u00e8de la guerre de tous contre tous parce que la source de l\u2019agressivit\u00e9 y est encore absente, parce que le march\u00e9 n\u2019y est pas encore au centre des institutions, parce qu\u2019en ces temps \u00e9d\u00e9niques, nul n\u2019a encore prononc\u00e9 les paroles qui suffiront \u00e0 faire d\u2019un agneau, un loup\u00a0: \u00ab\u00a0Ceci est \u00e0 moi\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Le mod\u00e8le capitaliste de l\u2019\u00e9conomie \u2013 contenu par des rambardes que l\u2019\u00c9tat construit autour de lui \u2013 n\u2019est donc autre que celui, darwinien, de la s\u00e9lection par la concurrence, celui qui r\u00e8gne dans la nature livr\u00e9e \u00e0 elle\u2013m\u00eame. \u00c0 l\u2019instar des esp\u00e8ces, qui sont toutes par nature opportunistes et colonisatrices dans les limites que leur impose leur environnement, les entreprises n\u2019ont d\u2019autre rationalit\u00e9 que leur tendance \u00e0 enfler ind\u00e9finiment. Des \u00e9quilibres provisoires et partiels s\u2019\u00e9tablissent cependant, dont le seul ressort est l\u2019agression, comme au sein de la nature en g\u00e9n\u00e9ral, tel celui du syst\u00e8me pr\u00e9dateur\u2013proie. Les tentatives d\u2019imposer \u00e0 l\u2019\u00e9conomie un autre ordre que l\u2019ordre naturel se sont limit\u00e9es jusqu\u2019ici \u00e0 vouloir y transposer le mod\u00e8le \u00e9tatique\u00a0; ces tentatives ont \u00e9t\u00e9 au mieux peu convaincantes et au pire d\u00e9sastreuses. Un nouveau mod\u00e8le, non inscrit dans la nature avant l\u2019Homme, devra cependant \u00eatre d\u00e9couvert car, m\u00eame si l\u2019on \u00e9tait dispos\u00e9 \u00e0 tol\u00e9rer la mani\u00e8re dont il r\u00e9git les individus, g\u00e9n\u00e9rant d\u2019une part la richesse excessive et de l\u2019autre, plus tragiquement, la mis\u00e8re et la mort, le sort qu\u2019il impose \u00e0 la plan\u00e8te tout enti\u00e8re est en tout cas lui intol\u00e9rable, l\u2019absence de freins qui caract\u00e9rise sa dynamique ayant aujourd\u2019hui mis en p\u00e9ril l\u2019existence\u2013m\u00eame de celle-ci en tant que source de vie.<\/p>\n<h3>Conclusion<\/h3>\n<p>L\u2019Homme est non seulement le moyen que la nature s\u2019est donn\u00e9e pour prendre conscience d\u2019elle\u2013m\u00eame mais aussi celui qu\u2019elle a d\u00e9couvert pour se surpasser gr\u00e2ce au dessein intelligent qui, \u00e0 notre connaissance, caract\u00e9rise notre esp\u00e8ce seule au sein de l\u2019univers. La sph\u00e8re de l\u2019\u00e9conomie demeure elle encore r\u00e9gl\u00e9e par la nature laiss\u00e9e \u00e0 elle\u2013m\u00eame, \u00e0 savoir par une s\u00e9lection fond\u00e9e sur le rapport de forces o\u00f9 le plus puissant \u00e9crase le plus faible, principe agressif dont l\u2019emprise d\u00e9teint alors sur l\u2019ensemble des rapports humains.<\/p>\n<p>De mani\u00e8re tendancielle, les inqui\u00e9tudes touchent \u00e0 leur fin, les frayeurs qui avaient conduit l\u2019Homme \u00e0 croire aux dieux ont perdu petit \u00e0 petit de leur urgence et finiront par s\u2019effacer. Bien que les injonctions de ces dieux fussent, sinon totalement absentes, tout au moins, sibyllines, nous demeurions convaincus qu\u2019une mission nous avait \u00e9t\u00e9 confi\u00e9e par eux. Notre foi dans l\u2019existence de celle\u2013ci s\u2019\u00e9vanouit avec le cr\u00e9puscule des dieux. Il nous est n\u00e9anmoins loisible de constater quel a \u00e9t\u00e9 le destin objectif de notre esp\u00e8ce jusqu\u2019ici et de tirer de ces observations une ligne de conduite pour la suite, autrement dit, de d\u00e9finir quelles sont, au temps o\u00f9 nous vivons, les t\u00e2ches qui nous attendent et les responsabilit\u00e9s qui sont les n\u00f4tres. Il s\u2019av\u00e8re que notre responsabilit\u00e9 essentielle est pr\u00e9cis\u00e9ment d\u2019assumer sans \u00e9tats d\u2019\u00e2me ces t\u00e2ches o\u00f9 le sort a voulu nous appeler\u00a0[1].<\/p>\n<p>Constatant quelle fut notre destin\u00e9e, nous ne pouvons nous emp\u00eacher de comparer le pouvoir qui est devenu le n\u00f4tre \u00e0 celui que nous avions attribu\u00e9 autrefois aux \u00eatres surnaturels que nous avions imagin\u00e9s. Ces dieux cr\u00e9ateurs situ\u00e9s \u00e0 l\u2019origine, nous apparaissent maintenant n\u2019avoir \u00e9t\u00e9 rien d\u2019autre qu\u2019une image de nous\u2013m\u00eames projet\u00e9e dans l\u2019avenir, un avenir qui ne nous appara\u00eet plus d\u00e9sormais aussi lointain. Il reste cependant \u00e0 \u00e9liminer de nos soci\u00e9t\u00e9s le r\u00e8gne de la nature non\u2013domestiqu\u00e9e en son sein telle qu\u2019il s\u2019exerce encore dans la sph\u00e8re \u00e9conomique et celles autour d\u2019elle qu\u2019elle parvient \u00e0 contaminer. Du moyen d\u2019y parvenir, nous ne savons presque rien. Lorsque l\u2019Homme aura r\u00e9ussi dans cette t\u00e2che, il sera devenu le moyen que la nature s\u2019est donn\u00e9e de cr\u00e9er le Dieu qui lui fit jusqu\u2019ici tant d\u00e9faut.<\/p>\n<p><em>R\u00e9f\u00e9rences<\/em> :<\/p>\n<p>G. W. F. Hegel, <em>Pr\u00e9cis de l\u2019encyclop\u00e9die des sciences philosophiques<\/em>, trad. J. Gibelin (1817\/1830). Paris\u00a0: Vrin 1987<\/p>\n<p>[1] \u00ab\u00a0G\u00e9mir, pleurer prier est \u00e9galement l\u00e2che. Fais \u00e9nergiquement ta longue et lourde t\u00e2che Dans la voie o\u00f9 le sort a voulu t\u2019appeler, Puis, apr\u00e8s, comme moi, souffre et meurs sans parler.\u00a0\u00bb (Alfred de Vigny, <em>La mort du loup<\/em>).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le 7 f\u00e9vrier prochain, je participerai aux <em>Entretiens de l\u2019Institut Diderot<\/em> consacr\u00e9s \u00e0 <strong>L\u2019avenir du progr\u00e8s<\/strong>. J\u2019aimerais conna\u00eetre votre sentiment avant de composer mon expos\u00e9 et je vous propose comme trame pour la discussion un texte que vous connaissez peut-\u00eatre d\u00e9j\u00e0 parce qu\u2019il constitue l\u2019\u00e9pilogue de mon livre <strong>La crise<\/strong> (Fayard 2008\u00a0: 313-328).<\/p>\n<h2>Les t\u00e2ches [&hellip;]<\/h2>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[19,1,7,6],"tags":[],"class_list":["post-19668","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-constitution-pour-leconomie","category-economie","category-histoire","category-questions-essentielles"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/19668","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=19668"}],"version-history":[{"count":10,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/19668\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":47786,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/19668\/revisions\/47786"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=19668"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=19668"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=19668"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}