{"id":21540,"date":"2011-02-26T12:03:55","date_gmt":"2011-02-26T11:03:55","guid":{"rendered":"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=21540"},"modified":"2013-01-02T14:46:18","modified_gmt":"2013-01-02T13:46:18","slug":"le-vieillissement-et-la-mort-par-marc-peltier","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/2011\/02\/26\/le-vieillissement-et-la-mort-par-marc-peltier\/","title":{"rendered":"<b>LE VIEILLISSEMENT ET LA MORT<\/b>, par Marc Peltier"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Billet invit\u00e9. <\/p><\/blockquote>\n<p>Paul Jorion a \u00e9voqu\u00e9 dans <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=21499\">sa plus r\u00e9cente vid\u00e9o<\/a> du vendredi l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019une \u00e9poque o\u00f9 la mort cesserait d\u2019\u00eatre subie.<\/p>\n<p>Cette perspective chatoyante m\u2019a donn\u00e9e envie de propager ici des id\u00e9es paradoxales concernant le vieillissement et la mort, qui me semblent peu r\u00e9pandues dans la culture g\u00e9n\u00e9rale, alors qu\u2019elles r\u00e9sultent de l\u2019\u00e9tat actuel des th\u00e9ories du vivant, et sont bien connues des biologistes. Favoriser des remises en cause de paradigmes tr\u00e8s r\u00e9pandus me semble \u00eatre dans l\u2019esprit de ce blog. De plus, en soulevant ce genre de sujet, je suis assur\u00e9 d\u2019avoir des lecteurs qui s\u2019estimeront assur\u00e9ment concern\u00e9s : nous sommes tous mortels\u00a0!<\/p>\n<p>Le vieillissement est le plus souvent per\u00e7u comme une usure progressive, dont l\u2019issue ne peut \u00eatre que la mort\u00a0: quand la machine est trop us\u00e9e pour \u00eatre r\u00e9par\u00e9e, elle ne peut que cesser de fonctionner. Tout comme un b\u00e2timent qui vieillit ne peut que se d\u00e9labrer en ruine, le vieillissement est per\u00e7u comme normal, aussi in\u00e9luctable que le second principe de la thermodynamique\u00a0: il semble \u00eatre une expression des propri\u00e9t\u00e9s du temps.<\/p>\n<p><!--more-->On pense aussi, souvent, que la mort est la contrepartie n\u00e9cessaire de la vie, qu\u2019elle lui est intimement li\u00e9e, au point qu\u2019\u00e0 un certain niveau de consid\u00e9ration des syst\u00e8mes vivants, il est impossible de les d\u00e9partir. La mort d\u2019un organisme est le recyclage de ses composants dans d\u2019autres organismes, et ce mouvement, c\u2019est la vie m\u00eame. Par ailleurs, l\u2019adaptation d\u2019une esp\u00e8ce \u00e0 son milieu suppose le renouvellement des g\u00e9n\u00e9rations. Dans un \u00e9cosyst\u00e8me \u00e0 caract\u00e9ristiques finies, il faut bien que certains meurent pour que d\u2019autres, peut-\u00eatre un peu diff\u00e9rents et mieux adapt\u00e9s, puissent les remplacer. On est donc conduit \u00e0 penser, de fa\u00e7on finaliste, que, pour toute esp\u00e8ce, il existe une programmation biologique implicite de la mort, une sorte d\u2019\u00e2ge limite qui repr\u00e9sente l\u2019asymptote des \u00e2ges possibles.<\/p>\n<p>Or, ces deux id\u00e9es sont fausses\u00a0: la vie ne s\u2019use pas, et elle ne suppose en rien la programmation de la mort.<\/p>\n<p>La vie ne connait pas l\u2019usure. Dans toute esp\u00e8ce, tous les \u00ab\u00a0b\u00e9b\u00e9s\u00a0\u00bb sont tout neufs, \u00e0 chaque naissance, quelles que soient les vicissitudes qu\u2019ont subies les parents. C\u2019est bien que la vie, lorsqu\u2019elle veut bien s\u2019en donner la peine, est parfaitement capable de r\u00e9parer les effets du temps, et de d\u00e9ployer des m\u00e9canismes capables de compenser le second principe de la thermodynamique, qui veut que tout syst\u00e8me isol\u00e9 \u00e9volue vers le m\u00e9lange et le d\u00e9sordre. C\u2019est sa nature m\u00eame. Elle y r\u00e9ussit d\u2019ailleurs tr\u00e8s bien\u00a0: certains g\u00e8nes codant des m\u00e9canismes tout \u00e0 fait fondamentaux sont pr\u00e9sents dans tous les organismes, pratiquement inchang\u00e9s depuis l\u2019origine de la vie, et l\u2019on pourrait les dire quasi-immortels. Les exemples d\u2019indiff\u00e9rence de la vie au temps abondent\u00a0: les organismes les plus anciens, les bact\u00e9ries, se reproduisent par division, donnant naissance \u00e0 deux individus neufs, du m\u00eame \u00e2ge, de sorte qu\u2019une lign\u00e9e bact\u00e9rienne n\u2019a pas d\u2019\u00e2ge, et ceci depuis la nuit des temps, qui ne semble pas l\u2019affecter\u2026<\/p>\n<p>Dans ces conditions, pourquoi donc la vie ne r\u00e9pare-t-elle pas les organismes plus \u00e9volu\u00e9s, alors qu\u2019elle le pourrait sans doute\u00a0?<\/p>\n<p>La th\u00e9orie synth\u00e9tique de l\u2019\u00e9volution r\u00e9pond \u00e0 cette question, d\u2019une fa\u00e7on assez subtile et contre-intuitive, et g\u00e9n\u00e9ralement peu connue, sauf des biologistes.<\/p>\n<p>Nous devons tout d\u2019abord remarquer qu\u2019il n\u2019y a rien de moins naturel que la mort dite naturelle, qui n\u2019arrive pratiquement jamais dans la nature. Les organismes meurent principalement de pr\u00e9dation, et accessoirement de maladie, d\u2019inadaptation, d\u2019inanition, d\u2019accident, mais pratiquement jamais de vieillesse. Seules quelques esp\u00e8ces tr\u00e8s rares, dont la n\u00f4tre, ont le privil\u00e8ge d\u2019avoir des individus assez vieux pour en mourir. Le lot commun est que la mortalit\u00e9 \u00ab\u00a0exog\u00e8ne\u00a0\u00bb, du fait du milieu, est une sorte de pression continue, qui fait dispara\u00eetre les individus bien avant leur vieillesse.<\/p>\n<p>Le m\u00e9decin anglais Peter Medawar, par ailleurs prix Nobel 1960 pour d\u2019autres travaux, a, semble-t-il, \u00e9t\u00e9 le premier \u00e0 remarquer que, de ce fait, les organismes \u00e2g\u00e9s contribuaient peu \u00e0 la s\u00e9lection naturelle.<\/p>\n<p>Consid\u00e9rons une population, soumise \u00e0 une pression de mortalit\u00e9 continue, affectant de fa\u00e7on \u00e9quivalente tous les individus quel que soit leur \u00e2ge. La plupart n\u2019atteindront m\u00eame pas l\u2019\u00e2ge de la reproduction. Ceux qui auront surv\u00e9cu pourront se reproduire une fois, mais ceux qui auront cette possibilit\u00e9 deux fois sont beaucoup moins nombreux, et ceux qui peuvent se reproduire alors qu\u2019ils sont vraiment \u00e2g\u00e9s sont tout \u00e0 fait exceptionnels. Leur contribution \u00e0 la s\u00e9lection naturelle des g\u00e8nes dans cette population est donc d\u2019autant moins significative qu\u2019ils sont plus \u00e2g\u00e9s.<\/p>\n<p>Imaginons par ailleurs qu\u2019existe, dans cette m\u00eame population, un g\u00e8ne qui s\u2019av\u00e8re d\u00e9l\u00e9t\u00e8re \u00e0 partir d\u2019un certain \u00e2ge, apr\u00e8s la p\u00e9riode de vie la plus significative pour la reproduction. <em>Il n\u2019existe alors aucun m\u00e9canisme qui permette \u00e0 l\u2019information de remonter les g\u00e9n\u00e9rations, pour \u00ab\u00a0pr\u00e9venir\u00a0\u00bb que ce g\u00e8ne doit \u00eatre \u00e9limin\u00e9<\/em>.<\/p>\n<p>Ainsi, certains g\u00e8nes qui n\u2019affectent que les individus les plus \u00e2g\u00e9s sont invisibles aux m\u00e9canismes de la s\u00e9lection naturelle, et ils s\u2019accumulent dans le g\u00e9nome sans jamais \u00eatre \u00e9limin\u00e9s. <em>Ce sont eux qui conduisent \u00e0 la s\u00e9nescence et \u00e0 la mort.<\/em><\/p>\n<p>L\u2019\u00e2ge limite des organismes d\u2019une esp\u00e8ce n\u2019est donc pas programm\u00e9 \u00e0 priori, c\u2019est le r\u00e9sultat d\u2019un \u00e9quilibre entre la dynamique de reproduction de cette esp\u00e8ce et la pression de mortalit\u00e9 exog\u00e8ne du milieu. Si celle-ci vient \u00e0 diminuer, une plus grande proportion d\u2019individus \u00e2g\u00e9s pourra se reproduire, et les g\u00e8nes qu\u2019ils transmettent pourront \u00eatre soumis, dans une proportion plus significative, aux m\u00e9canismes de s\u00e9lection, ce qui conduira \u00e0 l\u2019\u00e9limination de ceux qui s\u2019av\u00e8rent tardivement d\u00e9l\u00e9t\u00e8res et font vieillir, et en cons\u00e9quence, l\u2019\u00e2ge limite constat\u00e9 dans cette population s\u2019en trouvera augment\u00e9.<\/p>\n<p>Par exemple, les palourdes de nos c\u00f4tes vivent habituellement quelques ann\u00e9es. Or, on a d\u00e9couvert r\u00e9cemment, dans l\u2019oc\u00e9an arctique, des palourdes \u00e2g\u00e9es de 450 ans. C\u2019est que le milieu dans lequel elles vivent est tr\u00e8s stable, sans pr\u00e9dateur, ce qui leur permet de se reproduire de nombreuses fois sans inqui\u00e9tude. Leur g\u00e9nome \u00ab\u00a0assaini\u00a0\u00bb par la s\u00e9lection naturelle autorise donc cet \u00e2ge tr\u00e8s v\u00e9n\u00e9rable.<\/p>\n<p>A contrario, si la pression de mortalit\u00e9 exog\u00e8ne est tr\u00e8s forte, ce qu\u2019il advient aux organismes apr\u00e8s qu\u2019ils se soient reproduits est tout \u00e0 fait indiff\u00e9rent \u00e0 la vie. Seule compte pour la s\u00e9lection naturelle la transmission des g\u00e8nes. C\u2019est ainsi que des \u00e9ph\u00e9m\u00e8res, soumis \u00e0 une pr\u00e9dation massive \u00e0 peine sortis de l\u2019eau, ne vivront que le jour de leurs amours, alors que leurs larves moins expos\u00e9es vivent plusieurs ann\u00e9es. Un autre exemple est celui de certains papillons qui se m\u00e9tamorphosent sans tube digestif, et sont donc condamn\u00e9s, en sortant de la chrysalide, \u00e0 mourir tr\u00e8s vite de faim. Les g\u00e8nes qui codaient pour la construction d\u2019un syst\u00e8me digestif ont sans doute \u00ab\u00a0saut\u00e9\u00a0\u00bb \u00e0 une certaine \u00e9poque, mais il s\u2019est av\u00e9r\u00e9 que cela n\u2019avait aucune cons\u00e9quence pour la transmission du g\u00e9nome, qui se fait tout aussi bien. Autant, alors, ne pas investir dans la construction d\u2019un corps durable, qui n\u2019est pas n\u00e9cessaire (Th\u00e9orie du \u00ab\u00a0soma jetable\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p>Des exp\u00e9riences, faites dans les ann\u00e9es 80, ont confort\u00e9 cette th\u00e9orie de la s\u00e9nescence. On a soumis une population de mouches drosophiles \u00e0 une s\u00e9lection tout \u00e0 fait artificielle, en n\u2019autorisant la reproduction que des individus les plus \u00e2g\u00e9s. Cette s\u00e9lection artificielle, conduite pendant quelques ann\u00e9es, a provoqu\u00e9 le doublement de l\u2019\u00e2ge limite constat\u00e9 dans la population.<\/p>\n<p>Dans notre esp\u00e8ce, ces m\u00e9canismes semblent moins \u00e9vidents, mais sont bel et bien pr\u00e9sents. Ils sont impliqu\u00e9s, par exemple, dans certains cancers des organes sexuels qui apparaissent avec l\u2019\u00e2ge (prostate, sein, col de l\u2019ut\u00e9rus, ovaires, etc\u2026). On a en effet mis en \u00e9vidence que c\u2019est parfois la m\u00eame hormone, qui favorise tel ou tel m\u00e9canisme li\u00e9 \u00e0 la reproduction, qui est ensuite impliqu\u00e9e dans l\u2019apparition de cancers \u00e0 un \u00e2ge plus avanc\u00e9. La s\u00e9lection naturelle se moque bien de cette injustice\u00a0: une fois que ces g\u00e8nes utiles \u00e0 la reproduction ont \u00e9t\u00e9 transmis, peu importe qu\u2019ils vous fassent vieillir et mourir\u00a0! (Th\u00e9orie de la <em>pl\u00e9iotropie<\/em> antagoniste)<\/p>\n<p>Le vieillissement nous accable tous inexorablement. Peut-\u00eatre pourrons-nous tirer une consolation, au moins d\u2019ordre po\u00e9tique, dans la certitude que la vieillesse et la mort n\u2019existent pas comme n\u00e9cessit\u00e9, et ne sont que le sous-produit des m\u00e9canismes de la reproduction et de la s\u00e9lection naturelle.<\/p>\n<p>On retrouve le vieux couple Eros \/ Thanatos, mais ici Eros triomphe\u00a0: la mort, c\u2019est ce dont la vie ne s\u2019occupe m\u00eame pas\u00a0!<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<blockquote>\n<p>Billet invit\u00e9. <\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Paul Jorion a \u00e9voqu\u00e9 dans <a href=\"http:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/?p=21499\">sa plus r\u00e9cente vid\u00e9o<\/a> du vendredi l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019une \u00e9poque o\u00f9 la mort cesserait d\u2019\u00eatre subie.<\/p>\n<p>Cette perspective chatoyante m\u2019a donn\u00e9e envie de propager ici des id\u00e9es paradoxales concernant le vieillissement et la mort, qui me semblent peu r\u00e9pandues dans la culture g\u00e9n\u00e9rale, alors qu\u2019elles r\u00e9sultent de [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[171],"tags":[1203,1210],"class_list":["post-21540","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-sciences","tag-mortalite","tag-vieillissement"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/21540","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=21540"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/21540\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":47656,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/21540\/revisions\/47656"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=21540"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=21540"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pauljorion.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=21540"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}