{"id":2005,"date":"2009-02-18T21:07:38","date_gmt":"2009-02-18T20:07:38","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=2005"},"modified":"2021-04-03T22:53:05","modified_gmt":"2021-04-03T20:53:05","slug":"mondes-multiples-et-conscience","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2009\/02\/18\/mondes-multiples-et-conscience\/","title":{"rendered":"<b>Mondes multiples et conscience<\/b>"},"content":{"rendered":"<p>La discussion relative \u00e0 la m\u00e9canique quantique que vous m&rsquo;avez encourag\u00e9 \u00e0 lancer me ram\u00e8ne \u00e0 mon <a href=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Pourquoi-nous-avons-neuf-vies-comme-les-chats.pdf\">Pourquoi nous avons neuf vies comme les chats ?<\/a>, publi\u00e9 en 2000 par le <em>Coll\u00e8ge International de Philosophie<\/em>. J&rsquo;y montre &#8211; sans prendre parti sur elle &#8211; comment l&rsquo;hypoth\u00e8se des mondes multiples qui s&rsquo;attache \u00e0 l&rsquo;interpr\u00e9tation de la m\u00e9canique quantique par Everett permet de concilier un ensemble d&rsquo;hypoth\u00e8ses philosophiques disparates : la Cogito cart\u00e9sien, le meilleur des mondes leibnizien et le r\u00f4le de la Raison dans l&rsquo;histoire chez Hegel.<\/p>\n<p>C&rsquo;est \u00e0 ce texte que renvoie l&rsquo;article de Wikipedia consacr\u00e9 \u00e0 <a href=\"http:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Science_et_conscience\">Science et conscience<\/a> :<\/p>\n<blockquote><p>La situation se complique lorsque l&rsquo;on se place dans le cadre de la th\u00e9orie d&rsquo;Everett. Dans ce cadre, l&rsquo;\u00e9volution du monde n&rsquo;est pas lin\u00e9aire mais arborescente. \u00c0 chaque instant l&rsquo;\u00e9volution emprunte simultan\u00e9ment toutes les possibilit\u00e9s pr\u00e9vues par la m\u00e9canique quantique, et on peut alors l\u00e9gitimement se poser la question de savoir ce qu&rsquo;il advient de la conscience individuelle. Notre conscience se divise-t-elle aussi pour coexister simultan\u00e9ment dans des mondes parall\u00e8les ? Paul Jorion r\u00e9pond n\u00e9gativement \u00e0 cette question. Selon lui, la conscience emprunterait le chemin d&rsquo;\u00e9volution qui est le plus favorable pour elle.<\/p><\/blockquote>\n<p>Voici, reproduite ici, \u00e0 titre de hors d&rsquo;\u0153uvre, la pr\u00e9sentation du myst\u00e8re :<\/p>\n<blockquote><p>Les comportements inattendus au niveau microscopique des particules \u00e9l\u00e9mentaires qu&rsquo;\u00e9tudie la m\u00e9canique quantique sont quelquefois pr\u00e9sent\u00e9s au profane par le biais de l\u2019exp\u00e9rience mentale dite du \u00ab chat de Schr\u00f6dinger \u00bb, laquelle d\u00e9bouche sur l\u2019hypoth\u00e8se induite des \u00ab mondes multiples \u00bb. La pr\u00e9misse est celle d&rsquo;\u00e9tats concurrents de la r\u00e9alit\u00e9 qui demeurent superpos\u00e9s jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement tel que leur observation \u2013 ou plut\u00f4t l&rsquo;interaction avec eux que suppose leur mesure \u2013 les oblige \u00e0 choisir une mani\u00e8re de se pr\u00e9senter, et ceci sans que l&rsquo;alternative implicite \u00e0 la superposition initiale perde pour autant de sa r\u00e9alit\u00e9. L&rsquo;interaction \u2013 dont la mesure n&rsquo;est que l&rsquo;un des avatars possibles \u2013 est alors \u00e0 l&rsquo;origine d&rsquo;une bifurcation de mondes entre deux de leurs \u00e9tats possibles.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;exp\u00e9rience mentale imagin\u00e9e par Erwin Schr\u00f6dinger dans les ann\u00e9es trente du si\u00e8cle dernier, un chat dont la survie ou la mort d\u00e9pend de la brisure d&rsquo;une fiole de cyanure d\u00e9termin\u00e9e par une variation quantique ayant une chance sur deux de se produire (r\u00e9duction d&rsquo;un train d&rsquo;ondes), se retrouve simultan\u00e9ment mort et vivant dans deux univers \u00e9galement possibles mais ayant \u00ab bifurqu\u00e9 \u00bb, ayant diverg\u00e9 l&rsquo;un de l&rsquo;autre. Le chat est \u00e0 la fois mort et vivant mais dans deux mondes en voie de s\u00e9paration, l&rsquo;ontologie sous-jacente \u00e0 cette conception \u00e9tant donc celle de myriades d&rsquo;univers co-existants, chacun \u00e9voluant selon un <i>sc\u00e9nario<\/i> qui lui est propre, d&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;appellation pour cette interpr\u00e9tation de la m\u00e9canique quantique, d&rsquo;hypoth\u00e8se des <i>mondes multiples (parall\u00e8les)<\/i>.<\/p>\n<p>Ce qui \u2013 \u00e0 ma connaissance \u2013 n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 \u00e9voqu\u00e9 dans les discussions relatives au chat de Schr\u00f6dinger, c\u2019est ce que celui-ci en pense. Sans doute parce que l&rsquo;auteur de l\u2019exp\u00e9rience mentale supposait que l\u2019animal n&rsquo;est pas pleinement conscient de ce qui lui arrive. Rempla\u00e7ons alors le chat par un \u00eatre humain pour rendre le cas de figure plus instructif. Si ce dernier est \u00e0 la fois mort et vivant, on peut supposer que les principes courants en mati\u00e8re de conscience restent d&rsquo;application, \u00e0 savoir que, 1\u00ba dans le monde o\u00f9 il est mort, son cadavre est priv\u00e9 de conscience, alors que 2\u00ba dans le monde o\u00f9 il demeure en vie, son corps continue \u00e0 \u00eatre dou\u00e9 de conscience, c&rsquo;est-\u00e0-dire, a la conscience d&rsquo;\u00eatre en vie (quand il n&rsquo;est pas endormi, \u00e9vanoui ou dans le coma). Autrement dit, en cas de divergence entre deux sc\u00e9narios o\u00f9 dans l&rsquo;un, l&rsquo;individu meurt, alors que dans l&rsquo;autre il demeure en vie, la conscience de soi doit n\u00e9cessairement s\u2019attacher au sc\u00e9nario o\u00f9 la capacit\u00e9 m\u00e9tabolique du corps reste enti\u00e8re&#8230;<\/p><\/blockquote>\n<p>Les notes &#8211; qui sont importantes &#8211; manquent du texte en ligne alors le voici en entier :<\/p>\n<blockquote><p><strong>Pourquoi nous avons neuf vies comme les chats <\/strong>, Papiers du Coll\u00e8ge International de Philosophie, Num\u00e9ro 51, <i>Reconstitutions<\/i>, 69-80, 2000<\/p><\/blockquote>\n<p>(La m\u00eame chose en anglais : <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog_en\/?p=80\">Why, like cats, we have nine lives<\/a>).<\/p>\n<p>Armel et moi nous nous sommes arr\u00eat\u00e9s sur le c\u00f4t\u00e9 Ouest de la rue de Cond\u00e9. Francis \u2013 qui sait que nous allons prendre le m\u00e9tro \u00e0 Od\u00e9on, s&rsquo;est arr\u00eat\u00e9 lui aussi. Mais Isabelle qui ne conna\u00eet rien \u00e0 nos projets a d\u00e9j\u00e0 travers\u00e9 la rue. Elle s&rsquo;aper\u00e7oit soudain qu&rsquo;elle est la seule \u00e0 l&rsquo;avoir fait, et revient sur ses pas. Mais une voiture d\u00e9bouche \u00e0 toute allure, qui ne pourra pas l&rsquo;\u00e9viter\u2026<\/p>\n<p><!--more-->Quelques instants plus tard je m&rsquo;entends dire \u00e0 Isabelle : \u00ab J&rsquo;ai vu votre sang sur la rue \u00bb. Armel lui dit : \u00ab La voiture est pass\u00e9e \u00e0 quelques centim\u00e8tres de vous \u00bb.<\/p>\n<p>Dans la nuit je m&rsquo;\u00e9veille et je pense : \u00ab Je l&rsquo;ai vraiment vue morte : j&rsquo;ai v\u00e9ritablement vu le sang d&rsquo;Isabelle sur la chauss\u00e9e. Aussit\u00f4t apr\u00e8s je l&rsquo;ai vue vivante, mais pendant une fraction de seconde je ne l&rsquo;ai pas imagin\u00e9e, mais litt\u00e9ralement vue morte \u00bb. Je me dis, le monde a bifurqu\u00e9, je me suis trouv\u00e9 un moment dans un monde o\u00f9 Isabelle a \u00e9t\u00e9 tu\u00e9e, puis aussit\u00f4t, dans un monde o\u00f9 \u2013 Dieu merci \u2013 elle \u00e9tait en vie. Est-ce que ma vision de l\u2019accident ne suppose pas la br\u00e8ve co-existence de deux \u00e9tats-de-choses incompatibles ? co-existence qui se r\u00e9soudrait comme en m\u00e9canique quantique par la synth\u00e8se soudaine de deux \u00e9tats \u00e9galement possibles et jusque-l\u00e0 superpos\u00e9s (la fameuse \u00ab r\u00e9duction du train d&rsquo;ondes \u00bb) ? Je pense \u00e0 ce que rapportent certains rescap\u00e9s d\u2019un \u00e9tat \u00ab proche de la mort \u00bb et qui disent avoir \u00e9prouv\u00e9 le sentiment que leur conscience (\u00e2me) \u00ab survole \u00bb la sc\u00e8ne o\u00f9 leur corps lutte entre la vie et la mort. Ils affirment aussi que cette contemplation s&rsquo;est interrompue brutalement et qu&rsquo;ils ont alors repris conscience, autrement dit, que leur conscience s&rsquo;est soudain trouv\u00e9e r\u00e9unie \u00e0 leur corps meurtri dans un processus de r\u00e9duction comparable \u00e0 celui que subit un train d\u2019ondes au niveau quantique.<\/p>\n<p>Je me rendors. Quelque temps plus tard, toujours au milieu de la nuit, je me r\u00e9veille et, en l&rsquo;espace de quelques minutes, une suite de cons\u00e9quences philosophiques de l&rsquo;hypoth\u00e8se des mondes parall\u00e8les pr\u00e9cipitent dans ma r\u00e9flexion : un torrent d\u00e9ductif o\u00f9 figurent une r\u00e9conciliation des points de vue r\u00e9aliste et id\u00e9aliste, une confirmation de la conception leibnizienne du \u00ab meilleur des mondes possibles \u00bb, une expansion du cogito cart\u00e9sien, le r\u00f4le jou\u00e9 par la Raison dans l&rsquo;histoire, ce qu\u2019il faut penser de l\u2019id\u00e9e que le temps aurait une r\u00e9alit\u00e9 purement psychologique, enfin, comment concevoir (de mani\u00e8re non-contradictoire) la nature de l&rsquo;\u00catre-donn\u00e9.<\/p>\n<p>Bien entendu, le matin au r\u00e9veil, je ne crois plus \u00e0 aucune de ces sornettes, dont j&rsquo;attribue l\u2019\u00e9laboration au rel\u00e2chement de l&rsquo;esprit critique propre aux r\u00e9flexions nocturnes. Et pourtant\u2026 au cours de la journ\u00e9e je retourne \u00e0 plusieurs reprises vers ces r\u00e9flexions, \u00e9tonn\u00e9 de la qualit\u00e9 esth\u00e9tique d\u2019une d\u00e9marche apportant des r\u00e9ponses \u00e0 certaines questions philosophiques classiques \u00e0 partir de l\u2019hypoth\u00e8se des mondes parall\u00e8les. C&rsquo;est ce sentiment de la <i>beaut\u00e9<\/i> de la cascade d\u00e9ductive qui m&rsquo;encourage \u00e0 la mettre sur le papier, en d\u00e9pit de ce que je consid\u00e8re comme sa plausibilit\u00e9 quasiment nulle.<\/p>\n<p>Ce qui m&rsquo;a frapp\u00e9 au cours de ma r\u00e9flexion nocturne, c&rsquo;est non seulement l&rsquo;aisance avec laquelle l&rsquo;ensemble des questions qui se sont pr\u00e9sent\u00e9es \u00e0 ma r\u00e9flexion trouvaient une solution, mais surtout comment celles-ci \u2013 qui m&rsquo;apparaissaient jusque-l\u00e0 disparates \u2013 se retrouvaient harmonieusement organis\u00e9es en un tout, du fait pr\u00e9cis\u00e9ment qu&rsquo;une solution leur \u00e9taient apport\u00e9e dans un ordre logique particulier. Nous nous \u00e9tions faits \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e que la science \u00e9tait le domaine des questions qui trouveraient r\u00e9ponse, la philosophie au contraire, celui des celles qui resteraient ouvertes. Mais la science nous a \u2013 \u00e0 tort ou \u00e0 raison \u2013 d\u00e9\u00e7u sous ce rapport. L&rsquo;inversion des perspectives s&rsquo;applique-t-elle aussi \u00e0 la philosophie, \u00e0 savoir, que ses questions \u00e0 elle se r\u00e9v\u00e9leraient solubles ?<\/p>\n<p>Mais quelle foi accorder \u00e0 un syst\u00e8me du monde dont le seul m\u00e9rite serait de r\u00e9soudre un sous-ensemble important des questions qui ont retenu, au cours des \u00e2ges, l&rsquo;attention des philosophes ? Autrement dit quelle garantie nous apporte quant \u00e0 sa v\u00e9rit\u00e9 une th\u00e9orie dont la seule vertu est celle de sa coh\u00e9rence, sa capacit\u00e9-m\u00eame \u00e0 \u00ab faire syst\u00e8me \u00bb ? Une telle disposition \u00e0 r\u00e9pondre sans se contredire \u00e0 ces questions, lui assurerait-elle \u2013 de mani\u00e8re inductive \u2013 une vraisemblance qui, sinon \u2013 au vu de son contenu propre \u2013 lui serait spontan\u00e9ment refus\u00e9e ?<\/p>\n<p>Un d\u00e9bat intellectuel a eu lieu r\u00e9cemment dont l\u2019objet \u00e9tait que les philosophes se m\u00e9prennent le plus souvent quant \u00e0 la signification des positions d\u00e9fendues par les scientifiques, la port\u00e9e \u00e9pist\u00e9mologique des th\u00e9ories et des faits \u00e0 partir desquels ils construisent une argumentation philosophique leur \u00e9chappant en r\u00e9alit\u00e9, si bien que, contrairement \u00e0 ce qu\u2019ils imaginent, les philosophes ne b\u00e2tissent pas \u00e0 partir de la science, mais se contentent d\u2019y trouver, de mani\u00e8re tr\u00e8s l\u00e2che, une \u00ab source d&rsquo;inspiration \u00bb (cf. Sokal &amp; Bricmont 1997, Bouveresse 1999). Une occasion m&rsquo;est offerte ici de r\u00e9pondre indirectement \u00e0 cette accusation en mettant en \u00e9vidence ce qui se produit quand un philosophe prend au s\u00e9rieux ce que disent les scientifiques, en l&rsquo;occurrence pour ce qui touche \u00e0 la th\u00e9orie dite des \u00ab mondes multiples \u00bb qui suppose que l\u2019univers se fend de mani\u00e8re incessante en une multitude de mondes parall\u00e8les (1). L\u2019aboutissement de ma r\u00e9flexion, pr\u00e9sent\u00e9 en deux temps est, comme on le verra, surprenant \u00e0 chacune des \u00e9tapes de son d\u00e9veloppement.<\/p>\n<p>Les comportements inattendus au niveau microscopique des particules \u00e9l\u00e9mentaires qu&rsquo;\u00e9tudie la m\u00e9canique quantique sont quelquefois pr\u00e9sent\u00e9s au profane par le biais de l\u2019exp\u00e9rience mentale dite du \u00ab chat de Schr\u00f6dinger \u00bb, laquelle d\u00e9bouche sur l\u2019hypoth\u00e8se induite des \u00ab mondes multiples \u00bb. La pr\u00e9misse est celle d&rsquo;\u00e9tats concurrents de la r\u00e9alit\u00e9 qui demeurent superpos\u00e9s jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement tel que leur observation \u2013 ou plut\u00f4t l&rsquo;interaction avec eux que suppose leur mesure \u2013 les oblige \u00e0 choisir une mani\u00e8re de se pr\u00e9senter, et ceci sans que l&rsquo;alternative implicite \u00e0 la superposition initiale perde pour autant de sa r\u00e9alit\u00e9 (2). L&rsquo;interaction \u2013 dont la mesure (3) n&rsquo;est que l&rsquo;un des avatars possibles \u2013 est alors \u00e0 l&rsquo;origine d&rsquo;une bifurcation de mondes entre deux de leurs \u00e9tats possibles.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;exp\u00e9rience mentale imagin\u00e9e par Erwin Schr\u00f6dinger dans les ann\u00e9es trente du si\u00e8cle dernier, un chat dont la survie ou la mort d\u00e9pend de la brisure d&rsquo;une fiole de cyanure d\u00e9termin\u00e9e par une variation quantique ayant une chance sur deux de se produire (r\u00e9duction d&rsquo;un train d&rsquo;ondes), se retrouve simultan\u00e9ment mort et vivant dans deux univers \u00e9galement possibles mais ayant \u00ab bifurqu\u00e9 \u00bb, ayant diverg\u00e9 l&rsquo;un de l&rsquo;autre. Le chat est \u00e0 la fois mort et vivant mais dans deux mondes en voie de s\u00e9paration (4), l&rsquo;ontologie sous-jacente \u00e0 cette conception \u00e9tant donc celle de myriades d&rsquo;univers co-existants, chacun \u00e9voluant selon un sc\u00e9nario qui lui est propre, d&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;appellation pour cette interpr\u00e9tation de la m\u00e9canique quantique, d&rsquo;hypoth\u00e8se des <i>mondes multiples (parall\u00e8les).<\/i><\/p>\n<p>Ce qui \u2013 \u00e0 ma connaissance \u2013 n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 \u00e9voqu\u00e9 dans les discussions relatives au chat de Schr\u00f6dinger, c\u2019est ce que celui-ci en pense. Sans doute parce que l&rsquo;auteur de l\u2019exp\u00e9rience mentale supposait que l\u2019animal n&rsquo;est pas pleinement conscient de ce qui lui arrive. Rempla\u00e7ons alors le chat par un \u00eatre humain pour rendre le cas de figure plus instructif. Si ce dernier est \u00e0 la fois mort et vivant, on peut supposer que les principes courants en mati\u00e8re de conscience restent d&rsquo;application, \u00e0 savoir que, 1\u00ba dans le monde o\u00f9 il est mort, son cadavre est priv\u00e9 de conscience, alors que 2\u00ba dans le monde o\u00f9 il demeure en vie, son corps continue \u00e0 \u00eatre dou\u00e9 de conscience, c&rsquo;est-\u00e0-dire, a la conscience d&rsquo;\u00eatre en vie (quand il n&rsquo;est pas endormi, \u00e9vanoui ou dans le coma). Autrement dit, en cas de divergence entre deux sc\u00e9narios o\u00f9 dans l&rsquo;un, l&rsquo;individu meurt, alors que dans l&rsquo;autre il demeure en vie, la conscience de soi doit n\u00e9cessairement s\u2019attacher au sc\u00e9nario o\u00f9 la capacit\u00e9 m\u00e9tabolique du corps reste enti\u00e8re (5).<\/p>\n<p>Or l&rsquo;existence de telles bifurcations entre mondes possibles a \u00e9t\u00e9, selon les repr\u00e9sentants d\u2019un courant important parmi les physiciens contemporains, prouv\u00e9e au del\u00e0 de tout doute raisonnable. Je vais tirer de ceci un certain nombre de cons\u00e9quences. La premi\u00e8re est la suivante : s&rsquo;il existe certaines strat\u00e9gies de vie concurrentes o\u00f9 le choix malheureux signifie la mort in\u00e9luctable de celui qui le pose, son auteur ne s&rsquo;en apercevra jamais, sa conscience de soi restant n\u00e9cessairement attach\u00e9e \u00e0 celui (ou ceux) des mondes multiples o\u00f9 il reste en vie \u2013 quelque soit la faible probabilit\u00e9 du sc\u00e9nario auquel celui-ci (ou ceux-ci) correspond(ent). Il ne s&rsquo;apercevra donc pas que son choix fut en r\u00e9alit\u00e9 malencontreux. Dans les narrations autobiographiques qu&rsquo;il tiendra dans le monde o\u00f9 il survit, il ira m\u00eame jusqu&rsquo;\u00e0 justifier \u00e0 qui veut l&rsquo;entendre la justesse de son pauvre jugement, renfor\u00e7ant ainsi involontairement sa tendance aux choix tactiques m\u00e9diocres. Cette strat\u00e9gie se poursuivra jusqu&rsquo;au moment o\u00f9 il se heurtera \u00e0 une situation o\u00f9 sa probabilit\u00e9 de survie sera devenue cette fois objectivement nulle. Nous connaissons tous des individus tr\u00e8s fiers de leurs prouesses et auxquels nous n&rsquo;attribuons aucun r\u00f4le \u00e0 leur talent dans ce qui leur arrive de positif mais seulement \u00e0 la chance incongrue dont ils semblent b\u00e9n\u00e9ficier.<\/p>\n<p>Ce ph\u00e9nom\u00e8ne expliquerait une observation faite par les psychologues \u2013 \u00e9voqu\u00e9e dans le contexte de l&rsquo;irrationalit\u00e9 des comportements des joueurs compulsifs (Tversky &amp; Wakker 1995) \u2013 la persistance dans l\u2019erreur propre \u00e0 l\u2019esp\u00e8ce humaine, et qui la distingue \u00e0 ce point de vue des autres animaux. L&rsquo;auto-r\u00e9flexion propre \u00e0 la conscience qui s&rsquo;auto-congratule (\u00ab mon choix tactique \u00e9tait judicieux\u2026 \u00bb) au sujet d&rsquo;un comportement qui a conduit dans un monde parall\u00e8le \u00e0 une mort certaine, est indispensable pour qu&rsquo;une telle tendance se d\u00e9veloppe : l&rsquo;animal priv\u00e9 de conscience est confront\u00e9 \u00e0 l&rsquo;objectivit\u00e9 de la r\u00e9ussite ou de l&rsquo;\u00e9chec de ses comportements ; au contraire, l&rsquo;homme dont la conscience s&rsquo;attache n\u00e9cessairement au monde o\u00f9 son corps demeure en vie, est encourag\u00e9 \u00e0 pers\u00e9v\u00e9rer, quelque soit la stupidit\u00e9 objective de son jugement quant \u00e0 la t\u00e2che d&rsquo;assurer sa survie.<\/p>\n<p>Et puisque j&rsquo;ai \u00e9voqu\u00e9 ici le jeu, il m&rsquo;est permis, dans la perspective des mondes multiples, de poser le th\u00e9or\u00e8me suivant : <i>La roulette russe est une activit\u00e9 sans risque et qui peut rapporter gros.<\/i> (Une proposition identique vaut pour tous les sports dits extr\u00eames). Il s&rsquo;agit l\u00e0 en fait d&rsquo;un simple corollaire de ce que je viens d&rsquo;avancer : le joueur s&rsquo;en sort \u2013 du moins dans sa propre histoire, celle \u00e0 laquelle s&rsquo;attache sa conscience de soi \u2013 tant qu&rsquo;il existe dans l&rsquo;\u00e9ventail des sc\u00e9narios possibles, au moins l&rsquo;un o\u00f9 il reste en vie. La chance de survie \u00e9tant fix\u00e9e ici \u2013 selon la r\u00e8gle du jeu \u2013 \u00e0 cinq chances sur six, le sujet s&rsquo;en sort toujours. Bien s\u00fbr, dans la vie des autres, il meurt n\u00e9cessairement une fois sur six, mais pour ce qui est de la sienne propre, le risque est nul qu&rsquo;il disparaisse du fait de sa participation au jeu : il mourra sans aucun doute un beau jour mais pour une autre cause, lorsque sa chance de survie dans l&rsquo;<i>ensemble<\/i> des sc\u00e9narios possibles qui s&rsquo;ouvrent \u00e0 lui est devenue nulle, ce qui veut dire que dans la plupart des cas, il mourra \u00ab subjectivement \u00bb de mort dite naturelle, du fait de la corruption ultime de son corps mat\u00e9riel. La persistance du jeu au cours des si\u00e8cles r\u00e9cents, en d\u00e9pit de son danger apparent, est une cons\u00e9quence de la v\u00e9rit\u00e9 du th\u00e9or\u00e8me.<\/p>\n<p>J&rsquo;ai mentionn\u00e9 le fait que dans le monde d\u2019un joueur de roulette russe ses partenaires de jeu meurent une fois sur six, alors qu&rsquo;en ce qui le concerne personnellement cette probabilit\u00e9 est r\u00e9duite \u00e0 z\u00e9ro. De mani\u00e8re plus g\u00e9n\u00e9rale, les acteurs qui meurent de mort violente dans mon histoire personnelle m\u00e8nent en r\u00e9alit\u00e9 une vie beaucoup plus paisible dans leur propre vie (l&rsquo;exp\u00e9rience subjective qu\u2019ils en ont). Inversement, la vie aventureuse que je m\u00e8ne appara\u00eet beaucoup plus dangereuse \u00e0 mes contemporains qu\u2019\u00e0 moi-m\u00eame, ma capacit\u00e9 effective \u00e0 m\u2019en sortir indemne \u00e9tant, comme on l\u2019a vu, consid\u00e9rable. Cette constatation peut \u00eatre g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e en un deuxi\u00e8me th\u00e9or\u00e8me : <i>Chacun m\u00e8ne (subjectivement) une vie beaucoup plus paisible que celle que ses contemporains observent.<\/i><\/p>\n<p>L&rsquo;histoire de sa propre conscience suit donc n\u00e9cessairement une pente \u00ab optimiste \u00bb selon laquelle, en gros, on s&rsquo;en sort, sinon toujours, du moins un certain nombre de fois (6). Le concept classique de <i>providence<\/i> d\u00e9signe ce principe que chacun observe \u00e0 l\u2019\u0153uvre pour ce qui touche \u00e0 sa propre existence. Ceci explique en particulier pourquoi une proportion importante de situations fortement compromises connaissent cependant un d\u00e9nouement heureux, dit \u00ab providentiel \u00bb, et ceci en d\u00e9pit de la probabilit\u00e9 objectivement faible de tels retournements de situation. Ainsi, malgr\u00e9 l\u2019in\u00e9luctabilit\u00e9 objective d&rsquo;une guerre mondiale thermonucl\u00e9aire \u2013 en raison du malentendu culturel r\u00e9gnant entre protagonistes surarm\u00e9s et enclins au raisonnement parano\u00efaque \u2013 nous avons tous, lecteurs potentiels de mon texte, surv\u00e9cu \u00e0 la III\u00e8me guerre mondiale.<\/p>\n<p>Une s\u00e9rie de questions qui vont de soi pour tout individu au sein de la culture occidentale, \u00ab Pourquoi moi, ici et maintenant\u2026 quelle est la signification du monde qui m&rsquo;entoure par rapport \u00e0 ma propre existence ? \u00bb, etc. re\u00e7oivent alors chacune une r\u00e9ponse presque \u00e9vidente et, ensemble, elles s&rsquo;articulent en un tout esth\u00e9tiquement satisfaisant.<\/p>\n<p>Ma conscience se manifeste n\u00e9cessairement au sein du seul monde o\u00f9 mon existence est possible. Mais comme il s&rsquo;agit, parmi la multitude des mondes av\u00e9r\u00e9s, du seul o\u00f9 mon existence est \u00e0 m\u00eame de se manifester, au sein de ce monde singulier, mon existence n&rsquo;est pas contingente mais n\u00e9cessaire : ce monde singulier et mon existence en son sein sont consubstantiels. Y \u00e9tant n\u00e9cessaire, ma pr\u00e9sence au sein du monde auquel je participe est ontologiquement non-probl\u00e9matique. L&rsquo;\u00e9vidence de cette th\u00e8se s&rsquo;imposerait d&rsquo;elle-m\u00eame s&rsquo;il nous \u00e9tait donn\u00e9 d&rsquo;observer simultan\u00e9ment notre pr\u00e9sence ici et maintenant dans le seul monde que nous habitons, et notre absence totale dans les myriades d&rsquo;autres mondes parall\u00e8les o\u00f9 notre existence est impossible. Cette exp\u00e9rience est bien entendu irr\u00e9alisable puisque l&rsquo;observation par nous d&rsquo;un autre monde singulier que celui auquel nous appartenons, impliquerait notre pr\u00e9sence n\u00e9cessaire en son sein, ce qui est contradictoire.<\/p>\n<p>Ma n\u00e9cessit\u00e9 au sein d&rsquo;un monde singulier s&rsquo;accompagne de celle de tous les \u00e9v\u00e9nements qui ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 mon apparition dans son histoire. Ceux-ci ne sont cependant pas significatifs du seul fait de ma propre existence : ils sont significatifs aussi bien par rapport \u00e0 l&rsquo;ensemble de mes six milliards de contemporains (7). Ceci dit il serait toutefois non-pertinent pour moi de m&rsquo;interroger quant \u00e0 ce qui pourrait m&rsquo;appara\u00eetre \u00e9ventuellement comme la bizarrerie \u2013 due \u00e0 son improbabilit\u00e9 \u2013 de leur s\u00e9quence : c&rsquo;est leur configuration particuli\u00e8re qui m&rsquo;a rendu possible, tout autre s\u00e9quence a d\u00e9bouch\u00e9 sur des mondes ontologiquement distincts ; les \u00e9v\u00e9nements qui ont pr\u00e9sid\u00e9 \u00e0 l&rsquo;existence de ceux-ci seraient-ils m\u00eame plus \u00ab plausibles \u00bb que je n&rsquo;y demeurerais pas moins impossible.<\/p>\n<p>Le prix ontologique \u00e0 payer pour l\u2019existence parall\u00e8le de myriades de mondes contingents est la n\u00e9cessit\u00e9 en-soi de chacun de ceux-ci, c&rsquo;est-\u00e0-dire la n\u00e9cessit\u00e9 intrins\u00e8que de chaque \u00e9v\u00e9nement qui y intervient, au sein de sa propre s\u00e9quence \u2013 ce que l\u2019on est convenu d\u2019appeler \u00ab d\u00e9terminisme \u00bb. Prenons l&rsquo;exemple d&rsquo;une succession peu probable d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements : ma m\u00e8re survit \u00e0 la II\u00e8me guerre mondiale en raison des circonstances suivantes. Sa propre m\u00e8re, ma grand-m\u00e8re \u2013 non-juive \u2013 meurt en 1941, en Belgique occup\u00e9e, d&rsquo;un cancer \u00e0 \u00e9volution tr\u00e8s rapide. Mon grand-p\u00e8re \u2013 juif \u2013 se retrouve chef de famille ayant la responsabilit\u00e9 d&rsquo;enfants non-juifs, et pour cette raison \u00e9chappe de peu \u00e0 la d\u00e9portation.<\/p>\n<p>J\u2019ai souvent song\u00e9 \u00e0 la rationalit\u00e9 inattendue du nazisme qui \u2013 prenant \u00e0 la lettre la logique g\u00e9n\u00e9alogique juive \u2013 a permis la survie de mon grand-p\u00e8re alors que ses fr\u00e8res et s\u0153urs disparaissaient dans les camps. Au sein d&rsquo;une approche de type \u00ab mondes multiples \u00bb, mon interrogation n&rsquo;a cependant pas lieu d&rsquo;\u00eatre : ma propre existence suppose automatiquement qu&rsquo;au sein du monde qui est le mien, les Nazis adopt\u00e8rent une logique matrilin\u00e9aire pour leur fa\u00e7on d&rsquo;\u00e9tablir la g\u00e9n\u00e9alogie des Juifs. Ceci ne veut pas dire que mon existence explique ou justifie leur d\u00e9marche ; cela veut dire simplement que le seul monde possible o\u00f9 mon existence se manifeste est celui o\u00f9 les Nazis appliqu\u00e8rent \u00e0 l&rsquo;extermination des Juifs une logique matrilin\u00e9aire ; dans celui, ou ceux, o\u00f9 \u2013 dans une perspective de rationalit\u00e9 moindre \u2013 ils adopt\u00e8rent une logique patrilin\u00e9aire, je ne suis tout simplement pas n\u00e9.<\/p>\n<p>Autre exemple, pendant 200.000 ans les N\u00e9anderthaliens sont contemporains des Homo Sapiens. Pourquoi ont-ils alors disparu ? La question est en r\u00e9alit\u00e9 indiff\u00e9rente par n\u00e9cessit\u00e9 logique. En effet, dans un monde parall\u00e8le, un sujet conscient se constate N\u00e9anderthalien et se pose na\u00efvement la question sym\u00e9trique \u00e0 la mienne : qu\u2019est-il donc advenu des Homo Sapiens ?<\/p>\n<p>Je n\u2019ai donc pas \u00e0 me pr\u00e9occuper du pourquoi des conditions de ma propre existence : il s&rsquo;agit l\u00e0 d&rsquo;un donn\u00e9 n\u00e9cessaire \u00e0 mon monde singulier. Non parce que mon existence donnerait un sens \u00e0 ce monde, mais parce qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de ce monde singulier, il existe une double n\u00e9cessit\u00e9 : de son d\u00e9roulement tel qu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9, et de ma pr\u00e9sence en son sein \u00e0 une \u00e9poque donn\u00e9e. Autrement dit, mon existence impose une <i>contrainte<\/i> r\u00e9trospective sur le monde au sein duquel j&rsquo;interviens : mon existence est contingente dans la perspective de tous les mondes possibles, mais elle est n\u00e9cessaire \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du monde singulier dont je parle, \u00e0 partir duquel je parle. Ce qui implique que, de mon point de vue, je vis n\u00e9cessairement dans celui des mondes multiples o\u00f9 je trouve automatiquement ma place, puisque non seulement tous les \u00e9v\u00e9nements qui y ont eu lieu avant ma naissance sont compatibles avec celle-ci, mais aussi parce que tant que je demeure en vie tous les \u00e9v\u00e9nements contemporains me sont n\u00e9cessairement eux aussi com-possibles.<\/p>\n<p>Nous sommes tous \u2013 l&rsquo;ensemble des contemporains, ceux dont l&rsquo;existence impose un syst\u00e8me de contraintes identiques sur l&rsquo;existence pass\u00e9e du monde, et il en va de m\u00eame, partout et toujours, pour toute \u00ab cohorte \u00bb quelconque de contemporains. Et ceci \u00e9tablit entre eux une contrainte leibnizienne de \u00ab com-possibilit\u00e9 \u00bb : quelque soit la vari\u00e9t\u00e9 apparente de mes contemporains, nous somme li\u00e9s par le fait que notre \u00e9mergence simultan\u00e9e \u00e0 l&rsquo;existence est \u00ab com-possible \u00bb : compatible avec l\u2019histoire ant\u00e9c\u00e9dente d\u2019un monde singulier.<\/p>\n<p>Et il en va de mani\u00e8re sym\u00e9trique pour l&rsquo;avenir. Le monde que l&rsquo;on offre \u00e0 sa descendance est le m\u00eame que le sien, du moins jusqu&rsquo;au moment o\u00f9 ils sont con\u00e7us. Ensuite, chacun de ces mondes se met tout aussit\u00f4t \u00e0 bifurquer. Du coup, il n&rsquo;est pas enti\u00e8rement vain d&rsquo;entretenir le souci g\u00e9n\u00e9reux de l\u00e9guer un monde meilleur \u00e0 ses enfants : le leur est n\u00e9cessairement identique au n\u00f4tre sur une partie de son histoire en tant que soumis au m\u00eame syst\u00e8me de contraintes qu&rsquo;exige son histoire ant\u00e9rieure ; le monde de mes enfants ne peut commencer \u00e0 bifurquer qu&rsquo;apr\u00e8s que j&rsquo;y ai moi-m\u00eame v\u00e9cu un certain temps (8).<\/p>\n<p>La fin de ma com-possibilit\u00e9 avec mon monde signale ma mort. Dans le vieillissement mon m\u00e9tabolisme s&rsquo;\u00e9puise \u00e0 maintenir la com-possibilit\u00e9 de mes cellules et de mes organes avec le monde auquel j&rsquo;appartiens. Tant qu&rsquo;il en existe au moins un o\u00f9 mon existence est possible, ma conscience lui reste attach\u00e9e. Ceci m&rsquo;autorise \u00e0 toujours me trouver dans ce qui est pour moi le meilleur des mondes possibles, celui o\u00f9 \u2013 parfois contre toute vraisemblance \u2013 je demeure en vie. On a red\u00e9couvert bien s\u00fbr ici la th\u00e8se leibnizienne mais par le biais d&rsquo;une ironie : chacun vit dans le meilleur des mondes possibles, mais sans qu&rsquo;il existe pour autant un univers unique qui disposerait de cette propri\u00e9t\u00e9. Notre monde \u00e0 chacun n&rsquo;est le meilleur des mondes possibles que parce que ceux-ci existent en arri\u00e8re-plan en quantit\u00e9 astronomique \u2013 du fait de leur disposition incessante \u00e0 diverger les uns des autres pour s&rsquo;engager sur des trajectoires distinctes, et que notre conscience \u2013 \u00e9tant li\u00e9e \u00e0 notre corps mat\u00e9riel \u2013 dispose automatiquement de la capacit\u00e9 providentielle \u00e0 s&rsquo;attacher \u00e0 celui qui nous punit le plus b\u00e9nignement pour nos erreurs.. Par ailleurs, cette harmonie ne r\u00e9sulte pas comme chez Leibniz d&rsquo;une volont\u00e9 divine ext\u00e9rieure \u00e0 ce monde mais du flou ontologique qui caract\u00e9rise la nature au niveau quantique. [Hegel affirme de cette volont\u00e9 divine chez Leibniz qu&rsquo;elle est l&rsquo;\u00ab \u00e9gout par lequel toutes les contradictions s&rsquo;\u00e9vacuent \u00bb (<i>Le\u00e7ons sur l&rsquo;histoire de la philosophie,<\/i> III : 348)].<\/p>\n<p>D&rsquo;o\u00f9 une conception qui d\u00e9bouche sur une <i>r\u00e9conciliation de l\u2019id\u00e9alisme et du r\u00e9alisme.<\/i> Le monde existe effectivement, mais celui que j&rsquo;observe est par n\u00e9cessit\u00e9 \u00ab mon monde \u00bb : celui dont les contraintes justifient mon \u00e9mergence \u00e0 l&rsquo;existence. Ce n&rsquo;est pas celle-ci qui procure au monde sa signification mais elle contribue \u00e0 la signification de ce monde singulier au sein duquel j&rsquo;existe : celui-ci est bien mon monde \u00e0 moi et je le partage avec mes contemporains, m\u00eame si leurs parcours en son sein n&rsquo;arr\u00eatent pas de diverger par rapport au mien. D&rsquo;o\u00f9 une extension possible du cogito cart\u00e9sien : \u00ab Je pense donc je suis, je suis donc mon monde est d\u2019une certaine mani\u00e8re \u00bb. Le fait de ma conscience me permet d\u2019appr\u00e9hender le monde o\u00f9 j\u2019existe, et cette existence est consubstantielle avec un monde singulier : il y a sur ce monde une contrainte qui est celle de ma com-possibilit\u00e9 avec tout ce qui d\u2019autre le compose. Le fait que je pense ne fa\u00e7onne pas le monde ni ne le d\u00e9termine a posteriori, mais moi et le monde singulier au sein duquel j&rsquo;apparais, nous sommes solidairement li\u00e9s dans le tissu d&rsquo;un sc\u00e9nario unique parmi des myriades d&rsquo;autres qui sont non seulement possibles mais se r\u00e9alisent \u00e9galement par ailleurs.<\/p>\n<p>De m\u00eame, mon existence et la conscience que j&rsquo;en ai, apr\u00e8s que se soient succ\u00e9d\u00e9es un nombre consid\u00e9rable de g\u00e9n\u00e9rations, suppose la reproduction de comportements similaires et solidaires sur une longue p\u00e9riode. En fait, plus j&rsquo;apparais loin dans l&rsquo;histoire, plus mon existence suppose \u2013 comme contrainte \u2013 une survie plus longue de l&rsquo;esp\u00e8ce, dont la probabilit\u00e9 d\u00e9pend de l&rsquo;amenuisement des attitudes autodestructrices, et de l&rsquo;\u00e9mergence au contraire de comportements de plus en plus unifi\u00e9s. Autrement dit, plus j&rsquo;interviens tard dans l&rsquo;histoire de mon monde plus mon existence suppose un progr\u00e8s dans la <i>r\u00e9conciliation<\/i> de l&rsquo;esp\u00e8ce avec elle-m\u00eame. On n\u2019observe pas l\u00e0 l\u2019exercice d\u2019un principe \u00e9volutionniste, mais les implications d\u2019une contrainte rationnelle. C&rsquo;est-\u00e0-dire, plus loin j&rsquo;apparais dans l&rsquo;histoire de mon monde, plus mon existence suppose l&rsquo;exercice de la <i>raison dans l&rsquo;histoire<\/i> de ce monde. Mais aussi, et quelque soit le moment o\u00f9 une conscience se r\u00e9v\u00e8le \u00e0 elle-m\u00eame, celle-ci constatera n\u00e9cessairement dans la p\u00e9riode qui l&rsquo;a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 cet exercice de la raison dans l\u2019histoire qui l\u2019a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e. Comme le con\u00e7oit Schelling, \u00ab la nature comme le savoir est un syst\u00e8me de raison \u00bb (Hegel, <i>Lectures on the History of Philosophy<\/i>, III : 515).<\/p>\n<p>Plus sp\u00e9cifiquement : mon existence n&rsquo;interdit pas la barbarie nazie dans les ann\u00e9es qui pr\u00e9c\u00e8dent imm\u00e9diatement ma naissance, mais elle suppose la rationalit\u00e9 minimale qui leur fait adopter la conception juive de la g\u00e9n\u00e9alogie quand ils entreprennent l&rsquo;\u00e9limination des Juifs. Ainsi, chacun appartient pleinement \u00e0 son \u00e9poque, et seulement \u00e0 elle. Ce n&rsquo;est pas par hasard que je nais en 1946, c&rsquo;est l\u00e0 que s&rsquo;ouvre l&rsquo;univers de ma possibilit\u00e9 : ni avant, ni apr\u00e8s mais \u00e0 ce moment l\u00e0 m\u00eame dans un monde singulier.<\/p>\n<p>Chacun se voit ainsi offrir son \u00e9poque comme un bien inali\u00e9nable : c&rsquo;est celle non seulement o\u00f9 il est devenu possible mais aussi celle o\u00f9 son absence serait marquante, s&rsquo;inscrirait positivement comme une lacune. Je porte dans mon essence l&#8217;empreinte de la barbarie qui a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 de peu ma naissance, ainsi que de celle qui m&rsquo;entoure depuis. Autrement dit, elle ne m&rsquo;est pas \u00e9trang\u00e8re, je suis du monde o\u00f9 elle est : il y a consubstantialit\u00e9, il y a harmonie automatique entre mon \u00e9poque et moi-m\u00eame ; j&rsquo;en suis le fruit, et elle- m\u00eame porte \u2013 en creux \u2013 mon empreinte : il est impossible que je n&rsquo;y sois pas apparu.<\/p>\n<p>Il y a quelques ann\u00e9es, John Barrow et Frank Tipler (1986) ont propos\u00e9 leur \u00ab principe cosmologique anthropique \u00bb. Partant de la constatation qu&rsquo;un monde susceptible d&rsquo;engendrer des cr\u00e9atures telles que nous est contraint de mani\u00e8re tr\u00e8s sp\u00e9cifique et \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;un \u00e9ventail tr\u00e8s \u00e9troit de valeurs possibles pour les constantes physiques universelles, Barrow et Tipler consid\u00e8rent l&rsquo;existence d&rsquo;un tel concours de circonstances comme improbable, et r\u00e9sultant n\u00e9cessairement d\u2019un dessein. Le caract\u00e8re sid\u00e9rant d&rsquo;une telle co\u00efncidence s&rsquo;\u00e9vanouit cependant s&rsquo;il s&rsquo;av\u00e8re qu&rsquo;il existe par ailleurs des myriades d&rsquo;univers parall\u00e8les o\u00f9 ces constantes poss\u00e8dent des valeurs diff\u00e9rentes. La constatation cens\u00e9e \u00ab significative \u00bb de la tr\u00e8s faible probabilit\u00e9 d&rsquo;un univers \u00ab anthropique \u00bb se r\u00e9v\u00e8le en r\u00e9alit\u00e9 triviale si les univers sont multiples. Sous sa forme alors banalis\u00e9e le \u00ab principe cosmologique anthropique \u00bb se reformule de la mani\u00e8re suivante : <i>Nous apparaissons n\u00e9cessairement dans le monde o\u00f9 nous sommes possibles, et nous sommes absents par d\u00e9finition de tous les autres.<\/i><\/p>\n<p>En cons\u00e9quence, il est tr\u00e8s peu vraisemblable qu&rsquo;il existe d&rsquo;autres syst\u00e8mes stellaires habit\u00e9s dans tout monde o\u00f9 je suis moi-m\u00eame pr\u00e9sent : la cha\u00eene d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements n\u00e9cessaires \u00e0 l&rsquo;apparition de la conscience sous la forme que j&rsquo;observe en moi et chez mes semblables est trop singuli\u00e8re pour que l&rsquo;on puisse imaginer que quelque part ailleurs dans ce m\u00eame monde elle se soit d\u00e9velopp\u00e9e sous une forme analogue. De ce point de vue, Barrow et Tipler ont sans doute raison : la signification de notre monde r\u00e9side d&rsquo;une certaine mani\u00e8re en nous-m\u00eames. Et \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de chaque monde possible o\u00f9 la conscience appara\u00eet, c&rsquo;est la forme sous laquelle elle se manifeste qui lui procure sa signification, au sens o\u00f9, comme l&rsquo;affirme Schelling, l&rsquo;homme, ou sous sa forme g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, la Raison, est le moyen par lequel la Nature prend conscience d&rsquo;elle-m\u00eame (Schelling cit\u00e9 par Hegel : 517).<\/p>\n<p>De m\u00eame qu&rsquo;il existe des myriades de mondes poss\u00e9dant leur propre histoire, de m\u00eame il en existe des myriades d&rsquo;autres o\u00f9 le temps n&rsquo;a jamais eu lieu, soit que les trains d&rsquo;ondes au niveau quantique ne se sont jamais r\u00e9duits en l&rsquo;une ou l&rsquo;autre de leurs expressions ph\u00e9nom\u00e9nales possibles, soit que leurs manifestations se sont toujours annul\u00e9es sans jamais d\u00e9boucher sur la dissym\u00e9trie qui instaure une histoire dans son irr\u00e9versibilit\u00e9 (9). Dans la mesure o\u00f9 il existe des mondes sans histoire, il est permis d&rsquo;\u00e9voquer comme le font les physiciens, la \u00ab r\u00e9alit\u00e9 purement psychologique du temps \u00bb. Mais un monde sans histoire est aussi un monde o\u00f9 la conscience n&rsquo;appara\u00eetra jamais. Le temps est donc n\u00e9cessaire pour qu&rsquo;il puisse exister un jour une \u00ab r\u00e9alit\u00e9 psychologique \u00bb de quoi que ce soit. Il n&rsquo;est donc pas exact de dire que le temps n&rsquo;a qu&rsquo;une existence \u00ab psychologique \u00bb : le fait psychologique, c&rsquo;est-\u00e0-dire le fait d\u2019une repr\u00e9sentation au sein d&rsquo;une conscience, ne peut intervenir que dans un monde d\u00e9j\u00e0 pourvu d&rsquo;une chronologie. Il demeure que certains mondes possibles sont priv\u00e9s d&rsquo;histoire.<\/p>\n<p>Il est maintenant tentant de d\u00e9monter l&rsquo;\u00e9chafaudage qu&rsquo;a constitu\u00e9 dans mon expos\u00e9 l&rsquo;hypoth\u00e8se des mondes multiples et d&rsquo;examiner ce qui en r\u00e9sulterait. \u00c0 savoir, les r\u00e9ponses apport\u00e9es aux questions philosophiques \u00e9voqu\u00e9es seraient-elles \u00e9galement valides si les savants se trompaient en r\u00e9alit\u00e9 et si l\u2019interpr\u00e9tation spontan\u00e9e que nous avons de l&rsquo;univers, \u00e0 savoir qu&rsquo;il est unique, \u00e9tait apr\u00e8s tout la bonne ? Si oui, ce qui appara\u00eetrait alors, c&rsquo;est que les questions que la philosophie se pose, formaient d\u00e9j\u00e0 syst\u00e8me, pr\u00e9alablement au fait qu&rsquo;on leur apporte une r\u00e9ponse qui les lie sur le mode d\u00e9ductif. Autrement dit, en posant les questions qu&rsquo;elle a pos\u00e9 au fil des \u00e2ges, la philosophie aurait en r\u00e9alit\u00e9 postul\u00e9 une ontologie tr\u00e8s sp\u00e9cifique, mi-r\u00e9aliste, mi-id\u00e9aliste, qui comprend \u00e0 la fois une repr\u00e9sentation mod\u00e9lis\u00e9e de ce monde et ce qui s&rsquo;approche de plus pr\u00e8s de ce qu&rsquo;un \u00eatre humain peut consid\u00e9rer comme \u00e9tant sa signification en soi, et par rapport \u00e0 lui.<\/p>\n<p>De plus, la raison pour laquelle le simple fait de poser de telles questions s&rsquo;assimile \u00e0 un amour de la sagesse deviendrait \u00e9vident. Notre pr\u00e9sence n\u00e9cessaire au sein d&rsquo;un monde fait tout entier d&rsquo;existences com-possibles propose les termes d&rsquo;une r\u00e9conciliation : comment \u0153uvrer \u00e0 maximiser cette com-possibilit\u00e9 en \u00e9tendant la compatibilit\u00e9 et la compl\u00e9mentarit\u00e9 des consciences. Ce monde dans l&rsquo;horreur propre au temps o\u00f9 nous sommes n\u00e9s (je m&rsquo;adresse ici \u00e0 mes contemporains) est bien le n\u00f4tre d&rsquo;une mani\u00e8re non-contingente. Si nous ne l&rsquo;aimons pas, libre \u00e0 nous de le changer (10). Ce faisant, nous ne modifierons sans doute jamais qu&rsquo;un monde singulier parmi des myriades de mondes parall\u00e8les, mais il nous est du moins offert d\u2019en transformer un. Et pour ce faire, nous disposons d&rsquo;un atout majeur : nous avons, pareils aux chats, la capacit\u00e9 de nous tromper du tout au tout quant \u00e0 la mani\u00e8re de le faire, huit fois.<\/p>\n<p><strong>Notes : <\/strong><\/p>\n<p>(1) La th\u00e9orie des <i>mondes multiples<\/i> (\u00ab many-worlds \u00bb) est une reformulation de la m\u00e9canique quantique publi\u00e9e en 1957 par Hugh Everett III dans sa th\u00e8se d\u00e9fendue \u00e0 Princeton. D\u2019autres physiciens de premier plan, tels Gell-Mann et Hartle, souscrivent \u00e0 des variantes tr\u00e8s proches de cette conception. Price fait observer que \u00ab [La th\u00e9orie] des mondes multiples est un retour \u00e0 la conception classique, pr\u00e9-quantique, de l\u2019univers dans laquelle toutes les entit\u00e9s math\u00e9matiques d\u2019une th\u00e9orie physique sont r\u00e9elles \u00bb (Price 1994-95).<\/p>\n<p>(2) Price : \u00ab Selon l\u2019hypoth\u00e8se des mondes multiples, l\u2019ensemble des aboutissements possibles d\u2019une interaction quantique se r\u00e9alisent. La fonction d\u2019onde, au lieu de se r\u00e9duire au moment de l\u2019observation, continue d\u2019\u00e9voluer de fa\u00e7on d\u00e9terministe, couvrant la totalit\u00e9 des possibilit\u00e9s inscrites en elle. Tous ces aboutissements existent simultan\u00e9ment, mais cessent d\u2019interf\u00e9rer l\u2019un avec l\u2019autre : ils ont diverg\u00e9 en un ensemble de mondes tous \u00e9galement r\u00e9els mais mutuellement inobservables \u00bb (Price 1994-95).<\/p>\n<p>(3) Price : \u00ab Une mesure est une interaction entre sous-syst\u00e8mes qui d\u00e9clenche un processus d\u2019amplification, le plus souvent \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un objet (que nous appelons alors en g\u00e9n\u00e9ral l\u2019instrument de mesure) ayant plusieurs degr\u00e9s de libert\u00e9 internes, conduisant \u00e0 un changement dans la structure au plus haut niveau de l\u2019objet (qui peut \u00eatre l\u2019appareil d\u2019enregistrement) \u00bb (Price 1994-95).<\/p>\n<p>(4) Price : \u00ab Du point de vue du chat survivant, il occupe un monde diff\u00e9rent de celui de sa copie malheureuse et d\u00e9c\u00e9d\u00e9e \u00bb (Price 1994-95).<\/p>\n<p>(5) La mort dans l\u2019un des sc\u00e9narios provoque une rapide divergence des deux mondes : \u00ab Les mondes bifurquent, \u201cd\u00e9coh\u00e8rent\u201d, l\u2019un de l\u2019autre quand des \u00e9v\u00e9nements irr\u00e9versibles ont lieu. [\u2026 Ceux-ci] d\u00e9truisent pratiquement toute possibilit\u00e9 d\u2019interf\u00e9rence future [entre les mondes ayant diverg\u00e9] \u00bb (Price 1994-95). Au contraire, en l\u2019absence d\u2019une telle irr\u00e9versibilit\u00e9, l\u2019ensemble des mondes o\u00f9 je reste en vie retrouvent rapidement leur unit\u00e9. \u00c0 propos du fait que nous ne ressentons pas (\u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des mondes o\u00f9 nous restons en vie) l\u2019effet de ces bifurcations constantes, Price fait la remarque suivante : \u00ab L\u2019argument selon lequel la repr\u00e9sentation du monde implicite \u00e0 cette th\u00e9orie est infirm\u00e9e par l\u2019exp\u00e9rience, du fait que nous ne sommes pas conscients du processus de bifurcation, sont comparables \u00e0 la critique du syst\u00e8me copernicien selon laquelle le mouvement de la terre consid\u00e9r\u00e9 comme un fait physique r\u00e9el est incompatible avec l\u2019appr\u00e9hension de sens commun de la nature, puisque nous ne ressentons pas un tel mouvement. Dans les deux cas l\u2019argument perd de son impact lorsqu\u2019il est montr\u00e9 que la th\u00e9orie elle-m\u00eame pr\u00e9dit que notre exp\u00e9rience sera ce qu\u2019elle s\u2019av\u00e8re \u00eatre. (Dans le cas du syst\u00e8me copernicien, l\u2019addition de la physique newtonienne fut n\u00e9cessaire pour que l\u2019on puisse d\u00e9montrer que les terriens sont n\u00e9cessairement insensibles au d\u00e9placement de leur plan\u00e8te) \u00bb (Price 1994-95).<\/p>\n<p>(6) Nombre de fois qu&rsquo;une intuition \u00e0 fondement empirique a pu \u00e9valuer \u00e0 neuf, avant que cette disposition \u00e0 une immortalit\u00e9 relative ne soit attribu\u00e9e aux chats. D&rsquo;o\u00f9 le titre du pr\u00e9sent essai.<\/p>\n<p>(7) Sans parler de toutes les autres cr\u00e9atures vivantes et de l\u2019ensemble des entit\u00e9s inertes \u2013 que j&rsquo;ignore ici en raison de la qualit\u00e9 toute sp\u00e9ciale d&rsquo;auto-r\u00e9f\u00e9rence que la conscience autorise. Les animaux \u2013 ou certains animaux \u2013 disposent peut-\u00eatre d&rsquo;une conscience mais, contrairement \u00e0 nos co-sp\u00e9cifiques, ils \u00e9chouent (en tout cas aupr\u00e8s de la plupart d&rsquo;entre nous) \u00e0 nous convaincre qu&rsquo;ils en disposent effectivement (le chat de Schr\u00f6dinger en particulier).<\/p>\n<p>(8) Price : \u00ab [la conception des] histoires multiples d\u00e9finit une hi\u00e9rarchie d\u2018histoires de type plus familier connect\u00e9es entre elles o\u00f9 chacune est l\u2019\u201cenfant\u201d de l\u2019ensemble des histoires parentes poss\u00e9dant un sous-ensemble seulement des \u00e9v\u00e9nements irr\u00e9versibles qui d\u00e9finissent cet enfant, et est aussi le \u201cparent\u201d de toute histoire poss\u00e9dant un sur-ensemble de tels \u00e9v\u00e9nements \u00bb (Price 1994-95).<br \/>\n(9) Intuitivement, on pourrait penser que tout monde sans histoire versera un jour o\u00f9 l&rsquo;autre dans la chronologie, du fait qu&rsquo;il existe \u00e0 tout moment (constat\u00e9 bien entendu dans un monde historique parall\u00e8le) une probabilit\u00e9 non-nulle qu&rsquo;une dissym\u00e9trie cr\u00e9atrice d&rsquo;irr\u00e9versibilit\u00e9 apparaisse.<\/p>\n<p>(10) \u00c0 moins h\u00e9l\u00e0s que le sentiment de libert\u00e9 qui accompagne la conscience ne soit lui purement illusoire. Je me dois de mentionner cette \u00e9ventualit\u00e9, ayant d\u00e9fendu cette th\u00e8se par ailleurs (Jorion 1999). Si, comme je l&rsquo;ai avanc\u00e9 dans ce texte ant\u00e9rieur, la conscience est priv\u00e9e de tout pouvoir d\u00e9cisionnel, nous sommes alors r\u00e9duits au statut de t\u00e9moin impuissant de notre histoire individuelle, capables seulement de r\u00e9diger \u00e0 son sujet une narration autobiographique qui ent\u00e9rine les faits. La conscience comme cul-de-sac constitue une interpr\u00e9tation possible du mythe platonicien de la caverne (voir Griswold 1999 : 14).<\/p>\n<p><strong>R\u00e9f\u00e9rences :<\/strong><\/p>\n<p>Barrow, John D. &amp; Tipler, Frank J., <i>The Anthropic Cosmological Principle<\/i>, Oxford : Oxford University Press, 1986<\/p>\n<p>Bouveresse, Jacques, <i>Prodiges et vertiges de l\u2019analogie, De l\u2019abus des belles-lettres dans la pens\u00e9e<\/i>, Paris : \u00c9ditions Raison d\u2019Agir, 1999<\/p>\n<p>Griswold, Charles S., <i>Adam Smith and the Virtues of Enlightment<\/i>, Cambridge : Cambridge University Press, 1999<\/p>\n<p>Hegel, G. W. F., <i>Lectures on the History of Philosophy<\/i>, III, [1840] Lincoln : University of Nebraska Press, 1995<\/p>\n<p>Jorion, Paul, Le secret de la chambre chinoise,<i> L\u2019Homme<\/i>, 150 : 177-202, 1999<\/p>\n<p>Price, Michael, <i>Frequently Asked Questions about Many-Worlds<\/i>,<br \/>\nhttp:\/\/www.geocities.com\/Athens\/Acropolis\/1756\/everett.txt<\/p>\n<p>Sokal, Alan &amp; Bricmont, Jean, <i>Impostures intellectuelles<\/i>, Paris : Odile Jacob, 1997<\/p>\n<p>Tversky, Amos &amp; Wakker, Peter, \u00ab Risk Attitudes and Decision Weights \u00bb, <i>Econometrica<\/i>, 1995, vol. 63, i, 6 : 1255-1280<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La discussion relative \u00e0 la m\u00e9canique quantique que vous m&rsquo;avez encourag\u00e9 \u00e0 lancer me ram\u00e8ne \u00e0 mon <a href=\"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-content\/uploads\/Pourquoi-nous-avons-neuf-vies-comme-les-chats.pdf\">Pourquoi nous avons neuf vies comme les chats ?<\/a>, publi\u00e9 en 2000 par le <em>Coll\u00e8ge International de Philosophie<\/em>. 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